‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 29 sur 95 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

DU ME M E A L A M Ë M E

« Mardi, 27 décembre 181».

J'ai livré ce matin ma thèse à l'imprimerie, elle doit être imprimée le 7 janvier, et j'aurais cpielque espoir de me trouver un peu plus tôt libre que je ne croyais, si Duméril ne m'assurait qu'il me faudra peut-être attendre encore huit à dix jours pour voir le dernier acte de la mascarade. Je n'ai mangé depuis plusieurs jours qu'hier à dîner chez lui, parce que je voulus aller chez notre cher Guersant ; aujourd'hui, il semblait que j'eusse fait une grande absence : on se lamentait d'avoir mangé sans moi la plus grande part d'une carpe de neuf livres (de la Moselle) et dont, au fait, les restes étaient bien bons. Je t'entretiens là de circonstances bien minutieuses; mais me voilà rentré seul au coin de mon feu, il faut bien conter à ma reine Blanche tout ce qui m'advient, tout ce qui me passe par la tête et dans le cœur. Ma chère bonne verra que je suis assez choyé et qu'il ne me manque que d'être près d'elle. J'ai vu aujourd'hui cette bonne Mlle Lorinier; maintenant j'espère ne pas lui faire faux bond pour le salon, ce maudit mal de gorge m'a empêché de me trouver à un premier rendez-vous.

<( Devine à quelle heure je me suis levé? neuf heures passées; mais il faut dire, pour excuser ma paresse, que j'ai été oblig-é de me lever pour faire du feu qu'hier j'avais

couvert comme à mon ordinaire de gros tisons, mais la disposition de l'air ne permettait pas à la fumée de s'élever. Depuis hier matin, il a plu à seaux. Je vais m'acquitter le plus tôt possible de mon parainage; c'est une petite corvée et une petite dépense qui tombe assez mal à propos. Je voudrais bien imaginer quelques jolies étrennes à donner à Constant, le jeune fils de mon ami. « Comment se fait-il, chère bien-aimée, qu'avec le projet d'écrire, de manière à ménager ses yeux, ma main s'emporte toujours ? Ne parlons plus de ce qui a pu nous paraître choquant dans la manière de certaine personne, je lui ai à quelques égards de grandes obligations; trois ou quatre louis, ou plutôt cinq ou six que j'ai pu dépenser dans une vingtaine de courses, seraient revenus à propos, mais nous n'en mourrons pas. Je n'ai pas cru devoir donner moins de dix francs à la femme de chambre de M. Duméril, qui était venu savoir de mes nouvelles, m'apporter du potage et qui m'avait si bien entouré d'oreillers. Je n'imagine pas comment aimant tant à donner, je crains tant de recevoir, surtout directement / mais tu m'avoueras aussi qu'il y a bien peu de délicatesse à traiter son médecin comme son cordonnier. Je ne supporterais jamais c/ ue certaines personnes me demandent un mémoire, et me fassent tendre la main pour recevoir de l'argent bien compté et disputé; je suis toujours tenté de leur jeter à la tête leur or dont ils ont tant de peine à se séparera J'aime encore mieux être envoyé à l'hôpital.

1 Ces paroles expriment à un très haut degré la dignité et la délicatesse professionnelles telles que les comprenait Bretonneau. — Nul, en effet, n'était plus désintéressé que lui, mais nul aussi n'était plus délicat dans les questions d'honoraires. Il entendait cette expression d'honoraires dans son sens vrai , si différent de celui qui correspond au terme salaire. — T.

A propos, chère reine d'Antioche (voilà une expression qui ne sent guère la gravité du doctorat), je ne sais pas plus que toi où en est cette affaire ; on m'avait bien recommandé d'engager M. Chaptal à en parler à Barbier- Neuville ; mais ma foi, c'est par trop fort, que j'aille faire la moindre démarche, c'est-à-dire la chose que je redoute le plus au monde, pour la chose dont je me soucie le moins î II serait curieux qu'il y eût un peu d'exagération de l'approbation ministérielle, que le lièvre eût été seulement livré et qu'il m'eût fallu bien courir pour le rattraper ; et quel lièvre! Il y a un peu d'injustice dans cette pensée, et je la rétracte.

« Je prendrai bien du papier in-folio que je n'en aurai jamais assez, et cependant je voudrais dire quelque chose d'aimable au beau et bon consolateur; ne me parle point d'être à sa disposition, de pouvoir jouir avec un peu de loisir du bonheur d'être ensemble, de laisser doucement aller le temps sans chercher à le devancer à la course comme je fais depuis quelques mois, tu me donnes la maladie du pays ; j'ai en vérité besoin de quitter et de m'enfuir à la leçon de Duméril, je n'ai pas encore pu m'y trouver.

« Adieu, chère amie.»

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