‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 75 sur 95 · LETTRE LXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIX

DU MÊME

« Paris, 7 août 1824.

« Depuis longtemps vous nous trompez, mon cher maître, quand vous dites que votre travail est terminé. Pour mon compte , j'avais bien résolu de n'en plus rien croire avant de le voir ; mais vous le disiez l'autre jour d'un ton si positif que je me suis encore laissé persuader. Ce qu'il y a de pire; c'est que je l'ai annoncé comme sûr à MM. Béclard, Duméril, etc.

« Maintenant, quand ils me rencontrent, ils me raillent et me disent : « Eh bien ! croyez -vous encore à l'exacti- (( tude de votre cher maître? Vous ne voyez donc pas « qu'il s'amuse et qu'il n'a jamais pensé à publier le « travail qu'il annonce?... » Que répondre à de semblables accusations? qu'elles ne sont, du moins en apparence , que trop bien fondées ! Il paraît certain que vous ne viendrez point encore cette année, puisque vous n'en parlez plus et que les vacances commencent le 26 de ce mois. En tout cas , puisque je ne puis m'en aller avec vous les premiers jours de septembre, comme je l'avais projeté, vous pouvez vous attendre à être querellé rudement lorsque je serai chez vous.

« Quand vous me répondîtes à l'égard du prosectorat, vous aviez l'air de vous moquer de cette place ; c'était , ma foi, bien à tort, car cette cage-là était plus importante pour moi que vous ne pensez , et vous voyez qu'elle ne

tenait qu'à un fil, et que même on a été forcé de briser ce fil par le sort. Enfin elle m'était échappée, j'essayais de m'en consoler; mais, au moment où je n'y pensais plus, le conseil de la Faculté n'a-t-il pas annulé ce concours ! . . . Tous les professeurs n'ont -ils pas décidé qu'il fallait recommencer. Oh! pour le coup j'en suis las, depuis un an que je ne cesse de concourir. Véritablement je pense que je vais y renoncer. Si vous étiez ici, j'aurais de ce côté bien des petites affaires à vous conter qui vous feront rire alors que je vous les dirai, et qui en attendant ne laissent pas de me nuire et de me faire du mal.

« Vous avez l'air de croire qu'il est facile de trouver une dothinentérite au douzième ou au quinzième jour ; je vous proteste, moi, que depuis un mois j'en cherche et en fais chercher dans tous les hôpitaux sans pouvoir en obtenir. Hier au soir, d'après ce qu'on m'avait dit, je croyais en tenir une à la Charité , et pas du tout , il n'y avait pas de lésion dans le tube alimentaire. »

LETTRE XG«

DU MEME

13 octobre 1821.

« Vous auriez peut-être droit, mon bon maître, de m'adresser quelques reproches sur ma négligence à vous écrire, mais votre mémoire sur le croup devait m'arriver dix jours après mon départ de chez vous et je l'attendais.

« J'ai reçu depuis une lettre de Gottereau, par laquelle il m'annonçait que la copie en était faite et que je ne pouvais manquer de l'avoir bientôt. M. Guérin, qui vous a vu avant de partir pour ici , me parle de six mois , de sorte que je ne sais plus que croire; de grâce , envoyez-le , vous ne devez pas avoir grand' chose à y faire, vos malades peuvent attendre ; reléguez d'ailleurs vos consultations et vos visites dans l'une des deux moitiés de la journée, l'autre vous restera pour écrire. En courant à la perfection on laisse quelquefois perdre Futile, et s'il est vrai que vos deux mémoires soient au-dessous de ce que vous désirez, il est certain aussi que dans ce moment ils pourraient rendre des services signalés à la science ; il est sûr encore qu'après l'impression il vous serait beaucoup plus facile de les polir et de les perfectionner, si vous le jugez a propos, que pendant qu'ils sont dans votre portefeuille où les critiques ne peuvent plus attaquer. Vous me direz que je vous querelle toujours et que j'oublie les liens qui vous empêchent de marcher. Sans doute, j'avoue mon tort de ce côté ; mais , en vérité , si vous saviez combien de personnes désirent que vos travaux soient promptement rendus publics, vous feriez quelques efforts de plus et vous les donneriez tels quels.

« Je ne vois pas, par exemple, qui est-ce qui peut maintenant retenir la diphthérite. M. Guersant m'a remis votre dessin, vous n'avez qu'à dire un mot et nous en aurons une copie. Depuis mon triste voyage, le sort de mes parents a dû nécessairement m'écarter de la science, et l'intérêt que vous me portez m'oblige à vous faire part de quelques consolations que m'ont procurées mes démarches.

« Avignon était le lieu qu'occupait le régiment de mon

VELPEAU A BUETONNEAU 481

frère. M. Pamard est le chirurgien-major en chef de l'hôpital, et le bonheur a voulu que j'eusse son fils parmi mes élèves. Il est allé en vacances, et avec son père et M. de Lauriston ils ont fait réformer , mais trop tard , hélas ! celui dont le départ fut la cause première de la perte douloureuse que je viens de faire... Mon autre frère veut être prêtre; il a dix-neuf ans, sait à peine lire, n'est jamais sorti de son village et présente encore toute la rudesse d'un sujet tout neuf. Cependant l'archevêque de Reims me promet de le prendre au printemps si je puis le lui donner en cinquième. Comment faire pour arriver là ? Ses désirs sont vifs et sa tête est bonne

« Je vous ai dit un mot déjà des travaux que j'avais commencés concernant l'altération des fluides et tendant à démontrer surtout le transport du pus par le moyen des veines ou par d'autres voies. Je les avais suspendus un moment pour différentes raisons, et j'y reviens maintenant. Je voudrais prouver aussi que les cancers étant établis au dehors ne se forment au dedans que par le transport de leur germe et ne sont point des dégénérescences phlegmatiques. Je possède des faits assez curieux sur ces deux points ainsi que sur la nature essentiellement différente d'un grand nombre d'inflammations. Si vous aviez fini, je trouverais dans votre livre les preuves nécessaires pour démontrer ces propositions. En attendant, si vous aviez un quart d'heure dont vous puissiez disposer pour m' envoyer l'indication des cas les plus propres à les appuyer, vous me rendriez bien service. Quatre lignes sur deux observations, curieuses du reste, vous rappelleront dans quel sens il m'en faut : un homme fort reçoit un coup sur le testicule, qui s'engorge et

devient cancéreux. Il meurt neuf mois après. Une masse d'encéphaloïdes s'étend du testicule au diaphragme ; toutes les veines qui se déchargent dans le grand tronc abdominal sont remplies par une concrétion fîbrineuse qui adhère dans un point seulement de la veine cave, vis-à-vis les rénales et au-devant des globes accidentels. Dans ce point, le caillot lui-même est transformé en matière cérébriforme , et de plus il y en a aussi plus bas quelques masses isolées. Les poumons renferment des productions semblables par centaines, depuis le volume d'une noisette jusqu'à celui du poing, sans qu'il v ait d'adhérence, d'induration ou la moindre altération dans le tissu propre de l'organe, etc.

Une femme d'une constitution robuste est amputée du sein gauche ; elle a sept ans de santé parfaite. On ampute le droit, il survient des végétations, la cicatrice ne finit pas, on les enlève. Elle meurt six mois plus tard ; d'innombrables squirres sont éparpillés entre les muscles de ce coté du thorax. Le poumon correspondant surtout en est tellement recouvert à la superficie, en renferme une si grande quantité dans son tissu, que quand on le soulève il ressemble à un pied de pommes de terre qu'on enlève de terre. Cependant son parenchyme n'est aucunement malade, et les corps de son extérieur ne tiennent à la plèvre qui le recouvre que par des espèces de pédicules quelquefois moins gros qu'un fil ordinaire. D'où sont-ils venus, ces cancers? Dans l'un, le testicule était plein de matière encéphaloïde ; tous les autres cancers du même sujet étaient cérébriformes. Dans l'autre , le sein était squirreux, les poumons n'étaient remplis que par des squirres, etc. Je trouve dans ces faits et quelques autres de quoi fortifier ces deux assertions : les fluides

Page 1