‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 12 sur 95 · BRETONNEAU A SON PÈRE · texte numérisé non relu

BRETONNEAU A SON PÈRE

Ce 19. — (( Je reprends ma lettre , que je n'ai pu achever hier; tu as la bonté, cher papa, de t'inquiéter de la manière dont je vis : il n'est pas possible que je ne me sente un peu de la disette générale ; mais grâce aux soins véritablement maternels de la citoyenne Calot, je n'en ai pas encore beaucoup souffert. Il est plusieurs de mes condisciples qui, en dépensant 80 livres par jour, ne sont pas aussi bien que moi. J'ai emprunté, il y a quelques jours, 400 sols au citoyen Jacob; il a dû l'écrire à Chenonceaux. De mon côté j'en tiens mémoire, ainsi que de ma dépense. J'ai trouvé ces jours derniers un excellent ouvrage d'ostéologie (Berthin, 4 vol. reliés) pour 200 sols1. Cette partie se trouvant mal exposée dans mon traité complet d'anatomie par Sabatier2, je n'ai pu résister à la tentation de Tacheter; au reste, je n'ai pas sujet de m'en repentir, puisque j'en ai déjà trouvé le double. J'ai maintenant tout ce qu'il me faut pour cette partie, ainsi que pour la chimie et la matière médicale; mais il me faut encore quelque chose de la physique et la botanique. Je n'ai rien du tout pour la médecine opératoire et la pathologie. Pour 30 à 40 francs en argent je pourrais avoir, sinon tout ce dont j'ai besoin, au moins tout ce qui est le plus urgent ; on ne peut pas trouver un moment plus favorable, puisque par ce moyen ces ouvrages ne

1 L'ouvrage de Bertin (1754) est en effet un des meilleurs de l'époque, et Bertin fut lui-même un des bons anatomistes du siècle dernier. Dans son livre, il donne le premier la description des sinus sphénoïdaux qu'on appela longtemps les cornets de Bertin. — T.

2 Le Traité d'anatomie de Sabatier (1764) fut longtemps classique et resta entre toutes les mains jusqu'à l'apparition des ouvrages de Bichat et de Boyer. Sabatier, professeur d'Anatomie à Saint-Cornes (1752), fut le successeur de Louis au secrétariat perpétuel de l'Académie royale de chirurgie. — T.

reviendraient pas au tiers de leur prix d'autrefois. Je sais qu'il peut arriver un instant où l'on serait trop heureux d'avoir conservé cet argent, mais aussi des livres seront toujours des livres, et conserveront en tout temps leur valeur intrinsèque. Ainsi vois si tu ne pourrais pas m'envoyer deux louis par les occasions sûres qui vont se présenter. Je connais un citoyen qui me les changera à la Bourse lorsque je le voudrai, et moi je changerai aussitôt mes assignats pour des livres. Cependant, quelque besoin que j'en aie, de quelque nécessité qu'ils soient pour un commençant, si tu pensais qu'il n'y a pas de sûreté à se défaire de l'argent, tu ne m'en enverrais que la moitié, ou même je m'en passerais entièrement. Je ne te demande pas des assignats pour cette emplette, il en faudrait trop. J'avais oublié dans ma dernière lettre de te marquer qu'il serait inutile de m'envoyer du vin, il m'en reste encore 150 bouteilles qui doivent bien me suffire; quand j'en aurais moins, je ne souffrirais pas que tu m'en envoyasse. La récolte n'a pas été considérable cette année, et je te coûte déjà assez sans cela. Au reste, tu vois que j'en ai autant qu'il m'en faut pour l'année; il vaut communément 40 sols la bouteille, sans doute, sous quelque temps il n'aura pas de prix. Gomme on ne peut compter sur rien, je te conseille de ne t'en défaire qu'autant que tu y seras forcé; il y en a peu, et par conséquent il ne peut manquer d'avoir en tout temps un grand prix. Voudras-tu, bien cher papa, excuser tout ce bavardage? Je ne finis qu'à regret lorsque je m'entretiens avec toi; mais enfin le temps et la fin du papier m'y forcent; encore une fois excuse tout ce griffonnage, je suis bien pressé. Ton respectueux et affectionné fils.

« P. S. Le citoyen Duchesne part demain; je lui remettrai ce que maman demande, à l'exception de la serviette, qui me servira pour la dissection, en attendant les tabliers. Ma chère maman, mes sœurs, mon frère, ma mie, doivent être bien persuadés que je ne les oublie pas. »

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