BIOGRAPHIE
BIOGRAPHIE L)Ë IIHETOMEAU
Depuis les mordantes Lettres de Guy Patin, aucune correspondance de médecin n'a élé publiée. Le fait est assez étonnant à une époque où le goût et la mode sont à ce genre de publication. Il est permis de croire (pie l'on eût fait bien des volumes intéressants avec les lettres de certains médecins de la fin du XVIIIe et du commencement du xix' siècle. Mais nous pensons, d'après les collections existant actuellement, que ces lettres auraient eu plutôt un succès d'esquisse historique ou sociale qu'un intérêt scientilique. Ce sont surtout des médecins lettrés et mondains qui ont laissé de volumineuses correspondances, et ils s'attachent plutôt dans celles-ci, en écrivant à des personnages célèbres , à raconter ce qui se passait dans le monde et dans « leurs sociétés » — comme on disait alors — qu'à discuter des points scientifiques '.
Ce n'est point un succès de ce genre, nous nous
1 Telle est la correspondance encore inédite de Tronchin, dont l'existence est bien connue des lettrés. — Cette correspondance , que nous avons pu parcourir, grâce à la complaisance de son détenteur actuel — l'arrière-petit-neveu du médecin genevois — est, en effet, dépourvue d'intérêt scientifique, mais offre une grande valeur historique et littéraire. — T.
empressons de le dire , qui attend la correspondance de Bretonneau. Sauf les lettres de Béranger, qui pour un poète raisonne cependant avec un rare bon sens des questions médicales, l'œuvre est entièrement scientifique, et elle n'est pas cependant assez éloignée de nous pour ne pas nous intéresser vivement. Il s'agit de personnages dont quelques-uns furent nos maîtres, dont d'autres furent les amis ou les collègues des maîtres contemporains, dont tous nous ont enseigné par leurs ouvrages. Il s'agit des questions médicales qui ont le plus agité notre génération. Nous les voyons naître, ces questions, grandir, se débattre et se développer conformément à la solution que notre époque leur a donnée.
Le fait est assez rare dans la science pour être mis en lumière. Ceux qui se livrent, en effet, à la lecture des anciens auteurs classiques, même les plus célèbres, savent combien il est blessant pour l'esprit de rencontrer — à côté de vues ingénieuses qui révèlent la plus sagace des observations et souvent la plus merveilleuse des intuitions — des billevesées scientifiques qui heurtent péniblement notre sens médical.
Cela est même vrai , quoiqu'il un moindre degré , pour des auteurs modernes qui ne sont déjà plus en communauté d'idées avec nous sur les plus importants sujets de la pathologie. La Correspondance de Bretonneau ne nous offre rien de semblable, et l'esprit contemporain goûte l'indicible plaisir d'y suivre, depuis le commencement jusqu'à la fin — sans être blessé une seule fois par une proposition devenue inacceptable — la genèse et l'évolution des doctrines qui le passionnent le plus, et dont la matérialisation est la glorification de la science française en cette fin de siècle.
BIOGRAPHIE DE UKETONNEAU 3
Il ne faut donc pas chercher dans ce livre les menus laits qui alimentent les œuvres dont le titre pourrait l'en rapprocher. B retonneau, dont les lettres feront comprendre l'originale ligure , était inaccessible aux choses de la littérature et de la politique de son temps. Cet homme qui a tant vu et si longtemps vécu, qui a été L'ami ou le commensal des plus grands personnages de l'époque, qui a passé sa jeunesse dans l'intimité de M"lc Dupin , une des femmes les plus célèbres du xvin siècle, qui a été lié avec Chaptal, de Duras, Lamennais, Béranger, Tocqueville, les Rotschild, avec la duchesse de Bourbon , mère de l'infortuné duc d'Enghien, qui a vu deux révolutions et six règnes se succéder, ne fait presque jamais allusion, dans ses lettres, aux grands personnages dont il a été l'ami ou aux graves événements dont il a été le témoin.
Il était trop modeste pour tirer vanité de sa liaison avec les premiers ; quant aux seconds , aux événements politiques ou sociaux dont il était loin cependant de méconnaître l'importance , ils disparaissaient dans les régions élevées et sereines de son esprit, devant les problèmes supérieurs de la science et de l'humanité, dont il était passionnément épris. Mais même, on peut le dire, pour bien faire connaître l'homme qu'il était , Bretonneau portait plus loin encore, trop loin peut-être, son dédain ou son insouciance pour les relations écrites; il l'appliquait aux productions scientifiques, et peu d'hommes jouissant d'une aussi grande réputation ont aussi peu écrit que lui.
Les œuvres imprimées du médecin tourangeau tiennent, en effet, dans un seul volume et quelques articles de journaux; et encore on verra au prix de quelles sollici-
tations , de quelle affectueuse et insistante pression , ces travaux lui furent arrachés par Trousseau et Velpeau. On pourrait croire que c'est peu pour la grande part qu'il a prise à la Révolution médicale dont notre siècle a été le témoin; mais la valeur des idées ne se mesure pas au nombre et à l'épaisseur des volumes, et le modeste et petit livre sur la diphthérie aura plus fait pour la science moderne que bien des in-folio entassés dans nos bibliothèques publiques ou privées.
Écrivain , certes , Bretonneau ne le fut pas dans le sens d'auteur professionnel où on l'entend.
Il n'avait ni assez le goût de la célébrité, ni assez l'ambition des honneurs, ni assez l'amour de la publicité pour cela , et il possédait trop d'indépendance dans le caractère et de fougue dans les idées pour s'astreindre à contenir l'un et à régler les autres dans le cadre convenu d'un ouvrage classique.
Il fut avant tout un esprit original et prime-sautier, un chercheur, un profond et perspicace observateur de la nature et de ses lois, se défiant de toute idée neuve et ne recevant qu'après contrôle et examen les notions universellement acceptées ; — artiste convaincu et épris de son art , sans aucune nuance de scepticisme — contrairement à ce qu'ont dit certains de ses biographes, — clinicien sagace et lumineux, émettant, dans ses leçons familières improvisées au lit de ses malades comme dans ses conversations intimes, les vues les plus justes, les aperçus les plus nouveaux et souvent aussi les critiques les plus redoutables , et prodiguant ainsi toute sa vie sans compter les innombrables trésors de sa fine observation et les indiscutables arguments de sa redoutable logique.
Comme nous le verrons dans le cours de l'histoire de
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sa vie , ce profond et ingénieux esprit s'est formé et s'est développé lui-même sans avoir à sa disposition les moyens auxiliaires d'étude et d'investigation que la science met d'ordinaire à la portée de ceux qui se donnent à elle. Et ce n'est pas pour l'historien un des moindres sujets d'étonnement que les résultats auxquels parvint Bretonneau dans les conditions morales et matérielles où il se trouva placé.
Dumas, le grand chimiste qui alliait une science si profonde aune si rare élévation d'esprit, raconte qu'ayant été admis auprès de Dalton — l'illustre inventeur de la théorie atomique, le physicien éminent à qui on doit la théorie des vapeurs — il lui demanda à visiter son laboratoire. Quelle ne fut pas sa surprise de se voir introduit dans un petit asile de quelques mètres carrés, contenant pour tout outillage un modeste assemblage de tubes et de fioles, et quelques instruments d'une simplicité primitive empruntés à l'obligeance d'un droguiste ou au magasin de quelques marchands de baromètres ! Les larmes lui vinrent aux yeux à la pensée que c'était avec ces modestes et élémentaires moyens qu'une pensée puissante avait pu astreindre la matière à révéler les lois qui la régissent, et tirer du domaine de la spéculation grecque les atomes d'Empédocle pour en faire la base de la chimie moderne.
Si Dumas eût connu l'outillage de Bretonneau, il n'eût pu s'empêcher de le comparer, toute proportion gardée, avec celui du célèbre chimiste anglais. Le médecin de Tours a, il est vrai, ouvert devant lui le grand livre de la nature, mais il n'a que cela. Il ne possède pas, comme ses collègues de Paris, les ressources que donnent de vastes bibliothèques, des laboratoires merveilleusement agencés , de nombreuses cliniques rangeant par catégories d'importantes séries de malades. Il n'a pas à sa dispo-
sition des amphithéâtres spacieux, des élèves instruits déjà par un long enseignement , des instruments et des appareils perfectionnés. Sa bibliothèque se compose des ouvrages de quelques vieux maîtres qui tiennent aisément sur sa table de travail : Boerrhaave, Sydenham, Torti, Stoll. Les auteurs qu'il lui est utile de consulter, il en fait prendre des extraits dans les bibliothèques de Paris par ses élèves. Ses champs d'observation, ce sont le modeste hôpital de Tours et sa clientèle ; ce sont aussi les cimetières où il va déterrer des cadavres pour compléter ses recherches. Ses instruments, il les fabrique luimême; ses aides, il n'a que ceux qu'il forme. En arrivant auprès de lui , ils ne savent rien , ne possèdent quelquefois, comme Velpeau, qu'une instruction élémentaire; et c'est avec des ressources aussi imparfaites qu'il découvre des faits dont les conséquences ont été incalculables et qu'il édifie sur eux une doctrine dont le temps a démontré la justesse.
Voilà ce qu'était Bretonneau, et c'est ainsi qu'il va nous apparaître dans sa correspondance et dans celle de ses amis. Nous avons dû, à notre grand regret, pour nous maintenir dans le cadre que nous nous étions assigné, éliminer la plupart des lettres privées qui peignaient l'autre côté de sa nature, le côté intime. Là sont répandus à chaque page d'autres trésors de son cœur : le souci de la dignité humaine et professionnelle qu'il maintenait très haut, son extrême délicatesse, surtout dans les questions d'honoraires — écueil fréquent de l'honneur professionnel — un dédain absolu des honneurs et de l'argent porté jusqu'à l'oubli de ses propres intérêts, une bienveillance extrême qu'abritaient tantôt une spirituelle et malicieuse bonhomie, tantôt un grand air de dignité,
enfin une modestie parfaite et une charité sans bornes qui s'ignorèrent toujours, tels sont les traits sous lesquels il nous «apparaît et que confirme le témoignage de ses contemporains.
Cette brève esquisse nous fait percevoir l'ensemble de l'homme. Sa biographie et ses lettres, celles de ses amis achèveront de le caractériser.
Souvent les correspondances publiées jusqu'à ce jour n'offrent que les lettres d'un seul auteur et omettent les réponses, soit parce qu'on n'a pu se les procurer, soit parce qu'elles manquent d'intérêt. On comprend combien ces lacunes enlèvent d'intérêt à un ouvrage. Quel que soit le talent et la célébrité de l'écrivain , il est bien difficile que la répétition de monologues n'engendre la monotonie. Ici cet ennui n'est pas à craindre , et le nombre et la qualité des correspondants de Bretonneau assurent et maintiennent en éveil l'attention.
Dans les premières années, ce sont le dessinateur Cloquet, le père des deux médecins, Hippolyte et Jules Gloquet, Guersant, le jeune et sympathique médecin de l'hôpital des enfants, Savigny, le naturaliste déjà connu par sa mission en Egypte, Duméril, le savant Duméril, le rival heureux de Dupuytren, à la fois anatomiste, pathologiste, naturaliste, praticien, et pourvu — à un âge où on est souvent encore aujourd'hui sur les bancs de la Faculté — de deux grandes chaires d'enseignement, l'une à l'Ecole de médecine, l'autre au Jardin des Plantes.
Plus tard, ce sont ses élèves de prédilection, Trousseau et Velpeau, qui tiennent la plume. Trousseau, avec une verve exubérante , avec une ardeur passionnée , un enthousiasme juvénile que l'âge calme à peine; Velpeau, avec la volonté, la netteté et la précision quelquefois rigou-
reuse, qui de bonne heure dénoteront chez lui sa vocation chirurgicale.
Plus tard encore, à l'automne de sa vie, c'est Béranger, Béranger le poète, le doux et aimable philosophe, qui vient jeter sa note sereine dans ce concert scientifique.
Nous assistons aux dernières années de la vie du célèbre chansonnier, et quand l'heure a sonné pour lui de quitter ce monde, Trousseau, le fidèle Trousseau, qui reste jusqu'à la fin le plus constant et le plus assidu des correspondants, est là pour fermer les yeux du poète et raconter ses derniers moments.
Dans les intervalles de ces affectueuses et longues relations qui ne sont guère dénouées que par la mort de leurs auteurs, des lettres isolées, mais frappées au coin du plus vif intérêt, de personnages ayant marqué au premier rang dans la politique , les sciences et les lettres, de Ghaptal, le grand ministre de Napoléon Ier, de Dutrochet, le célèbre physiologiste , de Brongnard , le minéralogiste , de Tocqueville, etc.
Tels sont les Correspondants de Bre tonneau.
Rarement, on le voit, un homme s'est présenté devant l'histoire avec un semblable cortège d'amis.
Rarement aussi la biographie a pu disposer d'éléments aussi précieux de contrôle et de renseignements. Quoique le médecin tourangeau ait été le contemporain d'une génération qui compte encore de nombreux survivants , son histoire, celle de ses travaux, qui n'ont jamais été qu'esquissés par ses amis, restaient à faire. Les recherches que nous avons accomplies, les témoignages que nous avons recueillis, les documents nombreux et intéressants que nous avons reçus des mains mêmes qui les avaient
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pieusement rassemblés pour la postérité1, permettent d'établir L'une et l'autre aujourd'hui.
Pierre-Fidèle Bretonneau naquit, le 3 avril 1778, à Saint- Georges -sur -Cher, village situé sur les limites du département de Loir-et-Cher et de l'Indre-et-Loire, et qui faisait alors partie de la province de Touraine.
Son père, Pierre Bretonneau, était maître en chirurgie. Sa mère, appartenant à une vieille et honorable famille, était Elisabeth Leeomte, dont le frère, l'abbé Lecomte , joua un certain rôle, tout à son avantage du reste, dans l'histoire locale de la Révolution. Le parrain fut maître François Lecomte, notaire à Yallièros, grand-père de l'enfant, et la marraine dame Martine Perray, veuve de Jean Bretonneau, chirurgien du prince de Montbazon , tante de l'enfant.
Ces deux médecins n'étaient pas les premiers de la famille; elle comptait parmi ses ancêtres le célèbre René Bretonneau (Bretonnyau, comme l'écrivaient les contemporains), qui fut l'auteur d'un traité sur la génération de l'homme. Né à Vernantes, en Anjou, il vint s'établir
1 Mme la comtesse Clary.
à Loches vers 1584, et devint le médecin du frère du roi. Un de ses autres ascendants fut Robert - Lelièvre Dutaillis , médecin des ccuy cries du roi , dont la fille épousa, en 1689, René Bretonneau, aïeul du médecin de Tours.
Bretonneau était donc issu d'une de ces vieilles familles bourgeoises qui faisaient déjà l'honneur de la France avant la Révolution, et parmi lesquelles se rencontraient alors les plus utiles et les plus intelligents serviteurs du pays.
Dans ces familles situées aux confins du monde parlementaire, avec lequel elles nouaient des alliances et entretenaient des relations, la Médecine, peut-être plus honorée qu'elle ne l'est aujourd'hui, était un héritage qui se transmettait souvent de père en fils. A cette hérédité professionnelle, à laquelle correspond une hérédité morale et intellectuelle, nous devons la forte race de savants qui ont refait en France, aux environs de 1815, l'édifice scientifique; et si on consultait leurs biographies, on verrait que la plupart et les plus célèbres étaient de souche médicale et avaient ainsi reçu par atavisme des prédispositions intellectuelles.
Chez Bretonneau , ces germes latents déposés par une longue hérédité sont manifestes. Soit par insouciance, soit par système d'éducation, ses parents négligent sa première instruction. A neuf ans, il n'a pas appris encore à lire. Son enfance se développe librement et sans compression, dans les riches et verdoyantes campagnes du Cher, où elle reçoit l'impression première et définitive qui devait le conduire à l'amour de la nature et à cette fidèle observation de ses lois, qui a fait plus tard son génie.
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Il est probable que Le jeune Bretonneau, épris de la vie champêtre, ne goûtait que médiocrement , à cette époque, le joug des éludes. Envoyé, en effet, pour commencer son instruction chez son aïeul maternel le notaire de \ allières, village proche de Saint-Georges, il fut confié aux soins du curé de l'endroit. Sans doute le maître n'était pas très doux, sans doute aussi l'élève, de son côté, n'était pas très discipliné; car l'oreille de l'enfant, tirée d'importance, fut déchirée et faillit rester dans la main du précepteur. D'une éducation aussi cuisante, Bretonneau avait conservé un désagréable souvenir, et racontait encore cette anecdote dans son extrême vieillesse.
A la suite de cet incident, il fut ramené par son père à Saint -Georges. Tous ses biographes ont au contraire écrit qu'il fut alors admis au château de Ghenonceaux, habité par M"u Dupin, et qu'il y partagea les leçons données aux neveux de la châtelaine — les jeunes de Villeneuve — par leur précepteur, l'abbé Lecomte, qui se trouvait être précisément son oncle maternel.
('/est là une erreur que pendant sa vie Bretonneau a rectifiée lui-même. Il a toujours protesté contre la légende qui le représentait comme devant son éducation à la charité de Mme Dupin. Il n'eût pas rougi, certes, de recevoir ses bienfaits, et il reconnaissait, du reste, comme le prouve une lettre que nous avons de lui, l'influence considérable qu'elle exerça sur le développement de son esprit. Mais la vérité est, que la situation de son père lui permettait de F élever lui-même, et qu'il resta auprès de lui à Saint - Georges - sur - Cher , tout en recevant des leçons de son oncle , l'abbé Lecomte , qui paraît
cependant avoir été chargé de lui faire poursuivre ses études.
Cette instruction nous semble avoir été assez sommaire. On ne lui apprit ni les lettres ni la langue latine, qui était considérée alors comme la pierre angulaire des connaissances humaines, et dont la possession était surtout indispensable à l'étude de la Médecine. Les notions qu'il reçut furent surtout élémentaires , et — comme tant d'autres — Bretonneau dut combler lui-même quelques années plus tard les lacunes de sa première éducation.
En dehors de ces détails, nous ne savons pas comment se passèrent les années de sa seconde enfance. Il est probable que son père lui inculqua le goût de la Médecine et de l'histoire naturelle , qui chez lui se transformèrent en passions maîtresses, qui durèrent toute sa vie. Ce que nous savons, c'est qu'en 1795 il fut envoyé par le département de Loir-et-Cher à l'Ecole de santé de Paris. Nous avons, en effet, une lettre de lui, la première de sa correspondance, datée de Paris le 18 brumaire, an IV.
Ici encore les historiens de Bretonneau ont commis une nouvelle erreur. Ils racontent qu'il fut envové Paris par Mme Dupin, qui, frappée de l'intelligence du jeune homme, aurait voulu faire les frais de ses études. Ils ne se sont évidemment pas rendu compte de ce qu'étaient les Ecoles de santé établies par la Convention, le 14 frimaire an III (4 décembre 1794).
Ces établissements, créés, sur un rapport de Foureroy rédigé par Chaussier, à Paris, à Montpellier et à Strasbourg, étaient destinés à remplacer les anciennes Ecoles de Médecine, disparues dans la fameuse tourmente du
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18 août 17!^. qui avait emporté les associations et les corporations. La nouvelle loi avait pour but de former Le plus rapidement possible des chirurgiens militaires pour les armées, et assurait aux élèves, en même temps qu'un enseignement pratique, un traitement qui leur permettait de vivre '.
Elle décidait en outre qu'un élève âgé de dix -sept à vingt ans serait choisi par chaque district de la République, pour être envoyé dans ces écoles. C'est donc sur le choix de son département que le jeune Bretonneau fut admis à l'Kcole de Paris. En 1795, Mmc Dupin, qui disputait sa fortune aux émeutes et aux municipalités révolutionnaires, et qui n'achetait sa sécurité qu'au prix de sacrifices toujours croissants, n'avait pas le crédit nécessaire pour faire entrer un jeune homme dans une école créée par la Convention.
Les mêmes événements qui venaient d'envoyer Bretonneau à Paris faisaient à la même époque surgir, du fond de leurs provinces, une pléiade de jeunes gens animés comme lui du feu sacré de la science. Ces jeunes gens, qui furent ses camarades d'étude, et qui prirent également une part considérable à la rénovation de la Médecine française, s'appelaient Dupuvtren, Duméril, Richerand, Marc, Bayle , Récamier , Husson, Guersant , Savigny, de Candolle, Esquirol, etc. C'était le moment où Cor-
I L'article 9 de la loi était ainsi conçu :
II sera appelé de chaque district d;> la République un citoyen âgé de 17 à 20 ans parmi ceux qui ne sont pas compris dans la première réquisition.
Trois cents de ces élèves seront destinés pour l'École de Paris, cent cinquante pour celle de Montpellier et cent pour celle de Strasbourg.
Les élèves recevront , par chaque année, un traitement égal à celui des élèves de l'École centrale des travaux publics.
Les Écoles de santé portèrent ce nom bizarre jusqu'en 1808. — T.
visart j^réludait à l'enseignement clinique le plus retentissant et le plus fécond, et où Cuvier, arrivé lui aussi, la veille , de son pays natal , des confins de la Normandie , groupait autour de lui tous ces jeunes savants et reconstituait la zoologie en appliquant à cette branche des sciences naturelles les principes qu'avait entrevus Bernard de Jussieu. C'est avec ces hommes distingués, qui devaient être l'honneur de leur siècle, que se lia Bretonneau. Il est probable que, malgré son âge, — il n'avait que dix -sept ans, — il reçut de ses relations journalières une impression qui ne s'effaça jamais et qui ne resta pas étrangère à la direction que prirent plus tard ses propres recherches.
Les lettres de Bretonneau nous le montrent travaillant dès cette époque sans relâche, partageant son temps entre l'anatomie, la médecine opératoire et la chimie, et veillant tous les soirs jusqu'à minuit, habitude qu'il gardera toute sa vie. C'est dans cette période de sa jeunesse qu'il publia son premier ouvrage : une traduction, faite en collaboration avec Saclier, de l'ouvrage de Mascagni sur les vaisseaux lymphatiques l. Le travail assidu auquel il se livrait, joint aux privations qu'éprouvait nécessairement à Paris, à cette époque, un jeune étudiant, altérèrent sa santé, et sa famille alarmée le fit rentrer en Touraine avant l'expiration de ses trois années réglementaires à l'Ecole. C'est à ce séjour de Bretonneau dans son pays natal que se rattachent ses relations avec la châtelaine de Chenonceaux. Mme Dupin , qui avait beaucoup d'attachement pour le père de Bretonneau, son médecin habituel, accueillit le jeune étudiant avec une extrême
1 Mémoires de la société médicale d'émulation, 1798.
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bienveillance ; elle lui ouvrit les portes de Chenonceaux et l'admit dans son intimité. Ces affectueuses relations avec une des femmes les plus distinguées du xvuie siècle ont exercé une grande influence sur L'esprit de Bretonneau , et doivent nous arrêter un instant.
Mme Dupin n'est plus — à cette époque de sa vie — la brillante ligure qui a charmé la moitié du xvmc siècle, que Rousseau a appelée une des quatre plus jolies femmes de Paris, et qui a enchaîné à son char les hommes les plus spirituels d'un temps qui a été si fertile en gens d'esprit. Les années heureuses sont passées, elle est nonagénaire, elle a éprouvé les plus grandes et plus tristes épreuves qui puissent atteindre les longues existences. Elle a perdu son mari, son fils, ses neveux, ses amis. Elle a assisté à une révolution qui a profondément bouleversé ses habitudes, meurtri ses fidélités, blessé ses croyances, compromis sa fortune et menacé presque chaque jour sa propre sécurité. Mais le temps et les épreuves n'ont ni altéré son esprit , ni , ce qui est plus rare , endurci son cœur; et, à travers toutes les agitations de sa longue vie , elle a conservé la vivacité de son intelligence et la douce bienveillance qui avaient fait d'elle une des plus aimables femmes de son temps.
Dans ce château royal qu'elle habite , et dont les origines et l'histoire auraient à cette époque irrémédiablement perdu toute autre, elle traverse — respectée — la tourmente de la Terreur ; et la reconnaissance de la population pour ses bienfaits, son admiration pour ses vertus, la défendent contre les entreprises révolutionnaires qui sont tentées contre elle.
Dans son entourage immédiat vivaient l'abbé Lecomte,
l'oncle de Bretonneau, qui, chassé de sa cure de Chenonceaux, est venu s'installer au château en qualité de régisseur !, M1)e Adam, sa lectrice, plus que sa lectrice, sa confidente et son amie, et Bretonneau le père, qui de Saint-Georges venait régulièrement visiter sa vieille amie et passait de longues heures auprès d'elle.
Le jeune étudiant fut immédiatement accueilli dans ce milieu sympathique, et ne tarda pas à y conquérir les bonnes grâces de Mme Dupin. Elle avait toujours aimé la jeunesse, et on sait combien, soixante ans auparavant, elle avait été secourable à Jean -Jacques. Cette fois sa bienveillance était mieux inspirée. Elle discerna vite les aptitudes variées de cet esprit déjà ferme et original, et semble avoir pris -(i tâche de les cultiver et de les développer. L'instruction de Bretonneau était, nous le savons, passablement incomplète, surtout au point de vue littéraire.
Dans sa société, il acquit les notions et le goût qui lui manquaient, il apprit à converser avec les maîtres de
1 Une intéressante figure que celle de l'abbé Lecomte. Adoré de ses paroissiens pour sa charité et ses vertus, il ne fuit pas le pays quand on le chasse de son presbytère et de son église. Il accepte un asile auprès de sa vieille amie et, décidé à tout pour la sauver, entre dans le comité révolutionnaire d'Amboise, dont il devient le président. Là il emploie toute son influence pour la défendre contre les périls qui la menacent. Elle lui dut entre autres signalés services et la postérité lui doit la conservation de Chenonceaux.
« Un jour, dit l'abbé Chevalier (Histoire de Chenonceaux) , qu'on parlait au comité révolutionnaire d'Amboise de démolir la maison de Chenonceaux (le château avait été destitué de son titre) : « Eh quoi ! citoyens. « s'écria le spirituel curé, ne savez -vous pas que Chenonceaux est un « pont? Vous n'avez sur le Cher qu'un seul pont entre Montrichard et « Bléré, et vous voulez le démolir! Vous êtes les ennemis du bien public. »
« Ce mot heureux sauva le château, et Chenonceaux, conservé en qualité de pont, fut désormaisouvert au public pour intéresser tout le monde à sa conservation. » — T.
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la Langue et de la pensée et se familiarisa avec l'histoire et la poésie, pour Lesquelles il conserva toute sa vie UIl goût très vif. Elle possédait — au plus haut degré — ce talent supérieur de conversation qui faisait le charme de L'ancienne société et arrachait ces paroles à Walpole : « Ce qu'il y a de plus délicieux au monde, c'est la conversation d'une vieille dame française. >> Bretonneau s'initia auprès d'elle à ce talent qui devait si vite devenir très rare; il se forma à ce mode1 d'entretien, à la fois simple, spirituel et poli, qui porte encore le nom de « causerie », assouplit, à son école, son esprit original et entier, et apprit à résumer sa pensée sous cette forme brève et piquante qui devait faire de lui le plus intéressant des causeurs.
La langue italienne était alors à la mode et M'" Dupin la possédait parfaitement. Elle L'enseigna à Bretonneau, et c'est là l'origine des citations italiennes que contiennent fréquemment ses lettres, ('/est probablement auprès d'elle aussi qu'il étudia l'anglais, qu'il" parlait avec facilite et dont il citait souvent des textes. Mais il apprit surtout de cette femme, dont la modestie et la sagesse égalaient l'intelligence et le savoir, à se défier de ce qu'il savait et à ne considérer la science acquise que comme un minimum de notions insuffisantes , réclamant toujours de nouveaux elforts. « Souviens-toi, mon enfant, lui disaitelle, que ce que nous savons souffre de ce que nous ne savons pas. » Cette parole de Mme Dupin, que Bretonneau citait fréquemment, résume son programme d éducation et indique la hauteur de vues à laquelle elle se plaçait.
Cette formule devint à son tour le programme du médecin tourangeau, et on le vit toujours vérifiant atten-
tivement les données qu'il avait reçues ou les expériences qu'il avait faites, les complétant par d'autres expériences, et agrandissant sans jamais se lasser le champ de ses observations et de ses travaux.
Nous avons dit qu'aux côtés de Mme Dupin vivait aussi une femme jeune encore qu'elle aimait et traitait comme sa fille, et qui remplissait auprès d'elle les fonctions de lectrice. Elle s'appelait Marie -Thérèse Adam*, et devait devenir peu d'années après Mme Brctonneau. Un certain mystère plane sur sa naissance, et il est permis de penser qu'elle tenait de près à la famille de Mrac Dupin. Née à Paris en 1753, elle avait vingt-cinq ans de plus que Bretonneau. Un de ses contemporains la représente comme douée d'une physionomie agréable et régulière, d'une voix harmonieuse et d'un caractère doux et aimable 2. Il est probable qu'entre elle et le jeune homme se nouèrent dès cette époque les relations d'amitié qui, malgré la différence des âges, devaient amener ce dernier à lui donner son nom.
Jusqu'à la mort de Mme Dupin, survenue le 30 brumaire an VIII (octobre 1799), Bretonneau résida à Ghenonceaux au milieu de ces affectueuses intimités, et il est probable que ce furent les années les plus calmes et les plus sereines de sa vie. Après sa mort, il retourna à Paris pour continuer ses études médicales, et se logea chez MIle Adam, qui y était de son côté venue habiter , rue de la Roquette ,
1 Pendant la Révolution, Mme Dupin assistait comme témoin à la plupart clés naissances, mariages et décès, et on retrouve le nom et la signature de Marie-Thérèse Adam à côté du sien dans tous les actes civils de l'époque. Dans un de ces actes, à la date du 4 mars 1795, on voit quelle est née à Paris le 13 novembre 1759. — T.
2 Jules Cloquet. Lettre à M. Leseble.
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dans le faubourg Saint-Antoine, une maison que lui avait léguée M"" Dupin. Il se mit à suivre les cours de la Faculté et prépara activement ses examens de doctorat. Un témoin de sa vie nous le montre travaillant activement, suivant attentivement les cliniques, spécialement celle de Corvisart, et s'adonnant avec prédilection aux sciences naturelles, surtout à la botanique, qui après la médecine fut sa science favorite *. Entre temps il prenait des leçons de dessin de Cloquet le père, qui resta pendant trente ans son fidèle ami , et il devint rapidement aussi habile que son maître.
Dès cette époque ses goûts s'affirment, et, à coté de ses études scientifiques, il s'est déjà créé des délassements qu'il n'abandonnera jamais. Passionné pour la physique, comme tant d'hommes illustres du xvui0 siècle, il a installé un laboratoire dans son appartement, souffle le verre avec la lampe d'émailleur et fabrique avec une rare habileté des marteaux hydrauliques , des baromètres , des thermomètres, des endoscopes, qu'il distribue à ses amis. Sa profonde et spirituelle originalité, qui a fait de lui un être à part, en dehors du moule commun et banal dans lequel est jetée l'humanité, est également déjà caractéristique.
Ses distractions sont légendaires et servent de thème aux plaisanteries amicales de ses camarades.
Il est indifférent aux heures conventionnelles de sommeil et de repas. Ses idées sont souvent contraires aux doctrines courantes : il les soutient avec une conviction profonde , parfois égayée par quelques traits satiriques. Sa bonhomie fine et quelquefois narquoise se
1 Jules Cloquet. Loco citato.
dessine et se révèle par une boutade spirituelle ou malicieuse.
Tel était Bretonneau à vingt -deux ans. Nous avons là l'estompe du médecin tourangeau. Plus tard ces traits s'affirmeront, son caractère se précisera.
Cependant il passait ses examens et il avait obtenu aux deux premiers de brillantes mentions. S'il en était un pour lequel il fût admirablement préparé , c'était certainement le troisième qui comprenait ses études favorites ( Physique , Chimie , Pharmacie , Botanique , Histoire naturelle), et ce fut précisément à celui-là qu'il éprouva l'échec immérité qui faillit si profondément modifier sa carrière.
Un de ses examinateurs était Boyer. Comment Boyer, professeur de clinique externe, faisait-il partie d'un jury de sciences naturelles? Nous l'ignorons. Ce qu'il y a de certain , c'est que Bretonneau eut avec lui une discussion très vive sur l'analyse des fruits, et que le professeur s'opposa à son admission. La compétence de Bretonneau en ces questions est indiscutable, et il est probable que celle de Boyer était douteuse. Aussi l'irritation de l'étudiant fut-elle extrême. Outré de ce déni de justice, il résolut d'abandonner ses examens de doctorat, de se contenter du modeste titre d'officier de santé , et de se retirer à Chenonceaux.
On voit déjà s'affirmer dans cette résolution un des côtés les plus saillants du caractère de Bretonneau, le dédain du convenu , des règlements officiels , l'insouciance absolue des titres et des honneurs. Nul homme, nul savant ne fut plus réellement fier de son état, ni plus sincèrement modeste , ni plus étranger aux sentiments de vanité même les plus légitimes. Docteur ou officier de
BIOGRAPHIE DE BKETONNEAU 21
santé , le titre lui importait déjà peu ; plus tard , les dignités ne lui importeront pas davantage. La vérité seule le possédait ; le reste , les mobiles que lui ont attaché les hommes, les pompeux dehors dont ils l'ont revêtu, lui étaient et devaient toujours lui rester indifférents.
A coté de cet acte si grave se place un autre des événements importants de sa vie, qui dénote, autant que le premier, l'affranchissement de son caractère. Avant de partir pour Ghenonceaux , il voulut épouser la femme dont il avait éprouvé le cœur et le dévouement, Mllc Adam. Elle avait, nous l'avons dit, vingt-cinq ans de plus que lui. Ce mariage, comme celui qu'il contracta à la fin de sa vie, fut vivement critiqué. Cette critique est-elle juste? Nous avons le tort, quand nous apprécions les actes d'un homme, de nous placer à notre point de vue spécial, qui est celui de la sagesse commune et de l'uniformité dans les règles sociales.
Mais les hommes auxquels la nature a donné une organisation spéciale ne peuvent être justifiables de notre méthode ordinaire de critique, et le génie s'est toujours affranchi des règles qui nous sont communes. En faisant un mariage disproportionné par l'âge, Bretonneau paraissait manquer aux règles de la prudence et de la raison , mais il obéissait à son indépendance sociale , à la reconnaissance, à l'impulsion de son cœur, — sentiments auxquels il ne sut jamais se soustraire; — et, pour lui, l'homme de la spontanéité, de la vérité abstraite et immédiate, ces arguments primaient tous les autres. Psychologiquement, il est clair pour nous — étant donné son caractère — qu'il ne pouvait sentir et agir autrement ; la femme qu'il connaissait, dont il avait apprécié la bonté, la douceur, l'intelligence et les vertus, était en effet pour
lui — malgré son âge — celle qui devait lui donner le plus de bonheur1.
Le mariage eut lieu le 28 floréal an 9 (avril 1801), et, peu de temps après, le ménage s'installait à Chenonceaux.
Bretonneau retrouvait à Chenonceaux un voisinage qui devait exercer sur son avenir la plus grande influence. Le château était passé entre les mains du comte de Villeneuve, son ancien camarade d'enfance, petit- neveu de Mme Dupin, qui avait repris dans cette historique et fastueuse demeure les traditions de son illustre aïeule.
Son nom est resté trop lié à cette phase de l'existence de Bretonneau, pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui consacrer quelques lignes.
René Vallet de Villeneuve, né à Paris le 7 juin 1777, était petit-fils de ce Dupin de Francueil dont l'esprit, les
i Mme Bretonneau, dont nous avons lu la correspondance, fut d'abord pour son mari la plus tendre et la plus aimable des compagnes. Mais de bonne heure elle eut la sagesse de transformer cette affection en sollicitude maternelle, et elle resta jusqu'à la fin sa conseillère et son amie.
Il est du reste vraisemblable qu'en contractant ce mariage, elle avait mesuré avec son sens calme et précis les inconvénients qu'il pourrait offrir, et une faculté de divorce inscrite au contrat de mariage paraît être un effet de sa prévoyance. Cette précaution fut inutile, car ils n'en usèrent pas pendant les dix années où la législation le leur permettait.
Mme Bretonneau mourut en 1836, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
« L'an 1836, le 13 janvier, est décédée à Chenonceaux Marie-Thérèse Adam, femme de Pierre- Fidèle Bretonneau, fdle de Jacques Adam et de Nicolle Avrillon, née à Paris le 11 novembre 1753. » — T.
talents de société et surtout La liaison avec M"le d'Epinay sont si connus, et arrière -petit -fils de Claude Dupin. Il avait épousé, en lTÎJ.'i, la fille unique du comte de Guibcrt, non moins célèbre pour son « Essai de tactique militaire » que pour la véhémente passion qu'il inspira à Mlle de Lespinasse. Entré de bonne heure dans la diplomatie consulaire, il fut remarqué par Napoléon, qui, dit-on, professait pour l'auteur de la « Tactique militaire » une estime particulière , et nommé, après différentes missions importantes à l'étranger, chambellan du roi de Hollande. La jeune comtesse était en même temps attachée à la reine Hortense, en qualité de clame d'honneur du palais.
M. de Villeneuve était un homme de mérite, qui devait, comme Bretonneau, au Long commerce de M"" Dupin une distinction parfaite , un esprit fin et délicat , un goût éclairé pour les sciences et les arts, et ce talent supérieur de conversation qui a caractérisé L'exquise société du xvuie siècle, dont Mmc Dupin était un des derniers reflets. Très épris de Chenonceaux et des souvenirs historiques que représentait cette magnifique résidence, il y passait tout le temps que son service à la cour lui laissait.
Il accueillit son ancien condisciple avec le plus affectueux empressement ; et pendant tout le temps que celui-ci passa dans le pays, il fut l'ami et l'hôte nécessaire du château. En attendant qu'il eût construit une maison, il fut logé dans un appartement des Dômes — pavillon aujourd'hui démoli — et qui, situé dans le parc , lui laissait toute sa liberté. C'est dans ce même pavillon que Dupin de Francueil et Jean -Jacques Rousseau avaient installé leurs cabinets d'histoire naturelle1.
1 L'Abbé Chevalier, Histoire de Chenonceaux. Lyon 1868.
La correspondance qu'eut Bretonneau avec Cloquet , et dont nous ne publierons que les lettres les plus intéressantes, nous permet de le suivre dans cette période de son existence !.
On conçoit qu'en 1801 , comme aujourd'hui, les occupations professionnelles, dans le petit bourg de Chenonceaux, étaient loin de constituer un écrasant fardeau. Bretonneau, qui, du reste, devait à sa modeste aisance personnelle et à celle de sa femme d'être affranchi des soucis matériels de la vie, ne pouvait trouver de retraite plus conforme à ses goûts et plus propice aux pensées qui agitaient son esprit.
Son premier soin , dans la maison qu'il fait construire , est d'aménager à côté de son cabinet de travail un laboratoire de chimie et d'histoire naturelle , et le voilà partageant son temps entre les soins des malades et le culte de ses sciences favorites. Son habileté manuelle lui permet d'exécuter lui-même ses conceptions scientifiques. Il se remet à la fabrication d'instruments de physique , et , fidèle à la méthode de contrôle qu'il apportera à toutes ses études, il vérifie la construction des thermomètres et tente de remplacer le mercure ou l'alcool par des essences très sensibles qu'il croyait préférables.
Bientôt il ajoute à son laboratoire une forge, un atelier de tourneur, les instruments de taillandier, les outils de
1 Le manuscrit des lettres de Bretonneau à Cloquet père a été donné par Jules Cloquet à la bibliothèque de Tours. Les lettres de Cloquet à Bretonneau font partie, comme l'immense majorité de celles que nous publions, de la collection de Mme la comtesse Clary, qui a bien voulu s'associer de la façon la plus aimable à notre œuvre, mettre à notre disposition les précieux documents qu'elle possède et nous donner de vive voix — avec une admirable précision — tous les renseignements qu'elle recueillit de Bretonneau lui-même sur l'histoire de sa vie. — T.
l'émailleur ; il sculpte du bois, fabrique des instruments de toutes espèces, file le verre et devient un artiste consommé dans ces diverses industries. Ses lettres à Cloquet nous le montrent adonné à ces passe-temps récréatifs, qui apaisaient son puissant esprit tout en donnant un aliment à la lièvre de connaître qui le possédait. Il rend compte à son ami de ses essais, de ses expériences; lui adresse les produits de son industrie , tantôt une machine à perspective qu'il a construite pour lui, tantôt de l'esprit-devin qu'il a distillé, tantôt le modèle du monument consacré à Mme Dupin, qu'il a exécuté de ses propres mains après avoir reçu des leçons du sculpteur Montpellier. On pense bien que l'histoire naturelle n'était pas négligée dans cette période de son existence, où, — circonstance bien rare, — Bretonneau put donner satisfaction à tous ses penchants et à tous ses goûts. Il s'y livra avec l'ardeur qu'il apportait à tout ce qui l'intéressait, et, là encore, son active intelligence ne se borna pas à une seule branche de cette vaste science , mais s'appliqua successivement à chacune d'elles. Il écrivit un essai sur la greffe de l'herbe , des plantes et des arbres, mémoire original et plein de vues neuves et intéressantes pour l'époque, qui, si l'auteur eût été moins modeste, eût mérité les honneurs de la publication et l'approbation de tous les savants1.
Vivant à la campagne , il eût été étonnant que son génie scrutateur n'eût pas été attiré par l'intérêt qu'offrent les mœurs des abeilles et des fourmis. Il s'appliqua à l'étude de ces intéressants insectes et ne tarda pas à découvrir les mystères de leur vie. Malheureusement, il avait été précédé dans cette voie par Hubert de Genève ,
1 Ce manuscrit est conservé à la Bibliothèque de Tours. — T.
et il ne put que satisfaire son esprit critique en reconnaissant que ses propres observations étaient en tous points semblables à celles de l'illustre naturaliste suisse.
Mais c'est surtout l'horticulture qui occupa Bretonneau et resta la distraction favorite de sa vie , distraction dans laquelle il excella au point de devenir plus tard un des horticulteurs les plus célèbres de France. Il fut admirablement servi, dans cette partie de ses recherches, par les circonstances. Mme de Villeneuve avait rapporté de la cour impériale et des magnifiques jardins de la Malmaison le goût des fleurs et des plantes rares. Pendant que M. de Villeneuve s'adonnait à la restauration de leur résidence princière, elle voulut aussi en renouveler les parterres et confia à Bretonneau la direction de cette rénovation. Elle ne pouvait mieux s'adresser.
Les connaissances approfondies de celui-ci en histoire naturelle, sa sagacité, son extraordinaire faculté d'observation, firent de lui un maître en horticulture. Sous son impulsion et grâce à d'ingénieuses combinaisons, le parc se peupla d'arbres exotiques, les serres se remplirent de végétaux précieux , les jardins d'espèces inconnues jusqu'alors dans la région. La pomologie fut surtout l'objet de ses études attentives et de ses expériences toujours étonnantes et toujours ingénieuses.
C'est ainsi que Bretonneau préluda à ces merveilleuses créations horticoles qui furent le grand et utile délassement de sa laborieuse existence. Plus tard, il créa le jardin de Palluau, dont la célébrité devint européenne et qui contribua plus encore que ceux de Chenonceaux à vulgariser en Touraine le goût raffiné de l'horticulture qui, avec son climat, a fait la réputation de cette province.
Ces occupations multiples ne nuisaient en aucune façon à l'exercice de ses modestes fonctions d'officier de santé. Nous avons fait remarquer que, dans un bourg comme Chenonceaux, elles lui laissaient nécessairement beaucoup de temps; elles lui en auraient encore laissé davantage , s'il n'eût pratiqué la médecine d'une façon originale et imprévue. Bretonneau sortait de la grande école de Corvisart, qui venait de renouveler l'enseignement clinique et de le porter à un degré inouï de perfection. C'est auprès de ce maître qu'il s'était formé à l'observation des faits et à l'exploration méthodique des organes. Mais aux procédés minutieux et pénétrants d'investigation de Corvisart, sa propre nature ajouta une intensité d'observation tellement extraordinaire, qu'elle confondit ses contemporains. Il observait un malade non en praticien pressé par le temps et qui ne lui donne que les moments nécessaires à l'examen de son cas spécial, mais en observateur curieux et attentif, qui voit pour la première fois un phénomène singulier dont il voudrait approfondir le secret. Il prend pour non avenues les descriptions pathologiques qu'il sait par cœur, et se livre sur chacun de ses sujets à une longue et patiente investigation, recherchant les antécédents, interrogeant avec soin chaque symptôme, scrutant chaque organe, et se livrant, au chevet même des malades, à de longues méditations sur les signes qu'il découvre.
A un moment donné, — son observation étant sur le point de lui donner des résultats , — son attention redouble ; il multiplie ses visites , oublie les affaires les plus importantes, et passe des heures entières à épier de la nature la révélation de son secret.
Cette manière sera celle de toute sa vie, et on verra plus tard le médecin de Tours, parvenu au faîte de la
réputation et des honneurs, montrer en face des malades la même puissance d'observation ; devant un cas intéressant ou difficile, perdre la notion du temps, de ses intérêts, de ses affaires, de ses heures de rendez -vous, et s'absorber totalement dans l'événement pathologique qui se déroule sous ses yeux. Avec un semblable procédé d'analyse, il est clair qu'il ne faudra pas beaucoup de malades , à un homme comme Bretonneau , pour faire la lumière dans son esprit sur la nature et la marche de certaines affections dont la pathologie restait obscure.
Il est probable que c'est dans sa retraite de Chenonceaux qu'il médita les graves sujets qui firent plus tard la base de son enseignement. En ce qui concerne la dothiénentérie , nous en avons la certitude , car Velpeau ' nous apprend que, dès 1812, l'opinion de Bretonneau était faite sur la non essentialité des fièvres continues; il savait déjà, — et il s'en était expliqué avec Duméril et Guersant , — que la doctrine de Pinel était fausse et que l'altération de l'intestin était la cause matérielle, appréciable de ces affections.
Plus tard , à l'hôpital de Tours , il le prouvera et démontrera pièces en mains la lésion anatomo -pathologique ; mais, pendant son séjour à Chenonceaux, son instinct et sa sagacité clinique avaient déjà résolu le problème.
Cependant sa réputation s'affirmait et croissait tous les jours. Ce serait, en effet, s'abuser sur son caractère et son génie, de penser qu'il ne fut qu'un chercheur, qu'un artiste épris de son art, bornant son ambition à découvrir
1 Velpeau. — Discours prononcé aux obsèques de Bretonneau , 4 mai
BIOGRAPHIE DE BREÏONNEAU 20
des faits nouveaux ; nul ne porta plus loin au contraire la préoccupation de guérir ; chez lui le souci même de l'observation s'alliait à la poursuite de la guérison de la maladie qui en est la lin dernière , et ses lettres nous montrent, — avec une rare sensibilité que les événements graves faisaient facilement vibrer, — la foi profonde et enthousiaste qu'il avait dans sa thérapeutique. Il réalisait donc, — en cet étroit espace où se mouvait son génie, — des cures heureuses, de grands succès de clientèles, qui attirèrent de bonne heure l'attention sur lui.
Dans le salon de M. de Villeneuve, il obtenait des succès d'un autre genre. Dans ce salon, passaient successivement, attirés par la sociabilité ou l'importance politique des châtelains, les plus grands personnages du temps.
Ils trouvaient Bretonneau parmi les commensaux ordinaires de la maison, et ce n'était pas pour eux un léger sujet d'étonnement d'entendre sa conversation spirituelle et originale, et de constater l'immense étendue de connaissances de cet officier de santé d'une des plus petites bourgades de l'empire. C'est là sans doute qu'il fut connu et apprécié de Ghaptal, le grand ministre de Napoléon Ier, qui, de sa terre de Chanteloup, se rendait fréquemment à Ghenonceaux. C'est là aussi que le préfet d'Indre-et- Loire, M. de Kergariou, se prit d'amitié pour lui, lui fît soigner sa femme, qui fut guérie par ses soins, et forma le projet de l'attirer à Tours et de le placer à la tête du grand hôpital de cette ville.
C'était du reste , le premier mouvement de surprise passé, l'unanime opinion des hôtes du château que Bretonneau n'était pas à sa place, et qu'il fallait le décider à paraître sur un plus grand théâtre. Ce désir était partagé par M. de Villeneuve, qui voyait avec peine son ami
soustrait aux brillantes destinées auxquelles sa remarquable intelligence paraissait l'appeler; et il n'épargnait aucun effort pour le décider à écouter les propositions du préfet d'Indre-et-Loire.
Mais il fallait vaincre la profonde indifférence de Bretonneau pour les satisfactions de l'ambition ou les séductions de la fortune, et ce n'était pas une tâche aisée. On n'eut raison de ses résistances qu'en faisant valoir auprès de lui les services qu'il rendrait à la science et à l'humanité, dans une grande ville où il rencontrerait les conditions favorables à la réalisation de ses conceptions et à la démonstration des découvertes qui hantaient son esprit.
Toutefois , cette difficulté levée, une autre grave objection se présentait alors : Bretonneau n'était pas docteur, et il n'était pas possible, alors pas plus qu'aujourd'hui, à un officier de santé, — quelle que fût sa valeur, — d'être appelé à la direction d'un service hospitalier. Bretonneau le comprit bien. Mais il avait conservé le souvenir de certains examens où une grave injustice avait été commise envers lui, et il ne se sentait pas d'humeur à renouveler l'expérience.
Cependant aux instances de ses amis tourangeaux se joignaient celles de ses anciens condisciples de l'Ecole de santé, et particulièrement de Duméril, de Guersant et de Savigny. Ceux-ci n'avaient pas quitté Paris, et, parvenus au professorat ou aux honneurs scientifiques, ils entretenaient avec lui les plus affectueuses relations ; et nous voyons dans leur correspondance que toutes les fois que Guersant ou Duméril venaient à Tours présider le jury médical, ils se faisaient une fête d'aller voir Bretonneau à Chenonceaux. Ils finirent par vaincre sa résistance et obtinrent qu'il se présenterait devant la Faculté pour compléter ses examens.
BIOGRAPHIE DE UKETONNEAU 31
Sa décision prise, ce n'était pas la nature même des examens qui était faite pour l'embarrasser ; mais une dernière difficulté se présentait, qui eût été des plus graves pour un autre : il parlait mal le latin , et on sait qu'à cette époque l'Ecole de médecine , encore dominée par l'ancien enseignement, exigeait des candidats la connaissance de cette langue. Longtemps celle-ci avait été la langue médicale universelle, et les docteurs régents de l'ancienne Faculté avaient toujours témoigné une juste fierté de leur érudition classique. Cette tradition avait en partie survécu à la disparition des anciennes institutions, et la nouvelle Ecole avait maintenu la langue latine pour le cinquième examen.
Décidé à vaincre rapidement cet obstacle, Bretonneau se mit à l'œuvre, et en peu de temps il acquit les connaissances qui lui manquaient, au point de rester toute sa vie un latiniste élégant et érudit. C'est même à l'âge tardif auquel il commença cette étude qu'il attribuait sa supériorité sur ceux qui s'y sont livrés dès leur enfance.
Dans le but de prendre des renseignements , il fit un premier voyage à Paris vers le mois d'avril 1814, et il descendit chez son ami Cloquet. Ses lettres nous dépeignent l'intérieur de Cloquet, qui était un dessinateur de grand talent. Mais, à cette époque, les arts ne conduisaient pas encore à la fortune, et, malgré son mérite , Cloquet luttait péniblement pour élever ses enfants et avait connu plus d'un mauvais jour.
Cette situation précaire de son ami affligeait péniblement le cœur sensible de Bretonneau, et il avait souvent tenté de lui rendre service en intéressant à son sort M. et Mme de Villeneuve et leurs puissants amis. Cloquet avait deux fils , qui étudiaient eux-mêmes la médecine et
devaient laisser, l'un et l'autre , un nom honoré dans la science : Hippolyte Clocpiet , qui soutint sa thèse la même année que Bretonneau et fut un remarquable professeur d'Anatomie , et Jules Cloquet , plus jeune de quelques années , qui devint professeur de Clinique chirurgicale à la Faculté et dont le nom et les travaux sont bien connus.
Pendant ce voyage d'exploration, Bretonneau vit ses amis et prit ses renseignements. L'important pour lui était de passer rapidement ses examens , car la place vacante qui lui était offerte à l'hôpital de Tours ne pouvait rester longtemps sans titulaire. Mais Duméril et Guersant étaient en situation d'aplanir tous les obstacles. Ces deux noms reviennent souvent dans la première partie de la Correspondance et méritent de nous arrêter un instant.
Constant Duméril, venu à Paris à l'âge de vingt et un ans, en 1795, s'était trouvé à l'Ecole de santé, où l'avait envoyé le district de son pays natal , en même temps que Bretonneau, et avait contracté avec lui une de ces solides amitiés plus fréquentes autrefois qu'aujourd'hui, et que la mort seule peut dénouer. Doué d'une remarquable intelligence , d'une incomparable fermeté de caractère , il avait déjà parcouru une carrière extraordinairement brillante et rapide. Rival heureux de Dupuytren au concours pour les fonctions de chef des travaux anatomiques, bientôt distingué par Cuvier, qui lui donna la suppléance de sa chaire au Panthéon , nommé professeur d'Anatomie et de Physiologie à la Faculté en 1801, à la suite d'un concours où il bat Dupuytren pour la deuxième fois, suppléant, — à vingt-sept ans, — de Lacépède au Muséum d'histoire naturelle, médecin des hôpitaux , praticien récherché , écrivain érudit et consciencieux, assidu, en outre, aux réunions des sociétés savantes,
il supportait toutes ces charges sans faiblir et préludait a cette longue et prodigieuse existence, dont l'extraordinaire activité et les travaux incessants nous remplissent aujourd'hui d'étonnement.
L'origine de la liaison de Guersant avec Bretonneau remontait également aux jours de l'Ecole de santé, à laquelle il avait été envoyé lui aussi par son département, en 17!>i. D'abord médecin à Rennes, il se fixa définitivement à Paris en 1803, et acquit rapidement, par son caractère et son travail acharné, l'estime de ses confrères et une clientèle considérable. Médecin à l'hôpital des enfants, et adonné à l'élude des maladies du jeune âge, — ce qui jusqu'alors n'avait pas été la même chose, — il créa, on peut le dire, la pathologie de l'enfance, qui n'existait pas avant lui ; et c'est à son école que se sont formés les praticiens qui s'adonnèrent depuis à cette branche de l'art. Son savoir étendu, ses remarquables qualités d'homme privé, une très grande bienveillance naturelle, lui avaient fait beaucoup d'amis et lui donnaient une influence considérable. Il était membre de l'Académie depuis sa fondation, médecin consultant du roi et un des rédacteurs les plus laborieux du Dictionnaire de médecine de l'époque , où presque tous les articles de thérapeutique générale, de la thérapeutique et des maladies de l'enfance furent écrits par lui.
Tels étaient les deux hommes qui eurent l'honneur de ramener Bretonneau à cette Faculté dont l'avait exclu l'irritable humeur de Boyer. Duméril et Guersant possédaient une grande influence, qu'ils devaient à leur caractère , à la considération dont ils jouissaient, autant qu'aux charges dont ils étaient revêtus. Sur leur proposition , le conseil de l'Ecole décida que Bretonneau serait exempté
des trois premiers examens et qu'il n'aurait à soutenir que le quatrième (Médecine légale, Hygiène, Physique), le cinquième en latin (Médecine et Chirurgie clinique), et la thèse * .
Cependant Bretonneau est retourné chez lui. Là il est repris de ses hésitations et ne donne plus signe de vie. Ses amis, qui le connaissent, le relancent. Ils lui ont coupé toute retraite. « Nous voulons, lui écrit Duméril . vous doctorifier malgré vous ; apprenez que vous devez comparaître le 5 décembre devant MM. Sue, Bourdier et Le Roy, qui sont les meilleurs gens du monde et qui savent moins d'hygiène, de « physique et peut-être moins de médecine légale que vous2. »
Il n'était plus possible de reculer, et peu de jours après avoir reçu cet avis, Bretonneau était à Paris. Logé }3rès de Duméril , reçu et choyé par sa famille , il passe chez son ami la plus grande partie de son temps et essaie de travailler, quoique Duméril se moque de lui. Il lit cependant beaucoup, au point, dit-il, « de devenir une machine à lecture et d'être étourdi par toutes les sottises qu'il lit. » La Médecine légale surtout l'exaspère; il ne trouve dans les ouvrages spéciaux que « présomptions , graves futilités, et bien souvent des inepties3 ». Il passa son
1 Lettre de Duméril, 10 novembre 1811.
2 Lettre de Duméril, 23 novembre 1814.
3 A l'époque où Bretonneau écrivait ces lignes (1er décembre 1814), la Médecine légale, qui ne datait à proprement parler que de la fin du siècle précédent, était, en effet, à peine constituée à l'état de science. Malgré les importants travaux de Foderé, de Gbaussier, de Sue, de Gilbert, de Marc, elle était encore obscurcie par un amas d'assertions douteuses et de citations indigestes et inutiles.
Ce ne fut qu à partir de 1821 qu'Orfila la fit entrer dans la voie expérimentale et lui donna un degré d'exactitude qui lui manquait et que Duvergie devait encore porter plus loin (1837). — T.
quatrième examen le *\ décembre, et le cinquième le 1 i décembre.
Ces examens furent pour lui l'occasion d'un triomphe. Quoique sa modestie se refuse dans ses lettres à répéter tous les éloges qu'il reçut, on lit entre les lignes que l'accueil qui lui fut fait par les membres du jury ressembla presque à une réparation. Ils lui décernèrent la note (( éminemment satisfait ».
Bretonneau apportait à Paris sa thèse toute prête, sauf les remaniements indispensables qu'il fit sous les yeux de Duméril et de Guersant. Il la soutint le 7 janvier 181").
Il avait pris pour sujet l'étude de la compression dans les inflammations idiopathiques de la peau !. Comme c'est un des rares ouvrages imprimés que nous ayons de lui, qu'on peut déjà distinguer dans ce premier essai les qualités maîtresses d'observation qui caractérisent le talent de Bretonneau, et qu'on y voit poindre les doctrines qui ont fait sa célébrité , il nous arrêtera un instant.
La compression dans les affections idiopathiques de la peau avait déjà été préconisée par Theden ; mais son emploi était, — dans la pratique, — resté limité aux ulcères variqueux.
Bretonneau , conduit spontanément par ses propres remarques à observer l'efficacité de la compression, reprit en les élargissant les idées de ce chirurgien, et appliqua son traitement aux brûlures et aux érysipèles
1 De l'utilité de la compression et, en particulier, de l'efficacité du bandage de Theden dans les inflammations idiopathiques de la peau. Th. de Paris, 1815, n° 3.
phlegmoneux, — cas dans lesquels Theden ne l'avait pas indiquée.
Sa thèse est principalement consacrée au traitement préventif ou curatif, par la compression, de ces dernières affections et aux observations personnelles qu'il apporte à l'appui de cette méthode ; mais elle offre cela de particulier, que le bandage qu'il préconise est non seulement un bandage compressif, mais encore une enveloppe imperméable. Il se compose d'un taffetas ciré, très fin, enduit d'une couche d'huile siccative , destiné à être appliqué sur la région malade, et d'une bande roulée, trempée dans un liquide résolutif. C'est donc aussi un bandage antiseptique.
Il ne faut pas se récrier. Le mot est en effet répété plusieurs fois par Bretonneau dans l'ouvrage, et il est manifeste, — si étonnant que cela nous paraisse à nous qui considérons l'antisepsie comme une expression nouvelle, appliquée à une conquête récente, — que le médecin de Ghenonceaux connaissait rinfluence nocive de l'air sur les plaies et avait voulu, tout en comprimant la région contuse ou enflammée , la soustraire au contact des germes infectieux de l'atmosphère, c'est-à-dire faire de l'antisepsie.
Dans le courant de la thèse, il s'écrie avec enthousiasme en parlant de son bandage : « Voilà l'antiphlogistique , Y antiseptique par excellence ; jd et aillleurs : De toutes les circonstances qui dans ce cas peuvent aggraver l'inflammation, une des plus puissantes sans doute est Vinfluence de l'air, surtout si ce fluide, qui se montre si peu nuisible dans l'emphysème artificiel, se trouve en contact soit avec des liquides épanchés, soit avec des solides privés en totalité ou en partie de leur vitalité. Et
Bretonneau, énumérant ensuite les hypothèses qui peuvent être invoquées pour expliquer les effets curatifs de la compression , signale expressément la barrière opposée à l'action de l'atmosphère.
Ainsi, ce puissant esprit avait déjà entrevu en 1815 la cause véritable de l'altération des plaies et posé le principe de leur traitement. De son pansement au pansement ouaté de Guérin , aux pansements antiseptiques de Lister, il n'y a qu'un pas ; mais ce pas, il faudra plus d'un demisiècle pour le franchir.
Les juges accueillirent avec faveur la thèse de Bretonneau, et il fut, entre autres, chaudement félicité par Antoine Dubois ; mais les idées nouvelles qu'elle renfermait leur échappèrent. Les hommes acceptent, en effet, difficilement les nouveautés qui heurtent les idées courantes, les opinions au milieu desquelles ils ont été élevés, et personne ne comprit que cette thèse contenait les germes et la doctrine qui a si complètement révolutionné la science médicale. Il retrouvait du reste parmi eux son vieil adversaire Bover, que les nouveautés chirurgicales laissaient insensible, et qui accueillit durement le récipiendaire. « Sans avoir lu, dit Bretonneau, une ligne de ma thèse , il m'a dit sur le titre qu'il n'était pas possible d'appliquer une bande sur une jambe enflammée ; il a été révolté d'appliquer la compression au traitement de la brûlure, il m'a parlé assez grossièrement. »
Bretonneau ne devait pas rester sur ce jugement partial, et vingt ans plus tard un des plus illustres de ses élèves, Velpeau, devenu le successeur de Boyer, reprendra la méthode de son maître , l'appliquera dans sa pratique et en fera l'objet d'une importante commu-
nication à l'Académie de médecine1 (16 mars 1833).
Cet incident, dont il rit lui-même, n'était pas fait pour altérer sa bonne humeur. Il avait du reste , pour se consoler des critiques de Boyer, son titre de docteur, les compliments d'Antoine Dubois , de Pinel , de Husson , les affectueuses félicitations de ses amis Duméril et Guersant ; et ses lettres nous le montrent jouissant sans arrière-pensée de la liberté d'esprit que laisse à tout étudiant l'heureuse issue de la définitive épreuve. Mais bientôt de nouvelles préoccupations le saisissent. M. de Kergariou, l'aimable préfet d'Indre-et-Loire, qui lui avait proposé une place de médecin en chef à l'hôpital de Tours , et qui avait tant insisté auprès de lui pour qu'il se résignât à compléter ses examens de doctorat, avait été remplacé par M. Destouches.
Le nouveau préfet se considérerait -il comme engagé par les promesses de son prédécesseur , et le ministre ratifierait-il lui-même le choix de son subordonné ? Aucun homme ne convenait moins que Bretonncau au métier de solliciteur. Plus tard, quand l'influence lui sera venue, il dépensera sans compter son crédit pour ses élèves et ses amis ; mais il ne saura jamais demander pour luimême. Les événements se pressaient cependant. Un M. B..., médecin à Tours, faisait des démarches pour obtenir non seulement le service hospitalier qui avait été proposé par l'administration à Bretonneau, mais également le dépôt de vaccin auquel l'ingénieuse invention des tubes capillaires destinés à sa conservation lui
1 Velpcau. — Mémoire sur l'emploi du bandage compressif, dans le traitement de l'érysipèle phleg'moneux, de la brûlure et de plusieurs autres inflammations des membres. (Arch. gcn. de méd., juin 1833.)
donnait des droits incontestables. L'Académie avait, en effet , accepté avec empressement cette invention , qui, comme le disait Bretonneau lui-même, lui avait permis de propager le vaccin « par toute la terre » , et il paraissait juste que la charge lui en fût confiée.
Ce M. B... était un concurrent dangereux : médiocre, souple et intrigant, possédant d'assez belles relations, il réalisait le type de ces médecins qui remplacent le talent par l'astuce, et substituent, — dans des luttes qui devraient être courtoises , — des menées souterraines savamment ourdies au mérite personnel qui leur fait défaut. La vie de province, — Bretonneau l'éprouvera plus tard cent fois dans sa vie, — est un terrain éminemment favorable à l'éclosion et au développement de cet astucieux personnage.
Il y a trois quarts de siècle de cela, B... n'est pas mort. Et qui de nous ne l'a rencontré sur son chemin?
Il s'en allait de par la ville et les salons et les bureaux du ministère, décriant Bretonneau, « homme qui ne sait que tourner et forger, mais qui n'est pas médecin. » Ignorant les relations intimes de son concurrent avec Chaptal, il s'adressait à celui-ci : « Croiriez-vous, Monsieur, lui disait-il, que notre ancien préfet propose pour médecin de notre hôpital de Tours un chirurgien de village, qui n'est même pas officier de santé , et qui ne met pas un mot d'orthographe? J'ai vu une de ses consultations, et il écrit du € cainé » au lieu de <r séné », ce qui peut, vous le voyez, occasionner une méprise. »
Bretonneau, avec son insouciance accoutumée, ne faisait que rire de ces perfides propos; mais ceux-ci, répétés et appuyés par les protecteurs de B..., n'en faisaient pas moins leur chemin, et la nomination paraissait douteuse.
Il aurait fallu qu'il se mît lui-même en mouvement , qu'il se montrât , qu'il contestât les insinuations lancées contre lui ; mais c'était lui demander l'impossible. Heureusement ses amis veillaient, et ils étaient eux-mêmes toutpuissants. Chaptal et Duméril d'un côté , Husson de l'autre , emportèrent la nomination , et Bretonneau fut définitivement appelé au poste de médecin de l'hôpital de Tours, qu'au grand détriment de la science et de l'humanité, son insouciance avait failli lui faire perdre.
Il revint à Chenonceaux dans les derniers jours de janvier. Il projetait d'y conserver son domicile et de ne se rendre à Tours que pour y passer les quelques mois que durerait son service à l'hôpital; — le reste de l'année, ce service devant être assuré par le suppléant. Cet arrangement, on le comprend, n'était pas fait pour durer, et à la fin de l'année 1815 nous le retrouvons fixé définitivement à Tours.
Avec cette année prend fin aussi l'activité de sa correspondance avec les amis de sa jeunesse, — non que leur amitié soit, en aucune façon, altérée, — elle subsistera jusqu'à la fin entre eux, toujours aussi vive et aussi ardente, et ils s'en donneront mutuellement, pendant toute leur vie , les témoignages les moins équivoques. Mais les grandes et incessantes occupations sont survenues de part et d'autre, de nouveaux et grands devoirs ont surgi, et les lettres sont devenues plus rares.
lilOGUAIMIIE DE BRETONNEAU
Au moment où Bretonneau prend possession de l'hôpital de Tours, il a trente-sept ans, l'âge où l'homme arrive à la plus complète possession de ses facultés morales et de ses forces physiques. Son talent, mûri par l'étude et la méditation intensive, est guidé par la rigoureuse méthode d'observation à laquelle il a soumis son esprit. Il a déjà arrêté en lui-même certains des faits qu'il veut vérifier, d'autres qu'il se propose de rechercher, et il est armé de toutes pièces pour prendre part à la Révolution médicale qui se prépare.
A cette époque, les esprits avancés pressentaient bien les profondes modifications qui allaient bientôt bouleverser la science. La nosographie de Pinel ne pouvait plus satisfaire les intelligences médicales qui examinaient de près les problèmes de la pyrétologie, et sa méthode de classification chancelait sur ses bases.
Nombre de médecins comprenaient que la science , bornée à l'observation des symptômes , avait fini son temps , et qu'à côté des appréciations tirées de l'état général, il fallait placer la connaissance de l'état local; que la distinction des espèces morbides ne pouvait être établie par les signes extérieurs, mais devait être basée sur l'étude approfondie des lésions organiques. Ces mé-
decins appartenaient surtout à l'Ecole anatomo -pathologique qui commençait à s'ébaucher, et dont Morgagni peut être considéré comme le promoteur. En montrant, en effet, dans son impérissable ouvrage1, les richesses de connaissances que dévoilent les pénibles travaux de l'autopsie, ce savant fameux, qu'Haller appelait Y « irrefragabilis autor » , et dont on a pu dire qu'il n'avait écrit que des chefs - d'oeuvre , ouvrait dès la fin du xviii0 siècle l'avenir aux générations scientifiques qui venaient après lui.
A l'aurore du siècle suivant, Bichat féconde les germes déposés dans la science par le médecin de Forli, et proclame à son tour la nécessité de l'Anatomie pathologique et de la localisation des maladies2. Désormais la voie est ouverte. Prost écrit en enfant perdu, dès 1804, un ouvrage qui ne fut pas alors remarqué comme il le méritait. L'heure était peut-être prématurée. Dans ce livre il montrait déjà que les fièvres muqueuse, ataxique, adynamique , ont leurs localisations anatomiques dans l'intestin grêle , et sont liées à l'inflammation de la muqueuse intestinale3. Petit et Serres publient à leur tour, en 1814, cette monographie célèbre qui eut un si grand retentissement, et dans laquelle ils décrivaient, sous le nom de fièvre entéro-mésentérique, les signes classiques et les lésions d'une maladie qui n'était autre que la dothiénentérie 4. Tous deux serraient de près la vérité , et ébran-
1 Morgagni. — De sedibus et causis morborum per anatomen indugatis. Libri quinque (Venetiis, 1760).
2 Anatomie générale. Bichat.
3 Prost. — Médecine éclairée par l'observation et l'ouverture des corps. Paris, 1804.
4 Petit et Serres, Traité de la fièvre entéro-mésentérique. Paris, 1813.
BIOGRAPHIE DE BRETONNEAO 43
laient fortement la doctrine des fièvres essentielles, mais ils commettaient encore chacun une incalculable erreur. Prost, en effet, n'avait pas vu l'unité de la maladie, et signalait des lésions qu'il croyait être affectées à diverses espèces morbides , tandis que Petit et Serres pensaient avoir découvert, dans leur lièvre entéro-mésentérique , une affection nouvelle très voisine des fièvres ataxique , advnamique et muqueuse , et , au lieu de simplifier l'ancienne classification , la dotaient d'une maladie de plus.
Sur ces diiliciles problèmes qui agitaient alors les esprits , Bretonneau avait fréquemment médité dans sa solitude de Chcnonccaux. Sa sagacité se refusait à suivre les nosologistes dans ce dédale de classifications qui transformaient artificiellement les maladies, — d'après les manifestations extérieures, — en entités fictives et arbitraires. Sa pénétration naturelle, aiguisée par la connaissance approfondie des anciens auteurs , ne pouvait se borner à la contemplation des mouvements vivants et de l'ensemble de la symptomatologie. Son œil exercé s'était efforcé de sonder la genèse des maladies à travers le voile des phénomènes morbides , et soit qu'il ait pu pratiquer des nécropsies , soit , ce qui est plus probable , que par une extraordinaire intuition il ait deviné la lésion, il savait, dès 1812, que l'essentialité des fièvres continues reposait sur une base illusoire , et que c'était dans l'anatomie pathologique de l'intestin qu'il fallait chercher leur détermination locale *.
Sur le nouveau théâtre où il se trouvait transporté, il n'eut pas longtemps à attendre la démonstration des idées
1 Velpeau. — Loco citato.
auxquelles il s'était arrêté , et de graves événements devaient rapidement le servir.
De 1818 à 1819, plusieurs épidémies de fièvres continues ravagèrent le département d'Indre-et-Loire, et de nombreux malades encombrèrent les salles de l'hospice. C'est alors que Bretonneau montra une activité inconnue jusqu'alors en ce lieu, et qui ne s'est après lui jamais renouvelée. Arrivé à l'hôpital dès l'aurore, il y passait sa matinée pour y retourner dans la soirée. Tous les malades étaient examinés avec un soin minutieux et une attention de chaque instant. Les traits de la maladie étaient notés avec une exactitude scrupuleuse, et chaque patient était le sujet d'une observation dont la rédaction était tenue soigneusement à jour. Les autopsies de tous ceux qui succombaient étaient pratiquées par lui-même avec la plus scrupuleuse attention , les lésions cadavériques consignées par écrit et les pièces anatomiques conservées avec soin. Dans ces recherches qu'il poursuivit pendant des années , on ne peut mieux le comparer qu'à un voyageur, qui ne connaîtrait un pays que par une description imaginaire ou incomplète , et qui veut à son tour l'explorer lui-même, sans tenir compte du tableau vrai ou faux qui lui a été tracé. Chemin faisant, il relève les erreurs commises, complète des faits qui ont été insuffisamment examinés, constate que des particularités signalées n'existent pas, et découvre des régions qui ont passé inaperçues aux premiers explorateurs.
Tel était le médecin de Tours, refaisant l'étude clinique et nécroscopique de la fièvre continue, et apportant à ses investigations une patience d'observation , une ténacité et une puissance d'analyse qu'aucun médecin, — sauf peutêtre Louis, — n'a jamais égalées. Aussi eut-il la satisfac-
HIOGRAPIIIE DE BRETONNEAU 45
tion d'atteindre son but, et il fut bientôt manifeste et démontré , par la clinique comme par l'anatomie pathologique, qu'il avait trouvé la solution du problème des fièvres.
Il vérifia d'abord la découverte de Prost et de Petit et Serres, et constata que l'altération de l'intestin était bien la lésion matérielle et appréciable des épidémies qui désolaient alors la Touraine. Mais il alla alors bien plus loin que ces observateurs : pendant, en effet, que les auteurs de la fièvre entéro-mésentérique se bornaient à signaler des ulcères intestinaux et des engorgements des ganglions , Bretonneau vit clairement que cette lésion avait son siège précis dans les glandes ou follicules des tubes digestifs, glandes de Payer et de Brunner. Il étudia l'évolution des altérations de ces glandes et reconnut qu'elles étaient comparables à une éruption parcourant, — sous l'influence d'un état général et dans un ordre régulier, — diverses phases , à la façon d'une pyréxie exenthématique ; il consacra cette analogie , et l'idée de spécificité qu'il y attachait, en lui donnant la dénomination de « Dothinentérite » ou « Dothinentérie » (de 8o8«ft/, bouton, pustules, furoncles, et evTepov, intestin), 1818 '.
En même temps , il ramenait à sa valeur l'engorgement des ganglions, et il établissait qu'ils ne s'altéraient que secondairement.
Il consacrait enfin l'importance de sa découverte et l'unité de la maladie , en démontrant que les diverses affections décrites sous les noms de fièvres adynamique , ataxo-adynamique, muqueuse, putride, entéro-mésenté-
1 Bretonneau écrivait « dothinenthérite ». L'usage a prévalu d'orthographier, conformément à Tétymologie grecque: « dothiénentérite.» — T.
rique, n'étaient que des formes de la même affection, de la dothiénentérie 1 .
Ainsi, localisation intestinale, unité de la maladie démembrée jusqu'alors et éparpillée sur cinq ou six points n'ayant entre eux que des différences extérieures , spécificité , tels sont les trois grands faits que, dès 1818, Bretonneau peut mettre en évidence. Ces magnifiques découvertes qui dominent aujourd'hui la science contemporaine, et qui sont indestructiblement établies, furent loin, on le sait, de triompher immédiatement. Du temps de Bretonneau, la presse médicale était dans l'enfance, relativement à ce qu'elle est devenue aujourd'hui ; les difficultés des communications opposaient une invincible barrière à la diffusion des idées et des opinions, et des esprits progressifs n'avaient pas encore inventé le « reportage » scientifique. D'un autre côté la modestie, le désintéressement de Bretonneau, son indolence même, ne se prêtaient guère à la vulgarisation de ses doctrines en
1 « C'est quelques mois après avoir pris le service de l'hôpital de Tours que Bretonneau attira l'attention de son modeste auditoire (car nous n'étions pas plus de douze à quinze) sur la lièvre entéro-mésentérique de Petit et Serres, muqueuse ou catarrhale de Boeder et Wagler, entérite qui est l'effet d'un agent spécifique transmissible... A partir de ce jour, il nous lut souvent des passages de ces deux ouvrages ; puis, après nous avoir montré l'affinité et les différences qui existent entre cette maladie et la variole, il nous fit voir que la fièvre bilieuse ainsi que celles dites adynamiques, ataxiques, n'étaient que des nuances de cette maladie; que dans cette entérite, effet d'un agent spécifique transmissible , l'un des moments les plus à redouter est celui où les plaques de Brunner et Payer laissaient aller leurs bourbillons, que les ulcérations et les accidents qui en résultaient sont comparables à ce qui se fait sous les boutons de la variole, par le fait de la résorption purulente; il ajoutait à sa démonstration que chaque agent a sa manière d'agir, que le vésicatoire n'agit pas comme la moutarde, ni la pince à cautère comme l'acide sulfurique ou le fer rouge. C'est à partir de ce moment que, pour nous, la spécificité fut un fait démontré. » Miquel. (Lettre d"un vétéran de l'école de Bretonneau au professeur Bouillaud; Tours, 1874. )
dehors de l'hôpital où il se livrait à ses recherches et du petit cénacle de disciples qui suivait son enseignement. La localisation intestinale entrevue par la plupart des observateurs de l'Ecole anatomo -pathologique , et qui répondait aux idées du jour, fut admise après l'exposé que Trousseau fît des travaux de son maître1. L'unité de la maladie ne fut universellement acceptée qu'après le beau livre de Louis2, en 1829, ouvrage composé avec d'immenses matériaux accumulés par la patience de l'auteur pendant des années, mais dont l'idée originale n'est autre que le principe posé par le médecin de Tours 3. On doit distinguer, en effet, dans le célèbre ouvrage de celui que l'on a appelé le chef de l'Ecole médicale d'observation, deux éléments d'une portée bien différente: un fait et une idée. D'un côté, le fait qui est la méthode, le soin minutieux de l'observation, la réunion de nombreux
1 De la maladie à laquelle M. Bretonneau a donné le nom de dothinenthèrite ou dothinenthèrie. (Arch. gén. de méd., 182G.)
2 Louis. — Recherches analomicjues, pathologiques et thérapeutiques sur les maladies connues sous le nom de g as tro- entérite, fièvre putride, adynamique, etc. Paris, 1829.
3 Bretonneau l'avait reconnu dès 1818 et proclamé dès 1820, comme on peut le voir dans la correspondance de Velpeau, à une époque où Louis, médecin à Odessa, n'était pas encore né à la vie scientifique. Il y a donc une injustice criante à voir dans Louis, — comme on le fait de nos jours, — le restaurateur de l'unité des fièvres essentielles. La vérité est qu'il a apporté un supplément de preuves à la découverte de Bretonneau, qu'il fut un admirable numériste, entassant observations sur observations et amoncelant des montagnes de feuilles obituaires avec une patience bénédictine qui a fait dire de lui ce mot paradoxal : La patience, c'est le génie.
Non , la patience n'est pas le génie , l'observation ne l'est pas davantage. Il y a longtemps que l'on a dit que celle-ci était compatible avec la médiocrité intellectuelle, et ce n'est pas de nos jours, — où, dans toutes les branches des connaissances humaines , des hommes de la plus mince valeur ont tant abusé de la méthode d'observation, — que l'on pourra contester cette appréciation. L'observation n'est, en effet, qu'un moyen de connaître à l'usage et au service de la raison. Pour voir les choses
documents, et leur classification numérique. De l'autre, l'idée première qui a inspiré le travail : l'unité de la fièvre typhoïde. Or cette notion que Louis a fait définitivement prévaloir, il la tenait de Bretonneau ; et sans elle, sans cette idée qui imprime à ses observations la marque du génie, celles-ci n'auraient jamais été qu'un recueil de compilations sans valeur.
Quant à l'autre terme du problème , la spécificité , qui est aujourd'hui le plus beau titre de gloire du médecin de Tours, on sait qu'il n'a été définitivement résolu que de nos jours par les récentes découvertes bactériologiques qui ont matériellement démontré sa conception géniale sur la genèse des maladies.
En même temps que Bretonneau poursuivait ses travaux sur la dothiénentérie , un autre grave sujet de recherches s'imposait à son attention. Une meurtrière épidémie de croup venait s'ajouter à l'épidémie de lièvre continue qui déjà sévissait dans le centre de la France (1818).
On sait quelle confusion régnait également, à cette
telles quelles sont, la patience et les procédés ordinaires de l'entendement humain sont des instruments suffisants. Le génie, au contraire, est l'illumination soudaine qui enfante l'idée vraie, celle qui devra triompher un jour ou l'autre, et que la volonté la plus tenace, les efforts de travail les plus puissants sont, sans elle, impuissants à faire naître.
Il y a donc cette différence entre Bretonneau et Louis. Le premier découvrit et proclama l'unité des lièvre, essentielles. Le second, - neui ans après, -apporta une nouvelle démonstration à l'idée géniale de Bretonneau, en s'appuyant sur la méthode numérique dont le programme était contenu dans cette formule qui eut son heure de célébrité : numerandœ et perpendœ observationes.
Il s'assimila cette idée, puis il la démarqua de ce terme caractéristique de dothiénentérie que lui avait attribué le médecin de Tours, et lui donna l'incompréhensible nom de fièvre typhoïde, que les contemporains eurent la faiblesse d'adopter et que nous avons eu l'injushee de conser-
ver.
époque, dans la nomenclature des maladies de la gorge. On y retrouvait le même chaos que dans la nosologie des affections pyrétiques , et l'angine maligne , l'angine gangreneuse, l'ulcère syriaque, le croup, l'angine couenneuse, etc., qui avaient traversé les siècles à l'état d'entités, étaient encore considérés comme des affections distinctes. En vain les médecins de l'antiquité avaient-ils, avec Arétée, entrevu la vérité. En vain, quelques observateurs sagaces, Mercado', Sgambati2, Huxham3, avaientils suivi la tradition léguée par Arétée. En vain, un médecin américain du xvin6 siècle , Bard , avait-il reconnu les principales formes de la diphthérie et les avait-il réunies en une seule et même maladie4; l'affection couenneuse du larynx avait continué à être considérée comme une maladie locale et à être séparée de l'angine maligne; et au concours de 1783, établi par la Société de médecine royale, comme au concours international décrété par Napoléon Ier en 1807, cette même séparation arbitraire avait été maintenue par tous les auteurs. On verra, du reste, dans les lettres de Velpeau et de Trousseau, l'inimaginable confusion qui régnait encore de 1821 à 1830 dans les cliniques de Paris, et quels efforts durent faire les élèves de Bretonneau auprès des chefs de service pour rectifier leur jugement et leur faire connaître les caractères de l'angine croupale.
1 Mercado. — Consull. morb. complic, et yrav. Francof., 1614. Gonsult. 14.
2 Sgambati. — De pestilenti faucium adfectu Neapoli sœvienti, opusc. Neapoli, 1620.
3 Huxham. — A Dissertation on the malignant sore throat. London, 1757.
4 Bard. — Recherches sur la nature, la cause et le traitement de Vanyine suffocante. (Traduction de Ruette. Paris, 1810.)
Bretonneau étudia l'épidémie de croup dont il était le témoin avec le même soin d'observation qu'il avait apporté à ses recherches sur la dothiénentérie , contrôlant sans cesse la clinique par l'anatomie pathologique et l'expérimentation, et projetant sur les faits qu'il découvrait les clartés que lui donnait l'histoire. Il ne tarda pas à se reconnaître dans le dédale des angines graves, comme il s'était reconnu dans le labyrinthe des fièvres essentielles, et constata l'identité de nature des diverses affections connues sous le nom d'angines gangreneuses, de croup, d'ulcère malin, etc. Il établit d'une façon irréfragable qu'elles n'étaient que des manifestations différentes d'une seule et même maladie, à laquelle il donna le nom caractéristique de Diphthérite, de 8e<pôépa, membrane. Cette dénomination lui est restée et établit — en même temps que l'immortelle découverte de Bretonneau — la spécificité de l'affection.
Il reconnut d'abord que la gangrène n'était pour rien dans l'angine dite gangreneuse, et que les prétendues eschares de la gorge étaient constituées par la fibrine exsudée par les muqueuses enflammées. Il constata par une série d'autopsies que les fausses membranes du larynx et de la trachée se continuaient avec celles du pharynx et des fosses nasales; et, renouvelant la tentative de Bichat1, il démontra par l'analyse chimique l'identité de ces membranes. S'il alla trop loin en niant absolument l'angine gangreneuse , la rareté de cette affection et la confusion dont elle était l'objet lui servent d'excuse.
Il montra que dans le croup, comme dans la diphtbérie, il y a de part et d'autre sur la muqueuse enflam-
1 Bichat. — Traité des membranes.
mée, mais intacte et non ulcérée, exsudation de fausses membranes ; que l'inflammation qui provoque la formation de la fausse membrane est une phlogose spécifique absolument différente des autres inflammations qui atteignent les mêmes tissus , et aussi séparée de l'inflammation catarrhale que la pustule maligne l'est du zona, plus distincte de l'angine scarlatineuse que la scarlatine ellemême l'est de la variole, et qui n'est pas plus le dernier terme du catarrhe , que la dartre squameuse l'est de l'érysipèle. Et, comme démonstration de cette doctrine, il s'attacha à préciser les caractères qui séparent la diphthérie des autres variétés pathologiques, de l'angine couenneuse, de l'angine scarlatineuse, de l'angine couenneuse mercurielle et de l'angine striduleuse. Depuis Home1, cette dernière affection , que Millar avait appelée « asthme laryngé », était confondue avec le croup. Bretonneau en traça le tableau avec une admirable exactitude, et la remit à sa place dans le cadre nosologique.
Désormais la lumière est faite, la diphthérie est fondée en tant qu'espèce morbide, et, dès le mois de janvier 1821, Bretonneau pouvait apporter à l'Académie de médecine les importants résultats de ses premières observations. Mais il continue ses recherches; l'épidémie de la Ferrière (1825), celle de Chenusson (1826), lui fournissent de nouvelles études cliniques, de nouvelles nécropsies, de nouveaux documents anatomo- pathologiques. Il confirme , complète ou rectifie ses premières observations. Il proclame la contagion de la maladie, étudie son mode de transmission et publie enfin, en 1826, ce livre sur la
1 Home. — An Inquiry into the nature, cause and cure of the croup. Edinburgh, 1765.
« diphthérite », qui devait avoir un si grand retentissement, qui désormais fera autorité dans la science et restera encore de nos jours l'ouvrage original et classique par excellence, celui qui est la source primitive à laquelle tous les auteurs devront, pour s'éclairer, toujours avoir recours l .
La spécificité de la diphthérie reconnue, son identité établie, il restait à constituer la médication. On sait ce qu'elle était alors : émissions sanguines, vomitifs, vésicatoires, — tout l'arsenal de la médecine physiologique. Du moment où la doctrine était fausse, la thérapeutique était funeste. Bretonneau n'hésita pas, en condamnant la première, à réformer la seconde.
Dans une maladie infectieuse, de nature septique, qui jette les malades dans un état de prostration considérable, les émissions sanguines ne pouvaient qu'accélérer les progrès de l'affection en activant l'épuisement du malade. Bretonneau les proscrivit, et c'était un acte de courage, à une époque où les doctrines de Broussais gouvernaient despotiquement l'opinion , et où les saignées et les sangsues constituaient la médication classique par excellence des inflammations. Les vésicatoires , dont il avait reconnu les dangers et l'inutilité, ne pouvaient pas davantage trouver grâce devant lui. Et quant aux vomitifs , si Bretonneau les admet , c'est avec la sage mesure où ils sont encore conseillés aujourd'hui , dans le but exprès de favoriser l'expulsion des productions diphthéritiques, et en prenant garde de ne pas affaiblir le malade.
Au traitement de l'Ecole physiologique, Bretonneau
1 Bretonneau. — Des inflammations spéciales du tissu muqueu.r et. en particulier, de la Diphthérite ou inflammation pelliculaire, etc. Paris, 182G, in-8°.
substitua la médication locale, dont les astringents, les cathérétiques et les caustiques constituaient la base. Cette innovation, qui eut alors une si grande portée, vient de recevoir une nouvelle consécration par de récentes découvertes bactériologiques, et on nous permettra à ce sujet une courte digression.
Si , depuis les travaux du maître de Tours , tout le monde a été en effet d'accord sur la nature infectieuse et contagieuse de la maladie, on a discuté cependant jusqu'à nos jours le problème que posaient les manifestations de l'infection ; les uns subordonnant — comme le voulait Bretonneau — les phénomènes généraux aux accidents locaux pseudo -membraneux, les autres ne voyant dans ceux-ci que des accidents consécutifs à une infection générale d'emblée.
Cette question , si intéressante au point de vue doctrinal, offre la plus haute importance pour le traitement ; car il est manifeste que si la diphthérie est une maladie « totius substantiae » , générale primitivement , et dont les accidents ne sont que des manifestations secondaires , le traitement doit être surtout général ; la médication locale n'a plus qu'une importance relative, et Bretonneau et ses disciples jusqu'à nos jours se sont absolument trompés.
Si , au contraire , la maladie est locale au début et ne devient générale que par la résorption des produits qui proviennent de l'altération des fausses membranes, une médication locale énergique s'impose dès l'apparition des premiers accidents. Aujourd'hui le doute n'est plus possible, et c'est Bretonneau qui avait vu clairement le processus de l'infection. Elle est en effet primitivement locale, et elle pourra — comme le montre la clinique —
rester localisée à la région contaminée ou être suivie d'un état général plus ou moins grave. L'agent de cette infection est le bacille décrit par Klebs (1883), puis par Laeflers (1884), et plus récemment étudié par Roux et Yersin1. Ces expérimentateurs, en effet, ont démontré que l'existence de la fausse membrane est nécessairement subordonnée à la présence du bacille de Klebs, que ce bacille ne pullule qu'au niveau de l'exsudation diphthérique et n'existe pas dans les organes d'animaux morts d'infection. Les accidents généraux sont au contraire sous la dépendance d'un poison sécrété par ce bacille, et la présence de ce poison est expérimentalement reconnue.
Au mérite d'avoir substitué une médication rationnelle, et dont la justesse est aujourd'hui expérimentalement démontrée, à un traitement perturbateur et périlleux, Bretonneau ajouta la gloire de l'application méthodique de la trachéotomie , à cette terrible et émouvante période de la diphthérie , où celle-ci , envahissant les canaux bronchiques, menace le malade d'une asphyxie imminente. Cette opération, qui avait été conseillée par Stoll, avait été pratiquée pour la première fois , à Londres , avec un succès fort contesté. Le médecin de Tours la tenta d'abord cinq fois infructueusement ou avec des demi-succès, et, sans se laisser décourager par ce revers, fit, en 1825, un nouvel essai 2.
1 Roux et Yersin. — Annales de l'Institut Pasteur, 1888.
2 Les biographes de Trousseau disent que Bretonneau l'avait seulement tentée trois fois. C'est une erreur accréditée — il est vrai — par Trousseau lui-même. (Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris , 1er vol., p. 465.) Mais nous avons le propre témoignage de Bretonneau : « Cinq fois, ditil, je l'avais pratiquée et n'avais obtenu que de cruels demi-succès. » (Arch. gén. de mèd. Janvier 1855.)
Si nous relevons cette erreur de chiffre, qui paraît cependant sans
Cette histoire est bien connue. Il s'agissait de la fille du comte de Puységur, un des plus intimes amis de Bretonneau, Elisabeth de Puységur1, que la Correspondance désigne familièrement sous le nom de « Babeth ».
Le comte de Puységur avait déjà perdu trois enfants enlevés par le croup. Le quatrième, une fille âgée de quatre ans, se mourait sous les yeux du père désespéré et du médecin impuissant et désolé; et peut-être que le chagrin du médecin égalait celui du père. C'est alors que Bretonneau, voulant faire une suprême tentative pour arracher à la mort. une enfant qu'il aimait comme sa fille, proposa à M. de Puységur l'opération, sans lui dissimuler sa nouveauté, ses dangers et les insuccès qu'il avait éprouvés. Il s'adressait à une intelligence ouverte, capable de le comprendre , et à un caractère ferme et bien trempé , habitué aux énergiques décisions.
<( Faites, dit le père, comme pour votre enfant. »
L'enfant fut sauvée , et la trachéotomie fut fondée ce jour -là comme méthode opératoire. Préconisée à partir de ce moment par Bretonneau , vulgarisée par le merveilleux talent de Trousseau, elle entra dans la pratique courante et a sauvé depuis des milliers d'existences.
Il était nécessaire, dans une notice de ce genre, de reproduire un exposé sommaire , — quoique cela ait été fait bien des fois, — de ces grandes découvertes qui modifièrent si profondément les doctrines de l'époque et ont exercé une si grande influence sur celles de notre
importance, c'est qu'elle fait ressortir la profonde conviction et la rare ténacité du médecin de l'hôpital de Tours , qui , après avoir échoué cinq fois dans une opération considérée alors comme une périlleuse utopie r ne recule pas devant une sixième tentative. — T. 1 Aujourd'hui comtesse de Billy.
temps. Elles conduisirent en effet plus tard Bretonneau à élever avec une admirable intuition le problème dont il avait surpris la solution , à en généraliser le principe et à formuler cette grande et profonde doctrine à laquelle il a attaché son nom, la doctrine de la spécificité.
Pour comprendre tout ce que cette doctrine, qui nous paraît aujourd'hui si simple, contenait à cette époque de neuf et d'original, et pour apprécier les longues résistances auxquelles elle se heurta, il faut se reporter à la situation médicale vers 1820.
La Médecine , sous l'influence de Broussais , avait subi une révolution qui ne peut guère être comparée qu'à celle que d'autres réformateurs avaient imposée à l'ordre politique et social à la fin du siècle précédent. L'auteur de Y Examen de la doctrine (je né raie nient adoptée, poursuivant avec une logique outrée les vues encore timides des localisateurs de l'Ecole anatomo -pathologique, avait fait table rase de la nosographie de Pinel et renversé violemment l'échafaudage dogmatique que le médecin de la Salpétrière avait laborieusement construit.
Sur les ruines qu'il amoncela , il reconstruisit un système aussi séduisant par sa simplicité qu'il était exagéré dans son exclusivisme, et redoutable dans ses conséquences thérapeutiques. Empruntant à Brown le fond commun de sa doctrine, il proclama que toutes les maladies proviennent d'une irritabilité des tissus , et procèdent de l'action intempestive des agents susceptibles d'exagérer cette propriété.
Les irritants sont donc les seules influences morbiliques ; il faut, suivant lui, pour remettre les fonctions dans leur état physiologique, chercher à éteindre cette irritation, d'où la méthode antiphlogistique.
BIOGRAPHIE DE UllETONNEAU 57
Dans ce système, loin d'être hostile à l'étude et à l'importance des lésions dans les maladies, Broussais proclamait que ces altérations en sont le fait majeur et causal. La lésion n'est plus un effet, elle est le point de départ, le fait primordial. Tous les symptômes en dépendent et ils ne sont eux-mêmes que le « cri de l'organe souffrant ». Ce cri, du reste, est toujours à peu près le même, c'est l'écho de l'estomac et de l'intestin. C'est à la surface de leur muqueuse que viennent aboutir toutes les causes morbifiques, toutes les souffrances locales ou générales. Les diathèses sont des entités imaginaires, de ridicules ontologies. Les fièvres n'existent pas ; il n'y a que des mouvements fébriles symptomatiques d'une gastro-entérite. Il n'y a pas non plus de maladies spécifiques. La syphilis, les pyrexies exanthématiques , les fièvres dites essentielles ne sont pas plus épargnées que les fièvres paludéennes , et l'interprétation de celles-ci est des plus simples : les miasmes enflamment l'estomac et produisent une gastro- entérite par inflammation.
A vrai dire, la gastrite et la gastro-entérite deviennent l'unique maladie de la pathologie, ou la compagne tyrannique de toutes les maladies ; et de même qu'il n'y a plus dans ce système qu'une maladie unique : l'inflammation de l'estomac , il n'y a plus aussi qu'une seule thérapeutique , celle qui consiste à enrayer l'inflammation de cet organe, et c'est la médication antiphlogistique.
Tel est, à grands traits, — car il est trop connu pour être ici l'objet de plus longs développements, — le système imposé par Broussais. Il consacrait à la vérité un incontestable progrès en restituant à l'inflammation la place qu'elle doit occuper en pathologie et en ramenant les fièvres essentielles à l'unicité, par la localisation dans
o8 BIOGRAPHIE DE BRETONNEAI
le tube digestif de la lésion inflammatoire. Malheureusement, son esprit de systématisation à outrance édifia sur des faits vrais tout un ensemble d'erreurs et de paradoxes dont la conception nous paraît extraordinaire et que personne ne croirait aujourd'hui dignes d'une réfutation sérieuse. Mais à l'époque où parut le médecin du Valde-Grâce, les temps étaient mûrs pour une réforme, et les bons esprits — nous l'avons vu — ne pouvaient plus se contenter du chaos des anciennes doctrines.
L'état de l'opinion offrait donc un terrain favorable à l'entreprise de Broussais ; mais sa réalisation fut surtout rendue possible par les impétueuses qualités qui constituaient son génie.
Sa doctrine, présentée et défendue avec une entraînante et fougueuse éloquence qui ne supportait aucune contradiction, avec une véhémence de langage qu'aucune considération ne pouvait refréner, avec une dialectique déclamatoire violente et imagée d'invectives et d'épithètes sonores, groupa rapidement autour de lui un grand nombre de disciples.
Avec ce talent particulier qu'ont certains hommes à jeter aux foules une formule qui les séduit et les entraîne , Broussais donna à son système le nom de « Médecine physiologique ».
Le mot fît fortune, et la nouvelle méthode, acclamée par des disciples enthousiastes , s'imposa comme une dictature dont Broussais fut le. tribun aux générations médicales. Ce ne fut pas cependant sans soulever d'ardentes polémiques et de vives hostilités ; et la domination de la doctrine physiologique fut troublée par des luttes passionnées qui ont fait de cette époque la période la plus orageuse de l'histoire de la Médecine.
L'opposition la plus redoutable lui vint précisément de l'Ecole anatomo- pathologique, sur laquelle — pour édifier sa méthode — s'était appuyé Broussais , et dont son exclusivisme outré avait fait dévier le mouvement, pour le convertir à son profit en système médical. Elle se composait alors d'un petit groupe d'hommes qui travaillaient en silence à fonder sur de patientes observations, sur l'étude minutieuse des caractères extérieurs des lésions, l'ensemble des doctrines que représentera un jour l'Ecole de Paris.
Ayant à sa tête Bayle, et surtout Laennec, — bientôt dans tout son prestige de la découverte de l'auscultation, — sourde aux sarcasmes de Broussais et aux clameurs de ses adeptes, elle opposa aux doctrines nouvelles une âpre et dédaigneuse résistance qui sauva certainement l'anatomie pathologique d'un obscurcissement passager. C'est elle, en effet, qui fut l'âme et le foyer de l'opposition au physiologisme systématique. C'est dans son sein que se conservèrent les enseignements du passé, dans ce qu'ils avaient de compatible avec les notions récemment acquises, et que se continuèrent les traditions de l'enseignement de Corvisart, qui avait su allier le culte des anciens maîtres au perfectionnement de l'exploration des organes. C'est de cette école que devaient sortir les travaux de Bretonneau, de Cruveilhier et bientôt d'Andral, qui mirent fin au règne de la doctrine de Broussais — au moins dans ce qu'elle avait de contradictoire et d'absolu.
Telle était la situation médicale . au moment où Bretonneau édifiait sa doctrine de la spécificité. Formé aux leçons de Corvisart , ami de Bayle . condisciple de Laennec . le médecin de l'hôpital de Tours appartenait à
la seconde de ces écoles. Il était du petit nombre de ceux qui avaient prévu de bonne heure les profondes modifications qui allaient s'opérer dans la science, et qui avaient recherché dans l'étude des altérations anatomiques la solution du problème des accidents morbides. Du fond de sa province, il avait suivi la naissance et les progrès de la doctrine de Broussais, en avait saisi le côté paradoxal et systématique, et vu clairement le danger qu'elle faisait courir à l'école d'observation qui travaillait à se fonder.
Dès L816, des l'apparition du fameux pamphlet de {'Examen, Bretonneau, par ses recherches sur la diphthérie et la dothiénentérie . entre dans la lutte et dessine des positions qu'il ne devra- plus quitter. Mais ce n'est pas en prenant part aux ardentes polémiques qui divisaient alors le monde médical que le médecin tourangeau attaque et sape la doctrine physiologique. C'est dans son modeste hôpital de Tours, devant un très petit nombre de disciples, qu'il livre le secret de ses découvertes et les oppose aux doctrines élu médecin du Val-de-Gràce.
BIOGRAPHIE DE BRETONNEAU Ci
(Test dans ses causeries familières qui remplacent dans son service les leçons cliniques, et qui, — sous une forme brève et piquante, — décelaient son profond esprit et son incalculable bon sens, qu'il expose à ses élèves les vices du despotique système qui pesait alors sur la Médecine.
Il fait passer ses convictions dans l'esprit de ces jeunes gens, leur inculque son aversion pour la doctrine physiologique ; et ce sont eux qui, dès leur arrivée à Paris, se rangeant — au nom des doctrines de Bretonneau — parmi les plus redoutables adversaires du chef de l'Ecole physiologique, poursuivent la lutte pour le compte de leur maître. C'est sous l'ardente pression de Trousseau et de Velpeau qu'il publie bientôt ses deux mémoires sur la diphthérie et la dothiénentérie , qui portent à la méthode du réformateur des coups dont elle devra périr. C'est en effet dans ces brefs travaux qu'il faut chercher l'interprétation de la doctrine de la spéciiieité et ia clef de voûte de l'édifice qu'a élevé Bretonneau.
« La spécificité des maladies, y disait-il, est prouvée par une telle masse de faits, que peut-être il n'y a pas une vérité mieux démontrée et plus féconde. Elle a été plus ou moins expressément reconnue dans tous les âges; les divers noms donnés aux phlegmasies cutanées en font foi, et les médecins mêmes qui refusent de l'admettre, lorsqu'elle contredit leur théorie, lui rendent hommage dans leur pratique. C'est sur la notion plus ou moins exacte, nette ou confirmée, avouée ou tacite, d'un caractère spécifique, qu'a toujours reposé le diagnostic de la plupart des maladies; sans cette notion, l'issue du plus grand nombre ne peut être prévue; sans elle le choix, l'à-propos des moyens thérapeutiques restent toujours
indécis, et, loin de pouvoir compter sur leur succès, on ne sera pas même assuré de leur innocuité. »•
Mais le médecin de Tours n'en resta pas là.
De bonne heure il généralisa en doctrine ses vues sur la spécificité, et, prenant corps à corps les doctrines de Broussais,il s'attaqua au système lui-même. S'il ne publia pas l'ensemble de ses idées, nous savons que Trousseau les recueillit de lui et se donna la mission de les propager et de les défendre.
La théorie de la spécificité développée par Trousseau est, en effet, de Bretonneau. Rappelons-en les principes en quelques mots.
Il proclame qu'à côté d'un élément commun à un grand nombre de maladies , l'inflammation , il en est un autre très considérable qui distingue ces diverses affections et offre une bien autre importance.
Cet élément qui imprime à la maladie tout entière un caractère particulier, qui lui assigne une origine unique, un principe spécial, est l'élément spécifique nié par Broussais. Empruntant par un mode de raisonnement qui lui était familier des comparaisons à l'histoire naturelle, il montra que, dans les maladies qui semblent se rapprocher le plus les unes des autres, il y a des caractères spécifiques qui les distinguent autant que les diverses espèces d'une même famille végétale ou animale se distinguent entre elles. « Sans doute, disait-il, presque toutes ces modifications qui s'appliquent au corps de l'homme suscitent localement une réaction commune que l'on est convenu d'appeler inflammation. Toute la question se réduit à savoir si ce phénomène commun a vraiment l'importance pathologique qu'on lui accorde
« La situation d'un médecin qui ne persiste
à voir dans le catarrhe bronchique et dans l'angine pelliculaire que .deux nuances peu importantes de la même affection, n'équivaut-elle pas à celle d'un naturaliste qui soutiendrait que la vipère n'est qu'une variété de la couleuvre, et qui, apportant en preuve de son opinion la similitude du mode de circulation et celle des caractères génériques seulement, regarderait les écailles ou les plaques qui recouvrent la tête, l'absence ou la présence des crochets à venin, comme des différences peu importantes? Qu'objecter cependant à l'antagoniste des distinctions, lorsqu'à ses yeux fascinés j:>ar la prévention une vipère et un serpent à sonnettes ne sont que des couleuvres exagérées?
(( Quel parti prendre? Insister sur les différences des effets que produisent les morsures de ces reptiles, et, en attendant que la vérité éclate à tous les regards, se hâter, si une blessure envenimée vient d'être reçue, d'enlever la cause d'une grande maladie en retranchant la petite portion de tissu vivant que le venin a pénétré '. »
En somme, pendant que pour Broussais l'inflammation était tout, et la spécificité rien, pour Bretonneau la qualité, c'est-à-dire la spécificité , affectait au contraire le rôle prédominant. Remarquons cependant que le médecin de Tours ne tombait pas dans les excès des réformateurs, qui font table rase des notions, même justes, admises avant eux, et qu'il évitait le travers justement reproché à certains de ses disciples qui sont arrivés à considérer l'inflammation comme une quantité négative.
Il pensait, au contraire, que l'inflammation est un élément commun à toutes les maladies spécifiques, et
1 Bretonneau. — Notes inédites sur les phlegmasies spéciales.
qu'il faut se préoccuper du rôle qu'elle joue, — tout en le réduisant dans la plupart des cas à sa juste valeur, — et donner à la spécificité, à ce qu'il appelait aussi la qualité, la cause morbifique, la prédominance qu'elle doit avoir.
Pour Bretonneau, les maladies spécifiques et contagieuses sont celles qui font espèce et qui se sèment en graines. Chaque semence morbifique donne lieu à une maladie spéciale, comme chaque graine donne lieu en histoire naturelle à une espèce déterminée. Mais à l'inverse du poison qui ne peut s'accroître, le germe de la maladie spécifique est une graine qui se développe et se multiplie quand elle trouve une lésion favorable. Ainsi, d'un côté, existence d'un germe, d'une semence spéciale; de l'autre, coexistence d'un terrain favorable, c'est-à-dire de la prédisposition, voilà les deux conditions — posées par Bretonneau — des affections spécifiques et contagieuses.
Mais si chaque espèce de maladie a un caractère et un germe spécial, elle doit aussi réclamer un traitement spécifique. La médication spécifique constitue le complément de la doctrine de la spécificité; et de même que la spécificité dans les maladies renversait la doctrine de l'inflammation de Broussais, la spécificité de la médication renversait la thérapeutique univoque antiphlogistique. Bretonneau démontra, en effet, la spécialité des phlcgmasies par celles de leurs médications, et fonda le précepte de la spécialité de celles-ci sur la distinction des phlcgmasies en espèces déterminées.
On connaît les pages remarquables que Trousseau a consacrées à la spécificité médicamenteuse dans son traité de thérapeutique. C'est là que sont exprimées et développées, avec son talent d'exposition habituel, les idées
de son maître; car, sur cette question aussi, Bretonneau a enseigné, mais n'a rien publié et n'a laissé que des notes manuscrites où sont exposées les mêmes idées que reproduit Trousseau. Les médicaments qui sont les modificateurs de l'organisme à l'état pathologique, au même titre que les agents de l'hygiène sont les modificateurs de l'organisme à l'état sain , ont des propriétés communes à tout un genre, qui n'excitent dans l'économie que des actions communes ou générales, et d'autres particulières à chaque espèce auxquelles répondent des effets spéciaux. Le mode de manifestation de ces deux genres de propriétés, selon les prédispositions individuelles des sujets auxquels les médicaments sont administrés, constitue ce qu'il entend par spécificité des médicaments.
Sur cette notion de spécificité repose tout entière la médication substitutive à laquelle Bretonneau a également attaché son nom, et qui est le dernier terme de son œuvre scientifique. Il serait oiseux de décrire ici longuement cette méthode thérapeutique; il est plus intéressant de savoir comment le médecin de Tours arriva à la concevoir. La marche et la durée d'une phlegmasie étant connue, il se demanda s'il n'était pas possible d'abréger sa durée ou de la faire disparaître , par l'application de médicaments doués d'effets pathologiques semblables aux phénomènes morbides que l'on veut combattre. Le fait une fois constaté, il fallait étudier ses lois et tout d'abord se rendre compte de l'influence du modificateur thérapeutique , afin d'adapter à la phlegmasie l'agent substituteur, et de proportionner son intensité d'action au degré de l'inflammation.
L'expérimentation seule pouvait donner à Bretonneau le secret de ce problème, et, nous le savons, il était non
moins habile expérimentateur qu'il était puissant observateur. C'est même à cette double qualité qu'il dut de s'élever au-dessus de l'école d'observation, qui fut longtemps dominante, — en lui associant l'expérimentation, — et de devancer ainsi d'un demi -siècle les meilleurs esprits de son temps. Il s'attacha donc à étudier sur les animaux l' effet de certains médicaments, et vérifia la façon dont les agents irritants influencent les propriétés vitales. Il détermina ainsi la durée et l'intensité des phénomènes opérés sur les tissus par l'application du nitrate d'argent, du sulfate de zinc, du nitrate de mercure, du calomel, du tartre stibié, etc. Ces épreuves avaient certainement déjà été faites, et l'on connaissait bien les propriétés irritantes ou caustiques des agents chimiques qu'il expérimentait. Mais Bretonneau, créant la méthode substitutive, cherchait à doser la véritable portée de ses armes thérapeutiques, à proportionner l'action substitutive médicatrice à l'action pathologique existante, et ce fut là l'objet de ces longs travaux poursuivis pendant des années à l'hôpital de Tours. C'est ainsi qu'il reconnut expérimentalement la gravité, la marche et la durée des phlegmasies thérapeutiques1, et qu'il rapprocha ensuite l'irritation morbide de l'irritation substitutive pour établir la dose de l'agent substituteur, dont il montra que l'action doit être soutenue et l'augmentation graduelle, dans des proportions indiquées par l'étude expérimentale de l'irritabilité du malade.
Aujourd'hui que nous connaissons mieux que du temps
1 Nous avons entre les mains le cahier d'observations de Bretonneau où sont notées, jour par jour, les lésions artificielles produites sur les animaux sains par les agents chimiques dont il voulait déterminer Faction. — T.
de Bretonneau les effets thérapeutiques de cette grande classe de médicaments dits irritants, une réflexion se présente à notre esprit. Le médecin de Tours croyait que leurs résultats curatifs étaient dus à la substitution d'une inflammation de bonne nature — douée de tendances résolutives — à une inflammation morbide de mauvaise nature. Cependant il recommandait et ses disciples prescrivaient avec lui de rester plutôt en deçà de l'action irritante, pourvu qu'on soutienne cette action, que d'aller au delà. Si dans ces conditions la substitution n'est pas proportionnelle à la phlegmasie locale, le peu d'intervention de l'agent substituteur est compensé par la durée de l'application. Cette méthode paraissait d'autant plus rationnelle, qu'il est impossible de mesurer à priori l'irritabilité des tissus, et qu'il est préférable d'avoir à augmenter l'irritation que d'être obligé de la tempérer lorsqu'on a imprudemment dépassé la mesure.
Il ressort bien de ce modus faciendi qu'il ne s'agit pas du tout dans la pratique de rechercher par la médication substitutive une irritation violente , et que c'est plutôt une énergique action astrictive sur les vaisseaux et les éléments cellulaires que l'on veut obtenir.
Par le fait, il est rare que l'on cherche à dépasser cet effet primordial. Or l'astringence n'est pas l'inflammation; c'est donc un contraire , et non un semblable , et il semble qu'il faudrait rayer du vocabulaire le terme de médication homœopathique par lequel Trousseau désignait l'action substitutive.
Au moment où Bretonneau inaugurait cette série de travaux qui commençaient à la clinique, interrogeaient l'anatomie pathologique pour aboutir à la thérapeutique, celle-ci avait subi une éclipse qui était le contre -coup de la révolution médicale qui venait de s'accomplir.
Sous l'influence du tyrannique esprit de système, les esprits avaient perdu de vue les exigences les plus pressantes de Fart médical. Au milieu des dogmatisations nouvelles , on avait oublié que la thérapeutique est le terme à atteindre, qu'elle poursuit la réalisation de la guérison du malade. Les dialecticiens l'avaient négligée pour se livrer à leurs orageuses et ardentes polémiques; les anatomo-pathologistes l'avaient délaissée pour s'adonner à la recherche de la lésion, et s'étaient attiré de Broussais la dédaigneuse épithète d' « ouvreurs de cadavres ». Enfin Broussais lui-même, faisant table rase de la polypharmacie et de la matière médicale, niant le remède comme il contestait la maladie, avait plié la thérapeutique à sa doctrine systématique et l'avait réduite à l'hygiène et à une unique classe de médicaments : les antiphlogistiques.
Bretonneau appartenait avant tout à la variété des médecins guérisseurs, et les spéculations théoriques n'avaient pour lui de valeur que si elles étaient susceptibles de se résoudre en actes d'activé intervention. Il avait
fait , on le sait , son éducation entière au lit des malades , et , pour lui , la pathologie ne pouvait jamais être qu'un moyen, et la thérapeutique restait la lin de l'art de guérir. Aussi s'en occupa- t-il activement et prit-il de bonne heure une place importante parmi le petit nombre des bons esprits qui se mirent à restaurer, dans la première moitié de ce siècle, cette importante branche de l'art. Nous avons vu les progrès qu'il lui fit accomplir par la découverte de la méthode substitutive. Mais il ne s'en tint pas là, et chaque médication importante fut l'objet d'une attentive et habile expérimentation.
Une de ses premières préoccupations fut le traitement des fièvres paludéennes par les préparations de quinquina. Dans le désarroi qui avait suivi l'effondrement du vieil édifice doctrinal, on avait perdu de vue les sages préceptes de Torti et de Sydenham, et les méthodes rationnelles de traitement établies par ces grands praticiens étaient tombées dans l'oubli. Le médecin de Tours, exerçant dans un pays où les fièvres intermittentes étaient alors fréquentes et parfois graves, réhabilita ces procédés et les améliora en combinant la méthode de Torti avec celle de Sydenham. Il posa le principe qui a gardé son nom, « Méthode française ou de Bretonneau, » et qui consiste à donner le quinquina le plus loin possible de l'accès futur, dans les accès simples, et au milieu même du premier paroxysme, quand on a pu en constater les caractères pernicieux.
Il établit en outre les doses, reconnut et fit connaître le premier les accidents d'ivresse quinique qui surviennent chez certains malades à la suite de doses exagérées. Enfin il traça sous la forme brève d'Aphorismes , qui restent encore aujourd'hui le guide du
praticien dans les régions paludéennes, le mode d'administration du médicament et la progression dans laquelle il doit être continué.
Mais c'est surtout dans la diphthérie et la dothiénentérie, — ces grandes affections qui furent la préoccupation de sa vie , — qu'il eut le mérite d'instituer une thérapeutique rationnelle.
Nous avons raconté plus haut comment, aux principes antiphlogistiques de l'Ecole physiologique, il avait substitué dans la première les applications topiques, astringentes et caustiques , et finalement , dans les cas graves , la trachéotomie. Parmi les agents médicamenteux topiques, le calomel, l'alun, l'acide chlorhydrique , le nitrate d'argent, furent de sa part l'objet d'études spéciales, qui les firent passer dans la médecine courante, où tous trouvent, encore de nos jours, d'utiles applications.
D'abord partisan des mercuriaux , dans lesquels il croyait voir une action spécifique , Bretonneau ne tarda pas à reconnaître les graves accidents qu'ils peuvent entraîner, et il n'est pas étranger au discrédit mérité dans lequel ne tarda pas à tomber dans les pyrexies cette méthode de traitement.
Dans la médication de la dothiénentérie, le médecin de Tours ne réalisa pas de moins importantes réformes. Basant sa thérapeutique sur la doctrine de la spécificité, il n'hésita pas à proscrire , — comme il l'avait fait dans la diphthérie , — la méthode de traitement que Broussais et ses élèves avaient érigée en système. Aux émissions sanguines, il opposa les préparations de quinquina, et inaugura la méthode substitutive, — dont il devait faire plus tard de si brillantes applications, — en créant le procédé
thérapeutique qui consiste à modifier par des purgatifs salins la nature des sécrétions intestinales.
Bretonneau , réformateur dans la médication , le fut également dans le régime , et ce n'est pas un de ses moindres titres de gloire d'avoir fait prévaloir une alimentation modérée contre la diète abusive à laquelle l'école de Broussais avait soumis les malades. De bonne heure , en effet , comme Graves , — auquel on l'a comparé souvent — il s'éleva contre l'abstinence érigée en système dans les pyrexies, et montra la nécessité de soutenir les forces des malades , pendant toute la durée de l'affection , par quelques aliments légers.
Les mêmes principes rationnels le guident dans le traitement de la variole , où il proscrit les antiphlogistiques et préconise le quinquina ; dans celui de la scarlatine , où il conseille et applique les traitements antithermiques, — entre autres , les affusions froides , trait d'audace à cette époque; — dans celui de la goutte, où il arrive à prescrire l'abstention médicamenteuse pendant l'accès, — théorie que Trousseau reprendra avec son talent ordinaire ; — dans celui du rhumatisme articulaire, où il institue le traitement antipyrétique ; dans l'angine de poitrine , qu'il traite par les alcalins, auxquels il associe la belladone; enfin dans les nosohémies, où il remet en vigueur les préparations martiales, qui avaient presque totalement disparu de la thérapeutique pendant la domination de l'École du Val-de-Grâce.
Il étudie le premier en France l'acupuncture '. Il créera le traitement de la constipation par la belladone , celui de
1 Haime. — Note sur l'acupuncture et observations médicales sur ses effets thérapeutiques. (Journ. univ. des sciences méd., 1819.)
Le travail de Haime fut rédigé sous l'inspiration de Bretonneau. — T.
la fissure anale par le ratanhia, et, sur ses vieux jours, il découvrira , vingt ans avant nous , le traitement local des hémorragies par F eau chaude.
Cette rapide énumération des travaux spéciaux de Bretonneau fait comprendre le rôle important qu'il joua dans la restauration de la thérapeutique. Dans cet ordre d'idées, son nom doit être associé à celui de Laennec. Partis tous deux de l'anatomie pathologique, ils reconstituèrent la nosologie et la matière médicale que l'on croyait ensevelies dans l'amphithéâtre de Broussais. Pendant que, sous le titre modeste dune découverte séméiologique , Laennec présidait à cette restauration dans les affections chroniques, Bretonneau — avec plus de simplicité encore et non moins de modestie — l'accomplissait dans les maladies aiguës. En faisant revivre, en effet — sous une face nouvelle — les maladies essentielles , en affirmant la spécialité des altérations, ces deux grands médecins ont rétabli les médications spéciales, et affirmé la matière médicale en même temps que la nosologie. Mais Bretonneau vit plus juste que Laennec, et poussa plus loin que lui ses investigations. Pendant qu'en effet l'illustre auteur de l'Auscultation médiate, — prenant le contre-pied des idées de Broussais, — ne voyait dans les altérations des tissus que ce qu'elles ont de morbide , sans se préoccuper de l'élément inflammatoire, Bretonneau, qui fut loin de repousser systématiquement l'inflammation, réunissait les deux points de vue dans une seule idée , et créait les inflammations spéciales.
Il établit sa thérapeutique sur une pathologie des inflammations qui renfermait l'idée de Broussais et celle de Laennec, et prit ainsi ce qu'il y avait d'acceptable dans l'ancienne matière médicale, comme il avait pris
ce qu'il y avait de bon clans l'ancienne pathologie.
Mais il ne s'arrêta pas à ses reeherehes sur le traitement des phlegmasies spéciales , qui est la seule partie publique de ses travaux ; il expérimenta et étudia tous les agents importants de la matière médicale , vérifia leurs propriétés , constata leur action , ' rechercha leurs indications et établit les règles de leur administration.
Vienne maintenant Trousseau, et les matériaux seront prêts pour la reconstitution complète de la thérapeutique.
Pendant ces années qui constituent l'époque héroïque de la vie de Bretonneau, celle où il accomplit ses grands travaux d'anatomie pathologique, et où il conçut sa doctrine de la spécificité, un certain nombre d'élèves suivaient son enseignement dans le service de l'hôpital dont il était chargé. Parmi ces jeunes gens, dont la plupart ont brillamment marqué dans la science , il en était deux qui avaient plus spécialement frappé le maître par leur intelligence , leur assiduité au travail et ce goût passionné pour la médecine qui dénote bien les vocations certaines.
Pauvres tous deux, — mais inégalement, — appartenant l'un à la modeste et laborieuse classe des artisans agricoles, l'autre à une famille de la bourgeoisie tourangelle éprouvée par des malheurs de fortune, ils semblaient déjà porter en eux, à ce point de départ commun, les affinités de leur origine et les contrastes de leur hérédité qui plus
tard deviendront caractéristiques. Réunissant chacun des qualités exceptionnelles et rares, — mais différentes : — l'un, au caractère déjà très arrêté et très ferme, maître de sa volonté et de son imagination , infatigable aux plus rudes labeurs , âpre aux sacrifices de tous genres , d'un extérieur un peu rude , d'un esprit positif peu enclin au côté spéculatif et brillant des choses, mais d'un incomparable bon sens, d'une intelligence admirablement pondérée et doué primitivement d'un coup d'œil qui deviendra presque infaillible ; l'autre , au caractère plus faible , mais aussi plus aimable et d'un esprit plus fin, d'un extérieur plus séduisant, se laissant plus facilement aller au mirage de ses rêves et aux entraînements de son cœur, plus expansif aussi et plus sensible aux impressions extérieures, possédant une merveilleuse facilité d'élocution et animé de cette chaleur communicative qui fait les orateurs entraînants; l'un et l'autre, armés d'un jugement très net, servis par une mémoire remarquable et une très grande puissance de travail, avides de savoir et ne connaissant pas plus de limites au champ de leurs études que d'obstacles à la nature de leurs recherches ; au fond , de vrais tempéraments merveilleusement organisés pour les veilles de la science et les luttes de la vie, et recelant en eux les forces latentes d'une ambition qui s'ignorait encore à cette aurore de leur jeunesse, mais qui ne tarda pas à s'éveiller et à les porter au sommet de la réputation et des honneurs. On a deviné leurs noms, qui sont les plus illustres de la génération qui nous a précédés et rayonnent encore de tout leur éclat sur la science contemporaine. Après avoir été les élèves de prédilection de Bretonneau, Velpeau et Trousseau furent les dépositaires et les interprètes de ses doctrines, les témoins de
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sa vie , et leur histoire , qui se confond avec celle de leur maître, doit ici trouver sa place.
Le plus âgé des deux , Alfred Velpeau , était né à la Brèche, petit village du département d'Indre-et-Loire, le 18 mai 179o. Son père était un simple ouvrier maréchal, dénué d'instruction , chargé de famille , et n'ayant pour toutes ressources que les travaux de sa forge. L'enfant apprit à lire presque seul, et ses premiers livres, — ceux qui influencèrent peut-être sa vocation, — furent deux ouvrages de médecine vétérinaire. Il lut et relut ces livres , — tout en prenant une part des labeurs de son père, — et il eut l'idée d'appliquer sur l'homme quelques-unes des connaissances que cette lecture lui avait inculquées. Ce fut d'abord sur lui-même, à propos d'une blessure à la jambe que personne n'avait pu guérir, puis sur les paysans du voisinage , qui lui firent une sorte de réputation locale ; puis enfin sur une pauvre idiote , qu'il traita par l'ellébore, — sur la foi de ses auteurs, — et qui faillit en mourir.
Cette aventure , qui aurait pu tourner tragiquement , décida au contraire de son avenir en le mettant en relations avec un excellent et bienveillant praticien du voisinage, le docteur Bodin.
Vivement intéressé par l'intelligence du jeune maréchal et touché du chagrin que lui causait un accident qui paraissait devoir miner ses espérances , le docteur le recommanda à un grand propriétaire du voisinage , M. Ducan , qui l'admit à partager les leçons de ses enfants. Velpeau avait vingt ans en ce moment, et ses connaissances se bornaient à savoir improprement lire , écrire et compter. En peu de temps, grâce à son protecteur et à son énergique volonté , il compléta le bagage de
son instruction primaire et se trouva en état de réaliser son rêve le plus cher, celui d'étudier à Tours pour devenir officier de santé.
Il y arriva le 28 août 1816 , et, sur les recommandations qui lui sont adressées , M. Gouraud, aïeul du sympathique médecin de l'hôpital Cochin, le prend dans son service. Là, Velpeau commence cette rude existence d'abnégation et de travail qu'il poursuivra pendant des années. Il loge dans une mansarde, vit des plus dures privations, travaille sans relâche, et souvent l'aube le surprend penché sur ses livres.
Bientôt Bretonneau le remarque et se l'attache en qualité de premier élève. Cette heure fixe la destinée de Velpeau , comme elle devait fixer plus tard celle de Trousseau. Avec l'enseignement de son nouveau maître, s'élève devant lui l'horizon sans limites de la science, et se dévoilent les régions nouvelles qu'il avait crues longtemps inaccessibles et dans lesquelles il va hardiment pénétrer.
Pendant quatre années il suit sa clinique, assiste à ses impérissables recherches sur la diphthérie et la dothiénentérie, prend lui-même une part active à ses travaux, rédige ses observations cliniques, pratique sous sa direction les autopsies , et se pénètre de sa méthode et de son génie. En sortant des puissantes mains qui l'ont façonné, il est déjà Velpeau, c'est-à-dire une puissante intelligence, armée de toutes pièces pour la lutte, et qui devra fatalement parvenir au premier rang. « Il sera le successeur de Boyer, » dit un jour Bretonneau ; l'horoscope se réalisa. Plus tard, — au faîte des honneurs et de la célébrité, — il a raconté ces années d'étude et rendu hommage à l'influence qu'elles exercèrent sur le développement de ses
facultés et à la direction qu'elles imprimèrent à sa carrière.
Cependant, conseillé par Bretonneau, il a résolu de compléter son instruction secondaire. A vingt-trois ans, — plus familier avec le marteau qu'avec le rudiment, — il fait ce que Ton appelait alors « ses humanités », et, renouvelant le tour de force accompli quelques années plus tôt par le médecin de Chenonceaux, il s'assimile en moins de deux ans la langue latine et la littérature française au point de devenir, sinon un érudit, du moins un bon latiniste, un lettré parfois fin et spirituel, — sa correspondance en fait foi, — qui restera Lien supérieur, même en cela, à la plupart des médecins de son temps et du nôtre.
L'histoire des débuts de Trousseau est peut-être moins romanesque , mais elle emprunte aussi un intérêt spécial au hasard qui le plaça en face de Bretonneau, et au rôle que joua également celui-ci dans son éducation scientifique et dans la formation de son talent.
Trousseau était né à Tours le 14 octobre 1801. Sa mère, veuve d'un premier mariage, était déjà mère de deux enfants, dont l'un fut un architecte habile, et dont l'autre fut le général Jacquemin. Une entreprise de pensionnat, que les désastres militaires et les événements politiques de l'époque firent échouer, ruinèrent le père de Trousseau et entraînèrent sa mort. Le jeune homme dut par suite chercher de bonne heure les moyens de subvenir à son existence.
D'abord répétiteur dans un pensionnat de Tours, puis maître d'étude au collège de Blois, il était à vingt ans professeur de rhétorique au collège de Châteauroux. Un jour il se trouva dans un salon en face de Bretonneau.
Le médecin tourangeau , qui était un si remarquable observateur, était non moins habile physionomiste. « Soyez médecin, » lui dit-il après une courte conversation. Et voilà comment le jeune professeur abandonna l'Université pour entrer à l'hôpital de Tours.
Gomme Velpeau , c'est dans le service de Bretonneau qu'il est admis. Il y conquiert rapidement son affection par son enthousiasme juvénile et presque passionné , par son intelligence ouverte à tous les problèmes qu'agitait le génie du maître, et par la respectueuse et tendre déférence dont il l'environnait, et qui persista toute sa vie.
A cette époque , les rapports entre le médecin et L élève n'étaient pas ce qu'ils sont devenus aujourd'hui.
Le relâchement des liens de solidarité , qui constituaient autrefois en famille les membres du corps médical et groupaient autour d'eux les élèves, la disparition des anciennes traditions qui étaient très présentes encore dans la première moitié du siècle , les grandes occupations de clientèle qui absorbent désormais tous les instants de la vie de beaucoup de maîtres , ont radicalement modifié ces relations , en les restreignant , la plupart du temps , aux rapports officiels et banals entre professeurs et disciples. Mais il y avait encore dans le premier quart de ce siècle une sorte de patronage exercé par les premiers, et qui suivait les seconds en dehors de l'enceinte de l'école ou de l'hôpital, patronage bienveillant, quasi paternel, et qui continuait sous forme de recherches entreprises en commun , de conversations familières et instructives , l'enseignement officiel.
Bretonneau pratiquait envers ses élèves ces touchantes traditions de l'ancienne scolarité, et les admettait volon-
tiers dans son intimité. Velpeau, avant Trousseau, en avait éprouvé les bienfaits. Mais Trousseau alla plus avant dans la tendresse du maître, qui de bonne heure le traita comme un fils ; et c'est à cette situation privilégiée auprès de lui, comme à la direction spéciale que son influence imprima à ses études, qu'il dut de devenir l'interprète de ses doctrines.
L'enseignement de Bretonneau ne ressemblait du reste à rien de ce qui se faisait de son temps, et à plus forte raison de ce qui se pratique de nos jours.
Commencé à l'hôpital au lit du malade , — à des heures tellement matinales qu'elles nous paraîtraient extraordinaires, — il se poursuivait à l'amphithéâtre, où l'anatomie pathologique était longuement et minutieusement démontrée ; il se continuait ensuite en conversations familières dans le cabinet de la religieuse du service, dans le jardin de l'hôpital et dans le laboratoire où il pratiquait ses expériences de médicaments sur les animaux, en sorte que fréquemment l'entière matinée se trouvait employée. Il était repris ensuite dans sa maison largement ouverte à ses élèves, dans son jardin de Palluau où la physiologie et la pathologie des plantes faisait constamment jaillir de son esprit d'ingénieux rapprochements avec la médecine pratique. La clinique, l'anatomie pathologique, la thérapeutique , l'expérimentation commençant aux végétaux pour finir à l'homme malade , marchaient donc de concert dans son esprit, et restaient toujours l'objet de ses constantes préoccupations. C'est ce qui fit à la fois la singularité et la haute valeur de cet enseignement : il était permanent. Tout était bon à Bretonneau pour éclaircir une question ; et en tout temps, en tout lieu, le sujet le plus vulgaire en apparence, le plus étranger à la méde-
cine, le ramenait toujours par d'habiles déductions à un fait pathologique intéressant.
On comprend les fruits qu'une intelligence aussi déliée que celle de Trousseau dut retirer de cette intimité de chaque instant. Il devint l'élève favori du maître, l'aide de ses travaux , le dépositaire de ses espérances , le témoin de ses succès. Il s'imprégna de ses idées, s'assimila ses doctrines , et ce sont elles qu'il importa à Paris , et qui, présentées avec son éloquence naturelle et sa chaleur communicative , feront le tour du monde savant, seront la source de sa réputation et constitueront l'originalité de son enseignement.
Il est intéressant de constater jusqu'à quel point l'esprit du maître pénétra le disciple, et combien celui-ci conserva toute sa vie l'ineffaçable empreinte qu'il reçut dans ces premières années d'études. Qu'on relise, en effet, les deux œuvres capitales de Trousseau , le Traité de Thérapeutique publié en collaboration avec Pidoux et les célèbres Conférences de V Hôtel- Dieu. On retrouve à chaque chapitre les doctrines de Bretonneau, et soit qu'il établisse l'action spécifique ou rationnelle des médicaments, soit qu'il expose la méthode substitutive ou qu'il retrace les processus de la diphthérie, de la dothiénentérie, des affections exantématiques , de la goutte, du rhumatisme, etc., ce sont toujours les idées du médecin tourangeau qui sont retracées , et avec elles , — planant sur toute son œuvre, — la grande doctrine de la spécificité. Mais cette hérédité morale, dont la Correspondance nous fournit tant de traits puissants, est portée plus loin encore. Il s'assimile même certains de ses goûts , par exemple sa passion pour l'horticulture , et jusqu'à ses tours d'esprit, tels que les ingénieuses comparaisons em-
pruntées à l'histoire naturelle dont on retrouvera plus d'une fois la source primitive dans les lettres que lui adressa Bretonneau. Plus tard, — à l'automne de sa vie, — de nouveaux caractères apparaîtront, et Ton verra Trousseau faire revivre à sa clinique les ingénieuses causeries de Bretonneau , déployer à son tour, dans ces familiers et instructifs entretiens, les ressources infinies de son esprit, et oublier, lui aussi, comme autrefois son vieux maître, les obligations qui l'attendent au dehors.
En constatant ces faits, auxquels Trousseau lui-même a toujours publiquement rendu hommage , — et ce n'est pas le moindre exemple de sincérité que puisse offrir l'histoire, — nous sommes loin d'avoir la pensée de diminuer sa gloire. Elle reste très grande, et il est certain que sans lui, sans la profonde et inaltérable conviction avec laquelle il proclama les découvertes de son maître, sans le remarquable talent avec lequel il les défendit, et même parfois les compléta, elles auraient pu rester sinon inconnues , du moins longtemps oubliées , et la science aurait certainement subi une de ces éclipses passagères qui constituent un retard dans l'évolution de l'humanité.
Pendant que Trousseau se formait ainsi auprès de Bretonneau à cet inimitable enseignement qui devait faire un jour de lui le maître de la clinique française, Vel-
peau, ses études préparatoires terminées et décidé à aller étudier quelque temps à Paris avant d'exercer la médecine , réalise enfin le projet qu'il caressait depuis longtemps. Il reçoit de Bretonneau des lettres de recommandation pour ses fidèles amis , Chaptal , Duméril , Guersant, Gloquet, se munit d'une modique somme d'argent , — premières et modestes épargnes péniblement prélevées sur ses besoins journaliers, — et le 1er août 1820 prend place dans la diligence de Paris. Le lendemain soir il traversait le village d'Antony et se trouvait aux portes de Paris. A cette heure solennelle pour lui, comme elle l'a été pour tant d'autres, eut-il le pressentiment de sa destinée ?
Pariset , le célèbre secrétaire perpétuel de l'Académie , raconte, dans son éloge de Portai, que trois jeunes gens, se rendant à Paris pour y tenter la fortune, devisaient gaiement en route de leur avenir. Arrivés au but de leur voyage, ils s'arrêtent quelques instants sur les hauteurs pour contempler avant d'y entrer la grande cité qui renferme le secret de leurs destinées. Au même instant une cloche résonne.
ce Entendez-vous cette cloche? dit l'un d'eux à l'un de ses compagnons ; elle signifie que vous serez archevêque de Paris.
— Probablement lorsque vous serez ministre, réplique le second.
— Et moi, que serai-je? dit le troisième.
— Ce que vous serez , la belle affaire ! lui répondirent les deux autres , vous serez médecin du roi. »
Ces trois jeunes gens étaient Treilhard, Maury et Portai. L'histoire réalisa leur audacieuse plaisanterie, et la fortune qu'ils interrogeaient en se jouant dépassa
BIOGRAPHIE DE BRETONxNEAU 83
leurs rêves, et leur donna plus qu'ils ne lui avaient demandé.
A lui aussi , à ce pauvre enfant de la Touraine , les cloches de Paris auraient pu prédire le plus brillant avenir ; elles auraient pu lui dire :
(c Tu seras professeur à la Faculté de médecine, où tu remplaceras le chirurgien du roi. Tu seras membre de l'Institut et tu deviendras le chirurgien le plus illustre et le plus considéré de ton temps. Ta célébrité te désignera à la pairie, et si tu n'es pas pair, c'est qu'une révolution imprévue aura supprimé la chambre haute. Dans ta vieillesse , tu posséderas , dans ce village d'Antony que tu traverses, une magnifique villa, et c'est sous ses ombrages que tu viendras te reposer de tes labeurs. »
Voilà ce qu'auraient pu dire les voix argentines des cloches au jeune et pauvre étudiant tourangeau. Mais Velpeau n'était pas du Midi, et son imagination calme et rassise n'avait pas appris à interpréter le son des cloches. Ce qu'il désirait alors simplement, c'était augmenter son instruction scientifique pour revenir en Touraine exercer la médecine. Ce qu'il voulait aussi non moins fermement, c'était faire connaître les travaux de Bretonneau sur la diphthérie et la dothiénentérie , et se livrer, — pour la publication à laquelle se préparait son maître, — à des recherches bibliographiques qu'il lui avait demandées. Sa correspondance montre bien qu'à ce moment sa plus grande ambition ne dépassait guère ces vues simples et modestes.
Il descend à Paris dans un hôtel meublé de la rue du Foin , où il loue une chambre à sept francs par mois , et se met immédiatement en relations avec les amis de Bretonneau, auxquels il apporte des lettres de références.
On verra dans ses lettres combien à cette époque , et plus tard dans ses examens et ses concours , lui furent utiles les recommandations de son maître de Tours. Chaptal possédait encore, sous la Restauration, un crédit considérable. Son caractère intègre , sa haute valeur scientifique , les grandes situations qu'il avait occupées dans l'État, l'universelle considération qui l'entourait, lui donnaient dans les ministères , dans les sociétés savantes et à la Faculté, une influence qui restait sourde à l'intrigue, mais qui se dispensait toujours en faveur du mérite.
Duméril et Guersant, — tous deux en possession de grandes situations scientifiques , — jouissaient, comme nous l'avons vu, d'une grande autorité. Le fils aîné du dessinateur Cloquet, — l'intime ami de la jeunesse de Bretonneau, — élevé par son père dans le culte du médecin de Tours , était prosecteur d'anatomie à la Faculté et en position, par conséquent, d'aider le jeune étudiant.
Tous accueillirent avec la plus grande faveur l'élève de leur ami et lui promirent leur appui.
Ses lettres nous le montrent travaillant laborieusement et partageant son temps entre la Faculté, les hôpitaux et les bibliothèques. Il rend compte à Bretonneau du mouvement médical de l'époque, des recherches bibliographiques auxquelles il se livre pour lui. Ce n'est pas la partie la moins intéressante de l'ouvrage. Nous avons là le tableau stéréotypé de l'état de la science en 1820 ; et il faut avouer qu'il n'est pas flatté. Pour Velpeau, la plupart des idées qui étaient, à Tours, des notions courantes, étaient à peine entrevues dans ces grands hôpitaux de la capitale, dont les maîtres étaient célèbres ou illustres.
Ce qui le préoccupait le plus était, — on le comprend, — la question de la diphthérie, sur laquelle il était si bien édifié. Or, il se trouvait que la plus grande confusion régnait dans les affections de gorge, et que personne ne s'entendait plus sur l'angine maligne, sur le croup et sur la signification à donner à ces terme.s. On ne se préoccupait pas du reste davantage de faire la lumière , et Velpeau le constate en des termes empreints de cette netteté tranchante qu'il apporte souvent dans ses jugements.
<r Le sujet du croup est bien à vous, et rien qu'à vous, et vous ne trouverez parmi les membres de la Faculté que M. Guersant, et surtout M. Duméril, qui s'en occuperont avec le désir de trouver le vrai ; quant aux autres, n'en attendez rien que de la censure, si vos idées n'impressionnent pas agréablement leur entendement. Pour la plupart, ils n'ont jamais rien vu, et s'ils se donnent la peine d'en regarder un seul, je le répète, un seul, tout au plus encore à la manière de M. Gouraud, c'est pour trancher tout de suite et n'y pas revenir ; ils trouvent tout de suite dans Hippocrate , Galien et Jurine , Albin , Caillaux, etc., des axiomes pour établir leurs principes et n'en pas démordre l. »
Cependant Velpeau devait modifier rapidement cette situation. Dans ses conversations avec les chefs de service, il fait connaître les idées de son maître sur la diphthérie. Il a vite converti Guersant et Duméril. — Lherminier, Lugol, Marjolin, sont surpris et intéressés par ses communications, et lui demandent de les mettre en relations avec Bretonneau. L'illustre chirurgien en chef de la grande
* Velpeau. — Lettre à Bretonneau. 7 mai 1820.
armée, Larrey, s'éprend d'une affection spéciale pour lui, et veut l'amener dans son cabinet pour l'entendre et lui montrer ses pièces pathologiques. Enfin le jeune étudiant fait si bien que, quelques mois à peine après son arrivée, la plupart des médecins de Paris, sans que Bretonneau eût encore écrit une seule ligne, connaissaient déjà et discutaient ses travaux sur la diphthérie.
<( En arrivant, je pars à la leçon du professeur Marjolin. Il se trouve qu'il en était aux diverses angines ; après les avoir divisées et subdivisées à sa manière , il finit par dire un mot du croup, dont il doit parler en grand dans une de ses prochaines leçons , et en terminant il dit : <r Le croup paraît être une maladie spécifique , « trop peu connue jusqu'à présent ; j'ai entendu parler « d'un travail sur ce mal par un médecin fort distingué, « dont je ne me rappelle pas le nom, — je ne sais s'il « n'est pas d'Orléans, — qui doit paraître incessamment. <r Ce médecin est porté à croire que le croup commence € toujours par les amygdales, d'après un grand nombre <a d'observations, et à conclure, d'après les faits, que l'on « peut toujours guérir les malades quand l'affection n'a <a pas franchi le gosier. » J'ai cherché à l'attraper pour « lui demander qui lui avait parlé de ce médecin et qui « il était ; je n'ai pu y parvenir. Mais j'ai su qu'un des « élèves de l'hôpital de M. Guersant lui avait parlé du <r croup de Tours et du topique, de sorte que je ne doute <r pas que ce soit de vous qu'il voulait parler.
« Après cela, je m'en vais à la Société de l'Ecole.
« Il se trouve qu'on a une observation de croup par M. Saclier, de Versailles, à lire avec le rapport de M. Léveillé. Ce M. Saclier a observé un enfant très jeune, qui a présenté les symptômes d'un léger catarrhe
pendant quelques jours ; puis on Fa laissé exposé à l'air frais , et les symptômes du catarrhe se sont aggravés à un tel point, que la face est devenue bleuâtre et la voix croupale. M. le docteur ne doute pas de l'existence du croup ; il applique trois sangsues sur chaque clavicule, qui saignent abondamment ; l'enfant paraît beaucoup soulagé au bout de trois heures. Mais M. Saclier n'est pas satisfait, le soulagement n'est qu'apparent ; il tient à la faiblesse produite par la perte de sang, l'irritation lui semble aussi forte ; en conséquence, il emploie le sulfure de potasse , et , après la première application , le malade est guéri comme par enchantement ! !
« Pendant cette lecture, je n'étais pas trop à mon aise ; j'enrageais, j'aurais voulu être membre de la Société pour un instant seulement, afin de parler à ces beaux faiseurs de croup. Mais M. Guersant me fait signe et demande la parole ; vous voilà sur la table , et vous avez bientôt fait le tour du cercle, quoiqu'il soit grand. M. Guersant réfute l'observation de M. Saclier, dit qu'une foule de prétendus croups ne sont que des catarrhes plus intenses et de nature particulière , que le croup est une maladie spécifique toujours précédée de la formation d'une fausse membrane sur les amygdales, dans l'arrière -bouche, etc. Il appuie les observations que vous lui avez données de ses propres observations ; mais il s'élève aussitôt dans toute l'assemblée un murmure , un tumulte , un bruit terrible , une véritable révolution ; tout le monde parle , questionne, objecte ou combat , et personne ne s'entend ; il y avait réellement pour étouffer de rire. M. le président a beau clocheter, il ne peut rétablir le silence. On distingue les voix de MM. Récamier, Fouquet, Léveillé, etc., contre vous, et celles de MM. Guersant, Duméril, Larrey,
Husson, Marjolin, Piorry et Desgenettes , pour vous, et, par parenthèse, M. Desgenettes, président, cite en riant (c'est son habitude) un enfant qui lui a présenté la voix croupale il y a quelques jours, et dont les parents, fortement alarmés, cherchaient de tous côtés des secours, en même temps qu'ils n'en trouvaient point.
« Lorsqu'il l'eut examiné, les symptômes parurent diminuer ; il l'examina de plus près , prescrivit des adoucissants, et le lendemain il était guéri. Il conclut que ce n'était pas le croup, et dit à M. Guersant : « Je suis des vôtres. » On finit généralement par dire: « Il faut attendre ce travail, on pourra l'examiner et le juger avec connaissance de cause. »
« Mais tenez -vous bien , mon cher maître ; heurtez le plus doucement que vous le pourrez les opinions reçues, insistez sur l'identité et la différence de la couenne buccale et de la concrétion laryngienne de l'angine maligne; sur la différence de cette couenne avec les autres conditions morbifiques : le charbon de la face , l'affection vraiment gangreneuse de la bouche, etc. Quel trouble, grand Dieu, vous allez introduire dans la médecine ' ! »
Mais dans la grave question des fièvres essentielles, les choses étaient loin d'aller aussi vite.
Nous avons vu le désarroi qui régnait dans le monde médical depuis les retentissants travaux de Broussais. Les esprits hésitaient entre ce qui restait encore des vieilles traditions représentées par la nosographie de Pinel et la doctrine physiologique. La fièvre entéro-mésentérique de Petit et Serres , qui aurait dû mettre sur la voie , n'avait au contraire fait qu'augmenter la confusion ; et,
* Velpeau. — Lettre à Bretonneau. 3 août 1820.
soit aveuglement , soit esprit de système , soit orgueil doctrinal, chaque maître interprétait les pyrexies d'une façon différente, et l'unité de l'enseignement n'existait pas plus que l'unité de la maladie.
Cette situation, entretenue d'un côté par la prépondérance autoritaire de Broussais , de l'autre par le traditionalisme exagéré de ses adversaires , dura longtemps , et la Correspondance nous montre Trousseau, — quelques années plus tard, — reprenant à son tour l'œuvre commencée par Velpeau et luttant dans les amphithéâtres contre les mêmes préjugés et la même opposition systématique , qui auraient découragé des esprits moins ardents et moins convaincus que ne l'étaient les élèves de Bretonneau.
Il existe une lettre de Velpeau qui peint bien cette situation et montre ce qu'était alors l'état de l'enseignement sur cet important sujet :
« Toutes les fièvres, dit -il, décrites sous le nom de muqueuses , bilieuses , ataxiques , adynamiques , gastroantériques , traitées ici comme telles , ne sont autre chose que la fièvre entéro-mésentérique, à différents degrés d'intensité1. J'en ai vu à l'Hôtel- Dieu, à la Charité, à l'hospice de clinique interne , à Saint-Louis , au Val-de-Grâce ; partout mêmes symptômes, mêmes apparences de phénomènes, et partout il en meurt, — moins cependant, je pense, — chez M. Broussais qu'ailleurs
« Monsieur, ils ont tous vu les altérations pathologiques qui s'y développent, mais chacun les interprète à sa manière , et pas un n'approche du vrai. »
1 Cette assertion de Velpeau démontre bien qu'il avait appris à connaître à l'école de Bretonneau l'unité des fièvres continues. — T.
Suit un résumé de l'observation d'un jeune homme qui, entré à la Charité avec les symptômes de la fièvre soidisant ataxique, meurt au bout de vingt jours. L'autopsie en est faite, et la façon dont on la pratique fait bondir Velpeau, habitué aux sérieuses et minutieuses nécropsies de l'hôpital de Tours.
« M. Fouquet dit : « C'est dans le cerveau que nous € allons trouver le mal et dans le ventre. » On commence par le crâne : tout était dans l'état que vous avez vu tant de fois ; mais ils le trouvèrent très malade et furent presque tentés de s'en tenir là.
« Enfin on ouvrit le ventre : ganglions très gros, violets, intestins violets, livides par place à l'extérieur; dans l'intérieur boutons, plaques, ulcères, muqueuse de couleur vineuse, etc., au plus haut degré, comme chez celui pour lequel vous me reprochiez mon pyronisme au sujet du kina. Moi, qui étais dans l'amphithéâtre , par conséquent assez éloigné, je les distinguais très bien; je devais donc m'attendre à ce que ces désorganisations fussent attentivement examinées par ceux qui étaient très rapprochés... Mais non; M. Fouquet y jette un coup d'œil en disant : « Oui, c'est évidemment enflammé... Mais, € voyez comme la membrane est boursouflée et cette couce leur livide des adynamies; ;> et tous se sauvèrent. Ma foi, je n'y pus pas tenir, je sautai dans l'enceinte, pris le scalpel de l'élève interne , ouvris la plus grande partie de l'iléon et lui fis baiser les boutons, les plaques et les ulcères, en lui disant : « C'est cela qu'il faut examiner, « et non pas cette rougeur, qui n'est qu'accidentelle... » Le pauvre diable fut un peu étonné de voir ces énormes plaques, mais il n'en continua pas moins à nettoyer ses mains et ne parut pas en penser plus long.
« Admirez , Monsieur , la sagacité de pareils observateurs, et leur utilité pour le progrès de la science. »
Velpeau n'est pas plus heureux avec Broussais., Lherminier, Lugol; il voit Broussais prendre pour des cancers les ulcères de l'entérite chronique. Il voit Lherminier, le maître d'Andral, l'inspirateur de sa célèbre Clinique, examiner un iléon avec une lunette éloignée de six pieds, et négliger totalement les traces d'ulcérations qu'offre l'intestin. Il voit Lugol, le chirurgien de Saint- Louis, fermer également les yeux devant les ulcérations caractéristiques de l'intestin et persister à chercher l'explication des symptômes dans un cerveau et dans un estomac que l'autopsie lui montrait cependant parfaitement sains1.
Aussi le découragement le prend, et en même temps perce dans ses lettres la méfiance traditionnelle du Tourangeau vis-à-vis des Parisiens.
« Pour moi, j'y perds courage, et dorénavant je veux me borner à les observer sans leur parler de ce que je pense; et puis, avec ces hommes de Paris, je ne suis pas trop à mon aise; il faut que je prenne le langage de chacun, avec les jeunes gens surtout, qui avalent tout ce qu'on leur dit, sans le mâcher, dans l'école qu'ils suivent. Ainsi, avec les uns je suis obligé de demander des renseignements sur les fièvres bilieuses, adynamiques; avec d'autres, sur la gastro-entérite compliquée d'adynamie ; avec d'autres enfin, sur la fièvre entéro-mésentérique. Tous les élèves des différentes salles conviennent bien y voir les mêmes altérations , mais leurs maîtres , ils les interprètent chacun à leur manière et se moquent sérieuse-
1 Velpeau. — Lettre à Bretonneau. Août 1820.
ment les uns des autres. Il n'y a pas à résister : M. un tel Ta dit. »
Tel était donc sur ce point, en 1820, l'état des esprits.
Les six ordres de fièvres de Pinel , contestés , attaqués • mais encore acceptés par nombre de maîtres de l'époque ; la fièvre entéro-mésentérique , considérée comme une entité nouvelle et curieuse , suscitant l'attention et l'intérêt des cliniciens, mais déroutant encore leur perspicacité; enfin la gastro- entérite de Broussais, absorbant au profit de la doctrine physiologique toutes ces affections, et réalisant l'unité dans l'inflammation, — - ce qui était un progrès considérable.
Au résumé, le problème le plus élevé de la science planait au-dessus de toutes ces contradictions, et ce problème était alors le suivant : Etant donné une maladie, déterminer sa nature. Pinel, rangeant les maladies par espèces , comme en histoire naturelle , n'avait fait que de la classification ; et tout le monde comprenait , professeurs et élèves, sans avoir cependant le courage de l'avouer hautement, que ce système avait fait son temps. Les anatomo-pathologistes, comme nous l'avons dit, modifièrent ainsi sa formule : Etant donné une maladie, en déterminer le siège et non le rang.
A cette formule ainsi modifiée , il manquait un des termes. — Broussais ne s'y trompa pas, et, se proposant de déterminer à la fois la nature et le siège de la maladie, il lia la première aux altérations inflammatoires et plaça le second dans le tube digestif. C'était faire faire un grand pas à la question , mais ce n'était encore la résoudre qu'incomplètement; car, en contestant la spécificité des maladies, le chef de l'Ecole physiologique méconnaissait leur nature.
L'homme supérieur, le vrai médecin qui débrouillait toutes ces contradictions, ramenait du coup les fièvres à leur véritable unité et restaurait une thérapeutique rationnelle, est celui qui disait par l'organe de Velpeau : « Etant donné une maladie, en déterminer le siège et le principe spécial, c'est-à-dire la qualité; » et qui, pour les fièvres essentielles, en plaçait le siège dans les follicules de l'intestin, rattachait leur nature à la spécificité, et démontrait que toutes les fièvres n'étaient que des modes de rentéro-mésentérique.
Cependant ce n'était pas tout pour Velpeau d'être à Paris, d'y suivre les cliniques, de juger, de comparer, de propager les doctrines de son maître ; il fallait y vivre. Malgré des prodiges d'économie , la somme qu'il avait emportée à son départ était épuisée. D'un autre côté, il avait conçu le projet de prendre ses grades de docteur. Les amis de Bretonneau, qui avaient apprécié son intelligence et son ardeur au travail , lui conseillaient , en effet , de ne pas se contenter du titre d' officier de santé, et de rester à Paris. C'était là son j)lus ardent désir. Mais comment faire ? Bretonneau veillait. C'est dans cette circonstance, au plus fort de sa détresse, qu'il reçut une nouvelle et touchante preuve de la sollicitude de son
maître. Au moment où ses ressources vont être complètement absorbées, et où il va falloir abdiquer les plus nobles et les plus légitimes ambitions, Velpeau reçoit de lui une somme d'argent qui le tire de ce cruel embarras.
Sur ces entrefaites , Husson lui propose une place de secrétaire auprès d'un homme politique français, exilé en Belgique, et qui avait joué un rôle important pendant la Révolution. On ne peut calculer ce que serait devenu Velpeau, s'il eût quitté la France et se fût lancé dans une carrière à laquelle son caractère convenait si peu. Il est probable que son robuste bon sens l'aurait à temps détourné des aventures , et que son tempérament de médecin l'aurait de bonne heure ressaisi. Mais il n'est pas moins vrai que sa carrière eût pu être gravement modifiée; et il est heureux pour lui et la science que la place qu'on lui proposait eût été donnée à un autre, le jour où il apporta son adhésion à Husson.
Heureusement, d'autres circonstances favorables ne tardèrent pas à se présenter. Sur les instantes recommandations de Bretonneau , Jules Gloquet , qui n'a rien à refuser au vieil ami de son père , et qui a pris son protégé en grande estime , lui offre , à l'hôpital Saint- Louis, une situation d'élève logé et nourri dans l'établissement. Il fait plus encore : il lui confie quelques élèves et lui donne à préparer son cours d'anatomie. « Ma fortune est faite , » s'écrie alors Velpeau , dans une note écrite de sa main; et à partir de ce moment, en effet, elle va grandir tous les jours. Exonéré des soucis matériels de l'existence qui pesaient si lourdement sur lui, pouvant se livrer à son amour pour l'étude et à son goût
pour l'enseignement , où le succès ne tarde pas à le suivre, Yelpeau marche rapidement dans la voie que lui a tracée le génie de son maître et que lui ont ouverte sa bienveillance et sa paternelle amitié. Il remporte, à la lin de Tannée 1820, le prix d'anatomie et de physiologie à F école pratique; puis le titre d'aide d'anatomie à la Faculté. Nous avons le récit de cette première épreuve , où le suivit encore le patronage de Bretonneau , comme dans tous les autres concours de sa vaillante carrière.
Malgré son incomparable valeur, Velpeau ne pouvait, en effet, méconnaître l'importance des protections dans les concours, et il savait déjà trop bien quelle influence ont les relations de parenté, d'école et de monde dans les luttes où il jouait son avenir, pour négliger le patronage de son maître. Pas plus qu'à Trousseau, celui-ci ne lui fît jamais défaut; et non seulement le médecin de Tours écrivait avec instance aux juges des concours, mais il lui arrivait souvent de quitter ses occupations et d'arriver à Paris pour soutenir ses anciens élèves de ses encouragements et de sa présence.
Nous sommes en 1821. Il y a cinq ans que Velpeau a abandonné l'atelier, et qu'il a commencé son instruction primaire. Il y a un an qu'il a quitté l'hôpital de Tours , et déjà il est professeur, et professeur recherché. Il possède presque l'omniscience médicale et enseigne l'anatomie descriptive , la physiologie , l'anatomie chirurgicale , les bandages, la médecine opératoire. Bientôt il professera la pathologie externe , l'embryologie , l'oculistique , l'obstétrique.
Entre temps , il passe ses examens et subit sa thèse de doctorat le 27 mai 1823, dans laquelle il reproduit les
idées de Bretonneau sur les fièvres intermittentes , les altérations du sang-, les compressions !, etc.
Il reçut la note « éminemment satisfait ».
Nous sommes loin de 1814, où Boyer rudoyait Bretonneau soutenant sa thèse sur les compressions. Les idées du médecin de Tours exposées par Velpeau sont cette fois accueillies par les juges avec la plus grande déférence, et celles qu'ils se croient obligés de discuter, ils déclarent quelles ne sont pas de lui et qu'elles ne peuvent appartenir qu'à Velpeau.
C'est que le petit officier de santé de Chenonceaux a fait du chemin depuis cette époque. Sa réputation est arrivée jusqu'à Paris, et il est aujourd'hui une personnalité. Ses doctrines sont connues et citées, et tout le monde attend avec impatience le livre sur la diphthérie , où il doit les exposer, et qui est annoncé par Velpeau.
En attendant ce livre qu'il n'a pas fini d'écrire, ses amis ont obtenu, à force d'instances, qu'il vienne faire une lecture à l'Académie de médecine. Il y est venu à son corps défendant, car il a peu de goût pour les représentations académiques et n'aime pas à paraître en public ; et il a lu, le 26 juin et le 6 août 1821 , ses deux premiers mémoires sur la diphthérie 2. Sans doute , les révélations que contenait ce travail sont déjà escomptées par la propagande de Velpeau, mais elles n'en produisent pas moins un grand effet ; désormais elles prennent officiellement
1 Sur quelques propositions de Médecine. (Velpeau, Thèse de doctorat, 27 mai 1823.)
2 Mémoire sur l'inflammation pelliculaire des membranes muqueuses, 26 juin 1821.
Mémoire sur la diphihérite ou inflammation pelliculaire des membranes muqueuses, 6 août 1821. Voir la Correspondance.
leur rang- dans la science ; et , en attendant qu'elles triomphent, elles constituent une doctrine avec laquelle il faudra dès maintenant compter.
La correspondance de Velpeau nous montre le retentissement considérable qu'elles eurent dans le monde médical de l'époque. Ce retentissement enveloppe Velpeau luimême; il reçoit sa part dans le triomphe de son maître, et déjà très en vue par ses leçons, par ses concours, par ses communications à l'Académie de médecine , il est mis davantage en évidence par les liens qui l'unissent au médecin tourangeau. Aussi, quand il se présente à l'agrégation, en mars 1824, son mérite réel, sa profonde connaissance des sujets qu'il traite, rencontrent-ils auprès des plus éminents de ses juges la sympathie éveillée pour la part qu'il a prise aux travaux de Bretonneau. Il est admis après de brillantes épreuves1. Mais ce n'est là que le prélude d'autres concours et d'autres labeurs. Bientôt après, il concourt pour le prosectorat , est nommé chef de clinique , et entreprend cette prodigieuse série de travaux qui devaient un jour faire de lui le chef reconnu de la chirurgie française.
Après quelques hésitations, il se tourna, en effet, du côté de la chirurgie ; mais il garda toujours , de ses premières années d'étude, la forte empreinte de Bretonneau, et c'est à cette première éducation que son talent chirurgical doit ses meilleures qualités : la préoccupation du diagnostic , le souci poussé très loin de l'observation clinique et an atomique dans lesquelles Bretonneau était passé maître, l'étude de l'histoire, de l'érudition et de la
1 An tuberculorum crudorum in pulmonibus certa diagnosis, possibilis curatio ? (Velpeau, Thèse d'agrégation. Mars 1824.)
critique qu'il tenait également de lui, la connaissance de rhumorisme scientifique où il s'était engagé à la suite de son maître, et qu'il a contribué à orienter vers l'immense domaine qu'il a aujourd'hui conquis.
Ces conditions primordiales pour un chirurgien , — mais peut-être très négligées avant Velpeau, — lui permirent d'imprimer à la chirurgie un caractère médical dans son origine et dans son principe , et ont contribué à la maintenir dans la voie où elle a accompli de si merveilleux progrès. De bonne heure, dans ces travaux qui ont embrassé successivement presque tous les points de la science, il prit position, et, s'inspirant des idées de son maître, il se montra l'adversaire de la doctrine physiologique. Il y avait quelque mérite à cette attitude dans les premières années de son séjour à Paris, où, pauvre et inconnu, n'ayant d'autres relations que celles que lui avait faites Bretonneau, et candidat successif dans tous les concours , il se heurtait à la coterie physiologique , dont la puissance était considérable et les haines implacables1.
Mais cette âme énergique resta toujours sourde aux compromissions et inaccessible aux faiblesses, et l'intérêt qu'avait Velpeau à se ménager certains hommes ne put jamais prévaloir contre les convictions qu'il s'était faites à l'hôpital de Tours. C'est sous l'empire de ces convictions qu'il presse Bretonneau, dans de nombreuses lettres, de terminer enfin ce livre sur la diphthérie qui doit confondre l'école physiologique. Velpeau a annoncé hautement la prochaine apparition de cet ouvrage, et n'a
1 Trousseau, dans ses lettres, fait à diverses reprises allusion aux hostilités qu'on lui suscita et qui faillirent plus d'une fois enrayer sa carrière. — T.
pas caché les coups qu'il portera à la doctrine de celui qu'il appelle le « Paracelse moderne ».
Il est engagé à fond dans la lutte, et il a besoin pour la continuer des armes que lui donnera le livre de son maître. Pour la gloire même de Bretonneau, il attache un grand prix à sa publication , qui doit mettre le sceau à la réputation du médecin tourangeau.
Pendant deux ans, il revient sur ce sujet et presse Bretonneau; il gourmande son indolence, et fait appel à tous les sentiments qu'il juge capables de l'ébranler, à son honneur engag-é , à sa passion pour l'humanité , à son amour -propre scientifique. Il faut avouer que Velpeau avait bien raison, et que ce retard trop prolongé était, en effet, préjudiciable aux découvertes de Bretonneau, à Bretonneau lui-même et à ceux de ses amis qui avaient embrassé ses doctrines. Mais le médecin de Tours n'était pas , comme nous l'avons dit , un homme comme les autres, et les mobiles qui dirigent les actions de la plupart des hommes n'exerçaient sur lui aucun empire. Il s'expliquait, s'excusait, promettait, et ajournait toujours, au grand désespoir de ses amis, l'envoi de son manuscrit.
En 1825 , arrivait à Velpeau un auxiliaire : le plus jeune des deux élèves de prédilection de Bretonneau, Armand Trousseau, quittait à son tour l'hôpital de Tours, et
venait rejoindre son compatriote à Paris. Nous avons esquissé déjà les traits de cette sympathique physionomie, nature ardente et expansive, d'un enthousiasme juvénile, que tempéraient par un heureux mélange des dons les plus divers, une intelligence nette et précise et un rare et fin bon sens.
Trousseau avait été captivé dès la première heure par la bienveillante et spirituelle familiarité du maître, et conquis par l'originalité et la profondeur de son enseignement. Il se donna tout entier et pour sa vie entière. Sa correspondance , qui commence à son arrivée à Paris , pour se terminer seulement peu de temps avant la mort de Bretonneau, nous donne pendant cette longue série d'années l'image de la plus tendre et de la plus affectueuse des intimités, en même temps qu'elle retrace les épisodes de leur carrière, et les travaux qui feront l'objet de leur commune préoccupation. Nous ne pensons pas que, dans l'histoire de la Médecine, il existe un seul exemple d'un aussi constant et aussi noble attachement ; et on ne sait quel est celui qu'il faut le plus admirer, du maître qui sut l'inspirer, ou du disciple qui y resta fidèle toute sa vie.
Mais ces pages, où vibrent les meilleures qualités du cœur et les dons les plus brillants de l'esprit, offrent aussi les traits les plus justes du caractère national : la clarté des idées, la netteté du jugement, la finesse du sens médical, la spontanéité de l'érudition, la facilité et la liberté du style.
En les lisant on reconnaît la marque, — devenue rare dans la science, — de l'esprit français, tel qu'il se manifestait encore parfois, il n'y a pas très longtemps. On perçoit nettement, — dans ce renouveau qui nous entoure, — qu'elles ont été écrites par un des derniers maîtres
de l'ancienne Ecole, de celle que les hommes de notre génération ont connue et aimée, et qui ne compte plus désormais que quelques rares représentants. Le génie de notre langue a subi , en effet , depuis vingt ans , l'influence de la froide et lourde érudition germanique, et si, au contact de la bibliographie d'outre-Rhin, il a gagné une apparente profondeur, il a certainement perdu de ses qualités de clarté, de simplicité, de souplesse et de bon sens qui ont été ses plus brillants attributs. Aussi les lettres de Trousseau resteront-elles les derniers échos de cette littérature scientifique, vive, claire, imagée, aussi nette que l'esprit qui l'inspire et aussi solide que le jugement qui la mène , qui fut pendant tant d'années l'apanage de la science française.
Trousseau arriva à Paris pauvre d'argent comme Velpeau, mais, comme lui aussi, plein d'ardeur, — avec plus d'audace peut-être encore et plus de confiance en luimême, — et comme lui aussi muni de cette forte éducation médicale qu'il avait puisée auprès de Bretonneau ; féconde semence qui devait, en peu d'années, produire une abondante et riche moisson. Dès son arrivée, il se met en mesure de suivre les hôpitaux et de préparer ses examens de doctorat. Ses lettres rendent compte à son maître de ce qui se passe dans les cliniques de Paris, et complètent très heureusement le tableau qu'a déjà tracé Velpeau, dans les siennes, de l'enseignement hospitalier. Velpeau nous avait fait pénétrer dans les services de Dupuytren , de Broussais, de Cayol, de Lugol , de Guersant. Trousseau nous fait connaître à son tour les cliniques de Récamier, de Husson, de Lisfranc, les leçons de Magendie, et nous ramène à cette retentissante Ecole du Val-de-Grâce, sur laquelle tous les médecins du temps avaient les yeux fixés.
Rien de plus intéressant, au point de vue historique, que cette partie de sa correspondance. Nous voyons Récamier, l'homme des initiatives hardies, des inspirations heureuses et soudaines , des clairvoyances inattendues , mais qui compromettait fréquemment ces dons d'un esprit vraiment remarquable par des expérimentations hâtives , incomplètes , ou dépourvues d'esprit de suite , traiter la dothiénentérie par les affusions froides, et préluder à la méthode de Brandt, comme il a préludé à certaines opérations aujourd'hui usuelles chez les gynécologistes. Nous voyons Lisfranc manier les antiphlogistiques dans le traitement des tumeurs blanches avec une extraordinaire habileté , apaiser l'état aigu , le raviver quand il le jugeait utile, et, selon le mode d'application des émissions sanguines , obtenir des effets de sédation ou d'excitation, et finalement de résolution. Peu de médecins sont aujourd'hui au courant de la façon méthodique, et vraiment scientifique , avec laquelle étaient alors pratiquées les émissions sanguines par les praticiens qui savaient observer, réfléchir et diriger un traitement. On s'imagine trop facilement que ce moyen thérapeutique était toujours livré à la fantaisie ou à l'inspiration du médecin , et ne reconnaissait d'autres règles que le degré de l'intensité inflammatoire , et d'autres limites que l'état d'épuisement des malades. Sans doute, il en fut fréquemment ainsi , et les disciples de Broussais , exagérant encore la doctrine de leur maître et la poussant à l'extrême , comme cela arrive souvent, ont fait inconsidérément couler des torrents de sansr.
Ces abus ont emporté la méthode dans le mouvement de réprobation universelle qu'ils ont soulevé , et privé ainsi la thérapeutique d'un de ses moyens les plus
héroïques. Mais à côté de ces frénétiques ou de ces inconscients, qui se livraient au délire des déplétions sanguines, il y avait d'habiles et expérimentés praticiens qui savaient en mesurer et en varier sagement l'emploi.
Le même Lisfranc traite les cancers par la méthode qu'il a employée pour les tumeurs blanches , et il obtient des résolutions.
Etaient -ce des cancers?
Il est aujourd'hui plus que jamais permis d'en douter; mais, cancers ou non, il n'en reste pas moins acquis que des tumeurs d'apparence maligne, — dont l'une avait récidivé après une ablation pratiquée par Dupuytren , — pouvaient être heureusement modifiées par l'intervention méthodique des antiphlogistiques. Le fait est indéniable, et les observations sont là avec les lettres de Trousseau et les mémoires du temps1. Broussais lui-même obtient des résultats qui paraîtraient extraordinaires si on ne connaissait pas les puissantes qualités d'observation et l'acuité de pénétration dont il était doué. Pendant que le troupeau médical suivait aveuglément ses doctrines et décimait les générations en les saignant à blanc , le chef de la doctrine physiologique, en face du malade, dans les salles de son hôpital, soustrait un moment aux influences doctrinales et aux polémiques orageuses qui agitaient son existence, se ressaisissait , se retrouvait le médecin sagace et expérimenté qui chez lui doublait le chef d'école, et réalisait des guérisons qui faisaient l'étonnement d'adversaires même aussi déterminés que l'étaient Velpeau et Trousseau.
C'est bien celui-ci qui nous raconte que, pendant que M. Husson, partisan déterminé des doctrines physiolo-
1 Voir la Correspondance. Lettres de Trousseau.
104 BIOGRAPHIE DE BREÏONNEAU
giques, perd les deux tiers de ses dothiénentériques en appliquant la médication antiphlogistique , Broussais , par le même traitement, guérit tous ceux qui se trouvent dans ses salles. C'est que Broussais savait, mieux que Husson, manier les émissions sanguines. Affaire de méthode et de tact médical. Aussi Trousseau, frappé de ces résultats, conclut-il en disant à Bretonneau, dans le langage un peu libre auquel il aimait à se laisser aller :
« Pensez à cela et rendez justice à Broussais, en croyant que , si comme théoricien c'est un animal , comme médecin, dans les maladies graves, il gouverne bien ses malades. »
En parlant ainsi , Trousseau rendait hommage au talent médical de Broussais; mais il ne désarmait pas pour cela envers le chef de doctrines qu'il abhorrait , et il employait une grande partie de son temps à préparer leur ruine en prenant dans les hôpitaux, comme l'avait fait Velpeau, des notes pour son maître. Sa correspondance contient de nombreuses observations de diphthérie et de dothiénentérie; et les réflexions dont il les accompagne, les conseils qu'il y donne, dénotent déjà un talent mûri par l'étude , une mémoire puissante , une sagacité et un sens médical extraordinaires, bien rares chez un jeune homme de vingt- trois ans.
Cependant le fin et ambitieux Tourangeau qu'il était au fond n'abandonnait pas ses droits, et il ne perdait pas de vue son avenir. Il travaillait pour lui avec une incessante activité, passait ses examens avec les meilleures mentions et soutenait sa thèse le 19 août 1825 !. Peu de
1 Trousseau. — Des lividités cadavériques du canal digestif. (Thèse de doctorat, 1825.)
temps après , au mois d'octobre de la môme année , il entrait comme interne à Charenton , — sur la recommandation de Velpeau, — dans le service de Royer-Collard.
Le passage suivant d'une de ses lettres explique les motifs très nets de cette détermination :
« J'entre à Charenton, mon cher maître, et dans huit jours ce sera une affaire faite. Voici mes motifs :
« J'ai songé que, dans le cas même où je serai reçu agrégé , il ne me resterait pas assez de temps pour gagner de l'argent, parce que, la première année, je serai forcé de faire mes cours gratuits, si toutefois je fais des cours. J'ai songé qu'ensuite je perdrais à Paris un temps infini en longues courses, en tentations auxquelles je succombais , en curiosités médicales satisfaites , et qu'en somme , les semaines, les mois se passaient sans avoir beaucoup profité; j'ai donc fait un grand coup d'Etat : je me suis fait présenter à M. le docteur Royer-Collard par le compatriote Velpeau. Il m'a agréé comme interne ; et moyennant une heure et demie de service, tout au plus, je serai nourri, éclairé, blanchi, etc. Je puis donc en liberté préparer mes examens pour l'agrégation , étudier l'aliénation mentale en me promenant, et vous éventrer tant de bêtes que vous voudrez à l'école vétérinaire d'Alfort, qui touche presque la maison des fous.
« Cette dernière idée me sourit surtout singulièrement, et je me fais une véritable fête de faire les recherches que vous ordonnerez , et de chercher dans le canal digestif des pauvres bêtes des armes contre ce fat de Broussais. Je m'étudierai surtout à vous donner une description pathologique des épidémies que j'aurai occasion d'y observer, et, Dieu m'aidant , j'en tirerai quelque science. Joint à cela que j'y veux puiser les matériaux, — vous
allez rire, — j'y veux puiser les matériaux d'un cours de pathologie et d'anatomie pathologique comparées, que je veux faire, si c'est possible, aussitôt que je serai reçu agrégé { . »
Ce n'est pas tout que d'avoir de grands projets de travaux ; tous les jeunes gens de tous les temps en ont conçu, et le difficile n'est pas de les rêver, mais de les réaliser. Mais Trousseau était de ceux qui savent exécuter les programmes qu'ils se sont tracés, et celui qu'il avait dressé dans sa lettre à Bretonneau fut fidèlement accompli. C'est, en effet, pendant son séjour à Charenton qu'il écrivit une partie des œuvres de sa jeunesse et qu'il prépara des documents pour ses publications ultérieures.
Le voisinage de l'école d'Alfort lui offrait une mine inépuisable pour ses recherches anatomo- pathologiques. Il obtint par l'influence de Bretonneau auprès de M. Bacot de Roman, — alors député tout-puissant du département d'Indre-et-Loire, — et, malgré le mauvais vouloir du directeur Girard, d'y faire, en collaboration avec des vétérinaires distingués, MM. Dupuy et Rigot, des expériences qui aboutirent à ses publications sur les altérations du sang considérées comme cause ou complication des maladies locales, et sur les altérations des vaisseaux sanguins et des organes respiratoires après la mort.
C'est là qu'il se livra à ces savantes recherches d'anatomie pathologique comparée dont il parle dans sa lettre, et qu'il devait poursuivre plus tard en collaboration avec Leblanc; c'est là aussi qu'il recueillit les matériaux qu'il devait un jour utiliser, quand, au cours de ses leçons cli-
1 Trousseau. — Lettre à Bretonneau. 17 octobre 1825.
niques, il eut à aborder les délicates questions de la pathologie cérébrale. On verra dans sa correspondance toutes les phases par lesquelles a passé son esprit pendant la préparation de ces travaux. Il consulte son maître, réclame son avis, lui fait part de ses hésitations, lui adresse le récit de ses expériences , et c'est à lui , en définitive , qu'il envoie , sous forme de lettres, les manuscrits qui devront être publiés dans les Archives générales de médecine.
Peu de temps après l'entrée de Trousseau à Gharenton, le directeur de cet établissement, Royer-Collard, étant venu à mourir, Esquirol, déjà inspecteur général de l'Université, fut désigné pour le remplacer.
A cette époque se poursuivait dans les asiles d'aliénés l'œuvre humanitaire dont Pinel avait donné le signal, et partout s'écroulait l'abominable régime sous lequel avaient longtemps gémi de malheureux malades traités en criminels. Esquirol, disciple favori de Pinel, formé à son école et à son exemple , pénétré de ses doctrines et animé d'un zèle et d'une charité identiques , avait continué l'œuvre humanitaire de son maître et fait prévaloir dans la France entière ses méthodes de traitement. Il apportait à Charenton ses vues sur la pathologie mentale , qui , malgré leurs lacunes, constituaient alors un progrès considérable, et ses idées de réforme dans le régime des aliénés. Au contact de cet esprit élevé, qui partage avec Pinel la gloire d'avoir créé la pathologie mentale , et d'avoir défriché et cultivé les premiers le domaine sans limite de la folie, Trousseau, qu'aucune science ne pouvait laisser indifférent, sentit s'éveiller en lui la curiosité des difficiles et intéressants problèmes que posent les maladies de l'esprit.
Entré à Gharenton pour se livrer à Alfort à des obser-
vations d'anatomie comparée , pour avoir du temps à donner à la préparation de son examen pour l'agrégation, et probablement aussi avec la plus profonde insouciance des aliénés, voilà que le pathologiste qui veillait en lui le ressaisit et qu'il prend goût à l'étude de l'aliénation mentale.
<( Faut-il vous le dire , écrit-il à Bretonneau , cette aliénation est une chose si intéressante et si belle à examiner, que je crains de m'en occuper avec trop d'ardeur et de négliger pour cela l'objet de mon concours. »
Son concours n'en souffrit pas , mais son esprit s'enrichit de données nouvelles. C'est certainement aux connaissances spéciales qu'il acquit à cette époque auprès d'Esquirol, qu'il dut la remarquable compétence avec laquelle il traita plus tard les sujets de pathologie cérébrale. Nous avons des lettres de lui à Bretonneau qui montrent combien ces questions le préoccupent déjà, et qui révèlent le futur auteur des magnifiques leçons sur l'épilepsie et la congestion cérébrale épileptiforme. Un moment même , il songea à devenir aliéniste et à accepter la direction d'une maison de santé. Ses expériences d'Alfort, qu'il aurait fallu interrompre, et sa mission en Sologne le firent reculer ; mais les offres étaient très avantageuses , et il disait , en faisant allusion à son refus , à Bretonneau : « Je ne suis , comme dit ma mère , qu'un sot qui ne saurait jamais que manger de l'argent et non en gagner. »
Cependant ses propres études ne lui faisaient pas négliger les intérêts et la gloire de son maître. Toutes ses lettres réclament avec une affectueuse insistance les manuscrits des deux traités, toujours promis, toujours ajournés, sur la diphthérie et la dothiénentérie , et dont
Velpeau sollicitait depuis si longtemps lui-même la publication. La diphthérie était prête, et, pour elle, les élèves de Bretonneau allaient bientôt recevoir satisfaction; mais le second ouvrage les inquiétait davantage. Les idées de Bretonneau, les travaux sur lesquels il les édifiait, commençaient en effet à être connus dans le grand public médical de l'époque, et il était à craindre qu'on ne lui ravît ses découvertes, et que la priorité ne lui fût enlevée. C'est pour couper court à toute entreprise de ce genre que Trousseau se décida à publier, le 1er janvier 1826, son mémoire si connu sur la dotbiénentérie (.
Dans ce travail, le premier qui ait été publié sur cette affection, Trousseau établit, — c'est là l'idée mère, — que le tégument interne aussi bien que l'externe est sujet à des altérations diverses et spécifiques. Il décrit la découverte que fît Bretonneau de l'altération des glandes de Payer et de Brunner. Il trace le tableau des lésions de ces glandes avec une exactitude que l'avenir devait confirmer, et en suivant jour par jour et pas à pas leur transformation morbide.
Il montre que ces lésions se rencontrent dans une affection spécifique à laquelle Bretonneau a donné le nom de dothiénentérie ou dothiénentérite ; que cette affection est commune , au point que peu de personnes arrivent au terme de leur existence sans en avoir éprouvé les atteintes ; que , comme les phlegmasies cutanées , elle n'affecte guère qu'une fois le même individu, et qu'elle est contagieuse. Il affirme ensuite que cette maladie n'est autre que la febris putrida germina , le synochus putris et imputris, la fièvre
1 Trousseau. — De la maladie à laquelle M. Bretonneau a donné le nom de dothiénentérie ou dothiénentérite. (Arch. gén. de méd., liv. Ier, t. X, p. 67-169.)
muqueuse adynamique de Pinel, le prototype de la gastro-entérite de Broussais , la fièvre entéro-mésentérique de Petit et Serres, le typhus mitior d'Irlande. C'étaient là de grands faits qui jetaient subitement un jour inattendu sur de profondes obscurités. Quelques esprits clairvoyants avaient bien entrevu ces altérations; mais ils les avaient insuffisamment étudiées, et n'avaient pas eu conscience de leur signification.
C'est ainsi que Broussais, après avoir soupçonné un moment que les ulcères intestinaux ont leur siège dans les cryptes muqueux, se ravise de crainte de compromettre son système et déclare que la gastro- entérite, complication ou élément essentiel de toutes les fièvres, crée, au même titre, la gravité de la variole, de l'intermittence pernicieuse et de la fièvre typhoïde.
Pour Petit et Serres, les ulcérations sont une complication due aux purgatifs , pouvant préexister ou succéder à la fièvre, pouvant représenter une métastase syphilitique ou dartreuse. Les auteurs de l'époque sont toujours d'ailleurs hypnotisés par les idées de Pinel, comme nous l'ont montré les lettres de Velpeau, et ils n'ont pas assez rompu avec la tradition pour oser concevoir qu'une seule espèce morbide puisse résumer dans son unité les six ordres de fièvres envisagés comme classiques.
C'est là, au contraire, où Bretonneau affirme son indépendance et montre une décision sans réserve. II. soutient que l'éruption est une , spécifique ; qu'elle accomplit ses phases à la manière de la variole, et que les états divers que l'on rencontre, suivant que la mort a eu lieu à une époque plus ou moins avancée de la maladie, représentent seulement les phases d'une évolution spéciale.
Tels sont les principaux éléments du mémoire de
Trousseau : la doctrine de Bretonneau, les vérités primordiales qu'il a reconnues, et que le temps a consacrées depuis , y sont nettement tracées , et on ne comprend guère aujourd'hui comment elles ne frappèrent pas davantage l'opinion publique. Il ne s'agissait, en effet, de rien moins que d'une des plus grandes découvertes du siècle, et il semble que le nom de Bretonneau ait dû, dès ce moment, lui être indestructiblement attaché. Malheureusement l'insouciance, la sincérité, le désintéressement, la bonne foi du médecin de Tours, défendirent mal son œuvre. Dans sa modestie, au lieu de déclarer la cause entendue et de clore péremptoirement la discussion, il présentait son travail comme une pierre d'attente, sur laquelle il devrait plus tard édifier une œuvre scientifique plus complète.
Cet ouvrage ne parut pas, pour des motifs tirés du caractère même de Bretonneau. Des contemporains plus avisés profitèrent de cette circonstance pour s'attribuer la gloire de ses découvertes , et la postérité , qui se souvient mal de l'histoire des origines de la fièvre typhoïde et qui ne remonte pas volontiers aux sources scientifiques certaines , a enregistré l'iniquité qui fut alors commise. Mais l'histoire est révisable par l'histoire, et les lettres de Trousseau et de Velpeau , écrites au jour le jour, preuves vivantes , pièces incontestables de conviction , constituent le dossier qui juge définitivement le procès. Ce sont elles , ce sont ces témoignages illustres , qu'il faut désormais « peser et compter », selon la célèbre devise de l'Ecole d'observation.
La postérité fut plus équitable envers Bretonneau pour la diphthérie, et elle a glorieusement inscrit son nom au frontispice de l'histoire de cette affection. Le livre si
impatiemment attendu parut enfin au mois de juin 1826. Les lettres de Trousseau et Velpeau nous apprennent quelles phases traversa cette publication, et il est bien évident que , sans leurs efforts incessants , sans leur affectueuse et pressante insistance, il n'eût jamais été terminé ; Bretonneau eût toujours trouvé des raisons pour le perfectionner et en ajourner l'apparition.
Le titre donna lieu à plus d'une discussion entre Trousseau et Bretonneau. Le maître voulait donner à l'affection qu'il avait découverte le nom de diphthérite ; Trousseau, au contraire, insistait pour que le terme de diphthérie fût préféré. Ce fut Bretonneau qui l'emporta, et la maladie reçut la dénomination de diphthérite , qu'elle conserva jusqu'en 1855. A cette époque, Bretonneau, d'accord avec Trousseau, lui restitua le nom de diphthérie , qui rappelle mieux l'infection générale de l'organisme provoquée par l'angine couenneuse.
Nous avons déjà montré que Bretonneau n'était pas un écrivain dans le sens didactique du mot. Il écrivait comme il parlait, sans art, sans méthode, sans grand souci des répétitions, et avec un désordre apparent dans l'exposition des faits ; mais on se tromperait gravement , si on se basait sur cette absence d'artifices académiques pour rendre un jugement défavorable à son œuvre.
L'écrivain chez Bretonneau est l'homme tout entier, le penseur original disparate et. profond, semblant s'égarer en touchant successivement à des questions diverses , mais obéissant toujours à une idée unique à laquelle le ramènent toujours les sujets en apparence les plus étrangers. De même que, dans ses ingénieuses et pénétrantes causeries, il n'a cure de l'art oratoire, et fait assister ses auditeurs surpris au travail qu'engendre dans son esprit
l'enchaînement successif des idées, de même, dans son livre, il s'affranchit de la méthode classique, il l'écrit au courant de la pensée et non de la plume , et associe le lecteur à l'élaboration et à l'évolution graduelle de ses propres connaissances.
Mais dans ce travail exécuté hâtivement, sans ordre, sans plan préconçu, où les redites sont fréquentes, on distingue clairement le principe qui l'inspire , qui en relie toutes les parties, qui est l'idée féconde et géniale, le point de mire sur lequel l'écrivain a toujours les yeux fixés, et qui donne naissance à une doctrine complète. D'une part, décomposition des lésions suivant les éléments anatomiques et les fonctions physiologiques ou morbides qui appartiennent en propre à chacun d'eux et, par suite, spécificité de la diphthérie. D'autre part, revision des affections similaires confondues avec elle, et unicité dans la diphthérie des maladies connues jusqu'alors sous la dénomination d'ulcère syriaque, de croup, d'angine maligne, d'angine gangreneuse, etc.
Ces idées lumineuses jaillissent devant les yeux à mesure que l'on avance dans la lecture de l'ouvrage ; elles pénètrent peu à peu le lecteur. Les redites mômes , au lieu de le fatiguer, apportent à l'esprit un supplément d'informations et de preuves. Qu'importe l'absence de plan et le désordre apparent de l'ouvrage, si ces défauts ne nous choquent pas et ne nuisent pas à ses effets, et si nous percevons les détails du tableau aussi nettement que l'unité de la composition !
Celle-ci est conforme au principe que Bretonneau a appliqué à la dothiénentérie , qu'il ne perd pas non plus de vue au milieu des nouveautés que soulève son génie d'observation : classifier les affections inflammatoires des
membranes muqueuses comme les nosologistes ont classifié celles de la peau.
Telles sont, succinctement analysées, les idées contenues dans ce livre qui fixa définitivement le type de la diphthérie , et la lit entrer de toutes pièces dans le cadre scientifique. Soixante-cinq ans, — près de trois quarts de siècle , — se sont écoulés depuis , et la postérité n'a rien à retrancher aux doctrines du médecin de Tours. La science contemporaine a cependant révolutionné plusieurs fois des dogmes considérés comme définitifs A l'Ecole nosographique elle a fait succéder l'Ecole physiologique, puis l'Ecole anatomo -pathologique ; et à celle-ci elle a substitué l'Ecole d'observation. Elle a remplacé l'Ecole d'observation par la méthode expérimentale. Les traités les plus fameux ont vieilli, et ne supportent pas la lecture, tant ils heurtent le sens médical contemporain ; seule la doctrine de la spécificité reste debout. Seules les pages incorrectes et hâtives du médecin tourangeau , — bravant l'épreuve du temps et du progrès, — restent neuves et continuent à satisfaire l'esprit moderne par le fonds et la forme.
Et cependant aucune question n'a plus été débattue que la diphthérie, aucune n'a éveillé plus de discussions, suscité plus de recherches et provoqué plus de contradictions. La découverte de Bretonneau est sortie fortifiée de ces luttes. C'est , en effet , l'éternel privilège du génie que le temps vérifie ses déductions ; il peut pour un moment les méconnaître, les modifier, les agrandir ou les transformer, mais il arrive toujours l'heure où il leur rend justice et leur imprime le sceau de la pérennité.
Les idées que renfermait le livre de Bretonneau furent accueillies par le monde médical avec une grande faveur. Combattues naturellement par l'école de Broussais, entre autres par Boisseau, un des plus fougueux partisans de la doctrine physiologique , elles furent acceptées par tout ce que l'Ecole de Paris comptait alors d'esprits élevés et indépendants. C'est à partir de ce moment que sa réputation déjà établie grandit au point de le rendre en peu d'années un des médecins les plus célèbres de France. L'Angleterre, qui avait Graves, voulut lire son rival et son émule, et traduisit la diphthérite. Cette traduction eut de l'autre côté de la Manche un grand retentissement.
Nul cependant n'est, dit le proverbe, prophète dans son pays ; et la plus grande résistance aux idées de Bretonneau vint, en effet, des médecins de Tours. Le corps médical de province n'était pas au commencement du siècle ce que nous le voyons aujourd'hui, c'est-à-dire un ensemble de praticiens instruits et distingués. Les troubles de la Révolution qui avaient fait table rase des institutions médicales, les longues guerres de la République et de l'Empire, avaient complètement modifié les conditions du recrutement professionnel autrefois inattaquable, et introduit subitement dans la carrière un grand nombre d'hommes qui se trouvaient insuffisamment préparés par leurs aptitudes et leur instruction scientifique et littéraire à l'exercice de l'art.
La Touraine avait subi, comme les autres régions, cet
amoindrissement du niveau médical, et il se trouvait là comme ailleurs, à côté d'hommes de valeur, un certain nombre de praticiens incapables de discuter des faits qui heurtaient leur entendement et leur routine , et peu disposés, du reste, à reconnaître la suprématie que son renom scientifique donnait à Bretonneau. Ils crurent devoir contester ses découvertes et ses conclusions, et la Société de médecine locale fut plus d'une fois le théâtre de leurs attaques. Déjà, à propos de la dothiénentérie, ils avaient protesté contre la donnée de la localisation intestinale , alléguant que dans la clientèle civile les choses ne se passaient pas comme à l'hôpital où leur confrère avait fait ses premières recherches. Bretonneau, dont l'ardente conviction ne fléchissait devant aucun obstacle, n'avait pas hésité , pour les confondre , à déterrer pendant la nuit les cadavres du cimetière, pour en pratiquer l'autopsie et faire la preuve contestée des lésions de l'intestin1.
1 Pendant les épidémies des maux de gorge et de fièvres graves, les médecins de la ville, étonnés des doctrines nouvelles, objectent que dans leur clientèle les choses se passent autrement qu'à l'hôpital. Comment s'assurer de leur erreur? que faut-il faire pour les détromper? L'examen des cadavres peut seul en décider. Oui , mais les familles n'y consentiront point, ou en seront alarmées; d'autre part, les confrères s'en soucient peu.
Cependant il le faut, la question l'exige, en vaut la peine. Aller au cimetière à l'insu des vivants? La loi, les gardiens de la cité le défendent. Le jour c'est impossible; mais après le couvre-feu l'autorité à demi prévenue peut, en faveur des motifs, dormir ou faire semblant de dormir. On se risque donc. Nous voilà chaque nuit, armés d'échelles, escaladant des murs comme des malfaiteurs.
Trente -six autopsies sont ainsi obtenues dans l'espace de quelques mois. A diverses reprises, on se doute de nos profanations; plus d'une fois même, des habitants effrayés tirent sur nous, à tel point qu'il m'en reste même un grain de plomb à certain lieu, à moi qui lui servais de complice dans ces évolutions nocturnes. Mais aussi, le bien fait, la question scientifique se trouvant ainsi résolue, ne laissèrent pas l'ombre d'un doute. La maladie avait produit des lésions parfaitement identiques à l'hôpital et à la ville. ( Velpeau. — Loc. cit.)
Les mémos dénégations, sincères ou non, accueillirent les découvertes de la diphthérie. Certains prétendaient que l'affection n'était nullement spécifique et que les émissions sanguines, les scarifications sur les amygdales, suffisaient à la guérir ; ils publièrent des observations à l'appui, dont quelques-unes furent portées jusqu'à l'Académie de médecine. Evidemment, il s'agissait soit d'angines pultacées , soit d'angines scarlatineuses ; c'est ce que soutenait et prouvait Bretonneau, et son irritation, dont on retrouve les échos dans sa correspondance avec Velpeau et Trousseau, fut extrême. Cet homme, dont la charité et le désintéressement étaient incomparables, mais dont le caractère était fier et droit et aussi peut-être peu patient, ne pouvait supporter les injustices , surtout quand elles émanaient de ses collègues ; et il se défendait contre elles avec d'humoristiques coups de boutoir, dont on a gardé le souvenir. Il ne souffrit pas moins beaucoup des contestations et des jalousies que lui attirèrent ses travaux et le renom dont ils furent la conséquence , et nous verrons qu'au moment de la fondation de l'Ecole de médecine de Tours , qui fut créée pour lui, elles le conduisirent à refuser d'en faire partie.
A ces éternelles misères de la vie médicale en province , qui ne seraient pas dignes d'arrêter un instant l'historien s'il ne s'agissait d'un homme comme Bretonneau, il trouvait, il est vrai, une grande compensation dans la haute estime que professaient pour lui ses confrères de Paris et de l'étranger. A partir de la publication de la diphthérie , son nom , déjà connu , devint européen et acquit la célébrité des anciens chefs d'école ; et ce n'était pas une vaine image de rhétorique que le passage de ce
discours où Bouillaud, voulant peindre son universelle réputation, invoquait la légende de Boerrhaave et rappelait qu'une lettre simplement adressée à Bretonneau, en Europe, était certaine d'arriver à son adresse1. L'Académie de médecine, et plus tard l'Institut, presque tous les corps savants de la France et de l'étranger, tinrent à honneur de se l'associer sans qu'il l'ait désiré et sans que, selon l'usage, il Fait sollicité.
Mais Bretonneau, nous l'avons dit, n'était guère sensible aux honneurs. Ils ne le touchaient qu'en ce qu'ils étaient un hommage rendu à la vérité, et ses meilleures joies venaient encore, non des succès académiques ou de sa célébrité, mais de ses élèves favoris, qui continuaient à lui témoigner, dans leur correspondance, une affection croissante. Ils lui en avaient donné une nouvelle preuve dans cette publication de la diphtérite qu'ils avaient mise à point, pour laquelle ils avaient traité eux-mêmes avec un libraire, — débarrassant leur maître de démarches dont il ne serait jamais sorti, — dont ils avaient atténué les incorrections et revu les épreuves, et qu'ils avaient enfin lancée et appuyée dans la presse avec toute l'ardeur qui les animait.
Au mois de décembre 1826, Trousseau venait de lui donner une grande joie. Il avait subi avec un merveilleux succès les épreuves de l'agrégation, auxquelles il avait voulu se présenter en dépit de sa jeunesse, — il avait à peine vingt- six ans, — : et malgré les appréhensions que cette audacieuse résolution inspirait à son maître. Sa leçon orale sur l'anatomie, la physiologie et
1 Bouillaud. — Discours prononça aux obsèques de Bretonneau, 4 mai 1862.
la jDathologie de la vessie, avait été traitée ex professo , sans notes, avec une verve et une facilité qui avaient provoqué d'unanimes applaudissements.
Le sujet de sa thèse était précisément, de tous, celui qu'il eût pu le mieux souhaiter, l'ayant étudié bien des fois avec Bretonneau : « Les altérations inflammatoires de la muqueuse intestinale. »
Dans cette épreuve , la supériorité des connaissances spéciales de Trousseau fut encore relevée par l'élégance et la facilité avec laquelle il soutint l'argumentation latine. La langue latine, qui avait été si longtemps la marque élégante et distinctive de l'éducation médicale , commençait déjà à tomber en désuétude. La plupart des candidats la parlaient avec une incorrection qui faisait bondir les derniers représentants de l'ancienne éducation classique. Aussi, la manière dont argumentait Trousseau en latin fut-elle très remarquée. Il fut classé le cinquième entre Piorry et Bouillaud ; mais les journaux du temps s'accordèrent à reconnaître qu'il méritait un meilleur rang.
C'est à cette époque que se place aussi un événement important de sa carrière , mal connu jusqu'à présent , et sur lequel nous pouvons aujourd'hui faire la lumière. Au moment même où Trousseau subissait son concours d'agrégation, il était nommé chirurgien de l'hôpital de Tours et, à peine nommé, donnait sa démission de ce poste. Comment Trousseau , candidat à la Faculté de Paris, pouvait-il être en même temps postulant à l'hôpital de Tours ? Ses biographes , en relatant le fait , paraissent croire qu'il avait été nommé spontanément à Thôpital de sa ville natale. Les choses ne se passèrent pas aussi simplement , et ses lettres , celle de Bretonneau ,
que nous avons tout au long-, nous donnent la clef de l'énigme.
A cette époque de sa jeunesse, Trousseau était loin, malgré la vivacité de son imagination , de prévoir l'avenir qui s'ouvrait devant lui , et de mesurer les brillantes étapes qu'il allait parcourir. Si l'agrégation lui paraissait un titre important à obtenir, il ne savait pas trop où ce titre le conduirait et comment , après l'avoir conquis , il orienterait sa carrière. Il n'osait s'arrêter à l'espoir de revêtir un jour la toge de professeur. Il avait vu porter aux chaires de l'école des hommes comme Fizeau et Guilbert , que ne recommandaient ni leurs travaux , ni leur savoir, ni leurs aptitudes oratoires1.
Des faits semblables étaient peut-être moins fréquents qu'il ne le dit. Mais les jeunes gens généralisent volontairement , dans leur jugement , les cas exceptionnels. N'avait-il pas, du reste, entendu Lisfranc , agrégé et chirurgien très connu et très suivi d'un grand hôpital , regretter d'être resté à Paris ? Notons , en passant , combien les temps sont changés et combien peu de chirurgiens de sa valeur émettraient aujourd'hui le même regret.
Le manque d'argent venait encore augmenter ses hésitations et redoubler ses craintes sur son avenir. Trousseau regardait alors en arrière. Sa pensée se reportait vers cette ville de Tours , où il avait sa famille , ses amis , son maître, — qui était un appui, incomparable, — où les
1 On verra dans la Correspondance ce que pensait Velpeau de Fizeau. Quant à Guilbert, il lisait ses cours et était considéré, pour cette raison, comme un personnage des plus médiocres. Quand il entrait dans l'amphithéâtre, les élèves l'applaudissaient, puis se retiraient tous, le laissant, en face des bancs absolument vides , lire son cahier. — T.
BIOGRAPHIE DE BUEÏONNEAU 12i
débuts seraient faciles, où la vie serait exempte de ces grands labeurs, de ces luttes opiniâtres qui l'attendaient à Paris et dont l'issue était à ses yeux si incertaine. Que d'hommes , au moment d'aiguiller définitivement leur carrière et d'affronter, dans la plus grande capitale du monde, le combat pour l'existence, ont" été assaillis des mêmes pensées, et dans l'angoisse de l'inconnu se sont
tournés aussi vers le pays natal ! Et qui pourra dire
si cette voix secrète qui a murmuré à leurs oreilles l'écho des années heureuses et insouciantes, et évoqué le paisible tableau d'un avenir calme et tranquille, — à l'abri des orages et des compétitions sans pitié, — n'est pas l'ultime avertissement que leur adresse la destinée ?
Au moment même où ces réflexions s'agitaient dans l'esprit de Trousseau, il apprend que le chirurgien en chef de l'hôpital de Tours, le docteur Mignot, est tombé gravement malade et que, selon toutes les prévisions, son poste va devenir vacant. Immédiatement ses hésitations sont terminées et son parti est arrêté : il renonce à ses vastes ambitions, à l'enseignement, à la chaire entrevue à l'Ecole, peut-être à la célébrité, et c'est à Tours, auprès de son maître, qu'il ira se fixer
Il lui écrit aussitôt et lui demande son appui. Bretonneau, qui avait mesuré la valeur de son élève et avait depuis longtemps acquis la conviction qu'il fallait à ses brillantes facultés un autre théâtre que le modeste hôpital d'une ville de province, se montra très nettement hostile à ce projet, et parvint un moment à le lui faire abandonner. Trousseau en prit malaisément son parti et décocha à son maître quelques arguments ad hominem :
« Vous êtes de « chiffe » pour vous-même, répond-il à Bretonneau, vous êtes un roc pour les autres. Vous
voyez ce bœuf de Velpeau qui, au travers de mille tribulations, est arrivé au bout de son pénible sillon, et vous voulez que je ne quitte le joug que lorsque j'en aurai fait autant. Est-ce là l'exemple que vous nous avez donné? Toute votre vie hors du chemin de l'ambition, occupé de travaux qui vous charmaient, qui vous honoraient, vous êtes arrivé à la considération et à la réputation en ne méritant l'une et l'autre que par des occupations attrayantes pour vous. Croyez -vous que je vous plaigne de venir chaque matin à cinq heures dans un hôpital, braver le froid et la colique ; d'être arraché de votre jardin, de votre lit, de votre dothinentérie , entraîné par une rosse trop pacifique au milieu des boues de nos chemins vicinaux ?
« Je le veux bien, je serai nommé agrégé; je sacrifierai tout à ma réputation , à mon avancement , et dans quinze ans je serai l'un des vingt -deux professeurs de notre Faculté... J'aurai quarante ans, ma vie sera aux trois quarts usée, je ne saurai pas de médecine et je commencerai à me faire une clientèle ; me voilà bien satisfait et bien glorieux...
« Et le bonheur, mon cher maître ! Vous riez. Qu'est-ce que cela fait ? je n'en entends pas moins le bonheur à ma façon ; et vous, qui vous moquez ici, vous l'avez entendu, vous l'entendez comme moi. Ainsi soit-il. Mais parlons d'autre chose... *. »
On voit que Trousseau était mal résigné. On devine, — à travers l'exagération toujours un peu déclamatoire de son langage, — que son projet n'est, au fond, que réservé.
1 Trousseau. — Lettre à Bretonneau. 22 juillet 1828.
Aussi, Mignot étant mort, le voyons-nous revenir à la charge avec une ardeur extraordinaire ; il multiplie les lettres , il plaide , il insiste , il invoque tous les arguments favorables à sa cause, fait valoir tous les motifs capables d'influencer Bretonneau, parlant tour a tour à son cœur et à sa raison, et proposant des combinaisons de candidatures qui ont pour objet de faire triompher la sienne. Enfin, pour porter le dernier coup à son maître, compléter sa déroute et achever ses dernières résistances, il lui fait écrire par Velpeau, dont il connaît l'influence, une lettre pressante. C'est ici que l'on admire le profond bon sens et l'affectueuse bienveillance de Bretonneau. Il adresse d'abord à son disciple les plus sages remontrances , lui représente de nouveau la modestie du sort qu'il ambitionne, alors que ses heureuses facultés lui désignent de plus brillantes destinées. Puis il cherche à lui faire comprendre, — son affection pour lui ne pouvant éteindre l'équité que le médecin en chef de l'hôpital de Tours doit à ses collègues, — combien il est difficile qu'il sacrifie le chirurgien-adjoint qui était, il y a trois ans, le propre maître de Trousseau, en le plaçant sous les ordres de son ancien élève. Il lui conseille de passer ses examens d'agrégation et d'attendre.
Trousseau ne veut rien entendre, et c'est une chose surprenante, — étant donné ce qui fut la conclusion de cette campagne, — que l'ardeur avec laquelle il la conduisit. Agrégé ou non, il a pris Paris en horreur et veut revenir à Tours ; il se contentera même de la suppléance. Devant cette insistance de celui qu'il considère comme un fils, nous voyons s'amollir la résistance de Bretonneau : au fond, il n'était peut-être pas fâché de retrouver son disciple favori, et son opposition n'était qu'une opposition de
raison. Le voilà qui , à son tour , cherche des combinaisons, adopte un moment la nomination au concours, la rejette comme n'offrant pas en province de garanties suffisantes, et s'arrête au partage de la place entre Trousseau et son ancien chef de service, le chirurgien-adjoint. Il gagne non sans peine à cette façon de procéder le préfet, les administrateurs de l'hôpital et le ministère.
La nomination est enfin signée, les vœux de Trousseau vont être comblés ; mais survient alors un extraordinaire coup de théâtre. Le nouvel élu la refuse et donne sa démission! Que s'était-il passé ? La lettre de Trousseau qui pourrait nous donner l'explication de l'abandon subit d'un projet dont la réalisation a été si vivement désirée, manque au dossier. Mais il est facile d'en reconstituer les motifs. Pendant tous ces pourparlers, Trousseau avait subi les épreuves de l'agrégation avec un merveilleux succès. Il avait été longuement acclamé par l'auditoire après sa leçon théorique et après la soutenance de sa thèse. Il s'était, dans ses épreuves, révélé au public et à lui-même comme l'homme habile dans l'art de bien dire, comme un orateur à la parole élégante et facile, à la mémoire présente et sûre et à l'attitude que rien ne peut déconcerter. Ce sont là les qualités maîtresses du professeur. L'élève de Bretonneau le sentit, et on dut le lui dire et le lui répéter. Aussi, quand, après ce triomphe, que malgré la hardiesse de son esprit il n'avait osé escompter, sa nomination à l'hôpital de Tours lui fut communiquée, on peut penser que ses indécisions le ressaisirent et qu'obligé, par la nécessité de faire un choix, à une détermination subite, il eut la vision prophétique de ce que l'avenir lui réservait, et trancha la question en faveur de Paris.
Mais on comprend ce que dut être l'irritation de Bretonneau. C'est malgré lui et à son corps défendant qu'il avait fait triompher la candidature de Trousseau, et voici que celui-ci refusait maintenant cette nomination qu'il avait si ardemment sollicitée et pour laquelle il avait fallu troubler les règles de la hiérarchie hospitalière, vaincre la résistance des bureaux, violer les coutumes timorées de l'aréopage administratif qui veillait aux destinées de l'hôpital, et blesser peut-être des confrères méritants. Il s'en expliqua très nettement avec son protégé, et sa lettre, qu'on lira, est un admirable et sévère rappel à la droiture , à la convenance et à la fixité du caractère.
Mirabeau avait déjà dit que l'homme ne vaut, dans la partie executive de la vie humaine, que par le caractère. Bretonneau réédita à son insu le mot du célèbre orateur, en le précisant davantage : « La meilleure pièce d'un homme, écrit-il, n'est ni son savoir ni son avoir, c'est son caractère. » Et il lui reproche sévèrement ses irrésolutions et le manque de fixité de ses idées. La lettre est dure, mais il faut se rappeler que Trousseau était en effet dans son tort, et que l'âge et la paternelle amitié de Bretonneau lui conféraient le droit de parler ainsi. Du reste, on voit bien que c'est un père qui parle, et on sent vibrer, — à travers la véhémence des reproches, — l'intensité de l'affection qui les a provoqués.
Bretonneau reconnut toutefois très vite que Trousseau, s'il avait eu tort de ne pas se rendre aux premiers avis qui lui avaient été adressés, fut, au contraire, admirablement inspiré en ne persévérant pas dans sa première résolution, et en optant pour Paris. La Médecine française a conquis à cette détermination une des grandes illustra-
tions de notre siècle. Le médecin de Tours y a gagné, de son côté, l'éloquente vulgarisation de ses doctrines et la gloire durable qui s'est attachée à son nom.
Une fois sa détermination prise , nous voyons le nouvel agrégé de la Faculté se jeter dans la mêlée avec une décision qui contraste singulièrement avec les incertitudes dont il vient de donner l'exemple, — contraste qui est loin d'être rare chez les hommes d'action, — et poursuivre désormais son but avec une activité extraordinaire et une inébranlable opiniâtreté. Il réalise dans cette nouvelle phase de sa vie tout un ensemble de travaux remarquables qui étonnent aujourd'hui autant par leur importance que par leur diversité. En dehors des articles originaux , insérés dans différents journaux, il publie son Anatomie chirurgicalc des principaux animaux domestiques avec Leblanc, un Traité de pathologie médico-chirurgicale avec Blandin, une Table analytique du traité des opérations chirurgicales de Boyer. En même temps il fait des expériences d'anatomie pathologique au clos d'équarrissage de Montfaucon, et commence un cours sur l'anatomie pathologique comparée, qui compte bientôt de nombreux auditeurs.
Ce n'est pas encore suffisant pour cet esprit, dont l'activité et l'expansion ne connaissent pas de bornes. Une épidémie de diphthérie éclate en Sologne. Il s'adresse à Bretonneau pour qu'il lui . obtienne une mission qui lui permette d'aller l'observer. Celui-ci intervient, et, — sur sa recommandation, — le ministère accorde à Trousseau la faveur qu'il sollicite. Muni des instructions de Bretonneau, il part au printemps de l'année 1828, et le voilà parcourant les campagnes de la Sologne , désolées par le croup , en compagnie de M. Ramon. Cette mission est le
point de départ de nouvelles reconnaissances dans le champ de la diphthérie : il vérifie la diphthérie cantharidienne , il constate la diphthérie de la mamelle , la diphthérie vulvaire , et complète par de nouvelles observations celles de Bretonneau sur la contagion de la maladie.
Au mois d'octobre de la même année, la correspondance de Trousseau avec Bretonneau nous transporte à Gibraltar. Trousseau a été désigné par le ministère Martignac, avec Louis et Chervin, pour aller étudier la fièvre jaune à Gibraltar, et c'est de cette ville qu'il poursuit avec son maître sa correspondance régulière. La fièvre jaune préoccupait alors au plus haut degré les gouvernements et les sociétés savantes. A la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, elle avait apparu en Europe et frappé durement Livourne et les côtes d'Espagne. Elle avait même fait une courte excursion à Brest, en 1815; mais les épidémies de Cadix (1819) et de Barcelone (1821) avaient été exceptionnellement sérieuses, et leur souvenir était resté gravé dans tous les esprits. Ces épidémies, qui avaient soulevé à nouveau l'importante question des quarantaines, avaient en même temps ravivé les vieilles querelles, qui ont duré jusqu'à nos jours, entre contagionnistes et anticontagionnistes. Les commissions françaises, présidées par Pariset, envoyées sur les lieux pour étudier l'origine et le mode de transmission du fléau,
avaient bien conclu à la contagion; mais Pariset, écrivain distingué, orateur disert et éloquent, — à la façon de Vicq-d'Azyr, — avec la science profonde de celui-ci en moins, passait pour n'avoir pas les aj)titudes nécessaires à l'observation et les connaissances indispensables aux recherches scientifiques. Aussi quand Chervin, qui avait consacré toute sa vie à l'étude de la fièvre jaune, fit connaître la masse des faits qu'il avait réunis sur la question et qui étaient contraires à la contagion , l'opinion se montra favorable à ses idées, et le développement spontané ou par infection de la maladie prévalut contre son importation ou transmissibilité 1 .
Les choses en étaient là, faisant couler des torrents d'encre et suscitant de nombreux discours dans les sociétés médicales, au moment où survint l'épidémie de Gibraltar. Quand Bretonneau apprit la résolution de Trousseau, il fut vivement ému du danger auquel il allait s'exposer, mais il ne fit rien pour l'en dissuader. Il comprenait trop bien , lui , l'épidémiologiste par excellence, et qui avait exposé mille fois sa vie au milieu des grandes et redoutables épidémies du commencement du siècle ; il comprenait trop bien, disons -nous, cet acte de courage pour le combattre, et il l'admirait trop au contraire pour ne pas l'applaudir. Il
1 L'Académie, après de longues discussions motivées par le rapport que fit Goutanceau sur les documents de Chervin , rapport dans lequel Pariset est visé plus d'une fois directement, adopta les conclusions suivantes qui montraient bien, sous la forme réservée habituelle, quel était au fond son sentiment :
« Que les documents de M. Chervin, en admettant comme exacts les faits qu'ils contiennent, méritent l'attention la plus sérieuse, qu'ils augmentent considérablement la masse des observations favorables à l'opinion de la non -contagion de la fièvre jaune, et qu'ils seraient de nature à établir en principe cette non-contagion , si dans l'état actuel de la science cette question pouvait être résolue. » (Bulletin de l'Académie de médecine. Séance du 22 janvier 1825.) — T.
exprime toute sa pensée dans une phrase concise à la manière antique : « Mon ami, je ne craindrais pas de vous accompagner et je crains de vous voir partir1. »
Son premier soin est de lui donner succinctement et à bâtons rompus, comme il écrit toujours, les indications sur le sens dans lequel devront être dirigées ses recherches. Bretonneau, le spécificiste , était, avons -nous besoin de le dire, contagionniste et partisan de l'origine exotique de la fièvre jaune, et ses conseils sont particulièrement inspirés par le désir de voir les faits confirmer ses convictions. Il l'engage à se dégager de tout parti pris, à étudier la question de la contagion comme si on ne s'en était pas encore occupé, quitte à examiner ensuite les opinions nées de la prévention ou de l'observation plus ou moins judicieuse des faits.
Le premier point à aborder est celui de savoir si la maladie a été transportée; ce point résolu dans le sens positif, il faudra ensuite rechercher les lois de la contagion, et celles-ci bien étudiées donneraient l'explication des erreurs d'observation qui ont donné naissance à la doctrine de l'infection.
« Ne perdez pas de vue, lui dit-il, qu'il aura suffi que la fièvre jaune ne fût pas contagieuse à la manière des exanthèmes cutanés pour qu'elle ait paru se développer sous l'influence d'une infection. Combien ces infections de vaisseaux, de maisons, de rues, de quartiers, ne vous paraîtraient -elles pas imaginaires et préconçues, si vous considérez que la dysenterie est à peine rangée dans les maladies contagieuses, que la tourbe moutonnière des médecins croit que la dothinentérie n'est pas contagieuse
1 Bretonneau. — Lettre à Bretonneau. 27 octobre 1829.
et vient en toute humilité humer avidement les balivernes de Scoutetten , qui fabrique par infection de si belles entérites folliculaires, et par irritation des entérites villeuses. »
Il insiste sur ce sujet, il attire son attention sur la germination des maladies contagieuses, et, répondant à une observation de Trousseau au sujet de la spontanéité de la dothiénentérie, il lui fait remarquer que la génération de cette affection est moins spontanée qu'il ne se l'imagine :
« Qui peut dire à quelle époque peut germer la graine renfermée clans le matelas non assaini d'un dothinentérique? La graine du caféier et beaucoup d'autres doivent être semées aussitôt qu'elles sont mûres. On sait que des graines de pavot renfermées dans un vieux mur depuis plus de cent ans n'avaient pas perdu la faculté de germer. Notez que c'est parmi les graines de cette extrême ténuité que l'on retrouve cette tenace viabilité1. »
Peut-on établir de plus sages règles d'observation, et qui croirait que ces idées , frappées au coin de l'actualité , ont été émises en 1829, en plein courant antispécificiste et anticontagionniste ? Notons dans ce passage d'une des lettres de Bretonneau un exemple sur les comparaisons si nombreuses qu'il empruntait à la botanique, et qui donnent à sa doctrine une si frappante analogie avec la doctrine microbienne. Ce sont ces comparaisons que plus tard Trousseau s'assimilera et dont il tirera, — en véritable virtuose, — les plus brillants effets.
Les lettres de Trousseau ne sont pas moins intéressantes, quoique à un autre point de vue.
Elles nous font comprendre comment, — dans ces épidémies dont la marche aux allures contradictoires déroutait
1 Bretonneau. — Lettre à Trousseau. 3 février 1829.
les meilleurs esprits et divisait les médecins en deux camps également convaincus et souvent également passionnés,— la vérité était si difficile à saisir, et comment les commissions scientifiques elles-mêmes, malgré la rigueur qu'elles apportaient à leurs observations, se montrèrent si fréquemment impuissantes. Elles se trouvaient en effet placées entre les mêmes suppositions et les mêmes incertitudes que les médecins des pays contaminés, les uns croyant à F origine exotique de la fièvre jaune , les autres à son développement spontané; les uns prétendant que tous ceux qui s'approchaient des malades étaient atteints, les autres affirmant que ceux qui avaient vécu auprès des malades n'avaient pas succombé en proportion plus considérable que ceux qui s'étaient tenus en dehors de toute communication.
Souvent des faits isolés venaient donner raison aux uns ou aux autres et troubler singulièrement l'esprit des commissaires enquêteurs.
A Gibraltar, les égouts et les terrains marécageux jouaient un rôle capital dans le camp des infectionnistes. C'était évidemment dans ces mares infectes que le fléau avait pris naissance. Or voilà qu'on révèle que les ouvriers employés aux égouts au début de l'épidémie ne se sont jamais si bien portés que pendant qu'ils accomplissaient ce travail. Ils le cessent et rentrent dans le rang, ils succombent alors à l'épidémie comme leurs voisins. Voilà donc la cause infectionniste anéantie. Mais, d'un autre côté, la contagion est aussi difficile à établir, et on voit dans certains cas la fièvre se développer dans une famille qui s'est soigneusement gardée, et, dans d'autres, ne pas se propager dans celles qui ont les rapports les plus intimes avec la fièvre jaune.
Mais du moins pouvait -on tomber d'accord sur le point de départ, sur l'origine de rimportation , sur le bâtiment infecté? On sait comment, dans toutes ces épidémies , le rôle du navire incriminé était diversement apprécié, selon que Ton professait une des deux doctrines.
A Gibraltar, la question était simplifiée.
(( Il faut , sur ce point étiologique , dit Trousseau , être de l'opinion du gouvernement , de l'opinion du capitaine de port, de l'opinion du chef suprême de la police; et si le gouvernement, si le capitaine de port, le chef suprême de la police, ont des opinions et des intérêts différents, il est impossible d'arriver à la vérité; et si l'on a vingt certificats établissant authentiquement un fait , vingt autres certificats , également authentiques , appuient le contraire 1 . »
A cette situation , si difficile à élucider, venaient se joindre des dissidences dans le sein même de la commission. Louis était d'accord avec Trousseau pour réserver leur opinion , et la vérité est qu'ils revinrent tous deux , en effet, sans en avoir une. « Plus je m'enfonce dans ce bourbier, disait même Trousseau en manière de conclusion à sa dernière lettre à Bretonneau, moins je pense m'en tirer. »
Mais il n'en était pas de même de Chervin, qui avait son opinion faite et soutenait avec passion la doctrine de l'infection. Une étrange figure que celle de Chervin, et fort intéressante malgré l'aversion qu'elle inspire à Trousseau. Il avait consacré sa vie à l'étude de la fièvre jaune et s'était attaché à l'observer partout où elle s'était manifestée, à Mayence, en Amérique, en Espagne. Rien qu'en
1 Trousseau. — Lettre à Bretonneau. 8 décembre 1828.
Amérique, il était resté six années en contact avec elle... Dans cette longue observation, il avait acquis la conviction qu'elle n'était point contagieuse, et avait rapporté d'innombrables documents par lesquels il croyait établir la solution du problème. Les Documents Chervin, comme on les appelait, jouirent un moment d'une grande célébrité, et ce sont eux qui déterminèrent le vote de l'Académie dans un sens favorable à la doctrine de l'infection, et contrairement aux conclusions de l'infortuné Pariset, qui ne s'en consola jamais, et dont la clairvoyance doit être aujourd'hui reconnue.
Cher vin déploya autant d'activité pour faire triompher son opinion qu'il avait montré de courage pour l'acquérir, et jusqu'à l'épidémie de Saint-Nazaire (1861) et au rapport de Mélier1, ses idées furent en effet acceptées. Il sacrifia à cette question, sur laquelle il s'est si complètement trompé , sa fortune , sa santé et son repos. Il offre un des plus remarquables exemples des erreurs dans lesquelles l'esprit de système uni à une aveugle opiniâtreté peut entraîner un esprit distingué. C'est que la vérité est dans les choses et non dans l'esprit qui les juge; et c'est pour avoir faussé par l'imagination l'impression exacte des faits que Chervin, comme tant d'autres médecins depuis les origines de la science, a pu vouer sa vie à une contrevérité doctrinale, et, — ce qui est plus grave au point de vue de l'histoire, — réussir à l'accréditer pendant un certain temps aux yeux de ses contemporains.
On comprend toute la distance qui séparait un pareil caractère de l'esprit ouvert et délié de Trousseau, de l'in-
1 Mélier. Relation de la fièvre jaune survenue à Saint-Nazaire en 1861, (Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1863, t. XXVI.)
telligence grave et bien pondérée de Louis. Chervin, comme le curé de ce village dont parle Zimmermann et qui ne découvrait dans son télescope que le clocher de son église, voyait l'infection partout et la contagion nulle part.
« Mais enfin, lui disaient Trousseau et Louis, où voyez-vous sur ce roc sans terre et sans eau, battu par le vent, un marécage qui puisse expliquer l'origine palustre de la maladie?
— Là, » disait Chervin, et il leur montrait une flaque d'eau de quelques centimètres1.
Avec un pareil parti pris nulle entente n'était possible. Chervin revint avec ses idées que nul ne pouvait plus modifier, et Trousseau et Louis rentrèrent en France, convaincus que le problème de la contagion était encore à résoudre.
Les documents recueillis par Louis, Chervin et Trousseau furent publiés en 1832 2.
Mais Louis fit paraître en 1844, dans les mémoires de la Société médicale d'observation , un travail sur la fièvre jaune de Gibraltar, qui avait déjà été publié en Amérique par le docteur Shattuck, qui l'avait traduit sur le manuscrit original3. A l'époque de cette publication , l'opinion de Louis sur la contagion n'était pas plus établie qu'en 1828, et il fait remarquer que les faits cités par lui ne
1 Peter. — Éloge de Trousseau. Tours, 1887.
2 Documents relatifs à l'épidémie de fièvre jaune qui a régné à Gibraltar en 1828, recueillis par MM. Chervin, Louis et Trousseau, membres de la commission médicale française envoyée pour observer cette épidémie. — 2 vol. avec cartes et plans. 1830.
3 Mémoires de la Société médicale d'observation, t. II. 1844. — La traduction de Shattuck avait paru à Boston en 1839. — T.
prouvent ni pour ni contre la contagion, dont il se refuse à aborder l'examen.
Pendant son séjour à Gibraltar, Trousseau contracta la fièvre jaune. Neuf ans auparavant, Mazet, le plus jeune des membres de la mission Pariset, avait succombé à Barcelone , et tous les médecins avaient encore présente à l'esprit la lîn regrettable de ce jeune et courageux savant. On conçoit quelles furent les inquiétudes de Bretonneau. Ses lettres trahissent ses angoisses et dévoilent la profondeur de l'affection qu'il avait vouée à Trousseau. Heureusement celui-ci se rétablit et put rentrer peu de temps après à Paris (avril 1829).
Au moment même où Bretonneau entretenait avec Trousseau l'intéressante correspondance sur la fièvre jaune que nous venons d'analyser, il préparait une notice sur la contagion de la dothiénentérie. Peu de temps après le retour de Trousseau à Paris, le 7 juillet 1829, il vint lire ce travail à l'Académie 1 , et comme cette lecture marque une date importante dans l'histoire des doctrines médicales, son examen nous arrêtera un moment.
C'est dans ce travail que Bretonneau établit, en effet, les conditions de transmissibilité de la dothiénentérie ; et à une Académie dont la majorité des membres était incontestablement acquise à la cause de la non -contagion, il ne craint pas de faire entendre nettement les opinions les plus contagionnistes.
Le médecin de Tours commence par poser en principe que cette affection est contagieuse, et que nulle part
1 Notice sur la contagion de la dolhinentérie , lue à l'Académie de médecine, le 7 juillet 1829, par M. Bretonneau, médecin de l'hôpital de Tours. (Archives de médecine, t. XX.)
elle n'est plus contagieuse qu'à Paris. Mais, avant d'énumérer les preuves de son assertion, il rappelle à la savante compagnie la découverte qu'il a faite de l'altération morbide des glandes de Payer, et la définition qu'il a donnée de la dothiénentérie : une pyrexie exanthématique accompagnée d'éruption intestinale, et non une maladie causée par cette éruption; car on ne pourrait, sans tomber dans une grave erreur, imputer les phénomènes morbides qui la constituent à la phlegmasie intestinale. Il énonce, comme un axiome démontré par les faits, qu'une première attaque de l'affection préserve à l'avenir d'une nouvelle atteinte celui qui en aura été frappé, et proclame ainsi l'immunité reconnue de nos jours pour nombre d'affections spécifiques avérées.
Arrivant ensuite à l'épidémicité et à la contagion, il montre que la maladie devient épidémique dans les campagnes à la manière des affections contagieuses. Souvent importée dans un hameau, on la voit passer de l'individu qui en est atteint à une partie de ceux qui lui donnent des soins. Elle se transmet ensuite de la famille affectée à une autre, et généralement on remarque que ce n'est pas à une famille des plus voisines qu'elle se communique, mais à celles dont les rapports avec les malades ont été les plus continus et les plus fréquents.
Bretonneau cite de nombreux faits de contagion en province , dans les hameaux , .dans les villages , dans les villes, s'appuyant tant sur ses observations personnelles que sur celles d'autres praticiens du temps. Mais c'est surtout, dans cette note, la contagion à Paris qu'il veut viser. A l'Académie, on avait en effet contesté que la dothiénentérie fût contagieuse à Paris, ou, du moins, on avait prétendu que la maladie perdait dans cette ville ses
facultés de transmission. Bretonneau s'éleva avec force contre cette opinion , et n'aurait pas eu de peine à prouver combien elle était insoutenable si les esprits de ses auditeurs eussent été moins prévenus. Il énuméra les faits multiples qui démontraient la fréquence de la contagion et des épidémies à Paris, et prouva que si dans cette grande et populeuse cité les faits de contagion et d'épidémie avaient passé inaperçus, c'est qu'on n'avait pas su chercher et suivre les traces de la transmission, plus difficiles à percevoir que dans les campagnes ou les villes de peu d'étendue.
Le médecin de Tours insiste sur ces difficultés : « Fréquemment, dit-il, on n'en peut douter, les lits des hôtels garnis et ceux des logeurs, chez lesquels les ouvriers se retirent en grand nombre, transmettent et propagent les maladies contagieuses. Dans ce cas, comment remonter à la source de la contagion?
« Pense-t-on que dans les hôtels garnis on prenne souvent le soin de lessiver les matelas et les fournitures du lit sur lequel un jeune homme affecté de la dothinentérie sera resté plusieurs jours, et sur lequel même il aura succombé? Qu'un autre étranger, que cette affection peut encore atteindre , vienne à la contracter dans le même appartement, sur le même lit, d'où viendront les renseignements qui pourraient mettre sur la voie de la contagion? »
Ainsi, transmissibilité par contages se reproduisant d'eux-mêmes, le premier ayant été le générateur des autres, comme celui-ci aussi suppose un cas antérieur: telle est la doctrine qui ressort nettement des idées exposées par Bretonneau devant l'Académie. C'est absolument
la doctrine moderne, et il n'y a qu'à remplacer l'expression de contages, ou plutôt le terme de graine dont le médecin de Tours affectait plutôt de se servir, et qui qualifie bien la vitalité qu'il entendait donner au germe reproducteur, pour nous trouver en face de la formule la plus contemporaine : la dothiénentérie a pour agent primitif un parasite vivant qui en constitue la spécificité et qui engendre l'affection par développement continu.
Aujourd'hui ces idées nous paraissent élémentaires. Mais qu'on se reporte à l'époque où Bretonneau les exposait devant l'Académie. On considérait alors, et cela dura longtemps encore, comme relevant du domaine de l'imagination pure ces histoires de germes vivants se reproduisant eux-mêmes pour transmettre l'affection spécifique, et capables d'un autre côté de sommeiller longtemps sans germer ni fructifier. Aussi bien les procèsverbaux de la discussion académique qui suivit la lecture de Bretonneau nous montrent clairement combien cette doctrine était avancée pour les esprits cependant très distingués devant lesquels elle était exposée.
Ghomel prit le premier la parole; il contesta la fréquence de la contagion, et déclara que le plus souvent la maladie reconnaissait une origine spontanée. Notons en passant que cette conception de Chomel n'était pas déjà si défectueuse à une époque où l'on n'avait aucun soupçon que les miasmes et les contages pussent être des êtres vivants. Il n'y a pas d'ailleurs si longtemps encore que l'autogénèse de la fièvre typhoïde était défendue par de très brillants épidémiologistes.
Mais Rochoux alla plus loin que Ghomel; il refusa d'admettre que la dothiénentérie pût jamais être conta-
gieuse. Bre tonneau défendit ses opinions avec sa sagacité ordinaire. Il représenta que son origine spontanée était excessivement rare , et plus rare certainement qu'on ne le croyait. Il établit qu'il en était de cette affection comme de la variole hors des temps d'épidémie. On croit alors aussi qu'elle est spontanée, tandis que le plus souvent encore elle doit son origine au germe contagieux.
Revenant quelques jours plus tard sur cette question (28 juillet), à propos d'un mémoire de Toulmouche de Rennes, qui contestait aussi la nature contagieuse de la maladie, Rochoux attaqua de nouveau, — au nom de la commission académique dont il était rapporteur, — les conclusions du médecin de Tours. La majorité de l'assemblée sembla se rallier à sa manière de voir, et Itard proposa et obtint qu'il fût mentionné au rapport que « l'Académie entend rester dans le doute sur les propriétés contagieuses de la dothinentérie ! » .
Nous ne savons pas comment Bretonneau accepta ce verdict. Il est probable qu'il comprit que l'Académie ne pouvait se prononcer officiellement sur une question qui heurtait ses plus anciennes et plus formelles tendances, et qui divisait alors profondément le monde médical. Au fond, le médecin de Tours rouvrait la grave question des contagions sur laquelle l'Académie avait refusé de se prononcer à propos de la fièvre jaune, quoique la plupart de ses membres fussent manifestement favorables à la doctrine de l'infection, et il ne pouvait espérer qu'elle se montrât moins réservée pour la contagion de la dothiénentérie qu'elle ne l'avait été pour l'autogénèse de la fièvre amarille. A toutes les époques ont surgi des esprits
1 Bulletin de l'Académie de médecine, 7 et 25 juillet 1829.
hardis et avancés qui ont agité des vues nouvelles devant leurs contemporains , et les ont parfois entraînés dans de graves erreurs. Le rôle des Académies est de prémunir la science contre les doctrines hâtives en leur refusant la consécration de leur autorité, et on ne peut blâmer la savante compagnie de ne pas avoir accueilli les idées de Bretonneau, malgré leur admirable justesse.
Dès son arrivée à Paris, Trousseau s'était remis avec ardeur à ses travaux quelque temps interrompus par sa mission, et ses lettres toujours aussi intéressantes et aussi affectueuses deviennent un peu plus rares. Le temps, en effet, commence à lui manquer. Il a repris ses cours, et, outre son incessante collaboration aux journaux et aux revues, trouve encore le moyen de suffire à sa clientèle naissante et de consacrer du temps à des œuvres considérables. Il rédige les documents de sa mission à Gibraltar. Il entreprend avec Marjolin un gros livre, un traité de pathologie médico-chirurgicale, et il compte sur Brctonneau pour revoir la partie médicale dont il est chargé; en même temps il poursuit sa carrière de concours, et celui du bureau central lui ouvre la porte des hôpitaux. Il devient l'adjoint de Récamier, dont il avait déjà été l'élève à son arrivée à Paris. Nous avons déjà ébauché le portrait de ce praticien , qui a été si diversement apprécié de son temps, et dont l'histoire contemporaine doit réhabiliter la mémoire.: tempérament sans règle, il est vrai , et sans mesure et audacieux jusqu'à la témérité , mais doué d'éclairs de génie, et ayant dans l'art une confiance inébranlable à laquelle il dut des inspirations soudaines et des succès inespérés qui, comme guérisseur, le rapprochent de Bretonneau. A cette école, dont l'esprit bien mesuré de Trousseau savait discerner les bons et les
mauvais côtés, et qui était si bien faite pour compléter l'éducation médicale qu'il avait reçue à l'hôpital de Tours, il apprit à se résoudre , à prendre une détermination dans les moments les plus critiques de la maladie, et à ne jamais désespérer des ressources de la nature et de celles de l'art.
C'est dans le service de Récamier, à l'Hôtel-Dieu, que Trousseau commença à appliquer la thérapeutique rationnelle que Bretonneau avait déjà mise en honneur à l'hôpital de Tours. Ce fut un événement considérable dont Pidoux , qui en avait été le témoin oculaire , a fait le récit.
La doctrine physiologique , — nous l'avons dit , — avait réduit la thérapeutique aux antiphlogistiques et la diététique à la simple dicte. Le quinquina, le fer, l'antimoine, l'arsenic et tous les éléments héroïques de la matière médicale étaient bannis de tout traitement. Trousseau, qui avait, au contraire, appris de Bretonneau à manier ces agents des médications, s'empressa d'inaugurer la méthode de son maître.
Quand les médecins de cette génération , élevés dans les systématiques idées de Broussais et soigneusement entretenus dans l'effroi des « irritants », virent le jeune assistant de Récamier traiter les chlorotiques par le fer , les fiévreux par le quinquina, les pneumoniques par l'antimoine et le kermès, les phlegmasies des voies digestives par les purgatifs, et n'user des saignées qu'avec la plus grande modération, leur étonnement fut sans bornes et égala leur effroi. Il leur sembla que Trousseau maniait des charbons ardents, ou tout au moins les plus redoutables toxiques.
Mais quand ils purent apprécier les résultats de cette nouvelle méthode, quand ils constatèrent le retour de
l'appétit chez les gastralgiques , la régénération des globules sanguins chez les chlorotiques ; quand ils furent les témoins de la résolution des phlegmasies catarrhales, des phlegmasies digestives et surtout des inflammations diphthéritiques, leur surprise ne diminua pas, mais leurs yeux se dessillèrent, leur foi en la thérapeutique, leur confiance dans les médicaments leur revinrent, et les vices de la doctrine de Broussais commencèrent à leur apparaître.
C'est ainsi que Trousseau, à peine sur le seuil des hôpitaux, inaugurait la renaissance de la thérapeutique, à laquelle il prit, dans ce siècle, une si grande part, en exjîosant et en dévekrppant les idées de Bretonneau. Mais bientôt cet enseignement hospitalier, où il n'est qu'en second , ne lui suffit plus ; il ouvre un cours de matière médicale dans lequel il continue à faire connaître les préceptes de son maître , et prélude ainsi à son traité magistral de thérapeutique et à ses leçons professionnelles de la Faculté.
Ces travaux ne lui faisaient pas perdre de vue ses concours. En 1830, âgé par conséquent de vingt-neuf ans, il concourut pour la chaire de physiologie. C'était presque une gageure, car il savait bien que son âge ne lui permettait pas d'être nommé. Il savait aussi, — il le dit lui-même , — qu'il était peu versé dans la physiologie , et que ce n'était pas un concours où il pût briller. Malgré ces conditions défavorables, l'élégance de sa parole et la netteté de ses idées arrachèrent des applaudissements à l'auditoire, et il trouva le moyen de faire dans la forme et dans le fond une leçon remarquable.
Ce n'était là qu'une pierre d'essai, et, après la publication de son Traité de thérapeutique, qui lui crée des titres plus sérieux (1837), il vise, — en attendant la chaire de
thérapeutique qui n'est plus vacante, — celle d'hygiène, occupée par Desgenettes. Celui-ci était à cette époque fort âgé et gravement malade. « Il rendait, dit Trousseau, j)ar le canal de l'urèthre, mucosam et purulentam animant. »
Trousseau, on le voit, n'est pas tendre pour le titulaire de la chaire qu'il ambitionne. Il ne le sera pas davantage plus tard pour Chomel, dont il devra recueillir l'héritage. C'est la férocité trop habituelle, hélas! aux légataires impatients. Hàtons-nous cependant de dire, à l'excuse de Trousseau, qu'il ne s'agit là que d'une boutade évidemment échappée au courant de la plume, et qui ne devait pas être dans sa pensée. L'histoire s'est fait, en effet, une haute opinion de Desgenettes.
L'homme qui fît à Bonaparte, lui proposant de hâter la mort des blessés désespérés qu'il était obligé d'abandonner, la fière réponse que l'on sait ; le courageux médecin en chef qui , pour rendre confiance à l'armée dont le moral était ébranlé, osa s'inoculer la peste, avait, au contraire, une âme élevée, et il représente, avec Larrey, deux des grandes figures de l'impériale épopée. Aussi bien que nous, Trousseau sait cela, mais il est jeune, et la jeunesse de cette époque ne paraît pas avoir eu, pour les vieilles gloires contemporaines, le respect dont nous entourons aujourd'hui leur mémoire. Puis son naturel l'emporte; il aime à faire de bons mots, et il ne peut résister au plaisir de commettre en latin une très mauvaise plaisanterie.
Cette chaire, objet de son ambition, il ne l'eut cependant pas. Il échoua au concours, et c'est Hippolyte Royer- Collard qui fut nommé. Ces échecs successifs n'avaient rien que de très naturel; dans cette période qui est l'ère
des concours, les professeurs les plus célèbres en connurent plusieurs fois les déboires , et durent faire souvent de nombreuses stations à la porte du temple. Bretonneau cependant s'en émut. Il a découvert que le doyen , qui était alors Orfila, est défavorable à Trousseau, et il le mande à son ami. Sa lettre contient un curieux postscriptum de la mère de Trousseau, qui est plus explicite. La finesse de la femme a deviné d'où vient l'hostilité du doyen, et elle désigne Mme Orfîla. C'est elle qui est mécontente de lui; elle trouve le jeune agrégé trop peu empressé auprès d'elle, «pas assez révérencieux, » «trop superbe , » et elle engage son fils à courber la tête , à faire sa cour à la redoutable doyenne; et l'excellente femme, craignant sans doute que son conseil ne paraisse équivoque, s'empresse d'ajouter « en tout bien et en tout honneur ». Trousseau n'était pas homme à mépriser ces avis, et il ne dut pas lui être difficile de rentrer en grâce auprès de Mme Orfîla, qui n'était autre que la fille de Lesueur, — artiste distinguée elle-même, — et que les contemporains représentent comme une des femmes les plus intelligentes et les plus charmantes de l'époque.
Enfin, la chaire de thérapeutique et de matière médicale étant devenue vacante, Trousseau concourut de nouveau et fut nommé. Nous avons la lettre de Bretonneau lui adressant, pendant les épreuves, une note sur l'influence de l'habitude en thérapeutique. Nous prenons encore une fois le vieux maître en flagrant délit d'assistance auprès de son ancien élève. Depuis le jour où celui-ci a soutenu sa thèse inaugurale, jusqu'à ce dernier et suprême concours qui clôt définitivement la série de ses épreuves probatoires, cette assistance ne lui a jamais fait défaut , et soit sous forme de recommandations ,
soit sous celles de conseils pendant les concours ou de corrections de ses ouvrages, elle est toujours intervenue en temps opportun. Désormais le rôle de Bretonneau auprès de Trousseau est rempli, et celui de Trousseau va commencer ; il n'est pas inférieur devant l'histoire à celui de Bretonneau.
C'est lui qui , du haut de la chaire qu'il a conquise , va professer les doctrines de son maître, les répandre dans le inonde entier et les léguer à la postérité. Déjà connu avant d'entrer à la Faculté, son enseignement le rendra bientôt célèbre , et cette célébrité redoublera encore lorsque , dans douze ans , il prendra possession de la chaire de clinique à l'Hôtel- Dieu, dont il fera la plus éloquente tribune que l'enseignement de la Médecine ait jamais possédée.
Venu de toutes les parties du monde, un auditoire de médecins et d'élèves se pressera autour de lui , avide d'entendre cette parole chaude et imagée qui revêt toutes les formes de l'éloquence professionnelle, tantôt brève et scandée, tantôt froide et d'une réserve voulue, tantôt au contraire pathétique ou frémissante , et martelant la pensée par des hardiesses de langage qui vont droit à l'attention, la pénètrent profondément et enchaînent pour jamais la mémoire.
Arrivé ainsi par le travail à la plus haute situation de la profession, et par son incomparable talent à sa plus grande illustration, entouré de la respectueuse déférence de ses pairs , désigné par l'éclat de la renommée aux sollicitations de tous ceux qui souffrent et à l'attention de tous ceux qui pensent, Trousseau n'oubliera jamais les souvenirs du passé. Il y reviendra sans cesse. Toujours il dira ce que fut pour lui Bretonneau. Il professera que
c'est à lui qu'il doit ce qu'il est. Dans son enseignement, il affectera de se couvrir de son autorité, il descendra de sa chaire devant lui pour prendre rang parmi ceux qui écoutent. Et jamais, dans aucune circonstance, même celles où son maître peut trouver légitime qu'il se dérobe , il ne cessera de lui témoigner la tendresse affectueuse d'un iîls et le touchant respect d'un disciple.
Pendant que Trousseau accomplissait ainsi cette série de concours et de travaux qui devaient le conduire de bonne heure au but qu'il avait assigné à ses efforts, Velpeau suivait une marche parallèle, et à peu près dans le même espace de temps parvenait aussi à cette chaire de la Faculté, qu'il avait poursuivie avec plus d'opiniâtreté encore. Il s'était préparé des titres à sa nomination par les plus prodigieux efforts de travail qui puissent se réaliser. Pour en donner une idée, un de ses biographes, qui fut son élève de prédilection1 et qui est devenu lui-même un des plus éminents et des plus sympathiques maîtres contemporains, raconte que les articles ou mémoires dus à Velpeau peuvent représenter vingt volumes. Or, à 1 époque des grands concours qui
1 Guyon. — Éloge de Velpeau. Tours, 1887.
marquent la période la plus productive de sa vie, il en avait exécuté plus de la moitié ; mais parmi cette immense quantité de mémoires, de notes, d'articles, de revues, de communications aux sociétés savantes, qui touchent à toutes les parties de la science pour la vulgariser ou en étudier des points obscurs, nous en trouvons un certain nombre qui furent rédigés sous l'influence ou d'après les idées de Bretonneau. Tels sont un mémoire sur la meilleure manière de conserver le vaccin, où il préconise les tubes capillaires inventés par son maître ; une note sur la contusion des organes, une autre sur l'azotate d'argent dans le traitement de la variole et d'autres éruptions cutanées; une série d'articles sur la compression dans les inflammations, sur le traitement de l'érysipèle, sur la variole, sur le choléra, sur la dothiénentérie , sur le rhumatisme, sur l'acupuncture. A propos de celle-ci, on sait qu'elle avait été étudiée d'une façon spéciale par Bretonneau, et que c'est le médecin de l'hôpital de Tours qui démontra expérimentalement l'innocuité de la perforation capillaire des principaux viscères.
Velpeau reprit et vérifia ces expériences et en appliqua la donnée au traitement des anévrismes. Ce fait est bien connu ; mais ce qui l'est moins , c'est la façon dont Velpeau jugeait l'acupuncture, telle qu'on la pratiquait à Paris, après que les expériences de l'Ecole de Tours l'eussent mise en lumière. J. Cloquet, qui fut à Paris l'initiateur et le propagateur de la méthode, l'appliquait aux rhumatismes musculaires, aux névralgies, aux névroses, — même aux névroses viscérales, — à la paralysie, aux contusions et aussi aux affections inflammatoires. C'était trop en vérité; il nous ramenait aux Chinois, qui en avaient fait, eux, l'unique agent thérapeutique dans
toutes les maladies. Il faut voir Velpeau juger le système. « Jules s'est emparé de l'acupuncture ; avec elle , il guérit tout et, qui plus est, il l'explique. Les maladies ne sont pas des inflammations, c'est un fluide... Dame, un fluide galvanique, magnétique, électrique, nerveux, comme vous voudrez ; enfin , un fluide qui s'accumule dans les organes. Eh bien, ce fluide, l'aiguille l'enlève. Est-il en plus, on fait une saignée nerveuse ; est-il en moins, on en prend dans une autre personne. Vous riez , mon maître. C'est exact cependant , et le petit Jules va piquant , déchirant , coupant tous ceux qu'il rencontre sous son aiguille ; rien ne lui résiste , toutes les névralgies , pleurésies , péritonites , pneumonies , se sauvent devant le piqueur. » Quelle précise et mordante ironie ! Et avec quelle dextérité, qui évoque sa façon de manier le bistouri , l'ancien apprenti forgeron fait maintenant courir sa plume !
Velpeau détesta toujours, du reste, les pratiques thérapeutiques qui peuvent se rattacher à la supercherie. Il avait appris , comme Trousseau , à la digne et sévère école de Bretonneau, à ne faire emploi que de moyens scientifiques , à rejeter tout ce qui est illusoire et ne peut agir que par une influence mensongère sur l'imagination , et il aurait banni ce qu'on appelle aujourd'hui , par euphémisme , les moyens suggestifs. Il porta très haut , — comme son maître , — le culte de la dignité de l'art, et ce sera son éternel honneur d'avoir toujours su défendre et garder intact le dépôt de ces grandes traditions professionnelles contre ceux qui les compromettaient.
Velpeau avait été nommé médecin du bureau central en 1828, et chirurgien de la Pitié en 1830.
En 1832, plus heureux que Trousseau, qui ne le fut que très tard, il avait été élu membre de l'Académie.
Mais tout cela pour lui n'était rien sans le professorat, et c'est une chaire à la Faculté qu'il poursuit avec cette tenace volonté qui ne connaît pas d'obstacles, et qui, à force de travaux et d'énergie, sut toujours faire plier les circonstances. Deux ordres d'enseignement surtout rentraient dans ses aptitudes, et avaient été pour lui l'objet d'études spéciales : la chirurgie et les accouchements. En chirurgie , — en dehors de multiples mémoires , — il avait publié, dès les premières années de son séjour à Paris, un important traité d'anatomie chirurgicale qui marque une date dans l'histoire de cette branche de l'art, et présente pour la première fois, sous une forme nouvelle, la science anatomique. Un peu plus tard, il avait donné au public ses Éléments de médecine opératoire , qui eurent un si grand et si légitime succès. En obstétrique, il avait fait paraître un traité d'embryologie qui constituait un rare progrès pour l'époque , et un traité d'accouchement, tableau complet de la science obstétricale, aussi remarquable par la multiplicité des recherches que par la nouveauté des aperçus.
C'est appuyé sur ces importants travaux, sur sa réputation déjà grande, que, de 1830 à 1834, il descend cinq fois dans l'arène des concours pour disputer une de ces chaires à de redoutables compétiteurs.
Nous avons dans sa correspondance quelques mots bien brefs de lui, — car il ne lui restait guère de temps pour écrire, — concernant ces grandes et pénibles luttes. Le plus souvent, il se borne à prévenir Bretonneau de l'époque des concours. Il calcule ses chances de succès, lui demande son appui auprès de ses amis , et indique les
juges auprès desquels des démarches peuvent être tentées. L'aspect de ces billets écrits à la hâte et jaunis par le temps décèle bien l'état d'esprit de celui qui les a rédigés; on sent vibrer, dans ces lignes fiévreuses, Fincertitude, la crainte, l'espérance; mais en même temps elles expriment le sentiment de la force et de l'injustice qui sera commise , si des rivaux mieux protégés que lui lui sont préférés. Après avoir échoué en pathologie chirurgicale (mai 1831) contre ce même J. Gloquet qui avait excité sa verve railleuse par ses pratiques d'acupuncture, et qui fut, du reste, le professeur distingué que l'on sait, il se présenta, Cn mai 1834, au concours de la clinique d'accouchements. Là aussi, nous l'avons dit, ses titres étaient des plus sérieux ; et on peut penser que , s'il eût été nommé, il eût été un aussi grand accoucheur qu'il fut un éminent chirurgien. Mais il avait un redoutable concurrent , Paul Dubois , Fds d'un des membres les plus illustres de la Faculté, et doué d'un mérite que l'on pouvait soupçonner, mais que le nom célèbre qu'il portait exposait précisément à être contesté. Velpeau ne manque pas de céder à ces préventions dans la lettre qu'il écrit à Bretonneau , et il se livre à des récriminations certainement injustes, mais qu'expliquent cependant la surexcitation de son esprit au moment du concours, et le peu de notoriété personnelle qu'avait encore, à cette époque, Paul Dubois. Il éprouva cependant que son adversaire était digne de lui. La lutte, qui, dès les premiers instants , se circonscrivit entre Velpeau et Dubois , fut une des plus brillantes du temps.
Velpeau se surpassa, et jamais il n'avait montré, dans ses concours précédents , plus de verve et plus de netteté ; jamais il n'avait mieux circonscrit le sujet de ses
leçons. Malheureusement pour lui, Paul Dubois montra qu'il n'avait pas recueilli que l'héritage du nom glorieux de son père, et il étonna ceux qui croyaient le connaître le mieux, et ses juges, par la solidité de son argumentation, la facilité de son élocution, et les connaissances pratiques qu'il avait acquises dans les , cliniques spéciales et à la Maternité. Ce sont ces connaissances pratiques que Velpeau possédait à un degré moindre, — les connaissances théoriques étant égales, — qui décidèrent la majorité du jury en faveur de Dubois.
Aujourd'hui que nous pouvons mesurer la carrière de ces deux hommes , et l'influence qu'ils ont chacun exercée sur les branches de l'art qu'ils ont enseigné, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que l'arrêt du concours, aveugle parfois, fut ici admirablement inspiré en les classant d'après leurs aptitudes réelles, et en réalisant l'axiome anglais : « The right man in right place. »
En rejetant Velpeau, et en l'obligeant ainsi à se présenter au concours de clinique chirurgicale, il le spécialisait définitivement en chirurgie, — science pour laquelle le désignaient ses travaux antérieurs, ses aptitudes, son caractère même. — En adoptant Paul Dubois, il maintenait au contraire dans la carrière un accoucheur élevé dans le goût de la profession , et qui y apporta , avec de brillantes aptitudes héréditaires, une étendue de connaissances considérables et des idées nouvelles qui exercèrent sur les progrès de l'art des accouchements une remarquable influence. C'est lui qui sera, en France, ce qu'étaient Nœgelé en Allemagne et Simpson en Angleterre; c'est lui qui formera cette école célèbre dont sont sortis les plus éminents accoucheurs de l'époque moderne, les
152 BIOGRAPHIE DE BRETOxNNEAU
Cazeaux, les Jacquemier, les Depaul, les Pajot, et le dernier venu de cette lignée de grands cliniciens , le savant et modeste Tarnier; Tarnier , dont les élèves, devenus déjà, à leur tour, des maîtres, continuent, à la Maternité et à la Faculté , les traditions des grands accoucheurs français.
Cependant Velpeau ne devait pas tarder à prendre sa revanche.
Le concours d'accouchement s'était terminé le 18 mai 1834. Quinze jours après s'ouvrait le concours pour la chaire de clinique chirurgicale , laissée vacante par la mort de Boyer. Velpeau n'hésita pas à affronter de nouveau la lutte. Lorsque son tour arriva de prendre la parole, son entrée dans l'amphithéâtre fut saluée par une triple salve d'applaudissements. Les hommages rendus par l'auditoire à sa persévérance et à son mérite devaient , cette fois , être sanctionnés par le jury. Ici encore, Velpeau se trouvait en face de redoutables compétiteurs contre lesquels il s'était déjà mesuré, Samson, Lisfranc, Blandin. Samson surtout, que recommandaient sa valeur reconnue de praticien et de solides épreuves, lui disputa la place de très près, et Velpeau ne passa qu'à la stricte majorité. Mais il était nommé, et c'était là l'important. Son succès lui donna d'autant plus de joie qu'il lui avait été chèrement disputé, et le billet suivant qu'il écrit à Bretonneau montre bien quelle était l'intensité des impressions chez cet homme, que beaucoup ont jugé impénétrable et froid :
« Je suis nommé, mon cher maître ; ma joie ne peut se peindre, mon cœur n'a jamais rien éprouvé de semblable, toutes mes idées se confondent, tout est bouleversé dans mon âme. Je ne puis vous dire que ce mot : demain le
calme me permettra de vous écrire en détail. Adieu, je vous embrasse mille fois1. »
Là s'arrête la période héroïque de la vie de Velpeau, celle sur laquelle son maître exerça une certaine action. En le prenant à sa modeste origine , et en traçant rapidement le chemin qu'il a parcouru jusqu'au jour où il a conquis de haute lutte sa chaire de professeur, nous avons voulu surtout montrer, — comme nous l'avons fait pour Trousseau, — la part que Bretonneau eut sur le développement de son talent et l'influence qu'il exerça sur la première période de sa carrière. A ce point culminant de son existence où Velpeau est maintenant arrivé , les rôles se modifient, et il y a loin, on le comprend, du successeur de Boyer, de celui qui va être le premier chirurgien de France, au petit étudiant qui faisait des recherches pour Bretonneau dans les bibliothèques de Paris. Aussi les lettres deviennent -elles plus rares et plus brèves, et la vie de Velpeau est de plus en plus entraînée en dehors de l'orbite de Bretonneau. On sait qu'il n'en fut pas ainsi pour Trousseau; mais les caractères étaient bien différents, et Bretonneau lui-même se sentait plus attiré vers celui-ci et lui témoigna une affection toute spéciale. Toutefois Velpeau resta toujours de la famille de Bretonneau, l'ami fidèle et constant, et il ne cessa de s'unir à son ancien maître dans toutes les circonstances importantes de leur vie. C'est là où nous le retrouverons plus d'une fois encore dans le cours de ce récit.
Velpeau. — Lettre à Bretonneau. Juin 1834.
En 1840 survint clans la vie de Bretonncau un grave événement, dont il est longuement question dans sa correspondance et qui doit nous retenir quelques instants, parce qu'il a trait à l'histoire locale et qu'il exerça du reste son influence sur la carrière de Bretonneau. La ville de Tours , qui au xvmc siècle avait eu un collège royal de chirurgie, et qui jusqu'en 1820 avait maintenu des cours de médecine et de chirurgie à son hôpital, n'avait pas été comprise dans le nombre des villes que la loi de 1820 dotait d'écoles de médecine.
Au moment de la réorganisation de ces établissements par le ministère Cousin (octobre 1840), Bretonneau, qui se préoccupait beaucoup des questions d'enseignement, et qui était du reste l'interprète de l'administration de l'hôpital et de la municipalité , demanda que Tours fût favorisé d'une des écoles prévues par la nouvelle loi. Velpeau et Trousseau, alors très influents dans les régions supérieures de l'enseignement, appuyèrent la demande de Bretonneau, et la création de l'école de médecine de Tours fut décidée. Elle fut décidée, — notonsle bien, — à cause de Bretonneau, de l'éclat qu'il avait jeté sur sa ville natale, et des garanties scientifiques que sa présence à Tours assurait au nouvel établissement. C'est lui qui en sera le directeur, et il est chargé de désigner le corps des professeurs.
Bretonneau accepte la mission qui lui est confiée, se met à l'œuvre et prépare l' organisation de l'école. On conçoit combien, dans une ville de province, une semblable tâche, qui touche aux questions délicates et ombrageuses des personnes et des intérêts, est difficile à réaliser, et à quelles susceptibilités, à quels mécontentements, à quelles rancunes l'organisateur va se heurter. Elle était surtout redoutable pour Bretonneau , dont la célébrité , le caractère indépendant et les idées inflexibles avaient, comme nous l'avons montré, soulevé contre lui bien des inimitiés parmi ses confrères.
« J'apprends, lui écrivait Trousseau, que de terribles orages s'amoncellent à Tours contre vous. Allez vous réfugier dans vos bois sacrés de Palluau. »
Mais le vieux lutteur se riait de la tempête et défiait ses contradicteurs. « J'en ai cloué un, disait-il à Trousseau, au pilori, dans l'enceinte de la Société de médecine. » Les choses étaient à un tel point à un moment donné, que Tours était peut-être la seule ville de France où le terme « diphthérie » ne fût jamais prononcé à la Société de médecine en parlant de l'angine couenneuse, et qu'elle fut une des premières où l'expression « fièvre typhoïde » fut substituée au terme « dothiénentérie », rayé désormais du cadre nosologique local.
L'orage éclata à propos de la candidature d'un adversaire de Bretonneau à la nouvelle école. Bretonneau avait refusé de le porter sur la liste de présentation. Cette exclusion provoqua, de part et d'autre, une de ces détestables polémiques si fréquentes chez les médecins d'autrefois et que réprouvent aujourd'hui nos habitudes contemporaines, bien que les motifs qui donnaient naissance à ces irritants conflits soient loin d'avoir disparu,
j56 BIOGRAPHIE DE BRETONNEAU
du moins en province, — des mœurs professionnelles.
Des lettres très vives furent échangées , la presse locale se mêla à la lutte pour l'aggraver et l'envenimer. Des réclamations passionnées furent adressées au ministère. C'est alors que Bretonneau renouvela un de ces traits d'indépendance de caractère que nous avons plusieurs fois notés dans sa carrière. Quoiqu'on lui offrît toute espèce de satisfaction , il résigna fièrement ses pouvoirs , abandonna la direction de l'école , son hôpital , et il se retira à Palluau comme au mont Aventin. On verra dans la correspondance la part que prirent Velpeau et Trousseau à toute cette affaire. Ils firent tous leurs efforts pour apaiser et retenir leur maître. Mais c'était là une tâche impossible. Jamais Bretonneau ne revenait sur les résolutions dictées par le sentiment très élevé qu'il avait de sa dignité. Il résista à toutes les sollicitations de ses amis et maintint sa décision.
Cependant l'école faillit sombrer dans le conflit. On avait peine à Paris à se figurer une école de médecine à Tours sans l'homme qui devait être son illustration. « Sans vous, disait Velpeau, pas d'école. — Sans vous, disait à son tour Béranger, l'école de médecine perd son plus beau fleuron. De loin, cela ressemble à l'enseigne de cabaretier : La bonne femme sans tête. » C'était l'avis général.
Mais si Bretonneau avait le caractère vif et bouillant, il avait aussi le cœur haut placé, et il fit tous ses efforts pour sauver le projet d'établissement que sa retraite menaçait. Il obtint de ses amis qu'ils persisteraient à s'en occuper; lui-même reprit l'étude de son organisation qui lui avait été confiée , et la conduisit jusqu'au bout.
Bientôt le cours de professeurs, dont il avait établi la
liste d'après les compétences de chacun, fut constitué par un arrêté ministériel, et l'existence du nouvel établissement devint un fait accompli. Seul , par sa volonté expresse, Bretonneau, — et ce fut là une lacune des plus regrettables , — manqua à la liste officielle publiée par le ministère, le 11 novembre 1841.
A l'époque où ces événements se déroulaient, Bretonneau avait soixante -trois ans; mais il n'avait rien perdu de son activité intellectuelle et de ses forces physiques, ni, comme on vient de le voir, de la vivacité de sa jeunesse. Ce n'était pas pour se reposer qu'il avait voulu se soustraire à la direction de l'école , c'est parce qu'il croyait sa dignité engagée , et qu'il comprenait bien , du reste, qu'il n'était pas fait pour résoudre les questions administratives.
Le temps qui ne lui est plus demandé par l'enseignement de l'hôpital, il va le donner désormais à la médecine des pauvres, dont, comme il le dit lui-même, « le flot montant de la consultation gratuite le presse et l'enveloppe, » à sa vaste clientèle et aussi, il faut bien le dire, à son jardin de Palluau. Mais plus que jamais il est débordé par les grandes occupations. A aucune époque on ne vit, et on ne reverra sans doute, un médecin de province jouir d'un renom aussi étendu. De tous les coins de la
France, souvent de l'Europe, on vient le consulter, et il n'est pas un grand personnage qui n'ait recours à ses lumières. Sa renommée s'étend jusqu'en Angleterre, où, c'est un médecin anglais qui nous l'apprend1, l'éclat de son nom est aussi célèbre qu'à Paris, et où l'on dit couramment en parlant de lui : « According to the opinion of that erudite and close observer of nature " Dr Bretonneau ", the able and experienced practitioner of Tours, etc. » Cette popularité se manifeste au cours d'un voyage qu'il accomplit à Londres (1856). L'accueil qui lui est fait revêt un caractère presque triomphal ; Clarck , Todd , Lavvrens , et avec eux l'élite des médecins anglais, se disputent l'honneur de le recevoir et de le présenter au « Royal Collège of physicians », qui lui fait les honneurs de ses séances.
Les praticiens les plus illustres de Paris le traitent comme un égal et souvent comme un maître, sollicitant son amitié, réclamant fréquemment l'appui de ses conseils, et il n'est pas de mois où il ne soit appelé par eux en consultation. Dans cette existence mouvementée qui le mettait en contact avec tant de personnages, il contracta, on le sait, d'illustres amitiés, dont nous avons retrouvé les témoignages dans de nombreuses lettres émanant des hommes les plus marquants de l'époque2. C'est principa-
1 Docteur Mac-Carty. — Lettre à Bl^etonneau. 23 octobre 1850.
2 C'est à peu près à cette époque que Maxime Ducamp et Flaubert, passant par Tours, eurent l'occasion de voir Bretonneau. Ducamp a décrit en ces termes l'entrevue qu'ils eurent avec lui :
« Dès le quatrième jour, pendant que nous étions à Tours, Flaubert subit une crise nerveuse. Je fis appeler le docteur Bretonneau, qui était alors une des sommités de la France médicale. Il accourut. Déjà âgé, ayant en lui quelque chose de l'homme de campagne transplanté à la ville, il m'impressionna par son intelligence et par ce regard profond de
lement à PaLluau, dont la porte hospitalière s'ouvrait facilement devant tous ceux que leur mérite scientifique ou littéraire, ou même une simple référence sympathique, recommandaient au bienveillant esprit de Bretonneau , que se nouaient ou se resserraient ces affectueuses intimités. L'esprit aime à se représenter- ce que fut à cette époque cette petite maison hospitalière de Palluau, qui jette encore sa note claire au milieu des massifs d'arbres forestiers et de plantes rares, dont le génie botaniste du maître avait peuplé le parc. Là ont passé tour à tour Chaptal , Guersant , Duméril , Déranger , Tocqueville , Lamennais, Mme Récamier, Dutrochet le physiologiste, Ghastenet de Puységur, Blache, Trousseau, Velpeau, Lasègue, Cruveilhier, Piorry, Bouillaud , d'autres que j'omets, les principales illustrations de la France scientifique ou littéraire.
C'est la serpe à la main, au milieu de ses expériences de greffe qu'il poursuivait, dans ses moments de loisir, avec la même ardeur et le même esprit d'observation qu'il apportait à ses recherches cliniques ou anatomo -pathologiques, que Bretonneau recevait ses amis. Il les entretenait de ses expériences nouvelles, leur montrait ses plantes, ses arbustes exotiques, ses greffes ingénieuses, et
vieux praticien qui semble scruter l'âme en même temps que le corps.
« Avec la modestie d'un vrai savant, il avouait son ignorance et disait : « Notre science n'est qu'une suite de desiderata , et nous en sommes « encore à nous demander ce qu'est la migraine. » Il ordonna le sulfate de quinine, mais dans des proportions telles, que j'en fus effrayé et me permis quelques objections. Le docteur Bretonneau m'écouta avec patience et me répondit : « Le sulfate de quinine n'est bon à rien, s'il ne « produit dans l'organisme l'effet d'un boulet de canon. » Je n'ai point oublié cette parole; trois ans plus tard, je me la suis rappelée dans les montagnes du Liban, et je m'en suis bien trouvé. »
( Maxime Ducamp. — Souvenirs littéraires. — Revue des Deux- Mondes, 1er octobre 1881.)
partait souvent de là pour émettre tout d'un coup un de ces aperçus lumineux sur un des problèmes les plus importants de la science, qui révélaient à ses auditeurs ravis et charmés toute la profondeur de ce grand et original esprit.
C'est à Palluau que se tenaient aussi avec Trousseau, Blache, Lasègue, — les familiers de la maison, — ces petits cénacles médicaux dont ses élèves parlent souvent dans leurs lettres, où ils venaient se « déphysiologiser », comme disait Trousseau, et où se traitaient les sujets à Tordre du jour, la diphthérie, la dothiénenterie , la spécificité , la contagion , et où le maître livrait ses secrets sur la thérapeutique, sur ce que Trousseau appelait le « quomodo » , le modus faciendi , la manière de s'en servir.
Il avait, en effet, sa thérapeutique à lui, qui ne ressemblait en rien à celle du formulaire ou du codex, qui en différait par le dosage, par le mode d'administration ou d'application , qui faisait que le quinquina ou la belladone, qui échouaient avec d'autres, réussissaient toujours entre ses mains. Ce sont ces procédés que Trousseau aimait à surprendre , et que Bretonneau livrait facilement dans ses causeries de Palluau , où il effleurait tous les sujets pour en revenir toujours à la médecine pratique, à l'art véritable de guérir.
Mais là on devait cependant faire plus d'horticulture que de médecine , et Trousseau lui - même était arrivé à partager la passion de son maître et à se livrer avec ardeur, sous sa direction, aux boutures, au marcottage et aux procédés de toutes sortes qu'expérimentait continuellement Bretonneau , et qu'il rapportait ensuite dans sa propriété de Bonneveau, dont il avait fait un
BIOGRAPHIE DE BREÏONNEAU 161
second Palluau. Il n'est pas jusqu'à Béranger qui ne prend goût , lui aussi , à ces savantes études végétales , et ne soit prêt à s'écrier avec Dioclétien qu'il préfère une laitue à l'empire romain.
Le célèbre chansonnier était un hôte assidu de la petite demeure de Palluau , et les relations qu'il eut avec Bretonneau sont trop intéressantes pour ne pas nous arrêter un moment. Il avait vers 1838 quitté Paris, et était venu chercher à Tours une retraite où il pût trouver, à l'abri des agitations politiques, un peu du calme nécessaire pour écrire sa biographie.
Il s'était installé dans une de ces villas qui s'étagent sur les riants et paisibles coteaux des bords de la Loire , et son choix était tombé sur la Grenadière , habitation que Balzac a mise en scène dans un de ses romans. La Grenadière est située sur le même versant que Palluau, et ce voisinage, les soins médicaux que Bretonneau donna au poète, ne tardèrent pas à établir entre eux une véritable et solide intimité.
Mais Béranger n'était pas homme à se complaire longtemps à l'horticulture. C'était plutôt la campagne , le ciel bleu, les vastes horizons qu'aimait le poète, et encore trouve- t-il un jour sagement que tout cela fait perdre bien du temps , et il quitte ce voisinage trop séduisant de Palluau pour s'installer à Tours et, de là, retourner promptement à Paris1. Il écrit alors à Bretonneau et le semonce sur ses fantaisies horticoles :
1 Ernest Legouvé rapporte que, pendant son séjour à Tours, Béranger inspira malgré ses soixante -trois ans une- vive passion à une jeune fille étrangère de grande famille. C'est pour fuir cet entraînement, qu'il partageait, que le poète aurait quitté précipitamment la Touraine et se serait réfugié dans une retraite cachée, aux environs de Paris. — T.
(( Les jardins, les fleurs, les arbres sont d'agréables choses, et il n'y a pas encore bien des années que j'en disais autant des femmes; mais pourtant les femmes, les arbres, les fleurs vous empêchent trop souvent d'accomplir des tâches utiles à vos frères.
« Croyez-vous, monsieur le docteur, que si vous aviez le courage de renoncer à Palluau pour vous mettre à écrire un résumé de tous vos travaux scientifiques, vous ne mériteriez pas plus aux yeux de Dieu et des hommes qu'en greffant des cerises de Livourne sur des Sainte- Lucie ' ? »
Dans cette charmante lettre, qu'il faut lire tout au long, Béranger avait un peu raison, et il est évident que la passion de Bretonneau pour l'horticulture nuisit, non à sa pratique médicale, mais dans une certaine mesure à ses travaux écrits. Que de fois Velpeau et Trousseau, réclamant dans leur correspondance le traité de la diphthérie, qui n'arrivait pas, et celui de la dothiénentérie, qui n'arriva jamais, ont maudit Palluau et les greffes, et toutes les opérations savantes mais inopportunes de physiologie végétale de leur maître ! Que de fois aussi un manuscrit commencé a été interrompu parce qu'il se passait, dans ses serres ou dans son jardin, un problème dont il fallait poursuivre la solution, un secret de botanique à pénétrer, une découverte à vérifier! Mais le caractère de Bretonneau était ainsi fait, et ni les objurgations, ni les remontrances, ni le souci de sa gloire, dont il n'avait cure, du reste, n'y pouvaient rien, et il fallait en prendre son parti et se résoudre, après l'avoir blâmé, à l'admirer encore sur ce terrain, où il réalisait aussi de
1 Béranger. — Lettre à Bretonneau. 18 avril 18i0.
merveilleuses découvertes. A son point de vue avait- il tout à fait tort ? Trousseau , revenu des premières ardeurs de sa jeunesse, l'approuvait d'avoir sacrifié un peu de sa gloire pour son plaisir et son repos. La science ne peut pas se montrer plus sévère. Bretonneau a assez fait pour elle, pour qu'elle lui passe à son tour ce jardin de Palluau, qui fut l'unique délassement aux labeurs de sa vie.
Ce Palluau, que Béranger fuyait, il en emportait cependant l'image profondément empreinte dans son cœur, et c'est vers cette demeure hospitalière et attrayante qu'il se retournera souvent; c'est à elle qu'il songera dans les moments de crise et de détresse qui furent fréquents dans sa vieillesse, et qui lui font dire que souvent le poète chante quand il faudrait pleurer.
Il y avait, du reste, un autre motif puissant pour qu'il en évoquât fréquemment le souvenir. C'est là que respirait pour lui le dieu de la médecine, l'Hippocrate français, le seul médecin au monde en qui il eût confiance. Le chansonnier était d'une santé délicate et porté à s'exagérer cet état. Ses lettres sont pleines de doléances sur ses souffrances. Il les décrit avec complaisance. Il vante l'habileté de son ami et lui demande des avis.
Avec sa bienveillance ordinaire, Bretonneau se prête à ces consultations par correspondance. Il plaisante parfois le poète, qui se plaignait d'un eczéma des oreilles, en lui disant qu'à son âge on n'a pas besoin d'être beau. Mais il le guérit cependant, tout en le raillant. Il lui envoie des médicaments qu'il fait préparer sous ses yeux. Il fait plus, il va le voir à Paris dès qu'il est inquiet pour son état, et jusqu'à sa mort il dirige sa santé. C'est un des traits de Bretonneau, — malgré son âge et la fatigue, — de courir vers ses amis de Paris, au moindre signe d'alarme;
ce qui faisait dire à Béranger, un jour où sur un mot de Mérimée il était accouru près de lui : « Je l'ai grondé de vous avoir fait faire la course de Paris en vous inquiétant sur ma santé; il ne vous connaît pas, il ne savait pas que, pour si peu, vous alliez faire cent vingt lieues; il vit dans un monde où les autres ne se dérangent guère que d'un fauteuil à l'autre1. »
Béranger est loin d'être étranger aux choses de la médecine auxquelles il s'est initié dans la société de Bretonneau , et il en raisonne autrement que les poètes et les gens du monde n'ont l'habitude de le faire. Il sait à fond les travaux et les découvertes de Bretonneau , la part qu'il a prise à l'unicité des fièvres essentielles , et il l'entretient des prétentions de Serres à ce sujet. Il connaît ses idées arrêtées sur la spécificité et la contagion. Il est lui-même presque contagionniste , quoique la contagion lui fasse grand'peur en aggravant ses appréhensions naturelles pour les maladies.
Il a sans doute entendu son ami émettre , par un prodige de devination, des vues prophétiques sur la vaccination des maladies virulentes, et il l'engage à diriger ses travaux de ce côté. Il le conjure , — car il lui semble qu'il n'y a rien d'impossible à un tel médecin, — de chercher le vaccin de la peste et de la rage.
C'était prématuré en 1840, mais ne dirait-on pas que son ami lui a fait entrevoir la possibilité de la méthode de Pasteur? Et que dirait -il aujourd'hui s'il voyait ses vues réalisées, et les idées de Bretonneau, qui paraissaient alors chimériques , matériellement démontrées ?
Toutefois il ne s'agit pas, on le comprend, que de
1 Béranger. — Lettre à Bretonneau. 27 novembre 1849.
médecine dans ces lettres d'un homme qui fut étroitement mêlé au grand mouvement politique et littéraire de son temps ; elles nous apportent aussi les échos du monde spécial au milieu duquel il vivait. Elles sont semées de traits fins et délicats , de mots charmants , de détails intéressants et qui resteront historiques sur les hommes et les choses du temps. On lira avec intérêt ses appréciations sur la révolution de 1848, sur les personnages célèbres ou illustres avec lesquels il était lié , sur Lamennais, Chateaubriand, Mme Récamier, Lamartine, — dont il dit qu'il est le premier poète qui ait réalisé de grandes choses, — et sur cet infortuné Manin, pour lequel il invoque la science et la charité de Bretonneau. Toute cette correspondance respire, en outre, une douce et aimable philosophie , un haut sentiment de charité et d'humanité ; on comprend , à sa lecture , le caractère du poète , et on conçoit l'affection qu'il inspira à des hommes qui étaient loin de partager ses doctrines, mais qui éprouvèrent une réelle estime pour ses vertus privées.
La correspondance de Béranger nous mène jusqu'en 1856. Il mourut le 16 juillet 1857, des suites d'une affection du cœur. Deux lettres de Trousseau à Bretonneau nous apprennent sa fin imminente et sa mort. Le médecin de Tours était accouru auprès de lui dès le début de la crise ultime. Il le confia à Trousseau, qui, avec l'aide de Lasègue, soigna jusqu'à ses derniers moments l'ami de son maître.
Pendant cette période, qui va de 1840 à 1856, la vie de Bretonneau paraît s'être écoulée telle que nous l'avons décrite, entre sa clientèle très active, sa correspondance avec ses amis et son jardin de Palluau.
Les lettres de Velpeau sont devenues rares. Il nous apprend un jour sa nomination à l'Institut. Une autre fois, une lettre de Bretonneau nous fait penser qu'il est question de porter l'éminent chirurgien à la pairie. Malheureusement, les événements de 1848, survenus peu après, vinrent anéantir ce projet, comme ceux de 1830 avaient fait évanouir le même rêve caressé par Dupuytren. Cette révolution, — entre autres mécomptes, — réserva à Bretonneau une surprise , celle de voir Trousseau représentant à l'Assemblée nationale. Trousseau représentant ! On comprend bien que cette incarnation en législateur du brillant professeur, de l'incomparable clinicien, n'était pas du goût du maître de Tours, et il n'hésita pas à blâmer son ami. Nous avons vu, depuis, bien des médecins prendre place au parlement, pour y tenir malheureusement un rôle moins utile que celui qu'ils remplissent dans nos rangs. Mais à cette époque le fait était nouveau et heurtait les justes idées de Bretonneau sur la profession. Trousseau, du reste, comprit vite combien les combats de la science sont supérieurs aux stériles luttes de la vie politique.
Il avait cédé encore à l'impulsion de cette brillante imagination à laquelle nous l'avons vu obéir plus d'une fois ; mais , comme dans les circonstances précédentes , son incalculable bon sens, le souci de sa réputation justement acquise, le ramenèrent bientôt à une conception différente. Il s'aperçut bien vite que la tribune parlementaire, — où il obtint cependant des succès remarqués, — ne pouvait remplacer cette autre tribune plus attrayante encore, qui se dressait pour lui à l'hôpital et à la Faculté. - .
Aussi profita- 1- il du nouveau changement survenu peu d'années après dans les institutions du pays pour rentrer dans la vie privée, et reprendre sa place au milieu de ses confrères et de ses élèves.
Il retrouvait , comme brillante compensation à ses désillusions politiques, la clinique de l'Hôtel- Dieu, que la retraite de Chomel laissait vacante. C'est à partir de ce moment que l'élève de Bretonneau entra dans la pleine réalisation de son génie. Ce nouveau théâtre convenait en effet admirablement à son éloquence professionnelle, trop fine et trop spéciale pour la tribune du parlement, mais dont les improvisations à la clinique faisaient ressortir les merveilleuses et diverses qualités. C'est là qu'il se montra vraiment orateur, et en même temps artiste et homme de science, dans la plus véritable et plus noble acception du mot, évoquant en face du malade les inspirations de l'art qu'il devait à son génie même, et sans lesquelles le meilleur et le plus savant esprit n'aboutit qu'à des défaillances envers la maladie; les fécondant par sa profonde science générale, les réalisant en indications thérapeutiques avec la hardiesse et la décision qu'il avait apprises à l'école de Bretonneau et de Récamier, et
appliquant alors le traitement avec cette profonde connaissance de la nature et son incomparable science des médicaments qu'il devait à son maître de Tours, et qui faisaient de lui le premier médecin de son temps.
Les années cependant s'écoulaient et paraissaient n'avoir pas même effleuré la verte vieillesse de Bretonneau. La plupart des amis de sa jeunesse et de ses contemporains avaient disparu , et il restait un des rares survivants de l'autre siècle , dans la plénitude de son intelligence et de ses forces physiques. L'âge , sa longue expérience , ne lui avaient rien enlevé de sa certitude dans la médecine, et n'avaient fait, au contraire, que confirmer sa confiance dans la doctrine de la spécificité et dans les moyens thérapeutiques qu'il avait préconisés. Le fait est assez intéressant pour être signalé. Il arrive en effet souvent qu'après une longue existence médicale, le praticien qui a vu les doctrines succéder aux doctrines et la thérapeutique se renouveler plusieurs fois , qui a éprouvé , du reste, les inévitables désillusions que la science ellemême peut entraîner après elle , se laisse aller jusqu'au scepticisme et renie l'ardente foi de sa jeunesse. Il n'en fut pas ainsi de Bretonneau, et ses lettres témoignent que l'extrême vieillesse ne peut même pas tempérer chez lui ses fortes convictions. Il faut voir avec quelle vivacité d'argumentation il gourmande Trousseau, dont l'esprit
mobile et impressionnable éprouve parfois des accès de découragement et de doute au sujet de la transmission de la diphthérie et de son traitement, et qui émet un jour quelques réserves sur l'existence du germe infectieux, qu'il défendit cependant avec tant d'éloquence.
Il faut lire sa correspondance sur là diphthérie, où il interprète et explique ses idées, n'hésitant pas à perfectionner son œuvre et à la compléter des vues nouvelles que le temps et l'expérience lui ont enseignées, mais la développant et l'interprétant toujours avec la même ardeur juvénile. Son travail sur la coqueluche, ses lettres sur l'épilepsie, sur le traitement de la fissure anale par le ratanhia, sur la goutte, sur l'hypochondrie , rédigés également dans sa vieillesse , portent l'empreinte du même esprit vigoureux et sagace qui écrivait dans sa jeunesse le livre sur la diphthérie. C'est aussi à cette époque qu'il revoyait, sur le désir de Trousseau, les épreuves de la Clinique de l'Hôtel - Dieu , dont son ancien élève lui attribuait le mérite.
Son génie d'observation était resté le même ; on ne se doute guère, aujourd'hui, que c'est lui qui découvrit, — dans cette période extrême de sa carrière, — le traitement héroïque des hémorragies par l'eau chaude , et on se demande comment il a pu se faire que cette médication n'ait pas été conservée par ses élèves et qu'il ait fallu la retrouver une seconde fois. Une aussi extraordinaire prolongation de son activité intellectuelle et physique fait comprendre un événement capital de cette phase de sa vie, qui offre un contraste singulier avec un acte opposé accompli dès le début de sa carrière.
En 1856, âgé par conséquent de soixante-dix-huit ans, Bretonneau se remaria avec une jeune fille de dix-huit ans.
Ainsi, après avoir épousé dans sa jeunesse une femme de vingt ans plus âgée que lui, il s'unissait, dans sa vieillesse, à une très jeune fille, dont il aurait pu être l'aïeul. On pense bien que la critique ne fut pas moins épargnée à ce second mariage qu'elle ne l'avait été au premier.
Mais, nous l'avons déjà dit, pour être équitable envers Bretonneau, il ne faut pas le juger avec le critérium applicable à tous. Il n'avait jamais rien fait comme tout le monde, non qu'il obéît au vain désir de se singulariser, — aucune nature n'était plus naïve et plus sincère, — mais parce que sa profonde et primesautière originalité ne lui offrait pas l'aspect des choses sous le même optique qu'aux autres hommes. Il voyait comme à travers un prisme différent , et c'est pour cela aussi qu'il voyait ce que les autres n'ont jamais aperçu, et qu'il eut plus d'une fois la prescience du génie. Et puis, il faut le dire, l'habitude d'observer et d'expérimenter, la méthode qui consiste à relire dans le livre de la nature autrement que l'on a appris à lire, et à se placer au-dessus et en dehors des notions considérées comme acquises dans la recherche de la science, peuvent très logiquement conduire, par une inconsciente application de la manière de penser et de réfléchir, à une certaine indifférence des coutumes et des règles qui régissent l'opinion. A ces règles Bretonneau s'était toujours dérobé, — sauf en ce qui concernait les questions de convenance et • de sociabilité , auxquelles il tenait au contraire beaucoup, — comme il s'était soustrait de bonne heure aux doctrines de l'ancienne école, qui pesèrent si lourdement sur les hommes de sa génération.
Ceci posé , une circonstance déterminante et spéciale explique assez naturellement cette union.
La jeune fille qu'il épousait, douée d'une remarquable intelligence et d'une rare beauté, était la nièce de Moreau, de Tours, l'aliéniste, ancien élève de Bretonneau devenu l'un de ses meilleurs amis. Elle avait grandi au milieu de l'affectueuse intimité des deux médecins et avait été amenée dans les dernières années à servir de secrétaire à Bretonneau. Elle s'était acquittée de ces fonctions avec un charme et une bonne grâce qui l'avaient bientôt rendue indispensable au vieux maître et lui firent concevoir la pensée de ne plus s'en séparer et de se l'attacher par des liens plus étroits.
Toutefois, les amis de Bretonneau, plus sévères que l'histoire , se prononcèrent pour la plupart contre son mariage ; les uns protestant , comme Velpeau , par leur silence; d'autres, comme Alexis de Tocqueville, faisant ressortir dans une phrase académique — et dont on perçoit la fine ironie — la différence des âges; d'autres, enfin , lui apportant sans ambages les observations que fait le monde en pareil cas. C'est là où nous attendions Trousseau, le constant ami, le disciple bien -aimé et fidèle, et nous nous demandions quelle avait été son attitude. Le maître lui a écrit une lettre , probablement un peu embarrassée , pour lui annoncer cet important événement. Il fait sans doute allusion, dans cette lettre, au choix de ses témoins, et il est probable, d'après les termes de la réponse, qu'il a craint de demander ce service à Trousseau. Nous avons, en effet, la réponse de celui-ci, et il n'en est pas, parmi les nombreuses lettres que nous publions de lui, qui puissent lui faire un plus grand honneur.
BIOGRAPHIE DE BRETONNEAl
« Paris, 8 octobre 1856.
« Mon bien cher maître, mon père adoptif,
« Je n'ai, aujourd'hui, rien à approuver, rien à blâmer; j'ai à vous répéter ce que cent fois je vous ai dit, c'est que je n'ai pas oublié que je vous dois peut-être la plus haute , sinon la plus méritée des positions médicales dans notre pays ; c'est que je vous ai toujours trouvé bon , affectueux, dévoué, que je suis décidé à entourer de respect la personne de votre choix, et à étouffer par l'éclat de mon approbation les murmures de ceux qui blâment ou dénigrent. Il serait injuste et injurieux de ne pas me prendre pour témoin1. Adieu, mon maître, je vous aime et vous embrasse bien tendrement.
« Trousseau ».
Le vieux médecin dut se sentir ému et réconforté à la lecture de cette lettre qui, dans sa concision, exprime à un si haut degré les sentiments de reconnaissance et d'affection que lui avait conservés Trousseau. Que d'autres l'aient blâmé, il n'en avait cure. Ce n'était pas la première fois que l'indépendance de son caractère se trouvait en lutte avec l'opinion. Mais la défaillance de son fils adoptif, de son élève de prédilection , lui eût été spécialement pénible, et c'est un des beaux traits de la vie de Trousseau de lui avoir montré, dans cette grave circons-
1 Blache fut son second témoin,
tance, la tendre soumission d'un fils et la respectueuse déférence d'un disciple.
Bretonneau jouit quelques années de la nouvelle existence qu'il venait de se créer, partageant son temps entre sa maison de Palluau, devenue pour lui plus attrayante que jamais, ses amis de Paris qui le visitaient fréquemment, et la pratique médicale que d'incessantes et nombreuses sollicitations ne pouvaient lui permettre d'abandonner.
Ses derniers jours s'écoulèrent ainsi paisiblement. Il semble qu'alors il ait réalisé ce tranquille et serein bonheur qui parfois précède, à cet âge extrême de la vie, l'éternel repos, et qu'il ait pu tenir le langage que Cicéron prête au savant maître d'Isocrate : « Et moi aussi, aurait-il pu dire, je n'ai pas à me plaindre de la vieillesse, Nihil habeo quod accusera scneclutcm , » puisque, après de longs jours honnêtes et utiles, j'ai trouvé des jours non moins doux et non moins désirables.
Malheureusement, les heures de répit que la vieillesse accorde à l'homme sont trop souvent sans lendemain, et il arriva un moment où Bretonneau put prévoir, à des signes trop manifestes pour lui, l'invasion de l'affection qui allait tristement et lentement le conduire à la mort, après avoir désorganisé ses brillantes facultés.
Les médecins ont parfois le triste et cruel privilège de lire l'arrêt de leurs destinées dans les phénomènes pathologiques qu'ils subissent. A l'apparition d'une phlébite, survenue dans le cours d'une affection de l'estomac, Trousseau, qui avait lui-même mis en lumière la liaison de la thrombose veineuse avec le cancer gastrique , envisagea froidement sa situation, et se prépara à la mort
avec la sagesse et le stoïcisme d'un Socrate. Mais c'est autre chose de calculer l'heure très prochaine de la fin de sa vie, ou de découvrir les premiers et irrécusables signes d'une déchéance cérébrale inévitable , et on peut se demander quelle fut l'attitude de Bretonneau au moment où son intelligence perçut clairement qu'elle allait s'obscurcir et s'éteindre. Nous avons ici le témoignage de la compagne de ses derniers jours , et nous savons comment il reçut le coup qui le frappait. Préoccupé avant tout, — non de la misérable fin qui l'attendait, — mais de la dignité et de l'honneur de l'art, il comprit qu'il ne devait plus l'exercer, et il fît jurer à sa jeune femme de ne plus jamais laisser un consultant arriver jusqu'à lui.
Cet acte, par lequel il s'interdisait ce qui avait été la passion et la gloire de sa vie, fut la dernière prescription qu'il formula, et il est bien digne de l'homme qui porta si haut le renom de la profession et le souci de l'humanité.
Les prévisions de l'habile observateur, qui avait dans sa vie porté tant de jugements exacts sur l'évolution et l'issue des maladies, n'étaient que trop fondées. Comme beaucoup de savants, il fut, en effet, frappé au cerveau. La nuit se fît peu à peu dans cette intelligence qui avait été si lumineuse. En vain sa puissante et robuste organisation, aidée des soins les' plus intelligents et les plus dévoués, lutta pendant plus de deux ans pour se ressaisir parfois ; elle finit par succomber dans cette lutte inégale, et le grand médecin tourangeau expira à Passy, où il s'était retiré depuis quelque temps déjà, le 18 février 1862, à près de quatre-vingt-quatre ans. Comme si la destinée de ses disciples favoris, dont la vie avait été
BIOGRAPHIE DE BRETOXXEAU 175
si intimement mêlée à la sienne, eût été tranchée par sa mort, ils ne lui survécurent que peu d'années et le rejoignirent presque simultanément dans la tombe. Trousseau mourut le 23 juin 1867, et Velpeau succomba à son tour le 23 août de la même année l.
solennité et au milieu d'un nombreux concours de la population. D'importants discours furent prononcés sur sa tombe par Bouillaud, alors président de l'Académie, Velpeau et Trousseau, délégués par ce corps savant, Herpin, directeur de l'École de médecine, et Ernest Marne, maire de Tours. — T.
LETTRE Ire
BRETONNEAU A SON PÈRE l
« Paris, 18 brumaire an IV (9 novembre 1795).
« Très cher papa ,
« Enfin les espérances de rétablissement que m'avait données ta dernière lettre se réalisent. Le citoyen Duchesne, arrivé ces jours derniers, m'a remis avec les autres objets celle dont tu l'avais chargé. Ces petites provisions sont arrivées fort à propos. Le beurre vaut 72 sols, et il y a à peu près pour 100 sols de haricots au prix actuel 2.
1 La suscription est ainsi libellée : « Au citoyen Bretonneau , officier de santé, à Saint-Georges-sur-Cher par Montrichard (Indre-et-Loire). »
2 Au moment où s'ouvre sa correspondance, Bretonneau, né en 1778, avait dix- sept ans. Il faisait ses études à l'École de santé organisée, d'après le rapport de Fourcroy, sur les ruines des anciennes écoles de médecine.
On remarquera que dans cette lettre, qui porte cependant la date d'une époque si troublée, le jeune étudiant n'entretient son père que de ses travaux, de ses cours et des conditions matérielles de l'existence, fort graves à ce moment de renchérissement excessif des denrées. Il ne fait aucune allusion aux agitations révolutionnaires et aux événements historiques qui se déroulaient autour de lui et tenaient l'Europe en suspens. Ce trait confirme bien cette observation de Taine que la Révolution ne modifia ni les mœurs , ni les habitudes , ni les occupations de la majorité des habitants de Paris, qui continua au milieu de la tourmente à vaquer paisiblement à ses affaires , à ses travaux et môme à ses plaisirs journaliers. — T.
Je regrette bien qu'il n'ait pu se charger d'un boisseau de farine en attendant celle que tu dois m' envoyer; il ne m'en reste plus que 4 à 5 kilos, et on continue de n'en donner que 12 onces et demi à la section; on craint même dans ce moment une diminution : tu vois que sous peu de temps je me verrai forcé d'en acheter ce qu'il m'en faudra au delà de mes trois quarterons; il vaut 20 sols et plus, encore quelquefois ne s'en procure-t-on pas facilement. Je désirerais que tu me trouves une occasion plus prochaine que celle des M..., qui sans doute sera l'affaire de quelques mois.
« J'admire avec quelle facilité les choses qui nous ont paru les plus révoltantes nous deviennent indifférentes par l'habitude; je dissèque depuis huit jours, et il y en a sept que je n'y apporte pas la moindre répugnance. Si j'ai encore différé ma réponse, vraiment je suis bien excusable; un mot de mes occupations te le fera connaître.
« Je pars le matin à dix heures. Je reste jusqu'à deux aux leçons d'anatomie, de médecine opératoire ou de chimie qui alternent ensemble. Je retourne à trois heures et demie, je dissèque et j'étudie la myologie jusqu'à huit. Tu ne saurais croire combien le temps me semble court; enfin je vais de là à notre petit laboratoire de chimie qui est dans les environs, et où nous repassons actuellement l'ostéologie , de façon que je ne rentre chez moi qu'à neuf heures et demie, dix heures. Gomme je ne suis plus dormeur, j'étudie jusqu'à onze heures et demie, minuit, qui est l'heure à laquelle je me couche le plus ordinairement; tu vois combien j'ai peu de temps dont je puisse disposer. Je ne puis finir ma lettre ce matin , ce sera pour ce soir; ainsi elle ne partira pas aujourd'hui.