CHAPITRE PREMIER
Le Yënt soufflait du sud-est et s'engouffrait par cette vaste et belle entrée que présente Paris au pont d'Aus* terlitz ; il sifflait en se brisant sur les arches qui découpent la Seine, agitait les bateaux amarrés sur la rivière, secouait les arbres effeuillés par Phiver, tournoyait à Fangie du quai aux Fleurs et de la rue de la Barillerie, faisant grincer les girouettes que Ton voyait encore à cette époque sur les vieux pignons du palais de Justice ; la pluie, mêlée de gros flocons de neige, poussée par la rafale^ fouettait les vitres du prétoire où siégeait le tribunal de police correctionnelle.
C'était à la fin d'avril de l'année 1835 : autour d'un grand poêle qui chauffait la salle étaient rangés quel-
ques habitués de Taudie^ce; êtres étranges que Ton ne rencontre nulle autre part^ auditeurs attentifs et de tous les jours de débats sans retentissement, de drames bien autrement sombres^ cruels et fangeux, que les grandes causes déroulées devant les cours d*assises. Ces hommes savent le nom de tous les juges ^ de tous les avocats, les suivent dans leur carrière, se rappellent l'époque de leur début, les affaires qu'ils ont plaidées, les succès obtenus, les défaites ; ils vivent dans cette atmosphère du Palais. Pourquoi ? Est-ce désœuvrement? est-ce habitude? est-ce besoin de se mêler au mouvement de la société par le côté le plus triste, le moins poétique, le moins gracieux? Y a-t-il afûnité entre eux et le juge, entre eux et Taccusé^ entre eux et le défenseur? Mystère. C'est l'une de ces trois affinités qui les attire; demandez-leur laquelle, ils ne vous le diront pas : ils l'ignorent peut-être.
Ce petit noyau d'habitués composait à peu près tout l'auditoire; cependant, on voyait stationner çà et là, dans les coins les plus obscurs de ia partie réservée au public, dissimulant sous la blouse de l'ouvrier leur pro-. fession de yoleurs de nuit, de rêdeurs de barrières, quelques individus aux formes rudes et grossières, venus là pour assister aux jugements de ceux dont ils étaient les complices inconnus, voulant voir de leurs propres yeux comment se conduiraient leurs acolytes devant la justice, poussés peut-être aussi, à leur insu, par le désir de connaître les formes de cette justice dont ils auront un jour à subir les arrêts.
Les membres du tribunal venaient d'entrer lorsqu'on
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amena à la barre un vieillard et un enfant^ extraits de la prison de la Conciergerie, et qui prirent place côte à côte sur le banc des accusés. Il se fit un certain mouvement parmi les spectateurs ; car il était évident que ces deux malheureux n'étaient ni des voleurs, ni des vagabonds de profession, et que des circonstances extraordinaires pouvaient seules les amener en pareil lieu. L*enfant était blond : il pouvait avoir de treize à qua* torze ans; sa figure, d'un beau type, annonçait de la vivacité, de Tintelligence, et quand il levait sa charmante petite tête ses yeux brillaient pleins de limpidité. Il était tout honteux devant ses juges, et l'on sentait que c'était la peine qu'il éprouvait de se voir là et non l'hypocrisie du vice cherchant à intéresser par un humble maintien. Le yieillard pouvait avoir de soixante à soixante-cinq ans; il était chauve; de rares mèches argentées couvraient ses tempes et le derrière de sa tête. Ses traits amaigris révélaient une distinction que n'efiàçaient pas les pauvres vêtements dont il était couvert, et dont l'usure se trahissait par des raies grisâtres accompagnant les coutures. Il s'assit péniblement en promenant autour de lui un regard calme, mais plein d'une résignation si douloureuse qu'elle était évidemment le résultat de longues souffrances.
Aucun des traits du vieillard ne se reproduisait sur la figure de Tenfant ; il était visible, à la dissemblance de leurs allures, qu'ils n'appartenaient pas à la même famille, et Ton se demandait comment ces deux êtres, Tuq aux portes de la tombe, l'autre au début de la vie, se trouvaient ainsi sous l'inculpation du même délit devant
le tribunal qui allait les juger ensemble; car leurs causes ne pouvaient être séparées.
Pendant que les juges prononcent sur le sort d'autres accusés appartenant à la classe de ceux qui sont tous les jours amenés devant eux, il est nécessaire de donner quelques détails sur cet enfant et ce vieillard si fatalement réunis, dont l'un sera le principal personnage de cette histoire, dont l'autre s'y reliera de plus loin, mais pourtant d'une manière intime.
Le plus' Agé des deux personnages s'appelait Yernon; fils d'un négociant et négociant lui-même, il avait tenu dans le commerce de Paris une place honorable. Le succès avait couronné ses entreprises : il était riche^ considéré^ non point tant à cause de sa fortune qu'en raison d'une loyauté qui ne s'était jamais démentie et semblait faire partie de l'héritage de sa famille; titres de noblesse que le commerçant lègue à ses enfants. Tendrement aimé d'une femme qui avait été fort belle et lui avait donné deux enfants qu'il chérissait, M. Vernon était aussi heureux qu'il est donné à l'homme de l'être. Francisque, son fils, avait vingt ans ; Louise, sa iiUe, en avait quatorze, lorsque, dans le commencement de l'année 1833, une affreuse banqueroute vint le frapper à rimproviste.
Ce n'était pas une faillite ordinaire, provoquée par les événements politiques de Tépoque^ amenée par les chances du commerce, mais une banqueroute frauduleuse, de celles qu'un fripon prépare de longue main et que ses commettants ne peuvent ni prévoir, ni prévenir. Le commerce parisien fut effrayé , stupéfait ; les livres
du failli, qui s'appelait Beaunoir, se trouvèrent parfaitement en règle ; des opérations évidemment fictives pour ses créanciers y étaient enregistrées avec un luxe de précautions destinées à égarer la justice. Malgré la bonne volonté et le zèle des magistrats, la loi atteint rarement les fripons habiles. M. Vernon fut complètement ruiné» et, au moment où il allait comparaître devant la policé correctionnelle, son spoliateur, après avoir vécu au milieu de toutes les jouissances de .la richesse, après avoir vu la foule se presser dans ses salons, sans demander d'où venait l'or qu'il dépensait, M. Beaunoir, partout accueilli, fêté, honoré , était mort en laissant à son fils unique une fortune considérable.
Cette banqueroute devait avoir pour Yernon des conséquences plus terribles encore que la perte de ses biens. Il fil d'énergiques efforts pour se relever, mais il n'y put parvenir; la secousse avait été trop forte. Il ne déposa pas cependant son bilan comme il aurait pu le faire à l'abri du coup qu'il venait de recevoir; il liquida ses affaires et vendit tout ce qu'il avait pour tenir ses enga* gements. Par un scrupule honorable, sa femme ne crut pas pouvoir profiter du bénéfice de la loi qui lui permettait de sauver sa dot; elle la livra aux créanciers et vendit jusqu'à ses bijoux, jusqu'à son linge, pour payer les dettes de son mari.
Tout fut soldé jusqu'au dernier sou ; mais la famille , du négociant resta sans ressources, sans crédit, incapable de reprendre les affaires. Quelques mois après, Mine Yernon, accablée par la douleur, par ce qu'elle appelait la honte de sa position, succomba au milieu de
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vires souffrances ; sa mort fut si prompte que son mari soupçonna que le poison avait abr^é ses jours ; mais n'osant pas acquérir une affreuse certitude qui aurait encore augmenté ses chagrins, il ne demanda pas que Ton fît l*autopsie de sa malheureuse femme, et il raccompagna au champ d*éternel repos en essayant de s'abuser sur les causes de son déc^s.
L'aîné des enfants de M. Yemon, Francisque, ne put supporter le coup qui venait brusquement changer son existence ; il entrait dans la vie soutenu par la richesse qui lui ouvrait toutes les portes, et tout à coup, cet aide venant à lui manquer , il s'abandonna à un sombre désespoir, ne comprit pas le devoir qui lui était imposé de soutenir son père et sa sœur ; emporté par' le désir de quitter la France, où tout lui parlait des malheurs qui avaient frappé sa famille, il courut s'engager dans un régiment nouvellement envoyé en Afrique, où la guerre était alors fort active. Depuis lors, Vernon n'avait plus entendu parler de son fils.
Resté seul avec Sa fille, le vieux négociant essaya de trouver un emploi. Partout on préfère les jeunes gens, plus actifs, plus souples, plus dociles au commandement; cependant on eut égard à ses malheurs, à sa position, et un commerçant de Paris lui donna une place de commis dans ses magasins. Ce n'çtait plus la fortune, ni même l'aisance, c'était à peine le pain de chaque jour péniblement acquis, secrètement arrosé d'amères larmes.
L'avenir de Louise était pour M. Vernon une préoccupation constante; la pauvre enfant avait vécu dans la
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richesse; elle était habituée à satisfaire ses mille petites ûintaisies de jeune fille^ à vivre sous l'aile d'une mère dont la bonté savait rendre tous les devoirs faciles, et elle se trouvait tout à coup réduite à la gêne^ isolée depuis le matin jusqu'à l'heure oh son père rentrait, à la fermeture des magasins, et à la lête du petit ménage qu'il lui fallait dès lors diriger. Louise se mit courageusement au travail et essaya d'aider son père. Du jour où la catastrophe avait éclaté, pendant que M. Yemon luttait pour rétablir ses affaires^ M"« Vernon, qui ne s'abusait pas sur le résultat des efforts de son mari, fit apprendre à sa fille l'état de tailleuse en robes. Elle semblait attendre pour mourir d'avoir donné une profession à son enfant.
La pauvre Louise essaya donc de tirer parti de ce qu'elle avait appris; mais elle était bien jeune, bien faible; elle ne savait rien de la vie et des habitudes des ouvrières, ignorait les moyens de se produire ; puis une ^fant ne pouvait pas inspirer une grande confiance. Un changeroent si ^ grand s'était opéré dans sa position qu'elle rougissait au moindre mot, aux moindres observations de ceux qui l'occupaient. Habituée à commander Avec bonté aux domestiques de sa mère, elle ne pouvait se faire au langage tout nouveau pour elle des dames pour qui elle travaillait; aussi gagnait-elle fort peu de chose et tomba-t-elle bientôt dans un découragement profond.
Une circonstance particulière contribuait encore à rendre sa situation plus douloureuse; M. Beaunoir Vivait un fils de vingt-deux ans, beau diseur, ne man-
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quant ni d'esprit, ni de grftce, hardi, un j>eu. viveur, bien fait pour plaire à une jeune fille. Soit qu'il en eût eu réellement là pensée dans le principe* soit qu'il considérftt sa demande comme un moyen propre à endor-mir la sollicitude du négociant, à lui inspirer une plus grande confiance, M. Beaunoir avait parlé à M. Yemon d'un mariage entre leurs enfants. Ces ouvertures avaient été bien accueillies, et il avait été convenu que Louise, belle brune bien formée, serait mariée à Beaunoir quand elle aurait atteint sa quinzième année. Il n'y avait plus que quelques mois à attendre : Louise s'était dès lors habituée à regarder Léon comme son futur mari, et une vive et pure amitié s'était établie entre les deux jeunes gens sous les yeux de Mme Yemon. Léon avait depuis longtemps perdu sa mère.
La faillite de Beaunoir père avait tout brisé; il ne pouvait plus être question de mariage entre la fille du négociant ruiné et le fils du banqueroutier enrichi, qui avait dès lors des prétentions plus élevées. Aux yeux de Beaunoir, la distance était trop grande entre Louise devenue pauvre couturière , habitant un galetas nu, et le 'jeune homme à qui tout souriait, qui allait briller avec la fortune enlevée à la malheureuse enfant. Léon ne reparut plus, et Mm« Yernon, en s'endormant dans sa tombe, dut crohre que sa fille ne le reverrait jamais. U n^en fut pas ainsi.
Quelques mois après -la mort de Mme Yemon, pendant que son père était au magasin de son patron, Louise entendit ftrapper à la porte de Tappartement ob elle travaillait solitaire, mouillant son ouvrage de ses
larmes. Elle ouvrit ; en voyant Léon pftie, tremblant, agité, elle poussa un cri de surprise et d'effroi et repoussa vivement la porto; mais il s'était avancé. Il entra, des larmes aux yeux, un air de douleur au visage, des paroles d'encouragement à la bouche, demandant pardon de la conduite ou .plutôt des malheurs de son père.Louise était émue, mille pensées, mille sensations se heurtaient dans sa tête, dans son âme ; elle ne pouvait voir cette homme si intimement lié à tous les malheurs de sa famille ; elle le priait, le suppliait de se retirer à l'instant même. Léon, debout, n'osant prendre un si^e qu'on ne lui offrait pas, se garda bien de parler d'amour; mais il vit les yeux de Louise briller d'un éclat inaccoutumé lorsqu'il parla d'arrangements probables ejiire les deux négociants et de la possibilité pour M. Vernon de recouvrer une partie de sa fortune. Il avait trouvé le joint, il avait compris que la misère était la plaie la plus profonde de celte malheureuse famille, et il se retira en assurant Louise qu'il plaidait tous les jours auprès de son père pour obtenir une transaction que la loi n'imposait pas, tout étant terminé sous ce rapport, et qu'il allait redoubler d'efforts pour y amener son père.
Léon s'ouvrait ainsi la porte de cette maison ; il se présentait comme un sauveur, il apportait du moins l'espérance, la dernière consolation de ceux qui^ souffrent. Louise ne savait rien des affaires commerciales, des lois qui les régissent; elle était ruinée ; le fîls de celui qui l'avait dépouillée promettait d'agir pour lui
faire retrouver une partie de son bien ; cela suffisait
pour mettre un peu de baume dans l'âme d'une enfant que la souffrance n'avait pas encore suffisamment instruite. La première pensée de Louise fut de dire à son père la visite de Léon ; mais à peine eut-elle prononcé le nom de Beaunoir que M. Yernon entra dans une fureur indicible; chaque jour augmentait ses privations, ses douleurs^ creusait Tabîme où il glissait ; jamais il n'avait ressenti plus vivement la perte de sa femme et de sa fortune, il n'avait point de .nouvelles de son fils, et il traita si nettement, si hautement Beaunoir de voleur et d'assassin, que la pauvre Louise n'osa pas avouer la démarche de Léon, dans la crainte d'augmenter encore la colère de son père, qu'elle n'avait jamais vu dans un tel état d'exaspération.
Il y avait donc dès lors uiie sorte d'entente, une sorte de secret entre Louise et Léon, et il pesait au cœur de la pauvre enfant tremblant que son père rencontrât un jour chez lui son fiancé.'^Léon n'avait pas padé de mariage ; cependant il «avait laissé deviner par quelques mots habilement jetés que cette pensée était encore vivante dans son esprit; sans prononcer le mot d'amour; il n'avait pas eu de peine à persuader à Louise qu'elle était vivement aimée de celui qui avait dû l'épouser. La pensée de cet amour survivant à la ruine, dès lors désintéressé, affectant la plus grande pureté, était une douce chose pour cette pauvre enfant qui n*avait plus de mère, plus de frère, qui vivait presque seule et dont le père, absorbé par ses chagrins, ouvrait rarement son ftme aux douces émotions du foyer !
Louise n'eut pas la force de fermer la porte de sa de-