‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 77 sur 78 · DE CRUVEILHIER · texte numérisé non relu

DE CRUVEILHIER

« Paris, 11 novembre 1857.

<( Mon cher et vénéré confrère ,

« Permettez -moi de vous dire combien vivement j’ai été touché du gracieux accueil que Mmc Bretonneau et vous vous m’avez fait dans mon triste voyage de Tours. « Le souvenir ne s’en effacera jamais de ma mémoire,

TROUSSEAU A BRETONNEAU

et plus particulièrement celui de votre présence à la gare à quatre heures1 du matin et de la présence de l’ange qui vous accompagnait, et dont le tendre attachement me paraît la digne récompense de votre vie si noblement et si utilement employée pour l’humanité souffrante.

« Veuillez agréer, mon cher confrère, et faire agréer à Mme Bretonneau l’hommage de mes sentiments les plus dévoués. »

LETTRE CCCLVP

DE TROUSSEAU

« 24 janvier 1858.

« Cher Maître,

« Je ne sais si, heureux dans votre vieillesse, vous avez besoin encore de l’amitié de ceux qui vous aiment depuis si longtemps; mais je sais, moi, qu’il n’est aucun atta-

1 A soixante-dix-neuf ans, Bretonneau accompagnant, au mois de novembre , Cruveilhier à la gare , à quatre heures du matin ; voilà un exemple de déférence confraternelle qu’on ne saurait trop admirer !

Cruveilhier était alors titulaire de cette chaire d’anatomie pathologique fondée par Dupuytren et dans laquelle il fut si bien à sa véritable place. On connaît les progrès qu’il n’a cessé, pendant trente ans, de faire réaliser à cette science, en poursuivant sans relâche la tâche commencée par les Morgagni, les Bayle, les Laënnec, les Dupuytren, les Broussais; et ne se contentant pas de scruter la lésion de l’organe et du tissu, mais inaugurant aussi l’histologie, devenue aujourd’hui une branche si importante de l’anatomie.

Les deux œuvres capitales de Cruveilhier sont son Anatomie descriptive (1834-1836) et son Anatomie pathologique du corps humain (1828- 1842). — T.

chement qui me soit aussi précieux que le vôtre, et que je sens un grand vide dans mon cœur quand je suis resté longtemps sans causer de vous ou avec vous. Je ne crois pas être jamais resté si longtemps sans vous écrire.

<( Ma vie s’arrange de plus en plus mal à mesure que les années se pressent, et je suis maintenant lancé dans un tourbillon médical qui m’empêche même d’être médecin. J’ai beau vouloir me soustraire aux exigences du métier, je suis pris dans l’engrenage, et tout y passera. Les compensations d’amour-propre et d’argent sont bien peu de chose en comparaison de l’ennui que cela me cause, et je vois que la rupture n’est possible qu’à la condition d’être complète. La fuite, la paralysie ou la mort, voilà mes trois ports de refuge, et ce n’est pas gai1.

« On a dû vous envoyer de Bonnevau, adressées à Pillet, de belles et très fortes greffes de Reine -Hortense. J’ai donné l’ordre formel; mais comme je suis loin de Bonnevau, j’ai peur qu’on n’ait pas exécuté mes ordres, je les renouvellerai si Laurent, qui est oublieur, a oublié. La Reine-Hortense, vous le savez mieux que moi, se recommande par une luxuriance de végétation qui ranimerait un arbre mort. Elle fleurit splendidement, mais la luxuriance de la végétation fait couler la fleur, comme de la belle cire rose, et les fruits gros comme de petites prunes, sont malheureusement trop rares.

« Adieu, cher Maître, mettez -moi aux pieds de Mmc Bretonneau. »

1 La fuite, la paralysie ou la mort, tel est le dilemme décevant que se posait Trousseau en pleine maturité de l’âge et du talent, arrivé au faîte des honneurs , de la réputation et de la fortune.

Qui reconnaîtrait à ce langage, où percent les désillusions des grandes situations professionnelles . l’ardent et enthousiaste jeune médecin des premières années de la Correspondance? — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCCLVII0

DU MÊME

« 15 juillet 1858.

€ Cher Maître,

« Depuis que la fièvre puerpérale n’est plus en question à l’Académie de médecine, nous sommes ici dans un calme plat , médicalement parlant. J’ai essayé de leur parler spécificité , et quoique depuis trente ans je sasse et ressasse ces questions tourangelles, il leur a semblé entendre une doctrine aussi nouvelle que celle de l’Evangile en plein siècle de Marc-Aurèle. Personne ne m'a compris, et, si clair que j’ai pu être, la spécificité est restée à l’état de mythe1. L’anatomie, même la manie du microscope, qui règne souverainement sur la médecine de notre époque , n’ont pourtant rien qui s’oppose à l’intronisation delà spécificité. G’est l’anatomie pathologique qui vous y a conduit, et le microscope aurait pu le faire si vous aviez jugé convenable de vous en aider; mais, au dehors, ou plutôt au delà de l’anatomie pure, ils ne veulent rien voir, et surtout ils ne veulent rien voir de ce qui se voit avec les yeux dessus. J’aurai occasion d’y revenir à l’Académie; mais ce que j’aime mieux, c’est que cer-

1 Cette discussion sur la fièvre puerpérale fut une des plus importantes de cette époque et eut un grand retentissement. Trousseau avait soutenu avec son talent habituel la spécificité de l’affection , et Guérin avait exposé et défendu la même doctrine. Mais ces idées étaient à ce moment prématurées, et elles furent combattues par Cazeaux, Bouillaud, Dubois, Depaul, Danyau, Guérard, Bérard, etc., et même par Velpeau. — T .

tains jeunes gens, qui sont destinés à nous remplacer, aient adopté ces idées, qu’ils féconderont plus tard, lorsque, après nous, ils seront chargés à leur tour de renseignement. La jeune génération médicale a été serinée avec ces idées-là, et tard ou tôt ces semences, jetées par quelques-uns dans la bonne terre, germeront et fructifieront peut-être mieux que de notre temps.

« Je ne sais quand j’irai à Tours. J’ai quelques motifs pour n’être pas fort attiré vers le Plessis, et il me serait impossible d’aller à Palluau sans pousser au delà de la Membrolle. Tous ces angles s’arrondiront, je l’espère, et je reprendrai mes habitudes de voyage, qui m’étaient si agréables.

« Adieu, cher Maître; je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous prie d’offrir à Mme Bretonneau mes affectueux hommages. »

LETTRE CCCLVIIP

DE BRETONNEAU A M. M*** 1

(( Femme âgée de trente à trente -cinq ans , atteinte de fièvre typhoïde grave, et parvenue au cinquantième jour de la maladie; soumise à une sévère abstinence,

1 Nous publions cette lettre cle Bretonneau comme un exemple de certaines de ses consultations. On admirera la franchise et la charitable bonhomie du vieux praticien s’excusant de sa brusquerie auprès des confrères dont il n’a pas partagé la manière de voir, et ne voulant pas que le malade souffrît de cette dissidence. Selon son habitude , sa prescription très simple et qui a suffi à guérir le malade, — il s’agissait d’une question de diététique méconnue par les médecins traitants, — est accompagnée des réflexions les plus fines et les plus originales. — T.

BRETONNEAU A M. M

elle est bientôt prise de vomissements attribués à tort à l'existance d’une gastrite, et contre lesquels ses médecins ordinaires épuisent en vain toutes les ressources de leur thérapeutique. Elle dépérit rapidement , ses urines sont chargées d’un dépôt d’acide urique. Elle éprouve, en un mot, tous les symptômes qui caractérisent l’autophagie h Tentatives d’alimentation ; elles sont bien supportées, les vomissements cessent, et la guérison ne se fait pas attendre. »

« Retour de Château-Gonthier. Tours, 4 heures du matin.

(T Chers confrères,

<t Je vous dois des excuses , je me hâte de vous les adresser.

« L’instance de l’heure qui nous pressait et ma pétulance, que l’âge a plutôt accrue que réprimée, ont brouillé notre discussion en y jetant une dissidence plus apparente que réelle. Il ne faut pas que notre malade souffre de cette collision, ni Y art médical , qui sera jusqu’à mon dernier souffle l’objet de mon culte un peu fanatique. Nous lui devons tous notre concours le plus unanime , le plus dévoué, concours si nécessaire à ses progrès !

« Ma pétulance si inconvenante était de plus fort injuste, elle a manqué à cet équitable retour qu’on doit faire sur soi-même. Toutes vos croyances ont été les miennes, et, au lieu de vous jeter un gros caillou, je ne

1 Autophagie (auxoç, cpayco), état d’un malade qui vit aux dépens de sa propre substance. (Note de Bretonneau.) La note ci-dessus est du reste tout entière de Bretonneau et inscrite de sa main en marge de l’original de sa consultation. — T.

vous aurais pas lancé un grain de sable, si, comme je le devais, j’eusse pensé à mes vieux péchés.

« Combien n'ai-je pas cru aux étiologies révélées par les recherches nécroscopiques! Combien n’ai -je pas cru que si l’on ne trouvait pas sous l'altération d'un organe l’explication des altérations subies par sa fonction, c’était que les lésions de l'organe avaient été mal cherchées, ou parce qu’on avait pas su les voir.

« A cette époque, j’ai cherché, tant cherché, que j’ai fini par trouver l’inverse de ce que je cherchais. J'ai vu deux choses que je ne m'attendais pas à voir, celles-ci :

« 1° Quelques névroses, les intoxications virulentes, etc. etc., tuent sans mot dire, ou disent des mots insignifiants au nécrographe attentif qui ne cherche pas à deviner.

« 2° Que l'A B C de l'anatomie pathologique , appliquée à l’étude des lésions ou des altérations organiques laissées par les maladies aiguës, ne nous a pas été enseigné.

« Je reviens au premier chef : erreurs pathologiques. Des écoles de médecine des deux mondes en détrônant la gastrite, ce monstrueux tyran de la pathologie , lui ont substitué une kyrielle de maladies en ite , petits tyrans, qui, avec l'apparence de la réalité de quelques droits , exercent un despotisme qui n'est appuyé que sur l’opinion. Or, cette désignation n'est qu’une simple indication de siège et non de nature ; tandis que c'est la notion de la nature du mal qui mène à sa cure. Pleurite, pharyngite, conjonctivite, oui, mais laquelle? La conjonctivite que vous avez sous les yeux est-elle contagieuse, catarrhale, épidémique, morbilleuse, etc.? cette distinction indique seule le procédé curatif de l’inflammation que vous devez guérir, car vous le devez, puisque çela est possible.

BRETONNEAU A M. M

<i Deuxième chef : ignorance abécédaire des premiers principes de l’anatomie pathologique ; car il n’est que trop vrai que ces principes ne nous ont pas été enseignés. Morgagni ne s’en est pas douté.

« Que de soins il faut y apporter pour trier et séparer les altérations cadavériques et les altérations morbides!

« Que de temps il faut dépenser pour suivre les vicissitudes des phénomènes endosmosiques, hypostatiques, qui d’heure en heure, après l’extinction de la vie, s’effectuent et grandissent !

« Que de longues expérimentations qui doivent être multipliées! Il a fallu poser, placer les cadavres sur le côté, le ventre, le dos, les suspendre par la tête, par les pieds , sacrifier beaucoup d’animaux et voir ce qui , à de plus ou moins longs intervalles , advenait après leur strangulation , pour apprécier la valeur des arborisations vasculaires.

« Ces arborisations vous ont prouvé, m’avez -vous dit, que des vomissements mortels étaient toujours causés par l’inflammation à l’estomac ; que le fait avait été constaté par votre ami Billard, d’Angers.

« Honnête Billard , pauvre garçon , si vivement animé du feu sacré!... si laborieux!

« Botaniste, tu as accordé beaucoup trop de considération aux arborisations entéro - mésentériques , en les plaçant avec tant de soins dans ton herbier.

<r Mes bons confrères, je n’ai pas le temps d’abuser de votre temps ; accordez quelque confiance à un homme qui a mieux aimé chercher longtemps et assidûment la vérité que de se hâter de la divulguer avec fracas.

« En vérité on a bien exagéré la fréquence, l’importance et le danger de la gastrite. Quand l’estomac est

enflammé, ce qui arrive bien moins souvent qu'on ne le croit, car il se moque des sinapismes, du curare, du venin de la vipère, du nitrate d’argent (à la dose d’un crayon de deux centimètres, ce sel d’argent purge doucement); enfin, quand il est bien positivement enflammé, ce complaisant viscère, les symptômes de son inflammation ne ressemblent en rien à ceux de cette gastrite directe ou réfléchie rêvée par la cervelle prismatique de Broussais.

« Maintenant à votre malade : admettons qu’il y ait impatience , intolérance de l’estomac , causée par une irritation inflammatoire ; elle n’est pas si vive , cette inflammation de l’estomac, qu’elle ne lui ait laissé la patience de tolérer un cataplasme alimentaire ; on serait même tenté de croire que c’est quand le cataplasme avait quitté doucement la place que le gaster devenait de mauvaise humeur et qu’ alors il expulsait la bile que lui laissait arriver le duodénum, bile superflue, qui, n’ayant plus son emploi physiologique, était vomitive. Bien des études cliniques montrent que cette régurgitation de la bile n’est pas du goût du gaster. Cet afflux antipéristaltique de la bile sans emploi, rien de plus odieux pour le gaster. Peu de vomitifs suscitent des vomissements plus obstinés que ces vomissements successivement de couleur jaunâtre, vert-pomme, vert bouteille, vert poireau, vert pilé, vert bleu, enfin de couleur bleue pur, et cela jusqu’à ce que mort s’ensuive , si un peu d’opium ne vient pas calmer cette colère cholérique, qui n’est ni inflammatoire, ni asiatique; car si un peu d’opium intervient, malgré les fabuleuses évacuations qui ont escamoté le sang et la substance du malade, l’estomac est bientôt pacifié. Je dis escamoté et c’est l’expression obligée, car dans cet énorme

BRETONNEAU A M. M

flux g astro- entérique le plus souvent on n’a pas aperçu trace de sang.

« Qu’il y ait là autre chose que l’action vomitive de la bile, je ne le nie pas; il n’en restera pas moins vrai que le mouvement antipéristaltique une fois imprimé, il se continue plus ou moins, et que l'influence de la bile sur l’estomac est nauséeuse, témoin le mal de mer prolongé.

« Restons dans le vrai ; si après l’avoir cherché nous le trouvons, restons-y quel qu’il soit. Étudions les résultats de quelques prudentes tentatives d’alimentation ; elles ne peuvent être périlleuses , on en voit venir les effets. De longtemps nous n’avons à redouter les dangers de la pléthore. L’ingestion d’une petite quantité d’aliments pultacés ne peut avoir de mauvais effets. L’estomac n’a jusqu’ici rejeté que la hile, il a conservé les aliments. Les regards fixés sur ce point de mire, il est bien probable que, n’étant pas résolus à passer outre quand même, nous ne pouvons faire fausse route.

« A vous, chers confrères, sincèrement dévoué et au pauvre malade. Il ne faut pas que mes brutales brusqueries lui portent préjudice.

« Votre vieux confrère. »

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