‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 19 sur 95 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

DE DUMERIL

« Orléans, le 20 septembre 1811.

« Mon cher ami, vous aurez appris, par Guersant, le grand chagrin que nous avons éprouvé par la perte de ma petite fille, dont le développement était si heureux. Ce cruel événement ne m'a pas permis de vous écrire plus tôt l'arrangement que j'ai pris d'aller passer une partie de la journée chez vous, lorsque je serai à Tours pour y présider le jury de médecine. Mon beau-frère, M. François Delaroche, m'accompagne.

« Nous serons le 25 à Ghâteauroux et le 30 à Tours. Mandez -nous à Ghâteauroux où nous devons quitter le chemin de poste pour nous faire conduire chez vous si cela se peut, ou comment nous nous y ferons conduire de Tours. Vous pourrez m'adresser votre lettre poste restante, ou chez M. le préfet, à Ghâteauroux.

<( Guersant m'a appris que votre santé n'était J3as meilleure, que vous aviez même éprouvé une douleur de sciatique, qui me semble à moi de bon augure, jîuisque cela semble indiquer une affection nerveuse.

« Veuillez me rappeler à l'aimable souvenir de Madame , et croire à mon inaltérable amitié. »

GUERSANT A BRETONNEAU 211

LETTRE XP

DE GUERSANT

« Paris, ce 24 septembre 1811.

<( J'attendais toujours une réponse de vous, mon cher ami, pour sçavoir si vous aviez reçu les trois livres de quinquina que je vous ai envoyées par M. de Villeneuve, et si vous l'avez essayé ; mais comme je pourrais peut-être encore attendre cette réponse longtemps, je me détermine à faire un effort sur ma paresse et je prends la plume. Aiez donc au moins le courage d'imiter mon exemple et donnez-moi quelques signes de vie. J'espère que vous avez cessé toute espèce de remèdes et que vous n'en êtes que mieux; le. seul que je vous conseille est de vous vêtir de laine de la tête aux pieds et de faire le plus d'exercice possible. Je ne vois dans votre maladie qu'un rhumatisme intestinal que vous garderez peut-être malheureusement encore longtemps, mais qui se dissipera d'autant plus promptement ou qui du moins deviendra d'autant moins incommode que vous vous en occuperez le moins.

« Si Duméril n'est pas déjà près de vous, il ne peut tarder à arriver; il a dû quitter Orléans samedi dernier pour se rendre à Blois. Vous le trouverez bien affecté de la perte qu'il vient de faire.

« Son étonnante petite fille, qui était si développée au physique et au moral, a succombé à une coqueluche com-

pliquée de dysenterie, et vous devez juger, mon ami, quel chagrin ont éprouvé le père et la mère. Le plaisir de vous voir et la distraction du voyage lui feront beaucoup de bien, j'espère. Ce voyage doit lui être utile aussi pour sa santé ; il a depuis près de deux mois une toux qui m'inquiète d'autant plus que lui et les personnes qui l'entourent n'y font aucune attention, et malheureusement il se croit trop médecin pour écouter les avis qu'on veut lui donner. Mmc Duméril m'a dit qu'il était beaucoup mieux depuis qu'il était en route, et cette nouvelle me rassure un peu ; mais je crains quelque, rechute à son retour ; il est beaucoup maigri.

« Parlez-lui un peu de sa santé, je vous en prie.

« Vous ne pouvez pas vous dispenser, mon ami, de m'envoyer ce que vous avez promis à Bayle ; je lui ai communiqué votre lettre pour lui faire prendre patience , et il me dit qu'il attendait votre observation pour continuer d'imprimer. Tâchez de prendre un peu sur vous, et si vous n'avez pas assez de courage pour prendre la plume, priez Mme Bretonneau de mettre vos notes telles qu'elles sont sous une enveloppe ; plus elles seront indigestes, et plus il y aura à ronger pour notre microphage.

« J'ai déjà profité de votre observation sur l'oxyde de bismuth, je l'ai donné à une femme qui paraissait avoir tous les symptômes d'une affection organique du pylore commençante ; mais comme les vomissements avaient déjà cessé par l'usage de l'eau de veau avant l'emploi du bismuth, je n'ai pu avoir aucun résultat palpable. Je l'emploierai à la première occasion. A propos de malades, j'ai toujours oublié de vous dire que le client que vous m'avez laissé a guéri après quelques légers accès de fièvre tierce, que j'ai cru devoir couper promptement avec le

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quina , à cause de la faiblesse dans laquelle était tombé le malade. Il a voulu me payer cinq à six visites que je lui ai faites, et j'ai accepté, parce qu'au bout du compte il ne faut pas faire la bête et qu'il faut que chacun vive de son métier. Je vous remercie, mon cher Bretonneau ; envoyez-moi ainsi des clients qui payent, qu'il en arrive de tous les coins de la Touraine et je m'écrierai , avec le docteur Panglossc, que tout est le mieux du monde dans le meilleur des mondes possibles.

« Que sont devenus vos projets d'herborisation ? Qu'en est - il résulté ? Je crois que quelques courses dans les bois, par un tems chaud, vous auraient beaucoup mieux valu que l'huile douce de ricin et autres saloperies de cette espèce, qui ne sont faites que pour les profanes et les sots qui n'ont confiance que dans les médicaments. Soiez donc médecin pour vous, mon ami, et laissez là toute l'artillerie pharmaceutique.

« J'ai pris sur moi, sans vous en écrire, de vendre votre Ventenat;. j'en ai trouvé juste le prix de la Flore française brochée, que j'ai rachetée pour moi chez Agasse. Je l'ai fait relier ensuite, comme était celle que je vous ai donnée , ce qui m'a coûté six francs. J'ai remis à Duméril une aiguille de Scarpa, avec la modification de Dupuytren. Gomme vous n'en voulez qu'une et qu'il n'y a point d'étui pour une seule de ces aiguilles , j'ai pris le parti de la remettre à Duméril dans un grand étui bien rempli de sciure de bois, afin que la pointe ne soit point émoussée ; je désire qu'elle vous arrive à bon port. Je voulais employer le reste de l'argent que j'ai à vous en quinquina et le remettre à Duméril ; mais je n'ai point trouvé la même qualité, elle était vendue, et j'ai réfléchi, d'ailleurs, que peut-être vous pourriez en vouloir d'une autre

espèce ; j'attendrai donc votre réponse pour faire l'emploi que vous voudrez des huit francs qui me restent à vous. « Voilà l'état de votre compte :

« Payé pour trois livres de quinquina. . . 30 fr.

« Pour l'aiguille à cataracte 4

« Gardé pour la reliure de la Flore. ... 6

« Reçu 48 fr. 40 fr.

« Partant, je reste votre débiteur de huit francs.

« Savigny a toujours à peu près le même mal de gorge, quoiqu'il ait fait un grand nombre de frictions et pris beaucoup de sublimé. Dupuytren, que nous avons été voir, pense que c'est une simple inflammation chronique, non syphilitique de la muqueuse du pharynx, et qu'il n'y a de moyen de détourner et de guérir cette affection invétérée qu'en appliquant un séton au col pour produire une forte dérivation; peut-être a-t-il raison, mais notre malade, qui paraissait d'abord tout à fait décidé, aime mieux, par réflexion, garder son mal de gorge, et je crois que j'en ferais autant à sa place1.

« Ma femme est bien sensible à votre bon souvenir pour elle et pour ses enfants ; elle me charge de vous faire mille affectueux compliments pour Madame et pour vous; ne m'oubliez pas non plus, je vous prie, auprès d'elle.

« Adieu, mon bon ami, écrivez-moi, de grâce, et surtout donnez -moi des détails sur votre santé. Je vous embrasse de cœur et suis, pour la vie, votre ami sincère et dévoué.

1 Le remède était énergique, et la plupart des lecteurs penseront comme Savigny et Guersant. — T.

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