‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 30 sur 95 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

DU MÊME A LA M Ê M E

« Lundi, 30 décembre 1814.

« Chère bien-aimée , j'ai eu beaucoup plus de loisir, et j'ai passé hier ma journée à flâner; et, ce matin, je me laisse presque surprendre par l'heure.

« J'ai vu hier soir Mme de Villeneuve, qui était, à dix heures, au moment de se coucher; quelles manières provinciales! Elle m'a reçu avec tant de bonté que je lui ai pardonné ce petit travers, qu'elle ne va pas garder longtemps; du reste, c'était la seule personne qui fût encore sur pied; j'ai eu des nouvelles de ma chère bonne qui m'ont fait grand bien.

« Je vais ce matin à Saint-Denis avec M. Chaptal voir une presse hydraulique. Il m'a dit qu'il croyait que j'étais nommé à cette place de Tours; j'ai à ce sujet une bonne petite histoire de M. Bouviat ', mais elle serait trop longue et je manquerais mon rendez -vous. Il m'a indiqué (M. Chaptal) la demeure de notre nouveau préfet; je ne me sens aucun penchant à lui faire une visite. Duméril en jette les hauts cris, mais je trouve la position du médecin de ce dernier préfet fort délicate à l'égard de son successeur; cela ne ressemblerait -il point aux démarches odieusement ridicules de quelques-uns de mes très honorés

1 Médecin de Tours , concurrent de Bretonneau. Voir la Biographie.

confrères? Je tâcherai (si on peut m'y résoudre) à me présenter chez lui dans un moment où je serai à peu près sûr de ne le pouvoir trouver. Voilà ma lettre bien dépêchée; il ne faut pourtant pas que j'oublie de te dire que je pourrais bien être libre le 8, que je dois soutenir ma thèse le 7... Il ne faut point trop se flatter, mais donnemoi tes commissions tout de suite. Du moment où on a subi son cinquième examen et à la satisfaction de ses juges, on est reçu, et on peut prendre dans sa thèse le titre de docteur. Je suis étonné que tu ne te sois pas aperçue que depuis plusieurs jours tu écrivais à un docteur. Il a dû se faire en moi une révolution dont je suis scandalisé que tu ne te sois pas aperçue.

« Mon Dieu, j'oublie M. Chaptal.

<( Adieu, chère amie. »

LETTRE XXVIIe

DU MÊME A LA MÊME

« Mardi, 31 décembre 181 i.

« Je t'avais promis une petite histoire dont M. Bouviat est le héros infortuné. Ma foi, s'il triomphe, ce ne sera pas sans combat et sans avoir reçu quelques échecs. Husson, du comité de vaccine, l'ayant rencontré, a fait une levée de boucliers ; il a argumenté son comité en faveur de son ancien camarade, il a vanté les services que j'avais rendus en appliquant à la conservation du vaccin la propriété des

tubes capillaires , moyen qui avait mis le comité à même de conserver et d'envoyer du vaccin par toute la terre, etc. etc. Il a ajouté qu'il n'y avait qu'à résister à d'illégitimes sollicitations , sans faire aucune démarche ; que , dussent-ils en faire, ils ne devraient pas les épargner en faveur d'une personne qui les avait si puissamment secondés; que six cents messieurs Bouviat ensemble ne pouvaient soutenir sa concurrence, etc. Il a enfin parlé avec tant de véhémence qu'il a entraîné tout son auditoire, qui lui a répondu par une acclamation unanime. Ce soir Duméril dînant avec lui chez le préfet, et lui faisant compliment de ce qu'il s'était montré si bon camarade , il lui a demandé s'il n'en aurait pas fait autant. Dupuytren a fait chorus, et si le pauvre villageois n'a pas fait grands frais pour sa défense, tu vois qu'il n'a pas été trop mal secouru. Le mot de défense te paraîtra peut-être un peu déplacé; mais voici un incident qui le justifie : M. B..., qui a ici beaucoup de relations et de protections, ayant appris que le. nouveau préfet de Tours dînait chez M. Chaptal, y est allé, demandant à M. Chaptal la faveur d'être présenté au préfet dans la soirée , qu'il avait les motifs les plus pressants de le voir : « Vous n'imagineriez pas, Monsieur, que notre ancien préfet propose pour médecin de notre hôpital un chirurgien de village , qui n'est pas même officier de santé et qui ne met pas un mot d'orthographe; j'ai vu une de ses consultations, il écrit du cainé au lieu de séné, ce qui peut, comme vous voyez, occasionner une méprise. » Admire, chère amie, l'habileté d'un ennemi à découvrir mes défauts ; car s'il y a de l'exagération, il est très vrai qu'il m'échappe d'énormes fautes, et que je mets continuellement et mal à propos des doubles lettres. M. Chaptal l'a laissé un peu

aller, y a mis d'abord une froide politesse, puis il s'est tout à fait fâché ; je l'ai trouvé encore tout en colère, répétant à chaque mot : « Ce polisson ! comme je l'ai traité! » Et qui pis est, il l'a forcé d'entendre le panégyrique du chirurgien de village, etc. Il m'a répété qu'il m'engageait fort à ne point avoir de démêlé avec toute cette canaille , qui me mangerait les mollets ; qu'il avait dit à notre préfet que je pouvais bien prendre la direction de l'hôpital, à condition d'y aller à mon aise, de temps en temps, mais que je ne pouvais pas me fixer à Tours; que ce préfet n'avait pas entendu de cette oreille -là. Il a fini en me disant qu'il me conseillait d'exercer pendant quelques mois les fonctions de médecin afin d'acquérir ce titre, et de me retirer à Chenonceaux , où il ne serait pas aisé de m'ôter le dépôt de vaccin.

« Ce conseil m'a semblé assez sage. Husson, à qui je demandais si je pouvais avoir ce dépôt , m'a dit que non. Mais je pense bien que ce serait tout autre chose s'il s'agissait de m'en déposséder, l'invention des tubes me donnant droit à une sorte d'exception et à des prérogatives particulières.

« Voilà des châteaux en Espagne ou plutôt l'arrangement de Pérette ; et peut-être que pendant qu'on m'assure que je suis triomphant, l'ennemi emporte la victoire. En vérité, je suis bien décidé à ne pas bouger pour la lui disputer.

« Adieu, chère âme, il était minuit quand j'ai commencé à écrire. J'irai demain à Meudon. J'ai parlé pour Mahiet; mais je vois bien que je n'ai qu'à attendre de moi seul, et, en vérité, si je réussissais ce serait miracle.

« Je conterai dans ma première lettre, pour M. Nitte, l'histoire d'un beau chien qui lui ressemble. »

LETTRE XXVIIIe

DU MEME A LA MEME

« Mardi, 3 janvier 1815.

« Je suis revenu hier soir dé Meudon; j'avais eu l'imprévoyance de ne pas prendre ma redingote et j'ai bien souffert. Mme Duméril m'a déjà bien grondé, et tu peux te dispenser de me reprocher mes imprudences et mes distractions. A mon arrivée, un bon feu, une bonne lettre m'ont bien vite refait; un moment plus tard, une joyeuse lettre de mon bon et excellent ami Moreau a mis le comble à mon aise. Je suis allé tout radieux chez Duméril, que j'ai trouvé tout rayonnant : il avait vu Dubois dans la journée et il avait été question de ma thèse1. M. Dubois a appliqué la compression avec de tels succès au traitement de la brûlure, qu'il se faisait des reproches de sa paresse à en rendre compte. « Vous pouvez dire à votre ami que la petite -fille de Mme d'Hondelot, la fdle du

I Antoine Dubois, né à Gramat (Lot), né en 1756, mort à Paris en 1837. Prévôt de Dupuytren, élève favori de Peyrilhe, il fut nommé professeur à l'Ecole de santé au moment de sa formation.

Fit la campagne d'Egypte avec Larrey et Desgenettes et, à son retour, se livra avec ardeur à renseignement de l'art des accouchements. Choisi pour accoucher l'impératrice Marie- Louise, il fut la même année nommé professeur à la Maternité en remplacement de Baudelocque et, en 1812, professeur de clinique à la Faculté.

Dubois jouissait d'une réputation européenne.

II fut doyen de la Faculté en 1830, était membre de l'Académie, et, comme Larrey et Desgenettes, avait été créé baron par Napoléon Ier. —T.

prince de , en ont éprouvé les heureux effets; je me

console de ma négligence en pensant qu'un bon esprit, un habile observateur s'est emparé de cet excellent sujet. » J'ai assez mauvaise grâce à répéter des discours dans lesquels la politesse a la plus grande partie. J'espère que ma bonne est bien persuadée qu'à cet égard je ne me fais pas illusion , quoique je mette de côté toute modestie qui la priverait de ce qu'on dit d'obligeant à son ami.

« J'ai éprouvé une vraie satisfaction à penser que je n'aurais guère que M. Boycr pour antagoniste. Par un singulier hasard , c'est un des examinateurs de ma thèse; mais je le connais à peine et j'aime mieux l'avoir pour adversaire que M. Dubois, à qui je dois tant de reconnaissance pour les soins affectueux qu'il prit de moi dans la rue Plâtrière , où il vint si à propos me saigner après une chute qui m'avait jeté dans un si cruel état.

« Obeuf a une bien charmante propriété à Bellevue ; du coin du feu on jouit de la vue de Paris. Il s'entend à merveille à bâtir, mais je crains qu'il n'y prenne trop de plaisir; il m'a bien promis qu'il attendrait pour mettre à exécution le reste de ses projets, qu'il peut y penser sans courir le risque de se gêner. Il met lui même la main à l'œuvre : cheminée, fenêtres, portes d'alcôve mobiles, châssis à tabatières pour les mansardes. J'ai vu des choses très bien exécutées.. Madame était à Paris; nous nous sommes acheminés ensemble pour Boulogne, mais nous avions rencontré mon neveu à Bellevue et nous avons amené déjeuner le pauvre enfant, qui revenait de Paris où il ne m'avait pas trouvé. Je tiens toujours à l'aller voir dans sa pension, parce que j'imagine qu'une visite ne peut faire qu'un bon effet.

« J'ai eu des nouvelles de M. Huber1, mais d'une manière un peu poignante. Mmc Delaroche, la mère de Mme Duméril, vient de recevoir une lettre d'une demoiselle Ratte, qui voit tous les jours Mme Huber; elle écrit qu'en parlant abeilles la conversation tombe aussi sur les amateurs de ruches, et puis il est question de M. Bretonneau : « Pourquoi ne m'accuse-t-il pas la réception de mon ouvrage? Pour moi, je soutiens que M. Bretonneau n'a pas reçu le livre. M. Huber prétend qu'il l'a trouvé mauvais; ai-je tort de me faire le champion de M. Bretonneau? »

« Voilà Obeuf qui m'arrive. Je n'ai que le temps d'embrasser ma bien -aimée femme, toute la maisonnée. »

1 Huber (François), naturaliste suisse, né à Genève en 1750, mort en 1830, s'occupa spécialement de recherches sur les abeilles et en a consigné les résultats dans un très intéressant ouvrage : Nouvelles Observations sur les abeilles, 1792; 2e édition, 1796, 2 vol.

Fait curieux, mais qui n'est pas sans exemple, pendant que Huber publiait son ouvrage, Bretonneau rédigeait lui-même un travail important sur les abeilles, dont nous avons le manuscrit entre les mains, et dans lequel il établissait les mêmes observations que le naturaliste genevois. Devant la publication des découvertes de Huber, Bretonneau jugea inutile de faire paraître les siennes.

Des fragments en ont été cependant publiés par Guersant dans le Dictionnaire de médecine en 60 volumes. (Edition Panckoucke.) Art. Épizootie des abeilles. Voir la note de la page 281. — T.

LETTRE XXIXe

DU MÊME A LÀ MÊME

« Mercredi, 4 janvier 1815.

« Obeuf est venu m'interrompre lorsque j'avais encore bien des choses à te dire, et ce soir je ne puis causer avec ma bien -aimée aussi longtemps que je voudrais ; il est une heure du matin et je dois être demain de bonne heure chez le libraire. J'espérais voir aujourd'hui Mme de Villeneuve, mais j'ai passé mon temps à corriger des épreuves et à faire des recherches. J'ai trouvé quelques passages de vieux auteurs ( il en faut , pour la forme , coudre cinq ou six au bout de la thèse), qui vont très bien à mon sujet.

(( Husson me presse d'aller voir notre préfet, il voudrait déjà m'avoir donné son dépôt de vaccin. Il persiste à dire que je ne pourrai pas l'avoir à Chenonceaux, et je lui ai protesté que si je l'avais une fois, à coup sûr je le garderais. Il s'est mis à rire, et je ne doute point que cela ne s'arrangeât très bien. A coup sûr, ces six cents francs à Chenonceaux, avec l'embarras de fournir du vaccin, embarras que j'ai déjà, ce dont je l'ai bien averti, me conviendraient très fort.

Il prétend que ce M. Bouviat va remuer ciel et terre, et que si je n'en veux pas bouger, il aura la place de

l'hôpital, et aussi le dépôt de vaccin qui est attaché à cette place. Je suis persuadé que la nomination n'est point encore faite, quoi que m'en aient dit M. de Kergariou et M. Chaptal. Bonsoir, chère bien-aimée; à demain matin, si je puis avoir un moment avant l'heure de la poste. Dis donc à toute la maisonnée combien je souhaite d'être au milieu de vous; j'oublie toujours l'histoire promise à mon Nitte, mais il l'aura; si je ne la lui écris pas, je la lui conterai.

« Je reviens de chez le libraire. Enfin je n'ai plus à m'en occuper jusqu'à samedi. Mais il est midi, et je n'ai que le temps de te prier de dire quelque chose de bien aimable à ton beau et bon consolateur. J'ai perdu un peu de temps à bouquiner, et j'ai fait la folie de payer huit francs un Martial. Ce sont des provisions pour notre folio. Eh! mon Dieu, quand y serons-nous? Je vais voir Mme de Villeneuve.

LETTRE XXXe

DU MEME A LA. MEME

« 8 janvier 1815.

« J'aurais bien dû ne pas attendre au dernier moment pour écrire à ma bien-aimée femme. Mais j'ai bien couru tout le jour dans la neige fondue. Je suis allé chez M. Chaptal pour avoi? une lettre pour Barbier -Neuville

250 CORRESPONDANCE. — ANNÉE 181o

du ministère de l'Intérieur, afin de savoir où en est cette affaire de Tours. Je regretterai un peu le dépôt de vaccin si je ne puis l'avoir à Chenonceaux ; je ferai quelques tentatives à cet égard si la place de l'hôpital est donnée. Guersant veut avoir mardi Husson à dîner, afin de former notre complot.

« Duméril en serait. J'ai dîné en petit comité aujourd'hui chez notre bon Guersant. Je ne puis te dire tout le charme de nos souvenirs, tout l'épanchement qui règne entre nous quand, une de ses filles sur ses genoux, réunis au coin du feu avec sa femme , nous parlons de nos ménages, de nos arrangements domestiques. C'est cette bonne Mmc Guersant qui nous prêtait quelquefois de l'argent pour aller dîner. Voilà le moment de quitter ces chers amis qui approche; j'ai passé encore la soirée avec Guersant à l'opéra (Aristipe et le ballet de Télémaque). Nous nous sommes tenus la plus grande partie du temps dans un bon petit cabinet dont il dispose seul; nous nous sommes bien chaudes; c'est au milieu de tout ce boulevard l'endroit le plus solitaire du monde. Nous avons donné une consultation à Eucharis, qui était enrhumée, et surtout nous avons été ensemble. Ces bons et excellents amis étaient comme à l'ordinaire témoins de mon dernier acte, qui ne s'est pas passé à ma plus grande satisfaction. Ils ont cependant trouvé que je ne m'en étais pas mal tiré. Boyer1, sans avoir lu une ligne de ma

1 Né en 1757 à Uzerche (Limousin), mort à Paris, le 25 novembre 1833.

Appartenant à une famille pauvre, Boyer eut des débuts très pénibles, et ce n'est qu'à force de courage et de persévérance qu'il put les surmonter.

D'abord garçon barbier, puis serviteur des élèves dans un amphithéâtre d'anatomie voisin de sa boutique, il devint bientôt leur aide et leur démonstrateur. A cette époque l'Anatomie conduisait à tout, en chirurgie

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thèse, m'a dit, sur le titre, qu'il n'était pas possible d'appliquer une bande sur une jambe enflammée sans augmenter le mal; il a été révolté de l'idée d'appliquer la compression au traitement de la brûlure. Il m'a parlé assez grossièrement, j'ai tenu bon; je l'ai un peu turlupiné, mais pas assez au gré de mes amis. J'ai eu la sottise de ne m'endormir hier qu'à deux heures en pensant à tout ce que j'aurais dû lui dire. Mais me voilà revenu à ma manière d'être habituelle. Bien fou de m'ètre tourmenté pour des chimères.

« Voilà donc cette grande affaire faite. Ne parlez plus qu'avec vénération au grave docteur, qui espère partir le la ou le 16 janvier.

« Demain cette ennuyeuse cérémonie. J'ai fait ce matin des lots de l'argent qui me reste; mon loyer, ma thèse payée , avec toutes mes autres dettes , il me restera encore cent francs, de quoi faire les frais du voyage, peut-être un peu plus; je ne m'en vanterai pas à ma commère.

« Je te dirai de vive voix à ce sujet des choses qui te

et même en médecine. Bientôt Boyer fut nommé, au concours, élève à l'hôpital de la Charité, et plus tard (1787) obtint une place de « gagnantmaîtrise ».

En Tan III, lors de la fondation de l'École de santé, Boyer, déjà connu par le cours libre d'Anatomie qu'il avait institué , fut nommé professeur de Médecine opératoire, puis bientôt après de Clinique chirurgicale, et chirurgien en second de l'Hôtel -Dieu.

Sa réputation grandit alors rapidement; premier chirurgien de F Empereur, baron de l'Empire (an XII), il est élu membre de l'Académie de médecine à sa formation, chirurgien en chef de la Charité et membre de l'Institut, où il succéda à Deschamps (1825).

Les travaux les plus importants de Boyer sont un Traité d'Anatomie (1797-1799) et un Traité des maladies chirurgicales.

Ce dernier ouvrage obtint en France un immense succès et a été le code de plusieurs générations chirurgicales. Rédigé avec un grand art et une grande sagacité , il est surtout le reflet et la continuation des travaux de l'Académie royale de chirurgie, et donne aux contemporains un tableau fidèle de la chirurgie au xvme siècle. — T.

252 CORRESPONDANCE. — ANNEE d 8 1 .*i

paraîtront bien drôles , et tu m'approuveras fort de n'avoir pas été plus magnifique. Guersant en riait hier jusqu'aux larmes. Je tâcherai de Lien employer le peu d'argent qui me reste. Un peu de quinquina, un ouvrage de chirurgie, quelques drogues et quelques substances chimiques.

« J'ai vendu les salières trente-trois francs. Je tâcherai de me donner un bon Dictionnaire français de Boiste ; et , si possible , un bon Ovide avec des commentaires ; mais c'est une affaire de vingt-cinq francs. Tes cent francs sont intacts; je viens de relire ta bonne lettre du 3 et du 4. Que tu es bonne, aimable, aimante, et que je serai heureux de me retrouver auprès de toi ! Mme Duméril est tout à fait de mon avis sur l'article du taffetas vert; elle veut avoir ta lettre, parce qu'elle n'a pas assez de confiance à ma mémoire, et qu'elle craindrait de mal faire tes commissions. Conviens, chère amie, que Guersant, Duméril et leurs femmes m'ont assez gâté.

« Adieu, chère amie. »

LETTRE XXXIe

DU MÊME A LA MÊME

9 janvier 1815.

« J'ai vu notre préfet. Ce projet de nomination a la fièvre tierce. C'était hier un bon jour. Le ministère persistait dans sa promesse, et la commission devait être expédiée. Lundi je l'aurai, ou du moins je dois l'avoir

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mardi matin. J'ai consenti à différer jusque-là mon départ, mais j'ai bien signifié à mes amis que c'était la dernière réponse qu'ils parviendraient à me faire attendre. La commission viendra ou ne viendra pas à Chenonceaux ; c'est là que j'irai l'attendre, l'attendre tant qu'on voudra. J'espère donc que je pourrai partir mercredi, et je serais cruellement contrarié si quelque obstacle venait encore contrarier le désir que j'ai de me revoir chez nous. Ce ne sera pourtant pas sans un véritable chagrin que je quitterai mes excellents amis. Le pensionnat tenu par cet ami de Duméril, qui est venu m'offrir ses services pour Mahiet, m'a paru sur un si bon pied, que si le projet du lycée venait à échouer, j'engagerais Duméril à voir si ton neveu ne pourrait pas être placé dans la maison de son ami, qui m'a semblé d'une très bonne tenue, et dont le chef est si obligeant. J'ai toujours eu le tort de trop resserrer mes relations. Heureusement qu'au moyen de celles de mes amis je tiens dans ce monde un peu plus de place que je ne l'imaginais. Duméril est vraiment comme un enfant , ou du moins le même qu'aux premières années de nos études; lorsque l'affaire de Tours va bien, peu s'en faut qu'il ne saute de joie.

« Je ne veux rien dire de tendre ni à ma bien -aimée femme, ni au bon consolateur, ni à personne de la maisonnée. Je ne puis fixer ma pensée sur Chenonceaux sans éprouver une émotion qui devient douloureuse. L'instant où nous comptons être comblés de joie est souvent celui où nous allons être accablés. Ce n'est qu'après m'être un peu reposé au sein de ta douce amitié que je pourrai reprendre ces illusions qui nous voilent les déplorables chances de la vie. J'espère que le rhume n'est qu'un rhume. J'ai pour l'avenir une chopine d'excellent

254 CORRESPONDANCE. — ANNÉE 481o

esther. J'espérais écrire à Moreau, à Mabile , à Mme de Marc-Iles. Si tu trouves quelque nécessité d'atténuer mes torts, qui en vérité ne sont qu'apparents, tu feras une œuvre de charité et de justice.

« J'ai été voir Mme la duchesse de Duras1, qui m'avait fait dire par Mme de Villeneuve qu'elle espérait que je ne quitterais pas Paris sans qu'elle m'eût vu; j'en ai reçu le plus aimable accueil. Elle m'a dit les choses les plus obligeantes sur l'affaire de Tours , qu'elle croit entièrement terminée; qu'elle attachait le plus grand intérêt à ce que je fusse rapproché d'Ussé... Je n'ai pas dit toute ma pensée; mais je puis bien protester à ma bonne, dans toute la sincérité de mon cœur, que rien de ce qui pourrait lui être désagréable ne pouvait me convenir. Mais je ne pense pas qu'elle me blâme d'attacher quelque prix à ce dépôt de vaccin que Husson dit de sept cents francs. Je suis resté hier trois heures avec lui à fabriquer des tubes capillaires, à rectifier les moyens employés et à démontrer le meilleur usage qu'on en peut faire. Je n'ai pas le temps d'être plus modeste. Tout à ma bonne. »

1 La duchesse de Durfort-Duras fut une des plus charmantes et des plus intelligentes femmes de la restauration.

Fille du comte de Kersaint, membre de la Convention et l'un des officiers les plus distingués de la marine française , exécuté par arrêt du tribunal révolutionnaire, elle épousa à Londres le duc de Duras, qui devint, sous la restauration, gentilhomme de la chambre du roi et pair de France.

Après le 18 brumaire, elle vint avec le duc de Duras se fixer au château d'Ussé, en Touraine, appartenant aujourd'hui au duc de Blacas, où elle eut l'occasion de connaître et d'apprécier Bretonneau. Douée d'un esprit très fin et délicat , qu'elle dissimulait sous une modestie parfaite , elle sut attirer chez elle un groupe de lettrés et de causeurs d'élite , et son salon, que visitaient Mme de Staël et Chateaubriand, éveillait, avec le scepticisme en moins, le souvenir des spirituelles réunions du xyiii0 siècle.

Elle publia une charmante nouvelle, Ourika, qui révéla un vrai talent d'auteur et obtint un très grand succès. — T.

BRETONNEAU A MME BBETONNEAU 255

LETTRE XXXIP

DU MÊME A LA MÊME

« Mardi, 11 janvier 1815.

« J'aurais beaucoup à te dire; mais nie voilà, chère bonne, rentré bien tard de notre opéra. Nous y sommes allés avec Guersant sur les neuf heures, après que nos amis ont été retirés. Le roi y était, toute la cour. La salle était comble. Mme de Villeneuve, ses enfants et Mme Pouard y étaient. J'ai pu d'abord bien voir le roi, mais d'une assez grande distance. Le bon Guersant, qui avait été hier au bal, qui avait eu le matin l'obligeance d'apporter à ces dames des billets qu'elles avaient demandés, a bien voulu attendre avec moi sur le passage du roi pour que je pusse le voir d'assez près pour le toucher, lui et toute sa famille.

« Notre réunion de ce soir a été bien amicale. J'ai fait hier une terrible journée. Je t'assure bien que j'avais eu raison de déclarer que je n'y pouvais dépenser que vingt francs ; ces vingt francs ont été mis en bonbons, et la dépense s'est encore montée à trente et un francs : ma commère n'exigeait pas en vérité que je me ruinasse ! Tudieu! quelle commère! Haute d'une demi -aune, des tétons presque aussi longs , réunis au devant ! En me rendant chez elle avec mes dragées, j'ai perdu son adresse, et je ne savais pas son nom. Je n'ai jamais eu tant d'impatience et en même temps une si grande envie de rire

de tant de malheurs qui surpassaient les trente -six infortunes d'Arlequin. Enfin je l'ai retrouvée, et il a fallu mener l'enfant à l'hôtel de Luynes, rue Saint- Dominique, et j'y étais allé deux fois le matin pour savoir où en était l'éternelle affaire. Mais ce M. Barbier est plus difficile à aborder qu'un grand lama, et j'en ai sottement été pour mes deux courses. Car, en arrivant pour la deuxième fois à l'heure par lui indiquée, la porte m'a été refusée (à chaque mot je tombe de sommeil). J'ai maudit de bon cœur sa sotte importance. Ce matin je suis allé chez notre préfet, M. Destouches. J'en ai reçu le plus gracieux accueil. Il m'a dit qu'il n'ignorait point qu'on remuait ciel et terre. J'ai vu alors qu'il était bien au courant de l'affaire. Il avait vu une lettre de Duméril adressée au secrétaire du ministre, ma lettre d'hier adressée par M. Chaptal. Il m'a engagé à inviter les personnes que je pourrais savoir disposées à écrire en ma faveur à s'en dispenser ; que c'était une affaire terminée ; qu'il l'avait dit bien positivement à trois dames qui étaient venues l'accabler de sollicitations (je dors, je dors malgré moi). Il m'a traité comme s'il m'eût connu depuis dix ans, ajoutant que dès qu'il aurait mon diplôme, ma commission serait expédiée dans les vingt-quatre heures; que si, par quelques menées de bureau, il pouvait craindre quelque trahison, il irait directement trouver le ministre dont il avait la parole; que. je ne me donnasse pas la peine de bouger pour m'adresser à des gens qui prenaient ridiculement à tâche d'être inaccessibles. Je ne lui ai pas dissimulé combien il me serait difficile de m'éloigner de Ghenonceaux; il m'a dit que j'irais, et que j'y resterais tout ce que je voudrais, que j'aurais un suppléant, qui d'abord me bouderait, mais qui ne tarderait

pas à s'adoucir. Je me suis excusé sur mon mal de gorge de ne l'avoir pas vu plus tôt. Il m'a dit qu'à Tours nous nous verrions plus souvent, et mille choses plus polies, plus engageantes les unes que les autres. Duméril a été dédommagé aujourd'hui de sa mauvaise journée de samedi. Il a fait plus de remerciements à Husson que s'il avait été obligé personnellement. Ce matin M. Pinel l m'a dit devant lui qu'il aurait bien voulu être mon examinateur, en ajoutant : « Bien, très bien; il faut avoir le courage de combattre l'ojnnion des professeurs; quand on a de bonnes raisons, c'est le seul moyen d'avancer l'art, etc. » Il faut que M. B... crève de dépit.

« Hier il se trouve à l'Institut à côté du borgne, et lui parle du petit bonhomme qui est naturaliste, qui étudie les abeilles, qui tourne, mais qui n'est point médecin. Il a encore le nez cassé. L'oncle du filleul est aumônier de Mme la duchesse de Luvnes; il a un ulcère à une

I Pinel était né en 1745 à Saint-Paul (Tarn). Docteur en 1773, lié à Montpellier avec Ghaptal, à Paris avec Roussel, Cabanis, Desfontaines, Cousin, Thouret, il fut placé, par leur influence, à la tête de l'hôpital de Bicêtre (1792), puis fut nommé médecin de la Salpêtrière, avec la mission de réformer ces hôpitaux et de modifier l'abominable régime auquel étaient soumis les aliénés.

On sait comment il remplit cette mission humanitaire, et comment à des procédés injustes et arbitraires il substitua un régime dans lequel l'équité était remplacée par la douceur et la bonté. Il publia le résultat de ses études dans ces hôpitaux sous le titre suivant : Traité Jtiédical philosophique de l'aliénation mentale (1801-1809).

Mais son œuvre scientifique la plus importante fut son fameux Traité de Nosologie , qui eut un immense retentissement, le plaça parmi les médecins les plus illustres de l'Europe, et lui donna la célébritéd'un chef d'École.

Pinel fut médecin de la Salpêtrière, professeur d'Hygiène et de Physique médicales, puis de Pathologie à l'École de médecine, membre de l'Institut où le remplaça Cuvier.

II fut destitué à la suite de la réorganisation qui suivit la suppression de la Faculté en 1822, et mourut le 25 octobre 1826. — T.

258 CORRESPONDANCE. — ANNÉE 18d5

jambe, qui par le conseil de la duchesse est traité par la compression.

« Obeuf a donné ma thèse à son oncle. Je dors, je dors. Je me réveille, et suis tout surpris de ne pas me trouver chez nous. »

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