DE BRETONNEAU A DUMERIL
« Tours, le 14 septembre 1816.
<( Je comprends très bien, mon cher ami, qu'avec les occupations multipliées de votre pratique , v ous n'ayez pu répondre à une lettre obligée que je vous ai écrite en courant; mais que j'aie laissé passer les mois sans me rappeler à votre amitié, c'est ce que je ne puis comprendre.
« Depuis longtemps, dix à douze jeunes gens qui suivent Thôpital me prient de vous demander si vous viendrez cette année; ils souhaitent presque aussi vivement que moi que ce soit vous qui présidiez le jury. Je sais bien qu'ils ont intérêt à vous désirer et à vous louer, mais je n'en suis pas moins charmé de leurs souhaits et de tout le bien que je leur entends dire de vous; pour avoir tant différé de me rendre à leurs instances, il faut que je sois bien malade. Il est vrai, j'ai l'âme assez malade : en venant seul habiter la ville, je me croyais prémuni par l'âge contre la vivacité de mes affections; une assez longue expérience de la vie m'a été inutile; je ne cède pas au besoin de me plaindre, mais au désir de donner à mon ami une excuse valable de ma négligence.
« Le séjour de la ville m'expose continuellement à quelques chagrins qui, peut-être, me touchent trop au cœur. Ce M. Mignot Turonum, à force de sourdes intrigues
et de basses flatteries auprès des administrateurs, a obtenu le partage de la place de chirurgien en chef dont il n'était que suppléant. Le docteur Gouraud, mon ami, remplissait cette place depuis treize ans avec zèle et distinction , et la rétribution payée à l'établissement par ses élèves a presque toujours fait les frais de son traitement *. J'avais l'espoir que notre préfet serait obligé de revenir sur son arrêté, ce M. Mignot n'étant pas docteur; mais j'apprends que sa réception, suivant les anciennes formes, lui donne même droit. J'apprends aussi que M. Godefroi est nommé provisoirement membre du jury en remplacement de M. Bouriat, qui vient de mourir ; c'eût été une consolation pour moi de voir Gouraud obtenir ce petit dédommagement. Je sais que si vous y pouviez quelque chose, il suffirait de vous en avoir prévenu.
« Je me suis livré avec zèle cet hiver aux recherches d'anatomie pathologique; j'ai été étonné de la fréquence de la simultanéité d'affection des membranes séreuses. Lors même que la phlegmasie chronique d'une de ces membranes a été déterminée par une cause extérieure, cette lésion ne tarde guère à retentir dans quelque autre point de ce système; autant j'aimerais à discuter avec vous sur ce sujet quelques questions de médecine pratique, autant je suis éloigné de les traiter par écrit.
« Je me sens encore plus coupable envers Mme Duméril qu'envers vous; ne m'excusez point auprès d'elle, c'est une cause désespérée, et surtout ne lui dites rien qui puisse me mettre plus mal dans son esprit ; recommandez-
1 Gouraud ( Vincent- Olivier) , ancien chirurgien des armées de la République, chirurgien en chef de l'hôpital de Tours (1804-1822). Il était le père de Henri Gouraud, qui fut professeur agrégé à la Faculté, et auquel nous consacrons plus loin une note biographique. — T.
moi à l'indulgence de Mme Delaroche. Je n'ose vous parler de notre cher Guersant, je ne lisais plus quand j'ai reçu son livre.
« J'embrasse bien tendrement vos enfants.
« Votre ami. »
« Avez-vous osé goûter de cette poudre de piment que je vous ai envoyée ? elle est bien plus forte que celle de l'Inde. Surpris que la pulpe d'un fruit de solanée eût une saveur si brûlante, j'avais d'abord trouvé que les cloisons seules recelaient ce principe acre, bien distinct de la pulpe. J'ai enfin découvert que c'était une véritable huile essentielle renfermée dans des vésicules qui sont très apparentes sur les cloisons des fruits de quelques variétés. J'ai recueilli dans mes tubes capillaires une assez grande quantité de cette huile pour l'examiner. Je l'ai trouvée volatile, inflammable, exhalant, lorsqu'elle est répandue sur l'eau, une odeur très différente de celle des fruits, et qui rappelle l'arôme du réséda; cette huile produit sur la langue et sur les lèvres l'impression du feu : l'épiderme de l'extrémité de mes doigts en ayant été bien imprégnée, j'y ai éprouvé pendant vingt -quatre heures chaque fois que je me suis lavé les mains une sensation analogue à celle que l'huile volatile produit sur les lèvres. Cette vive irritation, quelque intense, quelque prolongée qu'elle ait été , n'a été suivie ni d'inflammation ni d'érythème ; la poudre contenue dans les deux petits flacons a été préparée avec les cloisons séchées des fruits du piment annuel, variété à fruits ronds et réfléchis. »
BRONGNARD A BRETONNEAU 279
LETTRE XLIVe
DE BRONGNARD i
« Paris, 14 octobre 1816.
« Ne prenez pas la peine de lire cette lettre ce soir ; réservez-la pour la route.
(( Puisque vous voulez bien, mon cher ami, me demander des commissions géognostiques pour votre tournée actuelle, je vais me permettre de vous en donner quelques-unes que vous remplirez si l'occasion se présente.
« Vous allez parcourir un pays riche en pétrifications. Sans avoir vu ce pays, j'ai une opinion sur la place qu'il doit occuper dans les terrains secondaires, opinion qui ne s'accorde pas tout à fait avec celle de M. d'Halloy, mais qui est fondée entièrement sur les espèces de coquilles qu'il renferme. Je crois que c'est le calcaire grossier ou
I Brongnard (Alexandre), minéralogiste et géologue, né à Paris en 1770, mort dans la même ville en 1847.
Ingénieur des mines en 1794, professeur d'histoire naturelle à l'École centrale des Quatre-Nations (1796); il fut, en 1800, directeur de la manufacture de Sèvres, où il fit renaître Fart de la peinture sur verre, puis professeur de minéralogie au Muséum et membre de l'Académie des sciences en 1815.
II est l'auteur, entre autres travaux, d'un Essai d'une classification naturelle des reptiles, d'un Traité élémentaire de minéralogie , d'un Traité des arts céramiques.
Collaborateur de Guvier, il prit part au grand ouvrage sur la Description géologique des environs de Paris.
Alexandre Brongnard doit être considéré comme le fondateur de la Méthode en géologie. — T.
calcaire à cénites des environs de Paris , répandu en couches peu puissantes, mais tout à fait désagrégées, et je me fonde sur ce que toutes les espèces de coquilles que j'en ai vues ressemblent aux espèces de Grignon, etc. Cette opinion peut donc se vérifier par l'examen des espèces, et il faut tâcher d'en recueillir beaucoup. M. de Tristan, à Orléans, s'en occupe beaucoup, et si vous le voyez, engagez -le bien de ma part à poursuivre ce travail.
« J'ai déjà quelques échantillons de ce terrain, principalement Yarca diluvii, le pectunculus pulvinatus (?) le fissunella lahiata, le calystrea trochiformis , un buccinum(?)1 un nana, columbilla, cyprea pediculus, cerithunis (?) natica epujlottina , cardium aculeatum , etc., etc.
(( Ces coquilles viennent d'un terrain friable, coquillier de la véritable falunière de Touraine qui se présente dans son plus bel aspect, dit-on, au sud de Tours, entre Sainte-Maure, sur la route de Châtellerault, et Manthelan, à l'est de cette route. C'est sur les territoires des communes de Louans ( nom fort remarquable ) , de Sainte- Catherine -de- Fierbois, de Ligueil, etc., que se trouvent les coquilles en question. Mais le terrain que je rapporte au calcaire grossier à cénites me paraît beaucoup plus étendu et paraît s'étendre jusqu'à Doué , et peut-être au delà, au sud- ouest de Saumur, au nord au Lude sur le Loir, à l'est à Lussaut, près d'Amboise, etc.
« Il s'agit donc, si vous le pouvez :
« 1° De recueillir, pour ainsi dire, à poignée, sans triage, les coquilles que vous rencontrerez ; de mettre dans des boîtes à part les coquilles trouvées bien évidemment ensemble et pêle-mêle, ayant soin d'étiqueter la boîte du lieu où les coquilles ont été ramassées, et de
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bien examiner si des ravines ou d'autres causes locales accidentelles et actuelles n'auraient pas pu réunir dans un même fond des coquilles provenant de diverses couches : car je vous dirai que les coquilles des faluns sont rarement entières ; les plus entières sont évidemment roulées, beaucoup sont brisées, et le sol est, dans certains endroits , presque entièrement composé de débris de coquilles.
« 2° De recueillir des échantillons coquilliers des calcaires en couches solides, que vous aurez occasion de rencontrer dans ce pays ou sur ses limites, en indiquant toujours exactement le lieu, le rapport de position des échantillons et, autant qu'il est possible, le rapport de position des couches de la carrière avec celle des roches qu'on peut voir. Ce dernier point est souvent impossible à déterminer, même pour les géognostes qui vont exprès pour l'observer ; ainsi je n'espère pas que vous puissiez vous en occuper.
« 3° De ne pas négliger de découvrir la craie, reconnaissable par ses silex , ses bélemnites et ses ananchites ; si vous le pouvez et si vous la découvrez dans quelques puits, ravins, carrières, marnières, fondations de bâtiments, etc., examinez bien dans quel rapport de position elle se trouve avec le falun : je prétends, moi, quelle est dessous ; c'est là le point capital.
« 4° Si vous trouvez de la pierre ou de la terre chloritée, c'est-à-dire mêlée de points verts, ne négligez pas de la prendre , ainsi que les coquilles qui l'accompagneront, en distinguant soigneusement celles qui lui appartiendront évidemment des coquilles des faluns qui pourraient avoir été mêlées, par voie de transport, avec ces roches chloritées. Pour rendre cette question plus claire
et plus intéressante, je vous dirai que le calcaire chlorité est tantôt partie constituante et caractéristique des parties inférieures de la craie, tantôt partie constituante et caractéristique des assises inférieures du calcaire grossier. Mais les coquilles fossiles qu'il renferme dans ces deux cas sont très différentes et servent, outre quelques caractères miner alogiques, à le faire distinguer hors de place.
« 5° Enfin, et je crois qu'en voilà bien assez, prenez toutes les pétrifications que vous trouverez, toutes celles qu'on voudra vous donner, en pensant à votre ancien ami et confrère.
« P.-S. Si vous trouvez quelque zélé naturaliste sur les lieux, qui veuille répondre à loisir à une partie des questions précédentes, ayez la bonté de lui en donner un extrait. Si même j'en avais le temps, je le ferais d'avance, mais j'ai été prévenu trop tard de votre voyage.
« Que mes nombreuses et verbeuses questions ne vous importunent pas. Je sais ce que c'est que de voyager en poste pour affaires, et je me trouverai bien heureux si vous m'apportez seulement une coquille avec sa position. »
1 Cette lettre de Brongnard , trouvée sans suscription dans les papiers de Bretonneau, n'a pas dû, — les termes dans lesquels elle est conçue ne permettent guère d'en douter, — lui être adressée directement à lui-même. Elle lui fut sans doute remise par le destinataire, probablement Duméril, pour qu'il résolût les questions posées par le savant géologue.
Nous la publions à cause de son intérêt local. — T.
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