LETTRE CXX
DE YELPEÂU
« Décembre 1825.
(( Mon cher Maître, vous demandez, pour finir la diphthérite, que nous fassions lithographier une coupe verticale du larynx et une autre coupe transversale, etc. La chose est très facile, mais je ne sais pourquoi, dans vos demandes, il y a toujours quelque chose qui nous arrête. Ainsi, qu'entendez-vous quand vous dites qu'il faut faire tirer ces dessins aux frais du libraire, et quand vous nous donnez le même conseil pour le dessin du croup? De quel % libraire voulez-vous parler ? Je n'y comprends rien du tout, d'autant mieux que M. de Puységur me dit, en reprenant votre mémoire, que vous le feriez probablement imprimer à Tours. Je vous en prie, dites -moi d6hc une bonne fois positivement ce que vous voulez ; faut-il le vendre, et combien ? Envoyez l'ouvrage et je trouverai un acquéreur ; dites-moi ce que le crayon doit représenter, et, le mémoire vendu, je m'arrangerai, en votre nom, avec le libraire. Une traduction de la Bible ne ressemble guère à des écrits sur le croup , et je pense qu'il vaut mieux que vos élèves se chargent ici de corriger les épreuves : en un mot, donnez-moi là-dessus votre dernière volonté, et je promets que tout ira vite. M. Guersant m'a remis le portrait du croup : qu'en faut-il faire ?
« Vous devez avoir reçu un gros paquet de papiers sur
l'anatomie du cou. Je vous ai fait passer toute la région sous -hyoïdienne , parce que je ne sais pas ce qui peut vous servir ; c'est une copie de mon brouillon : il manque beaucoup de mots que le scribe n'a pas entendus, elle pullule de fautes ; mais j'ai pensé que cela vous importait peu, pour ce que vous en vouliez faire. Quant aux lithographies intestinales, on ne sait pas où elles sont passées, tout a été perdu chez le malheureux Béclard. J'ai vu le libraire qui a dirigé la vente de sa bibliothèque ; il dit n'avoir rien vu de tout cela. Cependant il m'a bien promis de chercher s'il ne pourrait pas se rappeler où ces planches ont passé. D'un autre côté, je ne puis manquer de trouver le jeune homme qui les a faites, peut-être en a-t-il quelques copies. Au pis aller, nou^ les ferons refaire sur des pièces fraîches. Cette maladie est assez commune maintenant à Paris, et les 1 deux amis s'en iront chaque matin à la potence. Mais parlons d'une manière précise, et fixez une époque. Si vous ne pouvez envoyer immédiatement la dothinentérite, au moins donnez son titre arrêté * dites quelle espèce de volume elle formera , et ce que vous en voulez , afin qu'on puisse charger du tout le libraire qui achètera le croup. Pendant que vous êtes en haleine, ne vous arrêtez pas. »
LETTRE GXXI
D U M E INI E
<. Paris, 31 décembre 1825.
« Il y a six semaines, mon cher Maître, vous adressâtes une lettre à Trousseau, et dans cette lettre vous disiez que je devais avoir reçu la diphthérite ; cette nouvelle me fit beaucoup de plaisir, et je me dis: « Enfin, <( elle ne peut tarder. » Mais le chagrin et de trustes réflexions sont bientôt venus prendre la place de la joie ; je n'ai pu m'expliquer le retard de cette dame, la diphthérite, qu'en supposant qu'elle s'était égarée chemin faisant, ou bien qu'enchanté de ses grâces, quelque voyageur l'avait enlevée. Alors je l'ai fait demander a Londres,t.au Havre, à Calais, et sur tous les ports ; partout on la connaît par son père, mais elle n'est nulle part. Il faut donc qu'elle soit restée chez vous, et, dans ce cas, il faut que vous preniez plaisir à vous jouer impitoyablement de notre crédulité niaise, ce qui n'est pas bien. Quoi qu'il en soit, j'en suis fâché, parce qu'ayant fini la composition de mon second volume, j'aurais pu m'en occuper plus librement dans ce moment.
« Ah ! voilà sir Omar f qui m' affirme qu'elle est déci-
1 Trousseau.
dément partie et qu'il faut s'occuper de sa vente ; déjà cet intrépide s'effraie , pleure et craint que nous ne trouvions pas de marchand ; il a tort sans doute ; mais il est de fait que MM. les libraires ne veulent plus que des manuels ou des traités généraux, et notez que ce n'est pas de leur faute, que cela tient à l'esprit du siècle. Actuellement, en effet, les médecins ne veulent plus de la science, à moins qu'elle ne soit toute digérée dans un article du dictionnaire ou dans un livre élémentaire : « A « quoi bon, disent-ils, ces éternelles monographies ? bon <( pour nos anciens , qui ne savaient rien ; mais maintece nant ! » D'un autre côté , vos longueurs sans fin ôtent véritablement beaucoup de prix à l'ouvrage, attendu que la plupart croient le connaître d'avance par les lambeaux plus ou moins dégoûtants qu'on en a arrachés pendant que vous vous amusiez à les coudre avec une si minutieuse attention. Cependant je ne suis pas de l'avis de Trousseau , et je persiste à croire que nous le vendrons' bien. Si vous ne m'aviez pas fait tromper par ^ M. de Puységur, mon libraire s'en serait volontiers chargé ; au reste , ils ne me le prendront qu'après l'avoir fait examiner par leur comité médical. Cette réponse ne peut que lui être favorable ; mais qu'il arrive.
« Terminez donc aussi la dothinentérie ; vous lui enlevez vraiment une grande partie de sa valeur, en ne la donnant pas au public, et je crois que vous êtes coupable envers l'humanité. Cottereau se remue, mais ne fait pas merveille ; il est arrivé trop tard à Paris , et surtout il faudrait qu'il y fût resté jeune homme ; c'est une grande affaire que d'avoir une femme et des enfants ! Pour Omar, il marchera, seulement il est enthousiaste et
trop tranchant, je pense; donnez -lui quelques conseils sur ce point.
« Moi, je vous souhaite une bonne année et vous prie de croire à mon dévouement éternel et sans bornes.
(( Votre ancien élève. »