‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 68 sur 95 · LETTRE LXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXII

DU MÊME

« Paris. 23 octobre 1823.

« En vérité , mon bon maître , il est bien malheureux d'être toujours obligé d'user de reproches les uns envers les autres; nous en sommes pourtant réduits là! et cette fois, je ne sais trop lequel en mérite le plus, mais je ne vous ai pas écrit depuis... j'en ai honte. 'Et vous, dans votre dernière lettre , vous me promettiez des détails et sur vos mémoires et sur ma thèse, que j'attends encore; néanmoins tout cela n'est pas grand'chose, vous ne manquerez pas de raisons pour vous justifier, et moi j'ai bien aussi mes excuses. Quoi qu'il en soit, je viens de voir M. Béclard, qui m'annonce des pièces à dessiner et vos mémoires. Dieu veuille qu'ils arrivent bien vite! Personne, en effet, n'en a plus besoin que moi, vu que votre cause à Paris est devenue la mienne. Vous savez que maintenant, en médecine comme en politique, il y a deux couleurs bien tranchées. Dans- vos provinces, Messieurs, vous pouvez à la rigueur vous dispenser d'entrer dans l'une plutôt

que dans l'autre ; mais , à Paris , c'est différent , il faut absolument se mettre à droite ou à gauche. Or, quant à la politique, je n'y pense guère; mais, en médecine, sans être partisan d'aucune doctrine, j'ai cru devoir attaquer celle du « Paracelse moderne »1. Maintenant, vous devinez qu'il me faut du solide pour m' appuyer, et que je ne puis ou ne dois profiter de vos observations et de vos opinions que lorsqu'elles seront pub liées par vous.

« Vous concevrez mieux l'ardeur de mes désirs quand vous saurez que je suis devenu praticien, puisque depuis un mois je suis chef de clinique à l'hôpital de la Faculté, ce qui équivaut au titre de chirurgien en second, et que là j'ai à lutter contre M. Bougon lui-même et contre presque tous les élèves, car c'est une épidémie. A propos de cette place, c'est à M. Bougon que je la dois; elle était occupée par Paul Dubois, qui n'y venait jamais; je ne l'ai pas demandée, et on ne me l'a proposée qu'assez longtemps après sa démission donnée. Croyez -vous que cela puisse déplaire à M. Béclard ? je ne le voudrais pourtant pas pour tout au inonde, car il a toujours paru me vouloir beaucoup de bien. Elle n'est pas très lucrative (cinq cents francs et le logement) , mais elle est honorifique et offre beaucoup d'autres avantages; d'ailleurs elle [flatte mes goûts. Il faut vous dire aussi que tout cela n'est que provisoire , car on est actuellement en discussion au ministère à l'effet de savoir si cet hôpital rentrera sous la direction

1 A l'ouverture d'un de ses cours, Laennec, pour faire comprendre à ses auditeurs les vices de l'esprit de système, leur exposa un jour la vie et les doctrines de Paracelse. A ce portrait, tout le monde reconnut Broussais, et lui-même crut devoir répondre à cette leçon par une violente diatribe contre le chef de l'Ecole anatomo- pathologique. Mais le nom de « Paracelse moderne » resta à Broussais. — T.

de l'administration des hôpitaux ou s'il restera comme dépendance de la Faculté. Est-ce Morand que vous voulez envoyer à Paris? je suis bien fâché de ne l'avoir pas su plutôt, je l'aurais pris avec moi dans cet hôpital; j'y ai deux élèves que je prends où je veux, mais je n'ai pas de raisons pour renvoyer ceux qui y sont maintenant. Je pense, et M. Béclard doit vous l'écrire, qu'il faut l'envoyer; il concourra pour l'externat, alors M. Béclard le fera entrer dans son hôpital à la Pitié , où il sera logé et nourri à très peu de frais; plus tard on verra.

« Notre concours des agrégats n'est pas encore en mouvement, on est après scruter notre conduite au conseil royal, afin d'envoyer la liste des candidats; j'ai toujours bien peur, et j'aurais bien voulu vous prier, lorsqu'il était encore temps, d'en parler à M. Béclard, qui d'ailleurs en a déjà deux à soutenir. M. Bougon vous estime beaucoup, il a presque envie de vous écrire ; c'est à votre lettre que je dois ses bontés. Si vous pouviez lui adresser deux mots de remerciement pour moi, ce serait, je crois, très bien. Une autre fois, je vous parlerai de notre genre de travail et de la manière dont nous nous arrangeons. « Qu'une lettre de vous serait jolie ! »

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