‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 26 sur 95 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

DU MÊME A LA MÊME

Mercredi , 30 novembre , deux heures et démit

« J'ai obtenu pour président M. Richerand1, comme je le souhaitais, et je suis revenu chargé de livres. Je subirai lundi mon premier examen ; mais si je continue, je n'aurai pas lu dix lignes jusque-là. Tout mon temps s'évanouit je ne sais comment, et cependant je ne me couche qu'à minuit et me lève à cinq heures.

(( Je suis très près de Duméril, qui se moque de mes études, et, malgré toutes mes belles résolutions, je n'ai pas encore pu le quitter avant onze heures. Ces dames,

I Chirurgien en chef de l'hôpital Saint-Louis , professeur de Pathologie externe , puis d'opérations et d'appareils à la Faculté , chirurgien du roi Louis XVIII, Richerand fut un opérateur habile et surtout, en physiologie comme en chirurgie, un remarquable vulgarisateur.

Parmi ses travaux, qui furent tous très lus de son temps et traduits en plusieurs langues, les plus importants sont ses Nouveaux Éléments de physiologie, réédités un grand nombre de fois, et sa Nosographie chirurgicale.

Richerand, le « chevalier Richerand », quoique chirurgien (ce qui semble cependant indiquer l'obligation d'être positif) , se rattachait à l'école des médecins, gens d'esprit et littérateurs, — école évanouie aujourd'hui, — dont en même temps que lui fit partie Alibert, et que représenta si bien, un peu plus tard, Pariset, secrétaire perpétuel de l'Académie.

II était lié avec Lacretelle, Villemain, Gampenon et surtout Rrillat- Savarin, dont il réédita avec soin la Physiologie du goût.

Né en 1779, il mourut en 1840. — T.

qui sont Genevoises , commencent à prendre le thé à dix heures ; elles sont on ne peut plus aimables , et jusqu'ici je suis en pension. Nous dînons aujourd'hui chez Guersant, avec Savigny. Mais en vérité, aujourd'hui fait, je vis dans la plus absolue retraite. Je voudrais bien voir ce soir M. Auguste1, j'en désespère; le paquet d'Allemagne a été remis mardi, aussitôt que mes ballots ont été défaits.

« A demain matin, ma chère bonne, car il faut renoncer pour ce soir aux causeries. Je ne pouvais, au reste, que t' attrister. Je me suis replongé dans l'étude maudite de cette médecine légale, et en pensant à toi, qui es ma consolation, je ne vois que motifs de m'affliger. Soigne donc un peu ta santé, tu aurais été bien bonne de m' écrire tous les jours.

« Samedi matin. — Le jour fatal approche, je vais aller ce matin payer mes examens; si je n'avais seulement que cette tribulation ! Le courage avec lequel je me tiens à feuilleter les ouvrages de ces médecins légistes est bien mal récompensé: je ne trouve que présomptions, graves futilités, et bien souvent des inepties. Adieu, chère amie, je ne sais si cette lettre part au bon jour. »

1 M. Auguste de Villeneuve, neveu de Mme Dupin. — T.

LETTRE XXIe

DU MEME A LA MEME

«. Le 6 décembre 1814, soir.

« Hier, le premier acte de la comédie ; cela s'est passé à merveille, avec des compliments embarrassants. Mais j'ai été un grand nigaud, avec mes études de jurisprudence médicale. Pas un seul mot, et on m'a surtout fait des questions sur les thermomètres. Duméril m'a juré qu'il n'en avait pas dit un mot, et que c'était par pur hasard qu'on m'avait pressé sur ce sujet ; mais, en vérité, j'étais dans mon fort.

« J'ai vu ce matin M. Chaptal et j'en ai reçu l'accueil le plus aimable ; j'ai appris que M. Dupéron était nommé médecin en chef à l'hôpital de Tours.

« Je suis allé ensuite chez M. de Kergariou, et j'ai appris que très positivement je venais d'être nommé par le ministre.

« Ne te tourmente point de cette nomination, rien de si aisé que de donner ma démission, et je ne fus jamais moins tenté de m' éloigner de toi, de M. de Villeneuve, qui paye d'un si sincère retour la tendre amitié que nous avons pour lui; et pour aller me jeter aux mains des infidèles, de gens dont les procédés haineux rempliraient une vie d'amertume ! Je m'attends à une rude persécution de la part de mes amis, je ne les ai point encore vus. J'ai passé tout le reste de ma journée chez Mlle Lorimier

et n'en suis sorti qu'à onze heures. Je ne sais si c'est parce que la probabilité de la nomination semblait s'éloigner, mais je les trouvais un peu plus occupés de l'idée de me voir à Paris que de celle de l'établissement de Tours. Je céderai un peu, et je leur ferai ensuite plus aisément partager ma manière de voir.

« Je reçois dans ta lettre un petit mot bien aimable, qui me va tout à fait au cœur. Mon Dieu, quel bonheur de vivre au milieu d'amis éprouvés! non seulement la convenance des caractères serre ces nœuds , mais le charme des souvenirs leur prête la force. A quarante ans , comment acquérir des amis ? on ne fait guère que des connaissances.

<( A demain, chère amie.

(( Le 7. — Je quitte M. de Kergariou ; il a mis un zèle trop flatteur pour son pauvre ami. Dans la poursuite du succès de mon affaire, ou plutôt de la sienne, il s'est adressé directement au ministre, etc.; enfin il me conjure de lui remettre mon attestation de la Faculté, et je ne jouirai que du plaisir de sacrifier tout cela à notre ami du Monomotapa , qui te soigne si bien avec tant de bonté.

« Je manquerais la poste si je voulais causer plus longtemps avec toi; la note de l'examen était un éminemment satisfait, c'est le nec plus ultra. »

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