LETTRE LXXXI
DU MEME
« Paris, 24 juillet 1823.
« Vous avez donc, mon cher maître, vingt élèves dans votre hôpital? ma foi, vous serez obligé d'en faire une école secondaire. M. Trousseau me dit que quelques-uns travaillent bien et sont déjà passablement forts; c'est une pépinière qu'il faudra nous envoyer joour la transplanter dans un plus vaste champ, lorsqu'elle aura fait sa première crue. Il me confirme aussi ce que m'avait assuré M. Moreau la semaine dernière, savoir : que vous travaillez décidément à votre livre. Il ne me fallait pas moins de ces deux témoignages pour me le faire croire; car véritablement nous avons été si souvent déçus dans notre attente que pour ma part je n'ose plus rien promettre. Je conçois pourtant, il faut en convenir, qu'il vous faille beaucoup de temps pour traiter convenablement ce sujet et qu'il vaut mieux retarder sa publication de quelques mois que de le donner incomplet; mais aussi depuis deux ans ! ! ! Vous parlez de le donner à M. Béclard. A mon avis ce sera fort bien fait. Il me semble important qu'il puisse être mis en vente au mois de novembre, lors de la rentrée. Insistez sur les preuves, n'épargnez pas trop les mots, discutez les points nouveaux que vous voulez faire
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admettre, entourez -les de tout ee qu'il peut y avoir en leur faveur; n'oubliez pas surtout que la doctrine de M. Broussais est ici regardée comme un colosse qu'on n'ose attaquer, et qu'en la combattant vous devez employer tout ce que le raisonnement et les faits peuvent fournir contre elle.
« Vous saurez, Monsieur, ou vous savez déjà peutêtre que le concours pour les douze agrégés est affiché du 22 de ce mois, qu'il aura lieu le 20 octobre. Ce passage est on ne peut plus critique pour moi; je serai probablement forcé de me mettre dans la section de chirurgie, il en faut quatre, et j'aurai pour antagonistes : Jules Gloquet , Lisfranc , Samson , Maingault , le fils Dubois, un Baudelocque, etc. Jugez si je dois être à mon aise! car enfin je ne m'abuse pas sur mes forces et ne puis pas contester leur mérite de manière à prétendre l'emporter sur eux. Gomment faire donc? car, si je ne suis pas admis, toutes mes espérances sont perdues : plus de cours particuliers, plus de dissections, et partant tous les moyens de parvenir me sont enlevés; cela ne va pourtant pas mal dans ce moment -ci, et mon sort futur présente une assez jolie figure. Il paraît que dans cette adjudication de places la faveur jouera un grand rôle : en conséquence de quoi je vous supplie, quand vous en trouverez l'occasion, de ne pas négliger les recommandations auprès des professeurs que vous pouvez connaître. M. Laennec est le grand dispensateur, je tâche de me l'attacher par tous les moyens possible; je l'ai fait président de ma thèse1. J'emploie le stéthoscope dans mon
1 L'illustre auteur du Traité de L'Auscultation médiate était à cette époque médecin de la Charité et professeur de Clinique interne à la
cours d'accouchement pour reconnaître la grossesse. Un de ces jours il doit venir avec M. de Kergaradec et quelques médecins étrangers à une de mes leçons pour, v donner plus d'importance, et pour examiner avec nous les femmes qui doivent servir à nos exercices. Ainsi, vous voyez que je m'y prends de loin; mais il est comme un enragé pour qu'on parle latin, vous savez que cela n'est pas mon fort. Cependant je vais travailler cette langue de nouveau, j'ai encore trois mois; mais je ne
Faculté, où il avait été appelé par l'ordonnance du 2 février 1823. Il avait, en 1822, remplacé Halle à la chaire de Médecine du Collège de France.
Né à Quimper en 1781, Laenncc, après avoir fait à Nantes ses premières études médicales sous la direction de son oncle, médecin instruit des hôpitaux de cette ville, vint aux environs de l'année 1800 continuer ses études à Paris. De bonne heure, suivant l'impulsion qu'avait donnée Bichat et qu'entretenait auprès des nouvelles générations l'inimitable enseignement de Corvisart, il s'adonna, de concert avec Bayle, à l'étude de l'Anatomie pathologique, et ils doivent être considérés l'un et l'autre comme les chefs de l'École anatomo- pathologique qui travaillait alors à se fonder.
C'est dans cette période de sa vie qu'il publia ses remarquables travaux sur la péritonite chronique, sur les vers vésiculaires et sur certains tissus morbides, — le squirrhe, l'encéphaloïde, la mélanose, le tubercule, — dont il fit connaître la structure mieux qu'on ne l'avait fait avant lui.
Bientôt médecin de l'hôpital Beaujon (1812), puis de l'hôpital Necker (1816), il commença cette admirable série de recherches qui aboutirent à la découverte de Y Auscultât ion et à la publication du traité célèbre, qui devint à partir de ce moment le code scientifique des médecins de tous les pays (1819).
Chargé en 1823 de la Clinique de la Charité , dans cette même chaire qui avait illustré son maître Corvisart, il éleva son enseignement à une hauteur qu'aucun médecin n'a depuis égalé. Ses découvertes dans les affections des voies respiratoires, sa sagacité dans le diagnostic, ses vastes connaissances en anatomie pathologique, son originale et profonde érudition faisaient de sa clinique une mine féconde et inépuisable pour les nombreux auditeurs qui, venus de toutes les parties de l'Europe, se pressaient autour de lui , et auxquels il s'adressait en latin pour être mieux compris d'eux.
Il mourut trop tôt pour la science, le 13 août 1826, à l'âge de cpiarante-cinq ans. — T.
sais de quels ouvrages me servir pour aller plus vite. Quant à M. Bougon, nous devenons tout à fait amis. J'essaye aussi de débaucher M. Alibert et M. Cayol, pourriez-vous m'aider ? J'accepte enfin tous ceux que je peux attraper. Il faut en outre que je fasse aussi du bruit avec ma plume, et j'apprête en ce moment de quoi les aller amuser bientôt à l'Académie. C'est un mémoire sur les tumeurs graisseuses de l'ovaire , contenant des poils , des os et des détritus d'embryon ou de fœtus. J'avais appris , il y a quelque temps , qu'une de ces tumeurs s'était offerte à votre observation l'an j:>assé; M. Trousseau m'a promis de m'en envoyer promptement tous les détails1. Si par hasard vous aviez quelques faits ou quelques idées relatifs à ce point d'anatomie pathologique , vous m'obligeriez bien en me les faisant transmettre. Je cherche aussi depuis longtemps la vésicule ombilicale, l'allantoïde et ce qui est relatif à ces deux poches dans le fœtus. Pour cela il me faut des sujets de deux à quatre mois de conception, venus entiers avec le moins de tiraillements possible, et sans séparation du placenta ni même des membranes, si on le peut; auriez -vous quelques choses à cet égard? De plus, depuis un an je médite un manuel de médecine opératoire ; cet ouvrage manque , mais je ne peux m'y mettre avant l'hiver, et peut-être quelqu'un aura-t-il pris l'avance. Enfin je cherche quelque ouvrage latin, qui en vaille la peine, à traduire. En connaissez-vous ?
« J'espère que voilà des projets. Dieu sait ce qui en
1 Ce travail fut publié par Velpeau sous le titre suivant : Mémoire sur les tumeurs abdominales formées par des détritus de grossesse extra -utérine. (Société philomathique, 1826.) — T.
résultera ! . . . Si vous aviez un moment , vous devriez bien m'écrire un peu en détail; dans ce moment j'ai besoin de vos conseils sur tout cela et une foule de points de théorie. »