CHAPITRE XII
Le président qui venait de siéger dans l'affaire de Jean Brillât était l'undes juges qui avaient, quelques années auparavant, prononcé sur le sort de Jérôme et du négociant Vernon^ fait en leur faveur tout ce qui dépendait d'eux et appliqué le code en regrettant sa rigueur, et surtout l'absence d'une loi plus en harmonie avec les mœurs. Les paroles du jeune menuisier le frappèrent, éveillèrent ses souvenirs ; il se rappela parfaitement ce pauvre petit jetant sur Tauditoire, quand on lui avait demandé si quelqu'un le réclamait, un regard plein dMnquiétude, et sa réponse douloureuse au président : a Gomment voulez-vous que mon père sache que je suis ici ? > Bien que les griefs de Jérôme lui parussent fort justifiés par l'abandon fatal dont il avait été la victime^ il se promettait d'intervenir directement, mais en particulier^ auprès du jeune homme pour l'amener è prendre son père chez
lui. Il comprenait qu'après une captivité de quatre ans et rirritation qu'elle avait dû lui inspirer, il n'en obtiendrait rien en public ; mais il comptait sur le bon cœur de Jérôme et sur ses paternelles sollicitations, persuadé que la résistance devant le tribunal céderait devant l'bomme.
La réclamation de Louise redemandant le vieux Brillât avait mis tin aux préoccupations du magistrat^ qui avait éprouvé une vive satisfaction de la conduite de la jeune femme, et Tacquittement était à peine prononcé qu'un huissier s'approcha de Jérôme et de Louise et les invita, de la part du président, à passer dans un cabinet attenant à la salle d'audience. Ils s'y rendirent sans se douter du but de cette invitation ; là, le magistrat, en présence de ses collègues, du procureur du roi et de quelques avocats, adressa au Jeune couple de vives félicitations sur leur conduite ; tous les assistants y mêlèrent les leurs.
Dans un angle du cabinet se tenait un groupe d'avocats, les uns qui, habitués à plaider le vrai et le faux avec un égal aplomb, ont perdu la notion du vrai, ne trouvant juste ou injuste que la cause gagnée ou la cause perdue et ne voient plus que le côté matériel des choses ; d'autres, jeunes et ardents, toujours prêts à prendre la défense du pauvre ; plusieurs fort spirituels, presque tous railleurs.
— Tudieu l voilà un rude gaillard, dit l'un d'eux en examinant Jérôme ; il a un bel organe et des arguments puissants.
— Et concis, répliqua son voisin, jetant cela en pleine flgure à celui qui venait de parler et qui était fort prolixe.
— Âh ! 1a scène a été pathétique, dit un autre.
— Et la mise en scène bien jouée, murmura un des assistants, et se tournant vers l'un de ses confrères qui s'occupait beaucoup de théâtre, et lui frappant sur l'épaule : C'est du drame, hein ! tu mettras cela dans une de tes pièces, l'effet est sûr.
— Crois-tu? dit l'auteur.
— Parbleu l tu n'as donc pas vu le mouvement de l'auditoire ? Quand on remue ces blasés, ces racomis-là,
on doit enlever tout un théâtre.
Lorsque le président adressa la parole à Louise, tous les regards so tournèrent verselle, qui, un peu émue, brillait de tout son éclat.
— Le menuisier a bon goât... reprit l'un des avocats, et le reste de la phrase se perdit au milieu des rires de ses confrères.
— Elle est remarquablement belle, dit un autre.
— C'est pour cela que le président l'a fait venir, murmura le dernier à l'oreille de quelques amis, ses yeux baissent et il a voulu la voir de plus près ; le jour de la salle d'audience n'est pas favorable.
Le magistrat n'entendit pas cette petite méchanceté ; tous se retirèrent, jetant un dernier regard à Louise qui emmenait son enfant pendant que son mari aidait son père à descendre les marches de la salle. Le soir, dans un petit cercle d'amis, le président disait tristement, après avoir raconté les détails de cette affaire et du premier jugement :
— Voilà un coin du tableau de notre société. Des lois impuissantes à protéger l'honnête commerçant contra
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le banqaeroutier habile, à lui faire restituer sa fortune TOlée; pour la jeune fille^ absence de travail ou insuffîsanee de salaire^ quand celui-ci est l'unique sduyegarde contre la misère qui tend la main à la séduction et la convie. Des hospices trop étroits pour la vieillesse mal* heureuse^ pour la pauvreté sans déshcHineur se pressant à leurs portes^ attendant qu'il en sorte un cadavre pour prendre sa place. Rien pour sauver l'enfant de l'abandon d'un père. Rien pour les vétérans de l'industrie dont les cheveux ont blanohi dans le travail, source de richesse pour le pays, qui ont usé leurs corps, rivés à un métier qu'ils ne peuvent plus mettre en mouvement Rien enûn pour prévenir la souffrance, la dégradation. Le grand remède au9 maux, c'est la prison qui punit, qui impose une flétrissure. Allez, c'est, pour nous autres juges, une rude tâche que celle d'api^iquer un pareil baume aux blessures.
— Notre président est dans ses jours de boutade^ dit cm riant l'un des assistants.
— Oh ! j'ai grand Uwt, reprit le magistrat avec vivacité; n'est-ce pas une belle organisation que celle oil se fassent de telles choses ?
Et il raconta ce qu'il savait de la ruine et de l'arrestation de Yernon, de l'affaire de Jérôme*
— Vous prenez un acddent pour base d'un système ! dit le même.
— Un accident 1 s'écria le président, regardez Thistoire des vingt derniers siècles : elle se divise «i périodes bien caractérisées. La gloire militaire, la religion, les beaux-arts, la littérature, la philosof^ie, toutes ces
grandes choses qui passionnent Thumanité, auront leur tour sur la scène du monde européen et domineront une époque. Eh bien ! au milieu des plus beaux triomphes et dos plus terribles revers des armées, dans les luttes sanglantes de la religion , à travers ses plus brillants suocèS) ou lorsque sa puissance décroît devant le scepticisme , soit que dans les arts on cultive la forme ou la pensée, dans les disputes de Técole, dans les livres, partout, vous entendez un cri profond, énergique, ap* pelant des réformes dans la société.
Et alors il traça brillamment le tableau des luttes passées et fit une peinture sombre et navrante de la situation présente. Il termina en ces mots :
— Ainsi toujours le môme mal ; l'humanité semble tourner dans un cercle de fer qu'elle ne peut rompre, dans un cirque de rochers granitiques qu'elle ne peut escalader. Cependant il n'est pas de mal social sans remède, comme il n'est pas de précipice qu'on ne puisse combler, pas de roche si pesante que la mine ne puisse faire sauter. Dans ma carrière de magistrat, j'ai vécu dans des villes industrielles et j'ai vu d'horribles souffrances qui m'ont expliqué souvent les fautes que j'avais à poursuivre au nom de la morale publique et qui justifient à mes yeux l'indulgence que j'apporte quelquefois dans des affaires dont le public ne voit que la surface et que j'ai approfondies.
L'amélioration du sort des classes ouvrières arrivera par la bonne volonté des puissants ou par la force. Qui peut dire combien de temps se traînera, boiteux et énervé, le système sous lequel nous vivons, combien de
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lemps on fermera Foreille à Timmense voix qui résonne? Si le progrès est le seul ouvrier de la réforme, elle viendra plus lentement, mais du moins le sang n'aura pas coulé pour assurer le bonheur et le repos du pays. Si c'est la force qui, sur les ruines de l'organisation actuelle, en édifie une nouvelle^ sans doute elle déblayera le terrain sur lequel elle voudra bâtir, sans doute elle n'apportera, dans l'exercice de sa puissance organisatrice, ni hésitation, ni crainte. Croyez-moi , prévenons les secousses, en nous occupant de faire l'avenir meilleur que le présent.
La voix du magistrat était grave; on le savait et on le sentait convaincu, et ses paroles firent une impression profonde dans le cercle d'amis trop peu nombreux qui l'entouraient. Il avait conquis par l'âge, par le savoir, par son intégrité, le droit de dire sa pensée ; il en usait, mais seulement dans l'intimité, ne cherchant pas l'éclat de l'opposition et ne se préoccupant jamais des luttes ministérielles, qu'il regardait comme fort stériles dans le cercle où elles étaient enfermées.
En se retirant, l'un de ceux qui l'avaient écouté disait d'un ton quelque peu mécontent :
— Notre président a de bonnes idées; elles ne sont pas neuves, mais il les rajeunit par sa verve.
— Pourquoi ne l'imitez-vous pas ? lui répondit son interlocuteur; si de pareilles idées étaient émises partout,, on finirait par les entendre, on y réfléchirait, et peutêtre se déciderait-on à essayer de quelque remède.
— Bon ! reprit le premier, vous êtes charmant avec votre conseil, le président est inamovible, il peut dire ce
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qu'il pense; quant à nous, si nous nous pennettions une pareille liberté, nous ne serions pas longtemps en place.
— Le barreau ne vous offire->t-il pas une carri^ honorable à défaut du parquet?
— Eh ! mon cher, on y est^ on j reste.
— C*est cela, et on s*habitue à tout regarder avec indifférence, à tout voir sans prendre parti, à n'exprimer jamais d'opinion, et, peu à peu, à n'en pas avoir. On est pour celui qui gouverne.
— Il nous siérait bien d'être contre!
— Mais quel appui lui prôteriez-vous s'il était attaqué?
— Bon Dieu ! qui songe à cela ? Il n'y a que des sem- Uants d'opposition ; on parle, voilà tout, il n'y a rien de sérieux.
Les deux amis se sépar^ent. Cependant les paroles du président eurent quelque retentissement ; le lendemain on les répétait dans la salle des pas perdus, on les commentait, on en faisait une grosse affaire ; quelques plaideurs disaient :
— Oh I il faut que le ministère soit malade pour que le président ait osé parler de la sorte.
— Mais non, dit l'un d'eux, il n'est pas question du cabinet, c'est la sodété qui est malade, et c'est bien autrement grave.
Le groupe éclata de rire ; on ne comprenait pas comment la société pouvait être malade quand le ministère se portait bien.
A quelques jours de là, dans un coin d'un salon officiel où étaient réunies les notabilités diplomatiques, tous tes membres du cabinet et quelques fonctionnaires, l'un
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des ministres qui dirigeaient alors les affaires du pays l^pa familièrement sur Tépaule du magistrat et lui dit en souriant :
— Combien avez-vous d'années de service, mon cber président?
— Vingt-quatre, monsieur le ministre, dit celui-ci d'un ton où perçait une légère pointe d*ironie.
— Eh 1 reprit le ministre^ toujours en souriant, encore six ans avant d'arriver à la retraite.
— Oui, oui ; mais j'en connais qui n'iront pas jusquelà, repartit le président en hochant la tête.
— Âh I ah 1 ajouta le minisire en riant tout à fait, vous êtes donc toujours un prophète de malheur ; il y a longtemps que vous pronostiquez notre chute et nous tenons toujours.
— C'est peut'-ètre une raison pour que...
— Chut! interrompit vivement l'homme d'État; venez vous mettre à table et ne nous faites pas de sermon aujourd'hui, nous avons tous les ambassadeurs et les ministres étrangers.
— Je comprends, dit en souriant à son tour le magistrat, et il faut qu'ils croient à la stabilité... Soyez sans inquiétude, je ne dirai rien.
Le magistrat ne dit pas un mot qui pût elTaroucher les oreilles ministérielles ; les représentants des puissances purent se persuader que la France était à l'apogée de sa prospérité et de son bonheur. Cependant, dans les régions du pouvoir, comme on le disait alors, il commença à être question d'une loi qui devait non pas guérir, mais soulager une des plaies sociales signalées par le magis*
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trat. D'un autre côté, le maire rJ*une des plus grandes villes de France prit un arrêté en vertu duquel des vieillards malheureux pouvaient être admis au dépôt de mendicité sans avoir été arrêtés comme vagabonds et frappés d'une condamnation par le tribunal de police correctionnelle. C'était un progrès, mais bien faible.
Les premiers jours qui suivirent l'arrivée du vieux Brillât dans la boutique du menuisier et les émotions de l'audience se passèrent avec assez de calme ; la présence du petit Edouard dans la maison paternelle, son babil, ses caresses, premières fleurs du jeune âge, toutes nouvelles pour Jérôme, firent une diversion momentanée aux chagrins de Louise, aux inquiétudes de son mari. Mais bientôt le vieux Brillât s'aperçut que ses habitudes le rendaient étranger dans cette maison, que son langage contractés dans des bouges abjects n'était pas compris, qu'il gênait l'expansion entre les deux époux ; il se sentait honteux devant son fils ; il demanda à entrer dans un établissement public où il jouirait d'une certaine liberté, si Jérôme voulait payer sa pension. Celui-ci y consentit et ils se séparèrent.
Les impressions de l'audience s'effacèrent, on s'accoutuma <à voir Edouard jouer dans la boutique, se rouler dans les copeaux, s'en faire des boucles d'oreilles, les mêler à ses chevaux, se bâtir des maisons avec des petits bouts de bois, et peu à peu les choses reprirent leur cours ordinaire ; les deux époux distraits un moment de leurs peines secrètes, les retrouvèrent au fond de leurs cœurs; la situation redevint la même qu'auparavant, la pensée de son enfant obsédait le souvenir de
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Louise, miroitait dans son esprit, une voix intérieure lui criait de se rapprocher do lui, un désir impérieux Yj poussait ; elle ne pensait pas que Jérôme ignorât Texistence de cet enfant, et toutefois elle n*osait lui en parler, lui dire ses chagrins, dans la crainte de le froisser ; luimême n'avait pas le courage de demander une explication dont il avait besoin. L'amour vit d'illusions qu'il ne faut pas briser au rude contact de la réalité, de fines délicatesses qu'il importe de ménager.
Cependant les travaux étaient terminés dans la maison à laquelle travaillait Jérôme et que Léon avait offerte à Louise en échange d'une trahison, d'une fuite, d'un éclat, offre à laquelle celle-ci avait dédaigné de répondre. C'était une horrible idée que celle de faire embellir par le mari la demeure où il voulait loger la femme qu'il lui enlèverait, le calcul dépravé d'un homme qui se jouait des souffrances d'un autre.
Qu'on se figure, en effet, la douleur de l'ouvrier apprenant un jour que sa femme enlevée, disparue, habite la retraite qu'il a lui même coquettement embellie, sous (es ordres de son amant, à l'ornement de laquelle il a apporté son art, ses soins, son intelligence. La vertu de Louise avait heureusement déjoué cette odieuse combinaison.
Beaunoir n'était pas retourné chez le menuisier depuis le jour où il avait amené son fils pour tenter la malheureuse mère par Tespérance d'une caresse ; il avait parfaitement vu Louise pâle et chancelante, s'appuyant contre la porte pour se soutenir ; certain d'avoir éveillé tous les souvenirs de sa mère, ignorant les incidents qui avaient comprimé quelques jours les élans de l'amour
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maternel» il arait attendu la venue do Louise, mais en vain ; il avait épié son passage, persuadé qu'elle chercherait au moins à entrevoir son enfant, et il ne l'avait pas aperçue de nouveau. Gomme ces misérables oiseleurs qui placent dans une cage ouverte les oiseaux qu'ils ont volés au nid^ afin d'y amener la mère sur laquelle la cage se refermera, il avait fait placer sur le balcon des fleurs nouvelles dont il avait confié le soin à Tenfant, jouets qui devaient l'y retenir durant les plus belles heures de la journée.
Trompé dans ses espérances, ne comprenant pas cette indifférence apparente, décidé à faire une nouvelle tentative de séduction, Léon se rendit un soir chez l'ouvrier, après les travaux, dans la pensée d'y trouver Louise seule. L'atelier était vide, et Léon marchait sans bruit vers la chambre de madame Brillât, lorsqu'un petit garçon qui jouait au milieu des outils se leva vivement et se mit à crier : Papa, papa, voilà un monsieur I
Léon s'arrêta quelques secondes; surpris par la présence de cet enfant, il ne pouvait plus rétrograder, et une mauvaise pensée traversa son esprit ; il se repentit de n'avoir pas amené avec lui son fils, afin de mettre en présence les deux enfants de Louise, celui qu'elle pouvait avouer et celui dont elle avait sans doute intérêt à cacher l'existence. C'eût été une scène dramatique, se dit'il gaiement
Il entra dans la chambre où causaient Brillât et sa femme; il avait pour prétexte le règlement des travaux, il venait solder son compte; le petit Edouard l'y suivit, et il suffit à Léon d'un coup d'œil pour comprendre que
Louise était souffrante, mais en même temps courageuse et résolue.
— Vous avez là, madame, un fort bel enfant, dit-il à Louise, après s'être assis en face d'elle, est-ce le seul?
— ^"Oui, monsieur, le seul, répondit M«»« Brillât d'une Yoix sèche en levant sur Léon un regard assuré, tandis que ses lèvres étaient contractées par un sourire amer dont lui seul pouvait comprendre la signification; puis attirant Edouard sur ses genoux, elle le couvrit de baisers, mais sans prononcer une parole et en retenant ses larmes près de couler. Il y avait dans ses mouvements un emportement étrange, une sorte de désespoir : elle semblait vouloir se réfugier dans le sein de son enfant, chercher sa force dans ses caresses; elle craignait que cette question si simple et toute naturelle dans la bouche d'un étranger, si odieuse dans celle de Léon, éveillât des souvenirs pénibles pour son mari, le fit songer au passé dont ils ne parlaient jamais entre eux, et dans ce moment elle haïssait souverainement celui qui la lui adressait.
En voyant les marques d'amour que Louise donnait à son enfant, Léon comprit la pensée de la pauvre mère et sourit. Jérôme, qui était tous les jours témoin des embrassements que Louise donnait à son enfant, se complaisait encore à cette vivacité inaccoutumée.
— Et vous, monsieur, dit- il gaiement à Bcaunoir, n*avez-vous pas d'autre enfant que celui que vous avez amené ici l'autre jour et qui s'est enfui si vile, avant que ma femme ait pu Tem brasser?
Louise, à ces mots, leva la tête et fixa ses beaux yeux sur Léon avec un calme apparent que démentaient seuls
les baltements de son cœur. Oa eût dit une statue de marbre attendant une réponse à une question faite.
Dérouté par ce calme, étonné de ne pas trouver une prière dans les regards de Louise, craignant de s'enlever tout moyen de la revoir, Léon répondit avec indifférence: Ce n'est pas mon fils^ mais celui d'un de mes parents, je n'ai pas d'enfants.
-— Cela viendra, reprit Jérôme en souriant, vous êtes jeune, vous n'avez pas fait arranger votre maison pour la laisser vide ; ne m'avez- vous pas dit que vous alliez vous marier bientôt? Madame trouvera son appartement bien frais et bien mignon ; il est, je crois, iitipossible de rien voir de plus coquet.
— Je ne sais encore, répondit Léon, je partirai dans quelques semaines pour décider de cela, je laisserai le petit garçon chez mes parents. Et il promenait sur Louise un regard significatif.
Un soupir s'échappa de la poitrine de la jeune femme... Elle se leva et quitta la chambre, laissant Beaunoir et Brillât régler ensemble leurs comptes de travaux et d'argent, et, immobile sur le seuil de l'atelier, où régnait l'obscurité, elle put donner un libre cours à ses larmes en pensant à son enfant et à ces deux hommes qui étaient là dans une pièce voisine, dont l'un avait été pour elle si bon, si généreux, l'autre si cruel, qui essayait de briser sa vie une seconde fois et lui refusait impitoyablement une dernière consolation.
Resté seul avec Beaunoir évidemment distrait et qui semblait préoccupé de ce qui se passait dans l'atelier, Jérôme éprouva pour la première fois une sorte de gêne
instinctive de la présence de cet homme chez lui. Les mouvements saccadés de Louise, ses caresses si vives à son enfant, les éclairs qui brillaient par moments dans ses yeux, contrastaient avec la froideur qu'elle témoignait à M. Beaunoir, elle presque toujours souriante avec ceux qui venaient chez elle, et il ne pouvait se rendre compte de ce contraste. Cependant son inquiétude n'alla pas jusqu'à la jalousie, il attribua ce qu'il ne comprenait pas aux peines secrètes de Louise, sans soupçonner Léon d'en être la cause. Celui-ci, qui s'aperçut de la gêne de Brillât, se montra aimable, plaisanta gaiement, tout en examinant ses comptes, et les fâcheuses impressions de Jérôme finirent par disparaître. Beaunoir, en s'en allant, caressa le jeune enfant, salua Louise en lui jetant le sourire le plus bienveillant et se retira en laissant le menuisier sans la moindre inquiétude à son égard.
La situation de la malheureuse mère était bien différente; la nouvelle inattendue et jetée avec tant d'indifférence du prochain départ de son enfant qu'elle avait à peine entrevu, qu'elle allait pei^re pour toujours peutêtre, lit sur elle une cruelle impression et raviva toutes ses douleurs. Elle cherchait, maison vain, à comprimer l'amour maternel, à le reporter tout entier sur un seul de ses enfants, celui qu'elle pouvait hautement avouer, elle n'oubliait pas le premier ; elle essayait de s'abuser en se répétant qu'elle n'avait réellement qu'un fils, celui que son mari pouvait caresser sans la faire rougir, mais elle n'était pas capable d'un tel effort, d'un pareil sacrifice ; toujours la jolie tête de ce petit enfant qui avait tant de fois joué sur ses genoux, que tant, de fois elle
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avait bercé joyeusement dans ses bras en murmarant de douces chansons pour rendormir^ qu'elle serrait convulsivement contre son cœur le jour où elle avait rencontré son père, toigours cette blonde tête revenait à sa pensée^ ses yeux immobiles la voyaient, elle errait dans tous ses rôves.
— Mon Dieu, disait- elle^ il y a ici, près de moi, un enfant privé des caresses de sa mère, ne recevant pas ses soins, ne connaissant rien des plaisirs qu'elle seule peut donner, pauvre fleur que nulle main n'abritera du soleil, oiseau perdu que nulle aile protectrice ne gardera de Torage, cœur isolé dont aucune douce parole ne développera les bons instincts, homme qui grandira et passera près de moi sans me connaître, sur le bras duquel je ne m'appuierai jamais ! Ai-je le droit de briser la loi de la nature, ne suis-je pas coupable de cruauté, ne suis je pas plus impitoyable que la mort qui seule peut faire des orphelins ? Et dans cette pénible lutte, son amour grandissait encore.
De ces idées qui la torturaient, de ce désir impérieux qui ne lui laissait pas de repos, à une démarche, à une tentative pour revoir son enfant, la distance n'était plus bien longue à franchir. En vain sa raison lui montrait le péril auquel les désirs de Beaunoir pouvaient Texposer, le coup terrible que ressentirait Jérôme s'il venait à apprendre ses anciennes relations avec cet homme qui l'avait occupé, qui était venu chez lui, et sur le passé da^ quel Louise avait gardé le silence ; son cœur de mère parlait plus haut que ses craintes. Comme les oiseaux que le serpent magnétiso par son regard, qui se débat-
tent et descendent de branche en branche, en criant, jusqu'à lui. Lauise résistait et cédait peu à peu. Le cœur brisé par la lutte, elle revint en tremblant devant la maison où elle avait vu son enfant; le balcon était couvert de fleurs, mais le petit Eugène n'j était pas, et toutes les fenêtres, toutes les persiennes fermées lui persuadé* rent qu*elle avait tardé trop longtemps! Son cœur se serra, plein de désespoir.
Cependant Beaunoir n'était pas parti.
Avec tout le sang-froid de Tégoïsme, avec la volonté Inébranlable d'une passion qui veut être satisfaite, il avait calculé que M»* Brillât reviendrait , surtout maintenant qu'elle savait le prochain départ de son enfant.
Après quelques jours passés sans avoir vu Louise, il se demanda, dans le cas où ses prévisions ne se réaliseraient pas, si ce ne serait pas une digne vengeance des dédains de Louise que de conduire chez elle son enfant et de lui dire en présence de Jérôme : Tiens, mon ami, embrasse ta mère! Mais avant d'en venir à l'exécution de cette infernale idée, il avait voulu être bien sûr que Louise ne viendrait pas; puis il avait imaginé de fermer toutes les fenêtres aûn d'exalter l'amour maternel par la privation de la vue même de son enfant.
Mais il avait calculé juste ; abrité derrière une persienne, il put voir à plusieurs reprises la pauvre mère passer devant sa maison, interroger d'un regard plein d'anxiété cette demeure muette , et s'en retourner, la tête baissée, évidemment en proie à une vive douleur.
Malgré le chagrin qu'il éprouvait de l'obstination de Louise à lui cacher le secret de ses larmes , de ses in-
somnies, de Faltération de sa santé, Jérôme aimait sa femme avec toute Tivresse des premiers jours. Elle lui avait donné le premier bonheur qu'il eût goûté; par elle il s'était rattaché à la société où jusque-là il s'était regardé comme une sorte de paria : elle Tavait rendu père^ et il ne pouvait oublier tout cela. La conduite de Louise au tribunal, que quelques avocats railleurs avaient pu regarder comme une scène préparée, habilemen tjouée, et à laquelle ils n'avaient réellement songé ni Tun ni l'autre, avait été une noble inspiration de la jeune femme touchée de pitié, émue du souvenir de son père, et l'avait rendue plus chère encore à Jérôme.
— Je me suis montré dur et inflexible, se disaiMl à lui-même; mes propres peines ne m'ont pas permis de voir l'afl'reuse situation de mon père, je ne me suis souvenu que de son abandon, de son horrible ivresse; Louise, au contraire, a été bonne, compatissante, elle à été la fille, et moi j'ai été l'étranger. Et ces réflexions grandissaient encore la femme dans l'esprit et dans le cœur du mari.
Mais plus Jérôme aimait la malheureuse Louise, plus il désirait mettre fin à une situation qui devenait chaque jour intolérable. Souvent, prêt à épancher son chagriQ dans le cœur de sa femme, il s'arrêtait, les paroles expiraient sur ses lèvres, il se prenait à verser des larmes de rage et de désespoir. Je l'avais bien deviné, disait-il, il ne peut y avoir de bonheur pour moi. '
Il n'avait pas le moindre soupçon sur la fidélité de sa femme toujours bonne et douce; mais pourquoi pleuraitelle? où était la cause de cet amer chagrin qu'elle s'ef-
forçait en yain de dissimuler ? Pourquoi manquait-elle de confiance ? -^ Brise mon cœur, lui disait-il^ mais soulage le tien.
Eniin^ las de ce combat stérile^ il voulait, à quelque prix que ce fût, arrjver à la connaissance de la vérité, percer le mystère qui s'opposait à leur mutuel bonheur, et il se décida, en rougissant, à surveiller les démarches de Louise.
— Ce que je fais là est honteux, se disait- il, je décade Louise et je me dégrade : mieux vaudrait peutêtre la contraindre à rester à la maison, lui interdire la vue de tout étranger, que de la laisser libre afin d'épier ses pas, mais je ne puis pourtant pas la voir mourir ainsi.
Dès ce moment. Brillât ne perdit pas un seul moment de vue sa jeune femme, mais il dissimula très-habilement la surveillance qu'il exerçait. Quand elle était dans son atelier, il restait dans le sien ; si elle sortait, il la suivait de loin ; parfois, lorsqu'il la voyait près do partir, il s'esquivait, et, soigneusement caché, il attendait son passage. Sûre d'elle-même, et connaissant la confiance de Jérôme, Louise ne se douta pas un moment qu'elle fût épiée. Au surplus, ce train de vie dura peu ; Brillât était loin de penser que Beaunoir fût pour quelque chose dans les chagrins de Louise ; celle-ci avait cessé de se faire accompagner dans ses courses, elle ne sortait que pour ses travaux, elle revenait promptement; elle passait toujours, il est vrai, sous les fenêtres de Beaunoir, mais c'était sa route et cela ne frappa point Jérôme. Aussi ne fut-ce pas sans un étonnement profond
qu'il la vit, à plusieurs reprises, quitter son atelier, aller auprès de la maison de celui-ci, regarder avec inquiétude les fenêtres fermées et rentrer immédiatement.
Quel lien y a-t-il donc entre eux? se demandait Je- | rôme. Si elle venait à un rendez-vous, elle monterait; si Beaunoir l'aimait, il Tattendrait. L'aimerait-elle sans être aimée? Mais alors pourquoi aurait-elle témoigné pour lui une si vive répulsion? Il ne pouvait croire à une pareille dissimulation , mais il continua sa surveillance ; ainsi que nous l'avons dit, elle ne dura pas longtemps.
Lorsque Beaunoir jugea que le supplice de Louise avait assez duré, que le désespoir était assez grand, l'amour maternel assez excité, le désir assez puissant pour amener Louise à tout braver dans l'espérance de revoir son fils, pour la lui livrer enfin, les fenêtres se rouvrirent, comme si celui qui l'habitait revenait de la campagne; les larges portes du balcon laissèrent passer les douces effluves de l'air embaumé, et le joyeux enfant vint comme auparavant jouer au milieu des arbustes fleuris dont les senteurs se répandaient dans l'appartement. M"^* Brillât, arrivée au paroxysme du désir, de la douleur, quittait son travail plusieurs fois par jour et venait jeter un regard, épier le retour; quand elle vit son enfant au milieu des fleurs, elle poussa un cri de joie, le poids qui oppressait sa poitrine disparut, et, sans jeter les yeux autour d'elle, sans réfléchir, absorbée par sa, pensée, entraînée, emportée, ivre, la tête perdue, légère comme une gazelle, elle s'élança dans la maison.
Jérôme l'avait vue, il fit le tour par la rue Âmelot.
BeauDOîr qui guettait la malheureuse, qui l'attendait, £rappa ses mains Tune contre l'autre en la voyant prendre sa course; en fermant la fenêtre derrière le rideau de laquelle il s'était tenu caché^ il s'écria, d*une voix que la joie du triomphe rendit plus vibrante dans la solitude de la chambre : — Je savais bien qu'elle viendrait; elle est à moi!
Louise monta rapidement jusqu'au premier étage, vit une porte ouverte et« sans songer à cette mystérieuse prévoyance qui attendait sa venue, pénétra dans l'intérieur, toute tremblante, et dans une agitation extrême. Elle se trouva dans un vestibule sur lequel ouvrait un corridor, elle y entra; à l'extrémité du corridor, une porte ouverte et une tenture levée laissaient passer la lumière, elle se précipita de ce côté et bientôt se trouva face à face avec Beaunoir dans une petite chambre, boudoir coquet dont la portière retomba sans que personne y touchât, comme poussée par un ressort secret. La porte du palier se referma sans bruit; Jérôme était entré. Il resta derrière la portière du boudoir, la tête bouleversée, ne sachant pas trop s'il veillait ou si tout cela était un mirage fantastique, retenant son haleine^ le cœur serré, et suffoquant. Il pouvait tout entendre, et pour entrer dans la chambre, il n'avait qu'à écarter la draperie. Son attente ne fut pas longue.
— Mon enfant ! s'écria M"*' Brillât d'une voix convulsive^ dès qu'elle fut arrivée devant Léon nonchalamment assis sur un divan^ je veux voir mon enfant l La malheureuse se soutenait à peine et ses lèvres frémissantes étaient couvertes d'une pâleur mortelle.
Froid devant cette douleur, devant cet entraînement si puissant, Beaunoir, jouant son rôle d'amoureux^ se leva en souriant, saisit la main' de Louise et la porta à ses lèvres.
— Je te revois donc seule, sans témoins, cette fois, lui dit-il d'un accent que Louise eût pu croire réellement passionné, si elle eût été capable d'entendre, d'oublier, de s'occupei: d'autre chose que de son fils.
Mais tout entière à sa passion maternelle, la pauvre mère n'entendait pas les paroles de son séducteur, ne voyait pas sa joie. Son regard ardentcherchaitsonEugène absent, et sur toutesles parois de l'appartement la porte qui pouvait la conduire vers lui; elle en vit une et s'élança.
— Il est là, dit-elle, et frappant rudement à cette porte qu'elle ne put ouvrir, elle appela: Eugène, Eugène !
Jérôme sentit une sueur froide sur sa poitrine et la rougeur lui brûler le front quand Beaunoir tutoya Louise. En entendant sa femme parler de sou enfant, son étonnement, sa stupeur furent au comble; mais soudain tout le passé s'éclaira pour lui ; il se ressouvint de quelques paroles murmurées par M. Vernon pendant qu'ils marchaient côte à côte dans le faubourg Saint-Denis, sous la surveillance des deux gardes municipaux, et au moment où il allait le quitter pour toujours : Un enfant ! un enfant ! disait le vieillard atterré. Ces paroles, Jérôme ne les avait pas comprises alors et les avait bientôt oubliées. Elles lui revenaient à la mémoire en ce moment. Il avait jusque-là complètement ignoré Texistence dec^t enfant, mais il ne pouvait pas accuser Louise de l'avoir trompé, car au moment du mariage il avait refusé, éloigné^ repoussé avec délicatesse toute explication sur \le passé,
dont Louise le croyait instruit. Maintenant il voyait, il comprenait tout : Témotion de sa femme sur le boulevard, la venue de Beaunoir chez lui, le refus de Louise lorsque celui-ci offrait ses services au menuisier, son trouble en voyant Eugène dans l'atelier, ses larmes, ses insomnies, sa détermination subite de prendre auprès d'elle son second enfant, ses paroles mystérieuses, le soir dans la campagne, quand ils revenaient de chez la nourrice: tout cela passa dans son esprit instantanément, avec la rapidité d'un éclair qui ne brille que quelques secondes et cependant illumine.
Louise appela et frappa vainement à la porte ; le petit Eugène jouait sur le balcon, il n'entendit pas la voix de sa mère; la clef n'était pas dans la'serrure; Louise tourna le bouton, mais la porte, fermée à double tour, ne céda pas.
— Ouvrez ! dit-elle vivement à Beaunoir, ouvrez donc I Si vous aimiez votre enfant, vous auriez compris mon impatience.
n y avait dans le regard de cette femme jeune, belle, admirablement faite, sans parure, coiffée seulement de ses cheveux, une ardeur inusitée, dans sa parole une énergie étrange ; Beaunoir la considérait avec une satisfaction, avec une joie qu'y ne cherchait pas à cacher: mais ce n'était en lui ni l'emportement de la passion vraie, ni le bonheur de l'amour sincère.
— Attends un peu, il va venir tout à l'heure.....
Laisse-moi. le préparer à te voir..... Il ignore que tu es sa mère Veux-tu que je le lui apprenne ?
— Faites ce que vous voudrez, reprit Louise, je n'aî
Mo BEILLAT
pas songé à cela, je veux le voir, je le veux I Appelez-le donc, ouvrez cette porte ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu t une caresse, un baiser à mon enfant t Il restait immobile.
— Mais vous ne m'entendez donc pas! ajouta-t-elle d'une voix déchirante.
Et elle tomba affaissée dans un fauteuil. Léon se précipita à ses genoux, prit les mains de Louise dans les siennes, et, comme s'il eût été en admiration devant elle :
— Oh ! laisse-moi te contempler, dit-il, te dire combien tu es belle dans cet emportement, rapprendre combien j'ai souffert de notre séparation....
— Vous ! s'écria Louise.
Et ses deux yeux qui étincelaient étaient fixés sur les deux yeux de Beaunoir, et un rire strident de mépris et de haine contracta ses lèvres et sortit de sa bouche. Jérôme respira et Beaunoir perdit son assurance.
— Tu ne me crois pas? reprit Beaunoir.
— Ah I monsieur, quittez ce ton-là, dit Louise avec dignité.
— Vous ne me croyez pas, continua Beaunoir, les femmes ne voient jamais au-delà de ce qui les frappe ; elles ne tiennent compte ni* des difficultés, ni des nécessités de position ; pour elles, Téloignement momentané, c'est l'abandon... et quand on les retrouve avec ivresse elles ont tout oublié.
— Rien du passé, je vous prie; c'ast assez que j'en aie subi la honte, ne la rappelez pas, ni aujourd'hui, ni ja-
mais I s'écria madame Brillât indignée de cette impudence l
— Eh bien ! reprit Léon en souriant, vous avez raison, je vous obéirai ; rejetons loin de nous des souvenirs qui TOUS affligent; le présent peut-être si beau, que nous n'avons pas besoin de retourner en arrière ; nous pouypns dater d'aujourd'hui une vie nouvelle d*amour et de bonheur.
Et il saisit de nouveau la main de Louise et voulut la porter à ses lèvres, mais celle-ci retira vivement sa main, comme si un serpent l'eût touchée, comme si le contact de cet homme eût été une souillure matérielle, et elle re[)oussa vivement son fauteuil en arrière. Tant de dégoût se manifesta dans ce geste que Léon fhssonna de colère et se releva.
Il y eut un moment de silence entre les deux acteurs de cette scène. Pâle et la figure bouleversée, l'homme marchait dans l'appartement, la femme pantelante, tout en larmes, passait la main sur son front qui brûlait, comme pour en écarter un poids énorme ; sa poitrine oppressée se soulevait, sa respiration était rapide*
Tout à coup Léon vint se placer devant madame Brillât, les bras croisés, la regardant fixement, et lui dit avec une dureté sauvage :
— Que faites-vous ici, madame ? que voulez-vous? Elle leva sur lui ses yeux étonnés.
— Je ne vous connais pas, allez-vous-en, reprit-il en élevant la voix, allez- vous en 1
— Par pitié, monsieur, reprit doucement Louise en sa
leyant à son tour, laissez-moi embrasser mon enfant. Vous avez abandonné la mère aux tortures de la faim, vous avez rêvé pour elle peut-être le déshonneur; faites que j'oublie tout cela dans une caresse de mon fils. Si le souvenir du passé, que vous rappeliez tout à Theure^ est réellement présent à votre esprit, cherchez-y donc une pensée de générosité et de justice. Après avoir trahi la jeune fille, respectez la mère de famille dont la vie honorable n'a commencé que du jour où elle a été l'épouse de celui qui Ta relevée mourante sur la tombe de son père*»»
Puis soudain un éclair de ce passé qu'elle invoquait illumina son front d'une douce clarté; ses regards fiers et dédaigneux prirent une expression plus tendre, et tendant la main à son ancien amant :
— Léon, lui dit-elle, au nom de cet amour d'autrefois, au nom du lien qui nous a unis, laissez-moi voir mon enfant.... le nôtre.... et je vous pardonne tout.
Une larme mouilla les paupières de la jeune femme, dont les dernières paroles avaient une suavité angélique. Incapable de se laisser émouvoir aux souvenirs, incapable d'un mouvement généreux, n'entrevoyant que la possibilité d'un triomphe dont le retard allumait son sang, exaltait son imagination, Léon crut trouver dans ces paroles un retour de tendresse, et essaya d'étreindre Louise dans ses bras.
— Mon fils, mon fils.... murmura Louise en lui souriant.
Tout entier à l'embrasement de ses sens, ne cherchant que la satisfaction de ses désirs irrités, Léon voulut em-
porter plutôt qu'obtenir une caresse. Jérôme tira de son sein un compas dont les pointes acérées faisaient une arme terrible, et bondit dans l'appartement. Mais Louise avait été plus prompte que lui : emportée par son indignation qui doublait ses forces, elle repoussa Beaunoir af ec tant de violence que le pied de celui-ci glissa sur le parquet. Il fit pour se retenir un puissant effort ; mais 1* n'y réussit pas et tomba en plein sur la porte ; le pêne de la serrure céda, et Léon roula dans le. salon coutigu au boudoir. Louise s'était élancée, et déjà elle serrait dans ses bras son enfant étonné.
Les douleurs souffertes, la honte de cette lutte indigne, le martyre si long de la pauvre mère, tout avait disparu; . a joie tant rêvée, goûtée enûn, l'enivrait, la transportait. EUe mouillait de ses larmes de bonheur le visage, les cheveux, les mains de son Eugène qu'elle embrassait pour la première fois depuis l'abandon de Beaunoir.
Ni celui-ci, ni Louise n'avaient aperçu Jérôme, qui avait vu la chute de Léon, et qui, entendant les exclamations de Louise pressant son enfant contre son cœur, s'arrêta dans le boudoir pour ne pas troubler cette joie ; magnifique résignation de l'amour. Il s'assit là silencieux et sombre.
Léon trépignait de colère; le rouge était sur son visage, le feu à ses yeux. Il était humilié de sa chute, qui le rendait ridicule aux yeux de la femme qu'il avait voulu conquérir, et il regardait avec froideur, avec indifférence, cette mère qui caressait son enfant. Le bonheur de Louise était ardent, passionné ; il fut bien court.
— Vous voyez, monsieur, dit-elle à Léon d'un accent plein de douceur, vous voyez le bonheur que j'éprouve. Au nom de votre père, permettez-moi de le goûter quelquefois t
Léon détourna la tête, ne répondit pas, et s'approchant de son (ils :
«- Eugène, lui dit-il, nous allons passer la soirée à la campagne; partons.
«— Oh ! bonheur ! s'écria le petit garçon en sautant de joie.
Ne pouvant maîtriser ses mouvements, Louise enlaça de nouveau son enfant dans ses bras, le serra contre son cœur, comme pour l'abriter d'un danger ou Fempêcher de s'éloigner.
— Laissez-moi donc, cria l'enfant avec impatience» vous me faites mal i
Et il s'enfuit rapidement.
Les deux bras de la pauvre mère retombèrent, son visage se couvrit d'une subite pâleur, elle chancela et s'assit.
— Oh I mon Dieu, dit-elle d'un ton de douleur navrante, les caresses de sa mère lui font mail
Et elle pleurait amèrement.
JérômB entendit ces paroles et eut un mouvement de compassion. Quant à Beaunoir, il marchait gravement
dans le salon comme un homme qui attend la fin d'une scène fatigante, d'une visite ennuyeuse, mordant ses lèvres, frappant légèrement le parquet du talon. Eugène posa gracieusement son chapeau sur Toreilie, prit une coquette petite canne, et s'approchant de son père :
LE MBNUISIBR 251
— Je suis prèl, papa Léon^ lui dit-ii^ partons-nous ?
— J'attends... répondit Beaunoir en regardant M">*
A ce mot, Louise releva vivement la tête, jeta à son enfant un regard de pitié et de tendre reproche qu'il ne pouvait comprendre, à Léon un regard de mépris, et murmura à son oreille :
— Délaissée quand j'étais à lui, chassée parce que je veux rester pure, cela est bien misérable 1
Puis elle sortit défaillante, chancelant à chaque pas. La porte s'était à peine refermée sur elle, que Jérôme se leva, entra dans le*salon et s'avança au-devant de Beaunoir, qui poussa un cri et recula d'un pas.
— Mon petit ami, dit Jérôme à Tenfant, laissez-nous un moment, j'ai à parler à votre père.
— Va, dit Léon à son fils.
L'enfant s'éloigna en faisant la moue^ balançant sa jolie tête en signe de mécontentement.
— Monsieur, dit sévèrement Jérôme quand ils furent seuls, depuis plusieurs mois, le trouble et Je ^désespoir sont entrés dans ma- maison, et j'ai longtemps cherché qui les faisait naître, qui les apportait, sans soupçonner que c'était vous, dont je n'avais jamais entendu prononcer le nom avant le jour où vous êtes venu m'apporter du travail. Aujourd'hui, j'ai vii ma femme entrer chez yous, je l'y ai suivie, j'ai tout entendu. Je n'ai pas relevé Louise pour vous permettre de la dégrader, de la jeter dans la boue. Je ne vous l'ai pas prise, vous l'aviez abandonnée^etjene vous connaissais pas. Aujourd'hui
VOUS venez mêla disputer... en lui offrant pour tentation une caresse de son enfant. Elle vous résiste ; mais ce n*est pas assez: ma vie est un obstacle à vos désirs, la vôtre serait une torture perpétuelle pour moi ; Tun de nous deux est de trop. J'aurais pu vous tuer quand vous étiez à ses pieds, il y a quelques instants, — et il montra la pointe de son compas^— mais je ne Tai pas fait, par respect pour moi-même, par respect pour Louise dont on eût peut-ére soupçonné la vertu. La société ne peut rien pour sauvegarder mon honneur contre les obsessions, comme elle ne pouvait rien pour réparer Thonneur de Louise, que vous avez trompée, après que votre père eut ruiné le sien ; c'est donc à moi à sauver Tun comme j'ai sauvé l'autre; mais du moins, de ma part, le combat sera loyal, car c'est ma vie que je vais jouer contre la vôtre.
Tout cela fut dit froidement, sans que rien trahît la colère, avec dignité, mais d'un ton qui ne laissait pas la possibilité d'un accommodement. Léon le comprit. dès les premiers mots ; il n'essaya pas d'éviter le combat par la promesse de ne plus revoir Louise, de quitter Paris; il écouta avec calme et s'inclina en signe d'assentiment.
— Quels sont vos témoins, monsieur? dit-il à Brillât.
— Je n'en aurai qu'un ; il ne saura rien du motif véritable du duel : je prétexterai une querelle, une insulte grave. Je désire que vous fai?siez de même; l'honneur de Louise l'exige.
Brillât donna le nom et indiqua l'adresse de son ami, l'architecte qui avait été son témoin lors de son mariage ; Beaunoir promit que, le soir même , son témoin s'enten-
drait avec et celui-ci aussitôt, les deux hommes se séparèrent.
Jérôme se rendit chez rarchitecte, qui, sans demander d'explication inutile, accepta la mission que l'amitié lui imposait; bientôt un ami de Léon y arrivait également; les conditions du comt)at furent réglées entre les deux témoins, qui ne parlèrent ni Tun ni Tautre des causes du duel, et la rencontre fut fixée au lendemain matin.
Louise rentra chez elle dans un état de désespoir qu'on ne saurait rendre; le lâche abandon de Léon, les tortures de la faim qu'elle avait endurées, l'humiliation de la lettre dans laquelle Léon lui proposait un indigne marché, les souffrances du combat élevé dans sou cœur à la vue de son premier enfant, tout s'effaça à ses yeux devant la cruauté de cette dernière scène. La trahison de son an* cien amant était expliquée par le désir d'épouser une femme riche, par cette ardente soif de richesse qui ne regarde pas aux moyens, peut-être par la satiété; mais empêcher une mère d'embrasser son enfant, mais de ce baiser maternel faire une condition d'adultère, mais repousser la prière d'une femme que l'on a trompée, quand cette prière est si juste, si sainte, si naturelle, qu'on ne la repousse pas quand elle vient d'un assassin condamné à réchafaud, c'était le comble de la méchanceté, et l'homme qui avait pu recourir à de pareils moyens devait avoir une âme de boue. Elle était honteuse de l'avoir aimé , elle eût voulu arracher cette page de sa vie ; ce n'était plus seulement du mépris que lui inspirait Léon, c'était de la haine.
Les paroles de son enfant se plaignant de ses caresses,
s'en fuyant de ses bras, pesaient à son pauvre cœur déchiré, d'un poids affreux. De nouveau, elle se demandait s'il y a un lien réel entre la mère et l'enfant qu'elle n'a pas élevé; si Dieu a mis un sentiment instinctif d'amour au cœur du (ils, et elle doutait en pensant que son fils l'avait repoussée au moment où elle goûtait près de lui le plus vif bonheur dont il lui eût été donné de jouir jamais. Elle cherchait s'il est bien vrai que la naissance d'un enfant soit entre deux êtres une chaîne de quelque force, lorsque Léon, après avoir voulu s*en faire un moyen de corruption, ne savait plus que prodiguer des injures à la mère.
La pensée de la malheureuse s'égarait dans ce dédale sans issue, se perdait dans cet abîme dont elle sondait la profondeur sans voir le fond, restait impuissante dans ee difficile problème, dont les passions et les accidents de la vie démentent la solution donnée par le cœur.
Pendant que Louise était livrée à ces douloureuses réflexions, JérAme errait triste et sombre dans Paris. Dans la crainte de trahir ses émotions, il n'avait pas voula rentrer immédiatement chez lui et il marchait au hasard; c'est ainsi que, sans s'en apercevoir, il gagna les boulevards extérieurs. Au milieu de son chagrin, une pensée consolante lui apportait quelque satisfaction ; il avait été le témoin invisible de la scène qui venait de se passer dans la maison de fieaunoir, et il était certain de la fidélité de sa femme; il croyait plus que jamais à son amour, et il avait besoin de cette croyance pour conserver son sang-froid dans la lutte. Si Louise, cédant k la puissance des souvenirs ou entraînée par l'espoir de voiTy
LE MBNUISIER StS5
d'embrasser^ de retrouver son eofant, eût trahi son mari, il eût tué Léon sans faire de mal à sa femme, mais il l'eût quittée et il fût mort de chagrin de cette trahison. La pensée de la résistance de Louise, la pensée d'être aiflié, ramenèrent peu à peu le calme dans son esprit.
— le vais jouer ma vie contre celle de cet homme, se disait-il en marchant, et c'est le parti le plus raisonnable que j'aie pu prendre. Si ja l'avais tué aux pieds de ma femme, celle-ci était déshonorée, car on se serait demandé ce qu'elle venait faire dans sa maison; si, pour la justifier, pour expliquer sa démarche, on eût divulgué l'existence de l'enfant, beaucoup n'eussent pas voulu croire à la vertu de' Louise, et j'eusse été couvert de ridicule par le monde, qui ne voit que h surface des choses; j'ai agi sagement.
Ainsi^ Brillât ne songeait qu'à l'honneur de sa femme, au sien, et nullement au danger qu'il allait courir. Il élait rentré dans Paris et il revenait vers sa demeure en suivant le boulevard Beaumarchais, lorsque les coups de pistolet partis du tir le ramenèrent à ^a situation. Bien décidé à égaliser autant que possible les chances du combat, voulant jouer sa vie et non la livrer, désireux de vivre pour sa femme et son fils, il entrait dans rétablissement, où il n'élait pas venu depuis longtemps, lor^ qu'il rencontra Léon qui en sortait. Chacun des deux adversaires put emporter la conviction que le combat du lendemain serait sanglant.
Jérôme s'approcha; les plâtres des poupées abattues par Léon jonchaient encore le sol.
— Oh! oh! dit-il en souriant, est-ce M. Beaunoir qui a fait tout ce massacre?
— - Oui, répondit l'employé qui chargeait les pistolets, c'est un beau tireur, et il y avait la main aujourd'hui. Nous le voyons souvent, c'est un de mes élèves; c'est moi qui lui ai donné les premiers principes, il y a longtemps, et à vous aussi, M. Brillât, mais vous ne venez plus; ôtes-vous disposé aujourd'hui?
— Je ne sais; je suis capable d'avoir tout oublié depuis le temps.
— Tenez, voilà des armes de première (|Udlité; on doit faire mouche à tout coup, essayez-moi ça.
Jérôme tira quelques coups sans toucher. Était-ce le résultat d'une certaine émotion en pensant que le lendemain ce jeu serait sérieux ? Était-ce pas suite du défaut d'exercice?
— Cela va mal, dit-il, je n'y suis pas.
— Votre bras est trop raide, ce n'est pas ça, reprit le garçon-professeur. Voyons, voyons, égayez-moi ce bras avant de prendre le pistolet; encore ; que cette main soit flexible. Allez, maintenant, et que le doigt presse la détente sans secousse, sans brusquerie, en revenant lentement vers le pouce. Bon! cela vaut déjà mieux; allez toujours, nous y reviendrons, à cette habileté d'autrefois.
Brillât retrouva son adresse.
— Nous y voilà, reprit gaiement le garçon; si mes élèves allaient oublier mes leçons, adieu ma gloire! Mais ça ne sufût pas, encore quelques coups et *tous y êtes tout à fait.
En effets Jérôme continua, abattant la poupée à chaque coup.
— A la bonne heure, dit le garçon. Cela s*appelie loucher proprement.
— Allons, allons, murmura tout bas Brillât, je ne me laisserai pas tuer comme un agneau, je puis lutter arec des chances à peu près égales.
Il revint chez lui grave et pensif; le soir, pas un mot ne trahit les vives émotions de la journée. Louise ignorait que son mari Teût suivie chezBeaunoir, eût entendu la scène qui l*avait remplie [de douleur et de confusion, ne se doutant pas, quand elle quittait le salon, que son mari y allait entrer; elle ne savait rien de la provocation. Brisée par les tortures morales qu'elle avait endurées, insultée par Beaunoir, repoussée par son enfant qui ne la connaissait pas, au moment où elle Tembrassait, le serrait dans ses bras avec ivresse, elle était triste, affaissée, sans sourire, sans caresse, et cependant Jérôme pouvait voir Tamour qu'elle avait pour lui rayonner dans ses yeux. Il sentait bien qu'elle était oppressée par son secret; il y eut un moment où elle fut près de se jeter dans ses bras et de tout lui dire; il le comprit et détourna la confidence. Il voulait avant tout lui cacher le duel du lendemain.
Quant à Léon, il était sûr de son adresse dont il venait de faire une nouvelle expérience, et plus sûr encore que sa main ne tremblerait pas; sans crainte, il était également sans remords; il avait joué une partie, il Tavait perdue, sauf à prendre sa revanche. Le seul regret qu'il eût, c'était celui de n'avoir pas triomphé de M<"0 Brillât, qu'il
oe se résignait pas encore à regarder comme perdae pour lui. Il aviserait plus lard aux moyens à employer pour satisfaire des désirs qui grandissaient dans la lutte.
Il jugea la présence de l'enfant inopportune, Louise ne viendrait pas pour le voir après la scène du matin; si elle le lui redemandait, ce serait par un acte judiciaire; mais tout était subordonné au résultat du combat, et il ne voulait pas que son enfant sût rien de ce duel et des causes qui l'amenaient.
— Mon petit ami, dit-il à Eugène, je vais faire un voyage de quelques semaines, je ne puis l'emmener avec moi ; il ne m*est pas possible non plus de te laisser à Paris où ma maison n'est pas encore montée, où je n'ai pas de domestiques, où personne, par conséquent, ne pourrait prendre soin de toi. Je vais te faire conduire chez nos parents d'où tu viens; dans quelque temps j'irai le chercher et tu ne me quitteras plus.
— Comme tu voudras, papa Léon, répondit le petit garçon, à qui le séjour de Paris ou de la campagne était fort indifférent.
Si Beaunoir n'avait point encore monté sa maison, s'il n'avait pas encore de domestique, c*est qu'il avait espéré y attirer M"*« Brillât; il avait voulu y être complètement libre et donner à la jeune femme toute sécurité contre des indiscrétions qui pourraient être fatales. H confia donc son enfant au concierge de sa maison, et, le soir même, Eugène montait en voiture et arrivait dans la nuit auprès des parents qu'il avait quittés quelques jours au-
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{Mirayant. Léon n'en avait plus besoin ; il ne pouvait ^tre qu*uQ embarras, le père s*en séparait.
L'enfant parti, Beaunoir écrivit un petit billet et envoya un commissionnaire le porter au domicile de Fan* chon.
« Venez ce soir, lui disait-il, j*ai à vous parler. »
Et il attendit tranquillement, lisant les journaux, arrangeant quelques papiers, calculant les chances d'une affaire industrielle à laquelle on lui proposait de prendre part.
Fanchon sortit de chez elle, vêtue de son éternel manteau blanc et de son t>éguin noir, ne pouvant deviner ce que lui voulait Léon et pensant, non sans quelque humeur, qu'il s'agissait encore d'une missive pour sa belle Mue Brillât, ou du moins de quelque démarche relative à elle. Toutefois, lorsqu'elle tira le bouton delà sonnette de la petite maison du boulevard, le béguin avait disparu, et le manteau, déboutonné du haut en bas, ne tenait plus que par les épaules. La porte s'ouvrit, Fanchon rejeta vivement ce manteau sur son bras gauche, et la lorette apparut aux yeux de Beaunoir dans tout l'éclat d*une fraîche parure. Cette fois, du moins, elle lui avait sauvé ce que son costume de mendiante avait de repoussant.
L'intention était trop évidente, et Léon ne pouvait décemment recevoir dans son vestibule une Qile si bien attifée pour lui; il la fit entrer, et ce fut avec une joie de triomphatrice que la lorette s'enfonça dans les moel* ieux coussins du divan, tandis qu'il prenait sa place devant une petite table couverte de papiers et de journaux.
— Eh! eh ! fit Léon sans la regarder et continuant à
âliO BKILLAT
arranger ses papiers^ vous vous êtes parée ce soir; aiiez- Yous au bai ?
— EnQn ! dit tout bas la lorette avec un soupir 'de joie ; puis elle ajouta tout haut : Il y a longtemps que je ne suis ailée au bal » je vis en recluse, en ermite, en religieuse. C'est pour vous que je me suis parée, pour vous seul.
— Bah ! reprit Léon en riant narquoiseroent.
— Bien sûr, monsieur.
— Ce n'était pas la peine, je n'ai que deux mots à vous dire; mais vous trouverez bien tout à l'heure, en sortant d'ici, le fortuné mortel pour lequel vous vous êtes ainsi atournée; et il continuait son travail.
— Je vous prouverais bien le contraire, si vous vouliez... en restant. Et en disant ces mots, la lorette minaudait et baissait les yeux en essayant de rougir.
Brusquement tiré de ses réflexions par cette proposition, Léon leva la tête, regarda la lorette des pieds à la tête.
— Ah! fit-il. Mais il y avait dans ce regard et dans cette simple exclamation une foule de pensées peu favorables à là lorette ; elle les comprit, et cette fois elle rougit réellement.
— Oh ! mon Dieu 1 reprit-elle en donnant à sa voix l'accent le plus doux, les intonations les plus moelleuses, nous sommes bien malheureuses, nous autres femmes, de garder le souvenir d'un homme qui nous a aimées quelques jours et de laisser si peu de traces dans le sien.
Léon la considéra attentivement et ne se rappelait rien. Fanny continua :
— Je comprends que vous ne m*ayez pas reconnue dans la rue^ sous mon manteau blanc^ mais dans ma chambre^ mais ici! Moi, je vous ai reconnu tout de suite, et cependant j'ai consenti à servir vos amours, et ce soir, sur un mot, je suis accourue, prête à vous obéir, à vous servir en tout, à aller où vous m'ordonnerez, comme une pauvre esclave.
— Où diable ai-je vu cette tête-là, dit Beaunoir, et que vient-elle me chanter avec son amour?
— Je me suis trompée, pensa la lorette, il n'aime pas le sentiment. Et elle se leva^ secoua la tête, fit ondoyer ses beaux cbeveux et fit quelques pas dans la chambre pour montrer sa taille et ses épaules blanches.
— Oui, vous êtes fort bien, dit Léon qui comprenait cette pantomime, vos cheveux sont admirables, votre taille pas mal et vos épaules d'un potelé charmant ; mais il ne s'agit ni de mes amours ni des vôtres, pour le moment; j'ai en tête des affaires trop graves pour me permettre d'y songer. Je vous ai fait venir pour vous demander si vous pouvez disposer de votre journée de demain, j'ai besoin de vous.
— Je suis à vos ordres, monsieur, dit la lorette.
— Eh bien! reprit Beaunoir, vous viendrez ici demain matin, entre huit et neuf heures; mais vous n'aurez ni le costume de la rue desTrois-Pavillons, ni cette parure flambante de ce soir; vous serez mise comme tout le monde, de manière à pouvoir entrer et sortir sans attirer Tattention ; vous n*aurez du reste à vous cacher ni pour entrer ni pour sortir.
Sfl2 BftILLAT
— Voas poavez compter sar moi; je serai ici h huit heures.
— A huit heures, non; il vaudrait mieux peutrètre... c'est une folle idée, mais qui sait?... Venez à six heures du malin, je sortirai et vous attendrez mon retour. Maintenant, bonsoir, j'ai à travailler.
Fanchon rajusta son béguin, remit son costume blanc, et se disposa à sortir.
— Encore un mot, ma petite, reprit Léon, vous avez pu voir que je paye bien les services que Ton me rend ; vous garderez le silence le plus absolu sur ce que vous verrez, sur ce que vous entendrez, sur les missions que je vous donnerai; ma générosité est à cette condition, mais sévèrement exécutée; acceptez-vous?
— Monsieur, répondit Fanchon, j'accepte et je tiendrai parole, je vous aime trop pour y manquer*
El elle partit, calculant qu'elle allait être la confidente de secrets importants, puisqu'on lui recommandait le silence sur ce qu'elle verrait et entendrait, mais animée de jalousie contre M™« Brillât qui l'empêchait, croyaitelle, de conquérir le cœur de Beaunoir.
Le lendemain, de fort bonne heure. Brillai, accompagné du jeune architecte son ami, arrivait en voiture dans une des plus sombres allées du bois de Ylncennes; Beaunoir et son témoin descendaient de voiture en même temps. Les deux fiacres s'éloignèrent de quelques centaines de pas, les quatre personnages se saluèrent, Léon encore sous Theureuse impression de rexpérienc^e faite au tir, et Jérôme très-disposé à profiter de la leçon qu'il avait prise.
Ainsi qu'il en avait été convenu, il n'y eut pas d'explications sur le terrain, les témoins s*en étaient rapportés à leurs amis et ils ne cherchèrent pas à amener un arrangement déclaré impossible. Les pas furent comptés, les armes chargées, et les deux adversaires se placèrent à Tendroit d'où chacun d'eux devait faire feu, sans bouger. Beaunoir jeta un coup d'œil autour de lui, se plaça avec un certain empressement^ et les places ne furent pas tirées au sort par suitQ d*un oubli de l'architecte* L'autre témoin frappa un premier coup dans sa main, alors l'architecte remarqua sans mot dire que Beaunoir avait admirablement choisi sa place et que quelques arbres faisaient à Jérôme un encadrement qui devait aider l'œil du tireur* Il était trop tard, l'autre donnait le signal.
Au troisième coup frappé dans la main, les deux pistolets s'abattirent, les balles sifflèrent... la fumée se disapa, aucun des deux combattants n'avait été touché.
L'architecte essuya son front tout perlé de sueur.
— Rechargez, dit froidement Brillât en remettant son anne à son témoin.
— Le coup a relevé; mettez un peu moins de poudre, dit Beaunoir d'une voix calme, après avoir examiné attentivement son pistolet.
Les armes furent chargées de nouveau, mais, avant de les remettre aux adversaires, l'architecte demanda qu'ils changeassent de place afin d'égaliser les chances, c'estFà-dire que Beaunoir prît celle de Brillât et cehii-ci celle 4e Beaunoir. Personne ne fit d'objection; Léon sourit sardoniquement, murmura tout bas : — 11 a du coup
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d'œil ; si je fais bâtir, je le prendrai pour mon architecte, et alla se placer. Brillât crut que c'était une règle du duel et, en regardant son adversaire, il comprit l'équité dé cette règle.
Gomme la première fois, les deux coups partirentensemble.
Les deux hommes tombèrent.
Brillât avait reçu la balle au sommet de l'épaule droite; l'os , sur lequel elle frappa , la fit dévier de sa ligne de projection et ricocher contre un arbre dans l'écorceduquel elle se logea. Brillât fit un demi-tour sur lui-môm6> perdit l'équilibre et tomba, ou plutôt s'assit. Beadnoir avait reçu le coup dans la poitrine, au-dessous du bras droit; il lâcha le pistolet et tomba en avant, se retenant sur ses deux mains crispées.
Les deux témoins l'aidèrent à se relever, les cochers qui regardaient de loin ramenèrent les voitures; on plaça Beaunoir dans l'une, Brillât monta péniblement dans l'autre, et les cocbers reprirent le chemin de Paris où l'un entra par la barrière du Trône, Tautre par la barrière de Saint-Mandé, €^n de ne pas éveiller les soupçons, à celte époque où l'on commençait à poursuivre les acteurs d'un duel comme coupables de tentative de meurtre , et .les témoins comme complices.
Beaunoir fut ramené chez lui; un médecin fut appelé; l'homme de Fart rassura de son mieux le blessé, mais devant son ami il n*osa se prononcer; il se borna à indiquer les phases que le mal devait parcourir^ les chances de guérison et les chances de mort. Fanchon, qui était venue à Theure indiquée, et qui rêvait un autre rôle,
se trouVa là à propos pour remplir l'office de gardemalade.
Jàrôme, quoiqu'il souffrît borriblement, craignit d'ef- Arayer sa femme et se fit conduire chez un habile chirurgien qui mit le premier appareil sur sa blessure. Lorsqu'on le ramena chez lui^ le bras en écharpe, ensanglanté, les vêtements déchirés, se soutenant à peine, Louise > tremblante, le regarda avec stupeur, pâle et défait, et tout en lui prodiguant ses soins, l'interrogea vainement, chercha sans y réussir à lire la vérité dans ses regards. Il était allé, dit-il, visiter une maison en construction* où il avait des travaux à faire, et il avait été blessé par un outil qu'avait laissé tomber un manœuvre maladroit.
Les accidents de cette nature sont assez fréquents pour que ce pieux mensonge pût être accepté par Louise, qui ne soupçonnait pas le duel et qui dut, pour le moment, se contenter de cette explication.
MaLs les émotions éprouvées par Jérôme, les douleurs si longtemps contenues dans son sein depuis le jour où il avait compris qu'il y avait «ntre Louise et lui un mystère fatal, les efforts constants qu'il avait faits pour paraître calme lorsque son âme était torturée, sans se démentir jamais, sans épancher son chagrin, joints aux douleurs physiques de sa blessure , amenèrent une crise terrible. La fièvre se déclara, accompagnée des plus fâcheux svmptômes; et, ^u milieu du délire, dans les phrases incohérentes de son mari, dans ses exclamations, ses menaces, ses paroles de bataille, ses reproches adressés à Ijéon, Louise devina la triste vérité.
9M BRIIiIiAT
Louise passait au ctaeret du malade les nuits et les jours, dormant à peine, tombant de fatigue sans se plaindre jamais, l'appelant de sa voix la plus douce, essayant de calmer les emportements de la fièvre, lui montrant toujours un visage serein, et souriant lorsqu'il avait un moment lucide, lui parlant d'amour et d'avenir quand il pouvait comprendre, gardant ses larmes pour les inslants où il sommeillait, et alors soulageant par ses pleurs son cœur oppressé, s*accusant des souffrances de son mari.
C'était un spectacle touchant que celui de ce couple : tous deux jeunes et beaux, l'un couché sur son lit de douleur, entre la vie et la mort, l'autre pâle, accablée, épiant tous les mouvements du malade, observant sur son front, dans ses regards, dans les battements de son pouls, un signe de retour à la santé.
La secousse avait été si rude, si terrible, que la science doutait et n'osait se prononcer, craignant de donner une espérance qui ne se réaliserait pas. Un soir, travaillé par la fièvre, Jérôme était arrivé à un tel état d'affaissé înent, qu'on pouvait croire la vie éteinte. Penchée vers lui, éclairée par les chauds rayons d'une lampe dont la lumière se projetait sur la figure du malade, Louise s'efforçait en vain de percevoir le bruit de sa respiration, le souffle de son haleine; elle n'entendait rien, nul souffle n'effleurait son visage. Elle lui demandait s'il entendait sa voix, et nulle parole ne lui répondait; elle attendait, elle écoutait, et un silence de mort régnait dans l'appartement.
Désespérée, elle prit dans ses mains les mains glacées,
LE MBHVISIBR âR
ée son mari et lui adressant, de nouveau la parole :
— Mon bon Jérôme, disait-elle d'une voix entrecoupée de sangiotSy c'est moi qui suis cause de tant de douleurs; que ne m'as-tu laissée mourir sur la tombe du cimetière? Pourquoi m'as-tu vue, pourquoi m'as-tu relevée, pourquoi as- tu eu pitié de moi? Tu serais plein de vie et de santé. J'ai apporté le trouble dans ton existence, tu aurais été plus heureux avec une autre femme, mais aucune ne t'aurait aimé plus vivement, plus saintement que moi, aucune n'aurait gardé plus fidèlement ton honneur; car je Taime, vois-tu, je t'aime plus que ma vie, et si ta mourais, notre enfant n'aurait plus ni père ni mère, je n'aurais pas la force de vivre.
Les larmes mouillaient le visage de son mari qu'elle couvrait de baisers, et ses mains qu'elle pressait comme pour empêcher la vie de s'enfuir.
Dans la somnolence de l'accablement, Jérôme enten-* dait sans pouvoir répondra;, il -percevait les paroles comme les sons lointains d'une suave et enivrante musique dont on ne comprend pas bien le motif, mais dans laquelle on se complatt; un rêve gracieux qui vous ca* resse dans un demi-sommeil, qui remplit d'aise votre eœur et vos sens«
Il n'avait fait encore aucun mouvement, ses yem étaient fermés, il avait toute l'apparence d'un mort, et par un effet magnétique éprouvé et non expliqué, par une intuition de la femme aimante, Louise, qui cherchait à surprendre un signe d'existence en lui, sentit tout à coup qu'il vivait, et, haletante/ attendit en le couvant do regard.
i6B VaiLLAT
Une lente rougeur monta aux joues du malade; peu à peu son visage s'anima, de légers mouyements se manilestèrent dans sa lèvre supérieure, enûn ses yeux fermés se rouvrirent pleins d*une douceur ineffable, il sourit à sa jeune femme épiant ce réveil, ivre de joie, et dont il serra les mains à son tour. Une liqueur vivifiante semblait avoir coulé dans ses veines et le ranimer, comme dans riude^ aux Antilles, dans quelques tribus arabes, des jus d'herbes mystérieusement cueillies cicatrisent les plaies en quelques heures, neutralisent l'émet des morsures de serpent et retiennent la vie près do défaillir.
La jeunesse, la vigueur de Jérôme, le bonheur, ce suprême médecin de l'âme, triomphèrent enfin du mal. I^ convalescence fut une suite de jours heureux passés en douces causeries, à faire de beaux projets, où l'on voyait revenir les forces, où Ton pouvait compter les progrès de la santé ; phases charmantes de la vie intime, où le bonheur des sens vient ajouter au bonheur du cœur.
Beaunoir n'avait que les soins de Fanchon ; quelques amis venaient le visiter, le médecin était assidu; puis ensuite plus rien. La blessure était pansée, les remèdes prescrits par le médecin étaient administrés religieusement, mais rien ne parlait à Tâme, rien au coeur; pas une parole de consolation, d'amour, de douleur vraie. L'isolement dans la fortune ; la pauvreté morale au milieu de la richesse matérielle.
Fanny n'avait pas demandé qui avait blessé Léon ; dans sa courte existence de Lorette, elle avait vu assez de querelles pour n'être pas émue de leur résultat ; elle
interrogeait avidement le médecin sur les chances de guérîson du malade^ se montrait triste ou souriante se* Ion que la parole du docteur permettait ou détruisait une espérance ; mais elle montrait toujours à Léon un visage calme, incapable d'augmenter ses craintes.
Deux idées se disputaient la pensée de cette tille : quand elle voyait un peu de mieux dans Télat du malade, elle comptait qu*il reviendrait lentement à la vie, à la santé> et alors elle s'efforçait de le distraire, elle lui parlait de Taveuir, elle lui souriait; parfois elle baisait son front comme une femme aimante, elle songeait alors à s'attacher Beaunoir par la reconnaissance, elle se voyait la maîtresse en titre du capitaliste.
Quand il était plus mal, que la vie semblait décroître, que des symptômes plus alarmants se manifestaient, l'avidité de la mendiante reprenait le dessus ; elle se demandait ce que lui laisserait Beaunoir pour la payer de ses veilles ; elle cherchait dans l'appartement quels objets seraient à sa convenance, comment elle s'y prendrait pour se les faire donner par lui ou par ses héritiers.
Elle convoitait des bijoux que Léon avait achetés quel* ques jours avant le duel et qu'il destinait à Mm« Brillât, dontii voulait payer la défaite; la boîte dans laquelle ils étaient renfermés était dans le secrétaire, qu'elle ouvrait souvent. Parfois, le soir, quand personne ne pouvait plus venir, elle prenait ces bijoux, les faisait étinceler aux rayons des bougies ; une fois, elle les éparpilla sur le lit du malade.
— Ck)mme c'est beau, tout cela, dit-elle en souriant de son plus doux sourire.
210 BBILLAT
— Oui, oui, bien beau ! dit Léon tristement, cela m'a bien servi l
— Ou*une femme doit être belle avec cela ! reprit la lorette. «
— Elle les a refusés I ajouta Léon sans songer à la pié* sence de Fana j.
— Refusés I s^écria celle-ci ; refusés ! Elle ne les a donc pas vus?
Et elle les prit un à un et s'en para ; les perles misse* laient à son cou, les diamants dans ses cbeveux et à ses oreilles.
— Vois comme on est bien avec celai dit-elle à Beaunoir, qu'elle se hasarda à tutoyer pour la première fois, comme si elle était entraînée par le plaisir. Comme cela vous change et vous refait !
Elle alla se mirer dans la glace et fit résonner ses lèvres, envoyant un baiser d'admiration à sa parure ; puis elle revint vers le lit^ ôta Tun après l'autre les bijoux et les remit soigneusement dans Técrin, qu'elle replaça dans le secrétaire. Léon avait très-bien compris le jeu de la lorette ; il la regarda tristement.
— C'est ma garde-malade, se dit-il ; elle me soigne avec zèle. Si elle s'en allait, il faudrait en prendre une autre qui me volerait; celle-ci mendie et ne prend pas; allons... Mais c'est trop beau pour elle... Bah ! Et élevant la voix : Fanchon, ajoula-t-il, ouvre le tiroir de droite du secrétaire cl donne-moi la facture du joaillier.
Fanchon obéit, se demandant ce qu'il voulait faire.
— Bien, reprit Léon, donne-moi ce petit pupitre et soulève-moi.
— Est-ce que vous allez vous fatiguer à écrire.
— Ce ne sera pas long.
Et il écrivit sur l'acquit du joaillier : Donné à...
— Comment l'appelles-tu ? ajouta-l-il brusquement.
— Qu'est-ce que vous vouiez faire t
— Te donner cela, pardieu, puisque tu en as envie.
—Non, monsieur, je n'en veux pas... Je m'appelle Malvina-Fanny **\
— Qu'est-ce que tu dis ? Malvina-Fanny ***.
— Oui ; mais je vous répète que je ne veux pas ; puis, jetant son bras autour du cou du malade, elle ajouta: Ecoutez, Léon, vous me donnerez cela quand vous serez guéri, la première fois que vous sortirez,., et que je vous accompagnerai.
7- Prends toujours, en attendant ma sortie, dit-il en souriant.
Et il écrivit: Donné à ma garde-malade, Malvina- Fanny *** ; et lui donnant le papier :
— Tiens, avec cela tu seras tranquille, si on te réclame quelque chose.
— Voulez-vous bien vous taire, méchant, dit la lorette qui dissimulait autant que possible sa joie et son bonheur: Que va-t-il parler de réclamation ? Vous vivrez, mon Léon, vous vivrez pour être aimé.
Et elle mit la facture et Técrin dans sa poche en frémissant de plaisir.
— C'est possible que je vive, reprit Léon ; ces balles vous font des blessures auxquelles on ne comprend rien: elles sont capricieuses comme les femmes, j'ai vu des
272 BKILLÂT
hommes mourir d'une égratignure, j'en connais qui, depuis dix ans, vivent avec un poumon percé. Nous verrons bien.
fee lendemain, le médecin reconnut les signes évidents d'un épanchemcnt intérieur; tout, espoir de sauver le blessé s'évanouissait.
Interrogé par Fanchon, qui le reconduisait :
— Mon Dieu, dit-il, le malade auratlemain une crise très- forte ; s'il la traverse, nous le sauverons, mais je ne vous cache pas qu'il peut y succomber.
Fanchon pensa que le curé et les prêtres, qui lui faisaient des dons fréquents, pourraient la* gronder si elle ne faisait pas confesser le malade qu'elle soignait ; elle chercha par quel moyen elle inspirerait à Léon le désir de faire venir un prêtre.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Esculape? demanda Léon à la lorette, qui revenait rêveuse.
— Il m'a dit que demain vous auriez une crise ; que, suivant toute probabilité, vous en triompheriez, à moins d'accidents tout à fait imprévus...
— Ah ! El a-t-il dit que je ferais bien de régler mes affaires?
— Non, il n'a pas dit cela du tout. Mais, voyez-vous, mon Léon, dans ces moments terribles la parole d'un prêtre peut donner du courage^ et, en tout cas, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal...
— Imbécile I dit Léon qui ne put s'empêcher de sourire, va-t'en chercher mon notaire, et personne autre ; entends-tu, mam'selle Malvina-Fanny, ou je ne te mets pas sur mon testament.
Fanchon obéit; te notaire viut s'asseoir auprès du malade^ qui Gl connaître ses dernières volontés. Sa fortone était considérable.
— Mon père et ma mère sont morts, dit-il aa notaire, el j'étais fils unique; je n'ai que des cousins, je ne leur dois rien; je voudrais laisser tout mon bien à mon fils.
— Mais c'est la loi, dit le notaire, Penfant hérite du père.
— Oui, l'enfant légitime, reprit Beaunoir; mais ceUiici est un fils naturel ; je suis garçon.
— Alors vous le faites votre légataire universel. Un moment cependant... Vous ne l'avez pas reconnu ?
— Au contraire, je l'ai reconnu ; je songeais alors h épouser la mère.
— En ce cas, vous ne pouvez donner qu'un quart h ♦votre enfant.
— Et le reste ?
— Le reste reviendra à vos parents, à moins que vous n'en disposiez en faveur d'étrangers.
— Je voudrais pourtant léguer cette fortune à mon fils.
— Avez-vous eu à vous plaindre de la mère ?
Beaunoir poussa un soupir douloureux.
— Non, jamais ; c'est elle, dit-il tristement, qui a eu à se plaindre de moi.
— Eprouveriez-vous de la répugnance à lui laisser votre héritage, qu'elle transmettrait à votre fils?
— Oh! mon Dieu! pourquoi faut-il qu'on me pario d'elle en ce moment !
3r4 BRILLAT
^ Allons, du courage, monsieur, reprit le notaire. U ne m'appartient pas de vous dicter votre devoir, mais si vous avez un tort à réparer, faites-le. Donnez-moi I© nom de cette personne.
— Elle est mariée maintenant; elle a un enfant.
— Alors la difÛcuUé se présente de nouveau; son enfant hériterait, à moins pourtant qu'elle ne veuille recevoir un fidéicommis et promettre de donner ce bien à votre en fan L
Beaunoir réfléchit un instant.
— Elle le ferait, dil-il, mais son mari*.. Ce serait peut-être une source de discorde dans son ménage... Son mari ne consentirait pas.
Puis, se frappant le front et regardant le notaire;
— Monsieur, ajouta-t-il, vous venez de m*inspirer une noble résolution.
Il sonna ; Fanchon entra; il lui fit signe d'approcher, et elle pencha son oreille vers sa bouche.
— Fanchon, lui dit-il, va chez M. Brillât, dis-lui que je vais mourir et prie-le de venir de suite ; va, mon enfant, hâte-toi, je sens que le temps presse, et dis-lui bien que c'est un mourant qui lui demande ce service.
La garde sortit, et Léon continua à régler avec le notaire ce qui était relatif à sa succession.
Un moment après Fanchon rentra, et se penchant de nouveau vers le malade, elle lui apprit que M. Brillât était entre la vie et la mort, qu'on doutait qu'il en revînt^ et que la désolation était dans la maison.
— Deux morts! deux morts! murmura Léon. Et s'a-
dressant è Fanchon : Y a-t-il quelqu'un dans .la pièce TOisine? lui dîMl.
— Il y a votre ami, celui qui vous a ramené iors de l'aeddent et qui vient tous les jours.
— Fais-le entrer.
L'ami entra.
»- Monsieur, dit Léon au notaire, expliquez à mon ami ce que c'est qu'un fidéicommis, il l'acceptera.
Le notaire expliqua, et l'ami promit de remettre fidèlement à Eugène Beaunoir la fortune que son père laisserait. Léon respira plus librement, et l'ami s'éloigna.
— Monsieur, dit encore le notaire, avant que je close cet acte, n'avez-vous point de dette de reconnaissance, d'amitié ou d'honneur à payer?
— De reconnaissance? non ; vous avez écrit la petite somme que je donne à ma garde. D'amitié? non ; jo n'ai qu'un ami, je lui laisse les intérêts de ma fortune jusqu'à la majorité de mon fils. D'honneur?... d'honneur?...
£t il balbutia des mots entrecoupés, inintelligibles.
Puis, comme s'il n'osait pas parler ou ne le pouvait plus, il prit un crayon et du papier sur le guéridon qui jàtait près de son lit, et écrivit d'une main encore ferme quelques lignes qu'il passa au notaire.
Celui-ci les lut avec attendrissement, regarda Beaunoir avec une certaine satisfaction, et sur sa figure se peignit le contentement de luirmôme. Puis il termina.
Dans la nuit, le délire s'empara de Léon : l'agonie fut affreuse, le sang épancfié dans la poitrine le suffoquait, et il faisait de violents efforts pour respirer. Retrouvant
sa lucidité au dernier moment^ il criait en colère, d'une voix stridente ressemblant à un sifQement :
-— Fdttcbon! Fanchon! donne-moi de l'air... j'étouffe; ouvre donc cette croisée... souffle-moi dans la bouche, que Tair entre dans ma poitrine... ie te dis que j'étouffe !
Et sa tête tomba pour ne plus se relever.
Les témoins et les médecins gardèrent le plus profond silence sur le duel; rien n'en transpira ; la mort de Beaunoir fut attribuée à une hémorragie occasionnée par une chute de cheval, et bientôt la plupart de ceux qui Pavaient connu n'y pensèrent plus. Seulement, quelques anciens camarades disaient parfois à leurs amis qu'ils voyaient monter des chevaux rétifs ou mal dressés : Prends garde, et ne va pas faire comme ce pauvre LéonI
Brillât, complètement rétabli quelques semaines après la mort de son adversaire, que tout le monde connut bientôt dans râtelier, reprit ses travaux, retrouva sa joie sans crainte, sa gaieté affranchie de toute préoccupation. Louise ne pouvait pas comprendre comment Jérôme avait été instruit de ce qui s'était passé, comment le duel avait pu avoir lieu le lendemain du jour où elle était allée chez Beaunoir; elle aurait bien voulu quelques détails, mais elle n'osait en demander, dans la crainte de raviver des douleurs trop récentes ; puis ce sang versé l'attristait, lui semblait une tache sur sa vie; elle était placée dans cette triste situation qu'elle ne pouvait ni applaudir à la victoire de son mari, ni donner un regret à celui qui avait succombé. Elle* prit le parti le plus sage, celui de se taire.
LB MENUISIER S71f
Quanta Jérôme, il s'imposa après sa guérison la réserve qu'il avait gardée avant sa maladie. Il ne fit jamais la moindre allusion à son duel; pas une plainte, pas un reproche ne sortirent de sa bouche^ il éloigna toute explication sur le passé.
Louise fut vivemient touchée de cette générosité; son amour devint un culte, une adoration pour lui. La tendresse de son mari^ les caresses de son enfant, firent une heureuse diversion aux idées qui se brouillaient dans sa tôte« Elle avait compris que Pamour légitime peut seul donner le bonheur; sans chercher plus longtemps la solution d'un problème social qu'elle ne pouvait pas résoudre, elle s'efforçait de se persuader que l'éducation de l'enfant par la mère, les soins qu'elle lui donne, sont les vrais liens qui existent entre eux. Son cœur en murmurait parfois, sa pensée volait ailleurs, ses yeux cherchaient à rhorizon une autre figure aimée; mais dans son impuissance à réaliser un rêve qu'elle n'avait jamais dit, elle s'appliqua à faire résider toute sa vie en Jérôme et son second enfant.
Au milieu de cette vie nouvelle, de ce cahne qui avait succédé aux fiévreuses émotions, Mme Brillât reçut d'un notaire de Paris une lettre par laquelle celui-ci l'invitait à passer à son étude pour affaire qui la concernait, style ordinaire de ces sortes d'avis. Jérôme et Louise pensèrent avec assez de vraisemblance qu'il s'agissait de quelque affaire relative à M. Vernon et se rendirent ensemble chez l'officier public.
Le notaire leur donna lecture d'une partie d'un testament par lequel M. Léon Beaunoir avait légué h demoi-
138 BBILLAT
selle Louise Yernoiit femme Brillât^ une somme de cioquante mille francs et la petite maison du boulevard Beaumarchais, qu'il habitait au moment de son décès. Jérôme serra les poings en frémissant, fit un gesie de colère et de dédain, et, la fureur peinte sur le visage, il ouvrait la bouche pour refuser; Louise lui pressa vivement la main en lui jetant un regard suppliant ; le no* taire, tout occupé de sa lecture, n'avait rien vu ; il continuait tranquillement, ajoutant, suivant les termes de Tactp, que ce legs était fait par le testateur afin de rendre à MUe Vernon une partie de ce qui avait été* enlevé malheureusement à son père par la faillite involontaire de feu Beaunoir père.
— C'est une restitution ! s'écria Louise avec une vive émotion ; restitution bien tardive et bien faible; faite plus tôt, elle eût sauvé mon pauvre père...
-— C'est un remords au moment suprême, pensa Jérôme.
— Cest, dans tous les cas, une restitution bien honorable, car les actes de ce genre ne sont pas fréquents, reprit le notaire ignorant de tout ce drame et répondant à rokkservation de Louise, et je ne vous cacherai pas que je Tai provoquée sans vous connaître par une parole dont je ne soupçonnais pas la portée et dont je suis ïÂen heureux aujourd'hui.
L'ofûcier public voulait procéder immédiatement à la délivrance du legs, mais Brillât prit un préteite pour l'ajourner ; il avait des courses indispensables à faire avec sa femme, il ne pouvait pas rentrer de suite et ne voulait pas porter cet argent dans s^ courses à travers
LE MBNUISIBA 379
Paris. Cela sembla tout naturel au notaire , qui remil à Jérôme un acte d'acquiescement à la réception du legs par sa femme, acte que Jérôme devrait signer. Tout ceci convenu, les deux époux sortirent.
Étonnée de cet ajournement et quelque peu impatienta de recouvrer y ne partie de la fortune de son père, Louise demanda à son mari la cause du retard qu'il apportait à la réception d'une restitution si légitimement due.
— Viens avec moi, lui dit Jérôme, et tu vas comprendre.
Alors il lui demanda si elle se souvenait de Tépoque de la faillite de Beaunoir; elle se rappela les circonstances doulourcui>es qui en fixaient à peu près la date : un changement dans le train de maison, un déménagement, son apprentissage, le départ de son frère et enfin la mort de sa pauvre mère, et Jérôme la conduisit au greffe du tribunal. Grâce aux renseignements fournis par Louise, il fut facile de retrouver chez le syndic le bilan de Beaunoir, et Brillât eut la preuve irrécusable que le legs fait à Louise par Léon n'était ni une réparation, ni une marque de souvenir qu'il eût également repoussées, mais une partie de ce qui avait été frauduleusement ravi à M. Yemon. Les vingt pour cent que celui-ci avait reçus, les cinquante mille francs légués et la valeur de la petite maison du boulevard, où les terrains étaient loin d'avoir la valeur d'aujourd'hui, atteignaient à peine la moitié de la somme dont M. Vernon était créancier.
Jérôme se fit délivrer un certificat constatant le chifl&re pour lequel son beau-père avait été porté dans le passif
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de la faillite. Alors il signa l'acte d'acquiescement et remit le tout à Louise.
— Tiens, lui dit-il, voilà les papiers, tu iras toucher quand tu voudras; tu prieras le notaire de te payer en billets de banque, ce sera plus facile à porter.
— Tu ne viendras pas avec moi?
— Non; je veux te laisser le plaisir de recevoir loimême (a fortune; compte bien, car je ne vérifierai pas; mais avant tout, souviens-t*en bien, tu feras lire ce certificat au notaire.
— Mais pourquoi? dit Louise.
— Tu... lui... feras... lire... cela, reprit doucement Jérôme en séparant tous les mots par un temps d*arrêt; je veux qu'il le lise avant de te remettre le legs.
Louise réfléchit un moment et compilt.
— tu es un ange I dit-elle en jetant à son mari son plus suave regard.
Il n'y eut pas entre eux d'autre explication. Jérôme eût. nettement refusé le legs s*il n'eût pas été une restitution ; jl savait bien que pour avoir le droit d'exiger qu'une femme garde l'honneur de son mari, celui-ci doit en être lui-môme le gardien fidèle.
Louise alla seule chez le notaire, préoccupée du désir de savoir quelle position Beaunoir ava)t faite à Eu^ne, prête à assurer à son enfant une jtOifiie de ce qu'il lui laissait. Jérôme lui avait dit: a Je ùe vérifierai pas. » C'était assez entre eux.
Elle pria le notaire de lui lire le testament tout entier^ il acquiesça galamment à sa demande, mais en apprenant
LE MBNUISIBR 1M
qu'Eugène n'avait que le quart de la fortune de Léon/ elle p&lit et balbutia en trembiant :
"- Mais pourquoi seulement le quart?
— Cest la loi; madame, dit Tofôcier publc.
Mais voyant la pâleur et le tremblement de Louise :
-r- Soyez sans inquiétude, madame, ajouta-t-il à voix * basse, son sort est assuré, et sa fortune est brillante.
^ Qu'il soit heureux ! murmura la mère en soupirant et en essuyant une larme.
Quelques semaines après^ M. et M"^« Brillât prirent possession de la maison du boulevard Beaumarchais; les cinquante mille francs apportés par Louise permirent à Jérôme de donner plus d'extension à ses travaux, de soumissionner quelques entreprises. Son intelligence, son activité, étayées par le bonheur intérieur, amenèrent la prospérité, et M. Brillât est aujourd'hui un des riches entrepreneurs de Paris.
Le père et la mère Yauquelin habitent toujours la campagne; la bonne femme, qui aime toujours Jérôme comme son enfant^ lui dit quelquefois:
— Eh bien I n'avais-je pas raison de vous dire que vous seriez heureux ?
Le père Yauquelin ne regrette qu'une chose, c'est que sa boutique, fondée par Bourguignon la Prudence, ait été abandonnée par Brillât et soit devenue un débit de vin^ un cabaret, comme il dit tristement, que l'on peut voir encore à l'angle du carrefour et de la rue de Thorigny.
Ludovic, l'amant de Fanchon, est devenu préfet dans une des dernières fournées du règne de Louis-Philippe.
BRILLÂT LB «NUISIEE
Homme mstruit, sérieux, élevé dans des principes dé \U berté, il fut un des rares administraUmrs de cette époque qui ne crurent pas devoir renier la Rérolution et les grands philosophes qui ont si puissamment aidé à sa venue* 11 avait continué à écrire de loin en loin quel* ques lettres à Fanchon, sans se douter qu'elle fût devenue jnmidiante; iJ lui envoyait quelques présents ipn souvenir de Tannée de bonheur qu'elle lui avait donnée.
Il la croyait retournée à sa vie de lorette; toutefois, il songeait à loi faire restituer son bien; par hasard, il f\it nommé préfet dans le département qu*habitait la famille de Fanchon, et lorsqu'il vint recevoir les instructions générales du ministre, il se rendit dans la rue Payenne^ sans autre intention que celle de s'entendre avec son ancienne maîtresse sur les moyens à prendre pour lui faire rendre ce qui lui appartenait légitimement et la tirer de sa situation précaire et peu honorable; mais il jie la trouva plus*
Fanion, en outre de l'écrin destiné à Louise, avait reçu un petit legs de Beaunoir. Son goût pour la bonne chère, sa sensualité, allaient se développant. Un matin, on ne la vit pas descendre, elle était morte d'une indigestion*