LETTRE XLV
DE GUERSANT
« Enfin, mon cher ami, j'ai pu me vaincre assez pour rompre mon trop long silence. Tout paresseux que je suis, le vice ne m'a pas encore tellement corrompu que je ne m'aperçoive pas de mon fatal penchant à la paresse. Oui, mon ami, je me sens bien coupable, je le confesse ; mais ce qui me console, c'est que vous l'êtes presque autant que moi. Au reste, vous avez dû voir que si je ne réponds pas exactement à vos lettres, au moins j'en fais bon usage, et qu'à peu de chose près j'ai fait imprimer presque en entier une de vos dernières épîtres ; nous sçavons ce que vaut une ligne, nous autres auteurs de dictionnaire à. soixante -douze francs la feuille.
« Je vous parle ainsi parce que je pense que vous avez dû lire votre article Abeille, dans l'article Épizootie1. Au
1 On a vu dans une précédente lettre de Guersant (page 266) les questions qu'il avait à ce sujet posées à Bretonneau, et auxquelles celui-ci répondit par une note, qui constitua le fond même de l'article de son ami.
Cet article parut dans le Dictionnaire en 60 volumes, dont Guersant était un des rédacteurs (Édition Panckoucke, tome XIII, 1815), sous le titre : des Épizooties des Abeilles. Il est consacré à l'étude des causes de destruction des hyménoptères, et des mesures qu'il faut prendre pour les prévenir ou les combattre. L'auteur fait les honneurs de son travail à Bretonneau, et déclare que presque toutes les observations qu'il renferme lui sont dues. Il nous apprend que le médecin de Tours possédait de nombreuses ruches et qu'il en perdit cent trente -deux dans l'année 1812, qui fut une année de désastres.
Guersant fit de cet article un tirage à part qui fut également publié en 1815 sous le titre : Essai sur les Épizooties. — T.
reste, si vous ne l'avez pas lu, je vous envoie par votre voisin, M. Dromery, un des exemplaires que j'ai fait tirer à part et que j'ai augmenté d'un supplément sur la clavelée. Lisez, je vous prie, tout cela, mon cher ami, et dussiezvous ronfler vingt-quatre heures de suite, lisez-le assez pour me donner franchement quelques avis sur la forme et le fond. Vous m'écrirez vos ohservations sur une feuille volante que vous m'enverrez ; je tiens beaucoup à cette revue critique, que je vous prie en grâce de faire sans ménagement, afin que je puisse en profiter.
« Mais c'est trop parler de moi quand je devrais vous entretenir de vous et de vos amis. Duméril et Savigny étaient, comme vous sçavez , en concurrence. Duméril ne l'a emporté que de trois voix ; il en a eu vingt-huit et Savigny vingt- cinq. Ils se sont conduits l'un et l'autre en braves gens. Aucun n'a cherché à déprécier l'autre, mais Duméril a eu des amis beaucoup plus chauds et beaucoup plus actifs ; il l'a emporté, j'en suis bien aise, car je crois que s'il n'avait pas réussi cette fois-ci, il aurait eu de la peine à arriver une autre fois. C'est cependant très fâcheux pour Savigny, qui n'a rien, car on vient de lui supprimer les appointements des membres de la commission chargée de travailler à l'ouvrage sur l'expédition d'Egypte , et le voilà réduit à vivre sur quelques centimes arriérés qui lui sont dus.
« Néanmoins, je l'ai trouvé très calme et moins abattu que je ne l'aurais cru. S'il survenait d'ici peu de temps une place vacante, je ne doute pas qu'il ne fût nommé ; mais ces zoologistes ont la vie dure : celui qui vient de mourir avait plus de quatre-vingt-dix ans, et si les autres
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se font attendre aussi long-temps, Savigny court grand risque de ne pas arriver de sitôt 1 .
« Quant à vous, mon ami, on me dit que vous avez pris la médecine clinique en belle passion et que vous passiez votre vie au lit des malades et dans la salle des morts. Je vous reconnais bien là. Pour moi, mon cher ami, je vois aussi beaucoup de malades, mais peut-être un peu trop en courant pour ma propre instruction. Je brûle les jours qui s'écoulent comme des heures, et je tâche de g'agner le plus d'argent possible, car j'en ai grand besoin. Ma femme, comme vous sçavez, s'est avisée de faire une fille, et me voilà, mon cher ami, avec trois filles; du reste la dernière fille est assez gentille et la mère se porte bien.
« Ce pauvre Duméril n'est pas si heureux que nous de ce côté ; sa petite est morte il y a quelques jours, et c'est un grand chagrin, surtout pour la mère.
« Mille amitiés de la part de ma femme, mon cher ami, et surtout de ma part; ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de Mme Bretonneau, et surtout écrivez -moi.
« Tout à vous. »
1 Duméril sembla prendre à tâche de confirmer cette observation de Guersant en mourant à son tour plus qu'octogénaire, à quatre-vingt-sept ans.