CHAPITRE XI
Le reste de la journée où Louise avait reçu la lettre de Léon et la nuit sans sommeil se passèrent pleins d'angoisses; le lundis Louise sortit pour remplir ses promesses de la veille^ et Jérôme, en la voyant ainsi affaissée et souffrante, lui adressa quelques paroles qui respiraient la tendresse et Testime pour cette excellente ménagère. Louise^ affermie, s'éloigna lentement, après avoir jeté un regard d*amour sur son mari , noble et beau, sur cet intérieur où elle avait trouvé tant de calme et tant de bonheur.
Des personnes chez lesquelles Louise se présenta] pour toucher le prix de ses travaux, les unes étaient absentes, les autres remirent le payement à un autre jour; quelques-unes trouvèrent qu'elle se hâtait beaucoup d'apporter son compte; l'ouvrière cependant avait suffisamment reçu pour disiper les inquiétudes de Jérôme, et elle revenait, sans trop regarder au chemin qu'elle suivait, absorbée par la pensée de son enfant, par le souvenir de la conduite de Beaunoir, lorsqu'elle s'arrêta
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toat à ;coup sur le boulevard Beaumarchais^ le cœur agité de mille émotions. Seul, sur un large balcon, à un premier étage peu élevé, un enfant jouait au milieu des arbustes et des fleurs quMl caressait de la main. Ses longs cheveux flottaient, demi-noirs, demi-blonds, sur son front nu, caressés par la brise, et Tenfant les relevait, les écartait de ses yeux, comme pour mieux voir ces belles fleurs à travers lesquelles il courait... Elle fit quelques pas sans réfléchir, sans se rendre compte de la gravité de sa démarche... Elle ne voyait rien que son enfant, le contemplait dans une muette admiration, plein de vie, de sève, d'élégance... Elle allait monter.
A une fenêtre irès-rapprochée du balcon, mais qui ne s'ouvrait pas sur lui, se tenait un homme regardant les passants. Entraînée vers son flls, cherchant instinctivement le chemin le plus court pour arriver à lui, Louise vit la figure de cet homme sur les lèvres duquel errait un sourire sarcastique, démoniaque, semblant dire avec ironie : Je savais bien qu'elle se prendrait à Tappât, qu'elle viendrait! C'était Beaunoir; il attendait.
Frappée de terreur par l'étrange expression de cette
figure, Louise s'arrêta. Le sentiment de sa position lui
revint tout entier... Elle fit un geste de mépris et tourna le
dos. Jérôme arrivait, sans la voir, d'un autre côté, chargé
de quelques outils; il sortait de la maison par la rue
Amelot, après un travail terminé. Louise, qui l'aperçut,
se rapprocha vivement de son mari, lui enleva quelques
ustensiles légers, les prit de la main droite, passa son bras
gauche sous le bras de Jérôme étonné, qui souriait et lui
disait doucement : Laisse donc, Louise, laisse donci Puis
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elle releva vers Beaunoirsa figure radieuse etfièreet^éloigna avec Jérôme. Beaunoir, à cette vue, frappa du poing la tablette de sa fenêtre... Ce premier mouvement passé, il la regarda froidement cheminer, et quelqu'un qui aurait été près de lui aurait pu l'entendre murmurer: Le coup a porté, tu es blessée, Louise, tu reviendras!
Quelques heures après cette scène, dont la jeune femme ayait seule connu tous les incidents et les péripéties, Louise et Jérôme arrivaient par un convoi de la rive droite dans une maison isolée au milieu de la campagne entre Paris et Versailles. Louise avait témoigné le plus vif désir de venir ce jour-là môme et d'emmener son enfant, que depuis plusieurs mois elle devait retirer de nourrice. Bien qu'il ne comprît pas la spontanéité de ce désir, qu'il ne pût pas deviner les motifs qui l'inspiraient, Jérôme avait cédé à la demande de sa femme, pour ne pas la contrarier, pour lui complaire.
Tous deux entrèrent dans un joli jardin potager, bien soigné, en plein rapport, dont la tenue annonçait que c'était là un des revenus du cultivateur. Des vases de fer-blanc étincelants de propreté égouttaient au soleil, fichés sur des bâtons plantés en terre, ou sur des branches de la haie verte et touffue. La maison, blanchie au dehors avec soin, aux angles d'un rose pâle, aux volets verts, se composait d'un seul corps de bâtiment avec rez-de-chaussée et premier étage; des vaches ruminaient dans retable, du côté le moins en vue de la maison et tenue avec la propreté qui distingue le chalet suisse et dont on est encore si loin dans la plus grande partie de la France. Des enfants jouaient dans le jardin, se rou-
iaient sur Therbe du pré, s'ébattaient sous le feuillage , légers, insouciants et capricieux , comme des daims ou des gazelles, au mUieu de cris de joie, d'éclats de rire Tifs et stridents.
Cest là que l'enfant de Louise et de Jérôme avait été nourri^ là que, sevré depuis longtemps, il vivait avec les enfants de sa nourrice, développant ses membres dans des courses et des jeux sans lin, acquérant des forces, de la souplesse, par un salutaire exercice qui manque trop souvent aux enfants de la ville. Le petit Edouard, à qui ses parents avaient donné par un pieux souvenir le nom du vieillard, était un beau garçon aux traits fins , à la mine éveillée, aux yeux intelligents, paraissant plein d'amour pour Jérôme et Louise, qui avaient eu le soin prudent de le visiter souvent,^afîn que dans ces premiers jours où le cœur de l'enfant s'épanouit , où sa pensée cherche une pensée , où ses caresses sont le résultat de l'attachement, Edouard trouvât le cœur, la pensée , l'amour de ses parents, et ne restât pas indécis entre la mère qui lui avaitdonné la vie et celle qui lui avait donné sonlail. Les cullivateurschezqui était placél'enfants'atten' daient à cette séparation et ne furent pas surpris de cette brusque arrivée : Louise et Jérôme repartirent donc emmenant leur petit Edouard, tout fier de porter sur l'épaule, au bout d'un bâton, un petit paquet composé de quelques 'vêtements. Jérôme tout heureux donnait la main à son bel Edouard qui les charmait par son babir, et tous trois marchaient lentement dans la direction du chemin de fer.
-— Tu as eu là une excellente idée, dit Jérôme à Louise,
mais pourquoi n'y as»tu pas sougé hier dimanche^ jour de promenade et de repos? Nous aurions été moins pressés et nous aurions passé quelques heures à parcourir ces belles campagnes qui ont pour nous tant de gracieux souvenirs.
— Depuis longtemps il avait été convenu que nous reprendrions notre enfant, répondit Louise, depuis long* temps je le désire et je t'en parle, mais aujourd'hui ce désir est devenu si impérieux que je n'ai pu y résister ; un enfant qui jouait, plein de grâce et de gentillesse, m'a rappelé que le nôtre aussi pourrait jouer près de nous ; il m'a semblé qu'il me manquait quelque chose; je t'ai prié de venir, tu as été assez bon pour y consentir; je t'en remercie: es-tu fâché maintenant?
Ces derniers mots furent dits avec un accent angéli* que qui alla au cœur de Jérôme.
— Fâché, non, vraiment, dit celui-ci; mais, ajouta-t-il en souriant, voilà bien les femmes; un oiseau qui passe, une mouche qui vole, leur apporte une pensée si impérieuse qu'il faut obéir à l'instant même, sous peine...
— Sous peine, interrompit vivement Louise, sous peine de quoi?
— Que sais-je?sous peine de leur déplaire d'abord, de les voir boudeuses, de n'être plus aimé peut-être...
— Enfant, dit Louise, l'amour profond et vrai soufifire d'un refus dont on ignore la portée, mais il ne succombe pas pour si peu. Aujourd'hui tu m'as fait un grand plaisir, tu m'as donné un bonheur indicible en accédant de si bonne grâce à mes désirs; si tu avais refusé, j'aurais peut-être bien souffert, j'aurais sans me plaindre ren-
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fermé ma douleur en moi-même, mais je n'aurais pas cessé de l'aimer, oh ! non !
La voix de Louise était devenue sérieuse, elle était émue; elle ajouta avec un sourire plein de mélancolie :
^ £h ! mon Dieu, on vous a tant habitués à nous croire légères, vous nous jugez si mal, vous les hommes, que TOUS pouvez bien prendre pour un caprice ce qui est quelquefois un effort de raison.
Jérôme étonné regarda sa femme avec une certaine inquiétude ; le vague des paroles qu'il venait d'entendre allait si bien à son esprit, depuis longtemps préoccupé des chagrins et des insomnies de Louise, et dont il ne pouvait deviner la cause ! Il crut le moment favorable pour obtenir une explication dont il avait besoin pour rassurer son cœur, pour calmer ses Inquiétudes et consoler son amour.
— Achève, Louise, lui dit-il ; il y a quelque chose de myslérieux en ce moment dans tes paroles, comme dans les pensées depuis longtemps; que veux-tu dire? Est-ce aujourd'hui que tu fais un effort de raison en venant chercher ton fils?
— Non, répondit Louise en s'efforçant de paraître calme, je fais un effort d'amour, car je réunis l'enfant au père, afin d'avoir autour de moi tout ce qui m'intéresse, tout ce qui m*est cher, tout ce que je veux aimer.
— Ah 1 tu es charmante, reprit Jérôme avec effusion, mais pourquoi ne pas m'ouvrir ton âme tQpt entière, pourquoi ne pas me dire ces chagrins pesants, ces secrets pénibles qui, la nuit, troublent ton sommeil, tour-* mentent ta pensée, prolongent la veille douloureuse à
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triiTers tes rdves ? C'est mal de cacher o^ qui nous afflige à qui uous aime comme je t'aime, ma Louise.
La jeune femme^ qui passait en ce moment sur un tertre de gazon, s'arrêta tout à coup, à quelques pas de Jérômo, au-dessus de lui^ et élevant la voix avec une chaleur qu'elle n*avait jamais mise dans ses discours:
— Écoute, lui dit -elle, cet enfant ne peut pas comprendre, nul ici ne nous entend*, ni ne nous voit, dans ce champ obscur et désert; parJonne si je rappelle une époque fatale et x]ue par générosité tu as oubliée mieux que moi ; tu m^as relevée en me donnant ton nom, je ne redescendrai pas, je te le jure par notre enfant, lien indissoluble que Dieu a mis entre nous ! Ces chagrins dont tu parles, ils sont vrais. Eh bieni oui, je soufifre; mes veilles sont pénibles et mes rêves affreux ; mais pourrais- tu le trouver mauvais et me croire ingrate ou injuste, si j'avais cherché à l'éviter une peine en te cachant le sujet de mes douleurs, à toi qui as besoin de tout ton courage pour élever ta famille et travailler ? Me condamnerais-tu parce que j'aurais voulu souffrir seule dans la crainte de t'affliger? Plus tard, Jérôme, que je vive, soutenue par ton amour, ou que je meure avant toi, minée par le chagrin, je te dirai tout; tu sauras mes souffrances, tu comprendras alors si je t'aime, si je suis gardienne fidèle de ton honneur... Jusque-là, je t'en supplie, point de pensée offensante pour moi, je no supporterais pas un reproche, parce que je ne le mérite pas; un doute de ta part me tuerait, ainsi que me tuerait une aute, si je pouvais la commettre.
L'heure était solennelle, la nuit était venue, faiblement
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éclairée par la lune qui semblait courir à trav^s les nuages; le silence le plus profond régnait dans la eampagDe, sur laquelle se projetait Fombre des bois qui couvraient la colline. Jérôme, vivement impressionné^ éleva son enfant dans ses bras, entrevoyant, sans tout comprendre, qu^il était une sauvegarde pour Louise et pour lui j le pressa contre son cœur, le couvrit de baisers; puis, de Tun de ses bras, entourant la taille de sa femme :
— Je suis né pour souffrir, lui dit-il, je porte le poids de ma destinée; garde ton secret puisque tu as douté de ma force ; mais du jour où tu courrais un danger, disle-moi, dis-le-moi sans crainte, sans arrière-pensée, moi seul dois soutenir ton courage et te protéger: épargne* moi le cbagrin de te voir souffrir sans comprendre pourquoi tu souffres, et conserve-moi ton cœur.
— Oh I à toujours , toujours I dit vivement Louise ; à toi mon cœur que tu as guéri, ma vie que tu as sauvée 1
En ce moment, on apercevait au loin, à travers les massifs, comme encadrée dans les arbres, une longue traînée de feu perçant l'obscurité, disparaissant tout à coup en s'enfonçant dans les tranchées, puis remontant à la surface, dominant la plaine et courant ainsi qu'un long reptile de diverses couleurs. Bientôt on entendit les sifQements de la vapeur, le souffle pressé de la machine roulant sur des bandes de fer, puis un bruit aigu, sous lequel on frémit malgré sol, quand il vous surprend dans la nuit... Le convoi était arrêté.
Quelques minutes plus tard, les deux époux^ suivis de lenr enfant, tout joyeux de ces choses inconnues , descendaient la pente rapide de la rue d'Amsterdam, Ion-
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geaient la rue Saini-Lazare et passaient par la rue de la Ghaussée-d'Antin, rentrant chez eux agités par des pen*sées opposées de chagrin et de bonheur.
La fatuité de Beaunoir ne lui avait pas permis de comprendre le sentiment qui avait arrêté Louise au moment où elle courait vers son enfant. En la voyant s'éloigner avec Jérôme» il avait cru que la présence inopinée de celui* ci l'avait seule retenue; il n'avait pas saisi ce qu'il y avait de fierté et de dédain dans le dernier regard qu'elle lui avait jeté, et c'est alors qu'il avait dit, avec une joie satanlque : Elle reviendra... Il attendit plusieurs jours avec un peu d'impatience, mais intimement persuadé qu'elle succomberait au désir.
Louise, en voyant l'abtme où il voulait l'entraîner, avait pris la résolution désespérée de renoncer à voir son premier enfant, elle avait voulu avoir immédiatement auprès d'elle le fils de Jérôme pour tromper son propre cœur; aussi, que de caresses données à son petit Edouard ! quels longs baisers! Louise livrait un combat aux souvenirs du passé, afin de faire sa vie de femme commencer à Jérôme» sa vie de mère dater de la naissance de son second fils. Elle sentait bien tout ce qu'il y avaitde cruauté dans l'oubli qu'elle voulait s'imposer, mais elle ne pouvait se croire cx)upable quand elle était seule à souffrir.
Elle se demandait^ en regardant froidement la vie, ce qu'étaient les liens du sang, lorsque Jérôme avait été abandonné par son père, lorsque son propre enfant à elle n'avait pas tressailli à sa vue. Elle doutait si la société ne reposait pas sur des conventions étranges quand, de ces deux enfants, Tun devait être sa gloire et sa joie.
l'autre sa honte et son désespoir^ quand celui-ci pouvait à son insu servir d'instrument à un suborneur.
Puis le sentiment maternel reprenait le dessus; le cri de rame était plus fort que le cri de cette froide raison qui pouvait calculer; alors Louise voulait tout dire à son mari, redemander son enfant, le garder auprès d'elle, l'élever avec Edouard, leur apprendre à tous deux à s'appeler frères... Mais alors aussi l'avenir se dressait devant elle, tout chargé de sombres couleurs... Quelle fraternité véritable existerait entre deux enfants dont l'un était légitime, l'autre un bâtard dont la présence serait un reproche perpétuel, pourrait être une cause permanente de querelles domestiques? Jérôme ne croirait-il pas trouver dans les plus simples marques d'amitié des preuves de préférence? En ce cas, de quel œil verraitil cet enfant qui viendrait enlever les caresses et soins dus aux siens, manger le pain des siens? L'amour de son mari ne s'éteindrait-il pas devant ce témoin vivant d'un passé que la société condamnait, chargeait de honte?
Cet enfant lui-même, quand il apprendrait la faute de sa mère, quel respect aurait-il pour elle? Lorsqu'il saurait que son père était riche et lui eût donné sans doute une portion de sa fortune, comment apprécierait-il la tendresse de cette mère qui l'aurait enlevé à une position dont il s'exagérait les avantages pour le jeter dans la boutique d'un menuisier?
Ainsi Louise, sans le savoir, agitait de graves problèmes de l'ordre social qu'elle ne pouvait résoudre, et demeurait indécise entre les diverses idées qui surgissaient dans son esprit.
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La scène qui avait eu lieu entre les d^ux époux au moment où ils emmenaient leur enfant avait fait une vive impression aur Jérôme; il avait appris que Louise était l'objet de poursuites amoureuses, et la solennité qu'elle avait donnée à ses paroles lui révélait toute Timportance de la lutte. Pourquoi ce langage exalté s'il n*y avait pas quelque danger? Les veilles douloureuses, les insomnies, les larmes de Louise qui l'avaient inquiété si longtemps, étaient enûn expliquées; cependant il restait encore au fond de tout cela beaucoup d'obscurité. Quel était l'hothme dont le caprice venait se jeter à la traverse de son bonheur. Pourquoi Louise ne l'avait-elle pas nommé, si elle ne l'aimait pas? Quels ménagements avait -elle donc à garder? Il jeta les yeux autour de lui pour découvrir celui qui venait troubler la paix de son intérieur et n'y réussit pas; ni chez lui, ni au dehors^ il ne put saisir aucun indice.
Aquelquetempsdelàyun homme couvertde haillons fut arrêté la nuit sur une borne où il dormait, et conduit en prison. On lui demanda où était sa demeure : il n'en avait pas; sa profession : il était vieux, infirme, il n'en avait plus; son nom, il répondit : Jean Brillât; s'il avait des parents, il dit : J'ai un fils; où était celui-ci : Je n'en sais rien.
Jusque-là il n'avait que rarement songé à son Gis; sans doute il s'était engagé, il servait; peut-être était-il mort, peut-être avait«il remplacé... Alors des idées de convoitise s'élevaient dans l'esprit de cet homme, puis tout s'en allait, s'éteignait dans les fumées du vin ou de l'alcool, et il ne faisait aucune démarche pour retrouver
son fils. Mais le désir de la liberté fit ce malheureux chercher dans sa mémoire ; la prison, la vue des gardes municipaux, d'autres enfants arrêtés aussi pour vagabondage et destinés aux mêmes douleurs que Jérôme^ lui donnèrent une idée confuse; un vague souvenir de la scène du faubourg que sa concubine avait toujours repoussé et traité de rêve, luisitdans son esprit... Il parla d'une maison de correction dans laquelle son fils aurait été conduit; on fut bientôt sur la trace, et Jérôme fut mandé au parquet.
— Monsieur, lui dit le procureur du roi, votre père A été arrêté comme vagabond; vous êtes dans Taisance, vous jouissez de l'estime générale, comment laissezvous votre père sans asile et sans pain?
— On se trompe, répondit Jérôme, je n'ai pas de père.
— Gomment I pas de pèrel Mais cet homme qui se réclame de vous, qui porte le même nom que vous, qui a donné les indications ensuite desquelles vous êtes mandé ici?
— Je n' ai pas de père, dit une seconde fois le menuisier.
Le magistrat ne comprenait rien à cette obstination d'un homme honorable reniant son père après l'avoir abandonnée la plus profonde misère; il fit dQ vains efforts pour obtenir quelque chose de Jérôme et termina en lui annonçant que son père comparaîtrait devant le tribunal de police correctionnelle quelque jours après.
— J'y serai, dit Brillât^ si vous m'y appelez.
^ La loi civile vous forcera à faire une pension à votre père.
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— C'est bien, reprit Jérôme, nous verrons.
Lé menuisier fut en effet assigné et se présenta à rau< dience, donnant le bras à sa femme, la main à son enfant, ému de se retrouver encore une fois dans cette même salle^ éprouvant pour tout cet appareil une insurmontable répulsion, détournant les yeux du banc des accuséa. La cause du vieux Brillât fut appelée; après les questions d'usage, les témoignages entendus, le président demanda au vagabond si quelqu'un le réclamait ; celui-ci baissa humblement la tète sans répondre; le président s'adressa à l'auditoire, fit la même question... Nulle voix ne répondit dans l'auditoire.
Alors le procureur du roi se leva, et, désignant du doigt Jérôme, il parla avec force contre cet enfant dénaturé refusant d'avouer son père; il eut un mouvement très-beau touchant l'ingratitude filiale, fut pathétique, entraînant et remua profondément Tauditoire, puis conclut, pour obéir à la loi, à une condamnation dont la honte devait, disait-il, retomber sur Jérôme. Un jeune stagiaire qui n'était pas fâché de trouver un si beau thème à une plaidoirie, demanda la parole afin de présenter quelques considérations en faveur du prévenu, et s'emparanl des paroles du procureur du roi, car il ne savait pas un mot de l'affaire, s'éleva aussi haut que cela lui fut possible dans la voie qu'on lui avaif ouverte.
— Comment se fait-il, s'écria triomphalement le jeune parleur appelé à être un jour la gloire du barreau, que l'accusation et la défense soient aujourd'hui d'accord pour excuser le malheureux vieillard qui est devant vous? Pourquoi nous faites-vous la lâche si facile? Pour-
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quoi les foudres de Taccusation passent-elles par-dessus la tête de l'accusé? Pourquoi la parole si brillante, la logique si serrée du magistrat que vous venez d'entendre, — l'avocat n'était que stagiaire, — s'adressenl-elles à un autre? Ah! disons-le avec douleur, c'est que le vrai coupable n'est pas sur le banc des accusés. L'âge a débilité les forces de cet homme; le temps et le travail l'ont miné, et maintenant qu'il succombe sous le poids de ses années et de ses durs labeurs, pas un bras qui le soutienne, pas une main amie qui enlace sa main, qui di^ rige ses pas chancelants. Le coupable est là, dans l'auditoire, avec sa femme et son enfant, voyant sans émotion la douleur de son vieux père, s'entourant à dessein de tout«o qui charme la vie, l'amour et la paternité, comme pour insulter à la douleur de celui qui n'a plus rien de tout celai Mais les mauvais exemples, pas plus que les bons, ne sont perdus dans ce monde, et ce qu'il fait aujourd'hui à l'égard de son père, son enfant, c'est nous qui le lui prédisons avec cet esprit de divination fatale que Dieu nous donne parfois pour récompense de notre pénible sacerdoce, son enfant le fera un jour contre lui pour le punir.
Tandis que l'avocat, avant de s'asseoir, promenait sur les assistants un sourire de triomphateur, Jérôme le regarda fixement et lui jeta un sourire narquois et dédaigneux en haussant les épaules d'une façon fort évidente. Ce mouvement fut remarqué et causa quelque surprise; il était évident qu'il y avait là-dessous quelque chose de mystérieux.
Le président du tribunal, s'adressant alors directement
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à Jérôme, demanda s'il réclamait son père... Il y eut dans Tauditoire un vif mouvement de curiosité. Jérôme se leva.
— Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre des paroles bien sévères et bien peu méritées. Je regrette que ce jeune monsieur, auquel je conseille d'étudier les causes avant de les plaider, n'ait pas connu les motifs qui ne me permettent pas de réclamer celui que la loi appelle mon père.
Alors il raconta l'abandon dont il avait été l'objet, la misère qu'il avait endurée, Tarrôt du tribunal, et, arrivant à la scène du faubourg Saint-Denis, il s'écria avec un accent de désespoir :
— C'est là qu'au milieu de la foule je rencontrai cet bonime, mon père, avec une concubine... je me suis cramponné à ses vêtements, je l'ai supplié de me réclamer, il m'a repoussé, il a méconnu son enfant... Je n'ai plus de père! Quant à mon fils, dont a parlé bien légèrement ce monsieur, qui devrait respecter mieux l'intérieur de la famille, il ne sera ni un mendiant, ni un vagabond, parce que je lui enseignerai mon état et lui laisserai mes outils. Si, quand je serai vieux et usé, il m'abandonne...
Et il se tourna vers le petit Edouard, qui lui tendait les bras en disant :
— Non, non, papal
^ Mais non, il ne m'abandonnera pas, reprit brusquement Jérôme en essuyant une larme; je remplirai en- ' vers lui les devoirs d'un père afin qu'il remplisse envers
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moi les deroirs d'un fils. Maintenant j'attends ce que prononcera la loi^ qui doit être égale pour tous.
L'auditoire était agité, les pleurs coulaient; le jeune avocat baissa la tête; ses collègues souriaient et murmuraient en se regardant : a Quel pavé! d
Le président consulta les juges; une assez vive discussion parut s'engager à voix basse; l'anxiété était au comble... Eufin le président se leva :
— Yu la loi, dit-il lentement, nous condamnons Jean Brillât...
— Monsieur Je réclame cet homme, s'écria une voix de femme profondément émue.
Tous les yeux se tournèrent du côté d'où partait la voix.
— Qui ôtes-voas? demanda le pésident.
— Louise, femme de Jérôme Brillât.
— Mais votre mari a refusé tout à l'heure...
— Mon mari, reprit Louise en regardant les juges avec une suprême douceur, ne peut pas m*avoir amenée ici pour entendre condamner son père.
Et, se penchant vers Jérôme, elle lui dit à demi v(mx : ^ C'est assez d'un, laisse-moi sauver l'autre.
— Tu es un ange, lui dit tout bas Jérôme en pressant sa main.
Le tribunal acquitta le vieux Jean Brilb^ et le rendit à aes enfants.