DE BRETONNEAU A MOREAU DE TOURS
« Mon cher Moreau de Tours, je ne puis aller à Londres avec mon adorable Sophie sans vous dire quelle me parle bien souvent des soins si tendres, si affectueux qu’elle a reçus du bon oncle qui , dans la première enfance de la petite Sophie, la veillait et lui prodiguait les soins de la mère la plus tendre.
« La prodigieuse mémoire de votre aimable nièce, mon jeune vieil ami, n’est pas seulement celle d’une tête d’une rare instruction, c’est celle d’un tendre cœur qui se gonfle au souvenir de la moindre bienveillance, en même temps que ses yeux se remplissent de larmes.
<( Hier, chez le cardinal-archevêque de Paris, invitée à déjeuner avec l’évêque d’Orléans, autre vieil ami du mari de Sophie, elle a été louée, admirée et chargée d’une négociation délicate auprès de Béranger. Vous savez que là ma jeune femme est toujours affectueusement reçue.
« Nous avons eu, comme la veille, la douleur de voir que la maladie du grand poète faisait d’un jour à l’autre
1 Moreau de Tours, l’aliéniste, né à Montrésor (Indre-et-Loire) en 1804, mort à Paris en 1884, avait été l’élève de Bretonneau à l’hôpital de Tours et resta son ami. Il était le père du peintre Moreau de Tours, auquel on doit le beau portrait de Bretonneau que nous avons fait reproduire en tête de l’ouvrage. Entre autres travaux, il est l’auteur d’un Traité pratique de la folie névropathique. — T.
de rapides progrès. Cousin et Thiers nous ont recommandé de l’écrire à son Eminence. Mardi nous étions restés pendant quatre heures auprès de lui , bien douloureusement émus par la touchante effusion avec laquelle il parlait à Sophie.
« Depuis les quatre mois qui viennent de s’écouler, nous ne lui avions pas retrouvé autant de lucidité ; se laissant aller à la partialité de son amitié , il lui racontait nos quatre années d’intimité à Tours, et lui traçait ma biologie h » . . . . .
I Cette lettre de Bretonneau , racontant sa dernière visite à Béranger , est malheureusement incomplète. Mais nous savons quel est l’objet de la négociation délicate que le cardinal Morlot avait confiée à la jeune femme, et à laquelle il fait allusion. Le prélat, d’accord avec le gouvernement impérial, qui redoutait que l’enterrement de Béranger ne donnât lieu à une immense manifestation , désirait que le poète reçût la visite d’un prêtre, afin que ses obsèques pussent offrir le caractère religieux, et il avait chargé Mme Bretonneau d’obtenir le consentement de Béranger.
Mme Bretonneau, dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté, douée d’une intelligence très fine et très délicate, très aimée du poète, qui reportait sur elle l’affection qu’il éprouvait pour son mari, était peut-être la seule femme au monde qui pût mener à bien cette délicate entreprise.
Elle y réussit, et Béranger reçut plusieurs fois la visite du curé de sa paroisse.
II mourut le 11 juillet 1857, soigné avec sollicitude jusqu’à son dernier soupir par Trousseau et Lasègue, le fils et le petit-fds scientifiques de Bretonneau. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
LETTRE CCCLIV6
DE TROUSSEAU
« 17 juin 1857.
« Cher Maître,
« J’ai eu la faiblesse de consentir à faire deux volumes de clinique médicale, et, dans deux mois, je vais commencer à imprimer. Les maladies éruptives ouvriront la marche: scarlatine, rougeole, variole, vaccine, dothinentérie. Il faut, et je commets cela à Mme Bretonneau, il faut que vous revoyiez toutes ces paperasses et que vous biffiez les bêtises; que vous ajoutiez des notes bien et dûment signées de vous. Ce sera un livre très personnel, qui n’ira pas à tout le monde, qui n’en sera peut-être pas plus mauvais. Mais enfin, quelque désireux que je sois d’imiter Graves, encore faut -il l’imiter convenablement, et vous m’y aiderez puissamment !.
« Ce sera sous forme de leçons, ainsi que l’a fait le clinicien irlandais, et je tâcherai de ne pas faire de pathologie transcendante. Il est bien entendu que je n’ai pas le moins du monde l’intention de parler de tout; ce serait bien long, bien difficile, bien fastidieux, et puis c’est déjà bien difficile de parler de ce que l’on sait, et le
1 Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu. lre édition, 2 vol. in-8°. Ce célèbre ouvrage , qui a instruit et charmé plusieurs générations d’élèves et de médecins , et qu’on relit encore aujourd’hui avec autant de fruit que d’intérêt , ne parut qu’en 1861. — T.
bagage n’est jamais si gros qu’on doive en laisser beaucoup en chemin. Je parlerai donc de ce que je sais le moins mal; d’autres viendront qui feront mieux ou autrement, et si je vis, si une seconde édition se fait, j’y ajouterai ce que j’aurai appris, je corrigerai ce que j’aurai mieux appris , et je tâcherai de laisser après moi quelque chose dont vous n’ayez pas à rougir, lorsque dans le jardin de Proserpine nous deviserons, vous et moi, de ce qui se passe dans ce monde sublunaire.
« Le pauvre Béranger ne va pas bien. Son cœur, ses poumons, son foie sont solidairement intéressés, et les jambes s’infdtrent. Il s’irrite contre la médecine et les médecins, et il a peu de philosophie à l’endroit de la douleur. Ne manquez pas de venir lui donner des consolations quand vous viendrez.
« Mille tendresses.
« P.- S. Présentez mes respects à Mme Bretonneau. »
LETTRE CCCLV9