‹ Brillat le menuisierChapitre 3 sur 15 · I.E MSirVISIER · texte numérisé non relu

I.E MSirVISIER

meure à Léon, qui se montrait amoureux arec respect, tendre sans impatience ; ii était réellement épris, il ne mentait pas quand il parlait d'amour^ il eût volontiers épousé Louise, si son père l'eût permis. Mats lorsqu'il se hasarda timidement à pressentir celui-ci sur ses intentions à cet égard, un bruyant éclat de rire et quelques durs sarcasmes sur la misère et l'abaissement de M. Yernon lui coupèrent la parole. Léon avait les désirs de Famour, il n'en avait ni le courage ni la générosité ; il fut lâche devant son père, auquel il n'osa pas rappeler le passé; il se tut, et il mentait lorsqu'il apportait à Louise des promesses qui entretenaient ses espérances.

Ces visites secrètes durèrent quelques mois ; le père et la fille gagnaient peu, leur misère était profonde ; mais quelques détours qu'eût pris Léon pour faire accepter à Louise des dons présentés sous forme de restitution, Louise avait noblement refusé, répondant avec une simplicité pleine de force et de raison :

— C'est à mon père que M. Beaunoir doit rendre ce qu'il lui doit.

La jeune fille avait donné son cœur ; elle avait gardé sa vertu, son honneur, sa dignité.

Léon changea d'allure ; soit qu'il se fût instruit au contact des jeunes gens qu'il fréquentait, soit que le désir lui inspirât de la ruse, il avoua à Louise que son père mettait encore obstacle à leur mariage, et, au milieu de longues hésitations, de promesses solennelles de respecter la jeune fille, de refréner les aspirations de son amour jusqu'au jour où il pourrait hautement la

12 BAILLAT

nommer sa femme, promesses mêlées de larmes et de serments^ il présenta une fuite comme le moyen le plus sûr et le plus prompt de vaincre la résistance de son père qui n'oserait pas refuser après un éclat.

Louise se révolta à cette idée, et repoussa énergiquement cette proposition.

— Laissez-moi^ dit-elle à Léon ; ne perdez pas dans l'opinion publique celle dpnt vous voulez faire votre femme. J'attendrai que votre père se ressouvienne du passé et montre plus de justice; jusque-là, cessez vos visites.

Hais Léon se savait aimé; il revint, persuadé qu'il était attendu; alors, sans reparler de la proposition que Louise repoussait^ il se mit à discourir de l'avenir ; il énuméra longuement, avec un art inûni, tous les plaisirs, toutes les séductions dont il entourerait sa jeune épouse bien-aimée. Il peignit tel qu'il le rêvait le luxe de son appartement ; la soie, le bronze^ le marbre, les fleurs, il faisait tout miroiter aux yeux de la pauvre enfant, qui n'aVait qu'à regarder autour d'elle pour voir la différence entre son dénûment actuel et l'avenir qui lui était promis.

Au temps de la prospérité de sa famille^ Louise avait souvent chanté devant Léori^ qui aimait à l'entendre répéter les douces mélodies d'Auber et d'Hérold, qu'il avait écoutées avec bonheur à l'Opéra. Louise n'était pas une grande musicienne, un de ces prodiges comparés alors à Thalberg par des mères vaniteuses ou adroites en quête d'un mari, une de ces jeunes fîUes présentées comme des génies hors ligne^ chez lesqueUes l'inspira-

LE XBNUISIBft f3

lion s'éteint le lendemain du mariage^ qui deviennent incapables de donner une leçon à leurs enfants et pren-^ nent la musique en horreur au souvenir de toutes les peines qu*on leur a imposées pour parvenir à leur faire une réputation d'un jour; c'était tout simplement une enfant qui avait le sentiment musical^ une voix juste et du goût. Peu à peu, Tamour de la musique se développa en elle^ à son insu; elle jouait et chantait avec bonheur quand elle était seule, comme d'autres lisent, dessinent, se parent^ ou sommeillent en respirant des fleurs.

La ruine venue, et après la mort de sa mère, Louise avait un jour éprouvé un affreux serrement de cœur en voyant des commissionnaires emporter son piano, que son père venait de vendre dans un moment où la misère se dressait devant lui dans toute son horreur. En entendant les cordes se briser, l'instrument résonner sur l'escalier, comme pour lui jeter un adieu plaintif, Louise n'avait pas dit un mot, pas versé une larme dans' la crainte d'attrister son père ; elle comprenait l'impérieuse nécessité du sacriûce, mais elle n'en avait pas moins vivement souffert. Parfois, pendant les jours qui suivirent cette séparation, se rappelant un gracieux motif, ne songeant plus à rien de ce qui s'était passé, ne voyant pas ce qui était autour d'elle, absorbée par la pensée musicale, elle fredonnait, jetait quelques notes brillantes, s'approchait rêveuse de la place auparavant occupée par son piano chéri, étendait les mains pour les ' promener sur le clavier, et, ne trouvant que le vide, se réveillait brusquement de son doux rêve pour retomber

dans raffreuse réalité. Alors elle pleurait si elle était seule; alors, si son père était auprès d^elle, s*ii avait tu son mouvement» elle souriait, semblant vouloir se moquer d'elle-même, mais elle ne faisait que voiler sa douleur.

Léon, qui s'était aperçu de l'absence du piano et qui savait combien cette privation devait être, pénible pour elle, lui apporta un jour une joyeuse et cbarmante chansonnette^ cavatine d'un opéra nouveau, musique et paroles, et déroula le papier devant elle. Louise parcourut rapidement le morceau et fredonna quelques mesures.

— Ohl chantez^ chantez cela, Louise! lui dit Léon, vous savez combien j'aime à vous entendre!

La jeune fille ne put retenir ses larmes, et, baissant la tête, elle murmura à demi-voix :

— Plus de piano!

— Je vous rendrai un jour , ma Louise, tout ce que vous avez perdu, tout ce que vous regrettez, dit le jeune homme.

Ce n'est là qu'un mince détail ; mais il était nécessaire pour faire comprendre de quelles tentation^ reproduites sous toutes les formes Léon entourait la pure et belle jeune fille manquant de vêtements, ne pouvant par son travail subvenir à ses besoins, sentant qu'elle était une charge pour son père, n'ayant pas toujours assez de pain pour satisfaire son appétit.

La misère avait abattu ses forces, elle était à bout d'énergie ; elle aimait Léon qui l'avait respectée jusquelà, qui l'assurait que M. Beaunoir céderait et compren-

LE MBICDISIBR 15

drait la nécessité d'une réparation, que M. Yernon^trourerait par elle une position meilleure ; elle était torturée par l'absence d'une nourriture suffisante. Elle se laissa entraîner, ou plutôt emporter hors de Tappartement, hors de la maison, jeter dans une voiture, et un soir l'infortuné Vernon ne trouva plus que la solitude dans le misérable asile où il avait laisse sa fille le matin.

Quelques heures après, un commissionnaire apportait une lettre dans laquelle Louise avouait sa fuite^ disait ses douleurs, ses espérances et les promesses de Léon. Yernon sauta à la gorge de cet homme, et^ le tenant à la cravate d'une main rendue vigoureuse par la colère :

— Ma fille !cria-t -il d'une voix vibrante, conduis-moi vers ma fille !

— Mais, monsieur, dit le commissionnaire, je ne connais pas votre fille, je ne sais pas ce qu'il y a dans cette lettre ; c'est un domestique qui me l'a remise en me recommandant de l'apporter tout de suite; le reste ne me r^;arde pas.

Le malheureux Vernon courut chez Beaunoir père; celui-ci était depuis quinze jours à Londres, oîi il préparaît une grande affaire industrielle dont sa fortune lui rendait la conclusion facile. Ne pouvant obtenir aucun renseignement de ce côté, il se rendit dans les endroits que Léon fréquentait d'ordinaire : on ne l'avait pas vu, et ses amis ne dirent pas un mot qui pût faire penser qu'ils avaient connaissance de l'enlèvement. Vernon le diercha toute la nuit; le lendemain, il continua ses

corses, ses démarches ; il épia pendant plusieurs jours le retour de Léon chez son père, mais inutilement ; il ne le vit pas et nul indice ne put lui révéler Tasile de sa

mie.

Deux semaines s'écoulèrent ainsi ; semaines de douleur, de larmes, de désespoir. Beaunoir père revint de Londres et la première visite qu'il reçut fut celle de Vernon. Alors il y eut entre le spoliateur riche, brillant, lancé dans les grandes affaires, et le spolié réduit à la misère, entre le père du ravisseur et celui de la fille enlevée, séduite, une scène des plus émouvantes, des plus pathétiques, mais malheureusement sans issue possible ; car Beaunoir ignorait la retraite de son fils, qu'il n'avait pas trouvé à Paris à son retour.

La colèf e et l'indignation, avaient jusque-là soutenu le malheureux vieillard ; mais l'inutilité de ses démarches l'accabla et il tomba dans le plus sombre désespoir. La présence de sa fille, la conscience de la protection qu'il lui devait, lui avaient donné le courage de supporter son affreuse position; Louise perdue, déshonorée, le pauvre père s'affaissa sur lui-même ; l'homme était vaincu. Sa vue était affaiblie par le chagrin, par le travail, par l'âge; ses yeux ne pouvaient plus guider sa main, qui commençait à Irembler; il perdit le mince emploi dont il vivait et dut quitter la maison où il était employé; sa dernière ressource lui échappait. Il était réformé comme inutile. Le négociant chez lequel il travaillait lui paya ses appointements jusqu'au dernier jour ; aux yeux de la loi, de la raison, il ne lui devait rien de plus. Si la société était assez mal organisée pour

LB MBHUISIBR 17

laisser mourir de faim un homme qui avait travi^llé toute sa vie, qui, frappé par la banqueroute, avait lait honneur à tous ses engagements, n'avait pas voulu voler aux autres ce qu'on lui volait à lui^mAme, ce négociant Q*était pas chargé de réparer à ses dépens les torts de la société.

Yernon ne inormura pas contre lui ; pressé par le be* soin, il avait signé le concordat de Beaunoir, et avait touché ta mince répartition qui avait été faite par les créanciers. Gelui-ci était donc libéré vis-à-vis de lui aux yeux de la loi ; il ne Tétait pas aux yeux de la conscience; mais Yernon ne pouvait pas invoquer la voix déjà méconnue de ce juge suprême. Ce qu'il aurait arraché à Beaunoir par des obsessions aurait eu le caractère d'une aunU^ne et il ne pouvait pas l'accepter.

Après avoir bien sondé la profondeur de i'abtme dans lequel il était peu à peu descendu, sans avoir rien à se reprocher, en résistant de toutes ses forces, en se cram- . ponnant pour glisser moins vite, arrivé à n'avoir plus . un sou, plus un morceau de pain, il quitta en pleurant la demeure où Louise l'avait abandonné et se dirigea vers la Seine pour en finir.

Horrible chose que le suicide calme, f^oid* résigné^ accepté comme le seul asile ouvert à la douleur, qui n'a . pas pour excuse l'exaltation de l'amour, la crainte du • déshonneur, l'effroi de l'échafaud, mais qui apparaît comme une nécessité impérieuse, fatale I Affreuse peilséeque celle de l'homme qui se dit: Je vis, j'agis, je sens, et, dans un moment, la vie, le mouvement, h sensation, tout sera arrêté, brisé, éteint ; je ne serai

18 BEIIiLÂT

plus qu^un cadavre roulé par les flots, demain un objet de jégoût et d'horreur! Il faut avoir passé par de longues tortures pour en arriver là ; ceux qui n*ont jamais souffert osent seuls condamner le suicide.

Il était grande nuit ; après avoir suivi la rue Saint- Honoré, Vernon traversa la place du Carrousel, d'où il sortit par l'un des guichets et marcha dans la direction du Pont-Royal, voulant descendre sur la berge, aQn de dérober son action à tous les regards, certain que sur la rive droite, entre ce pont et celui de la Concorde, il ne trouverait ni bateau où s'accrocher, ni marinier qui croirait faire une bonne action en le rendant à une vie insupportable» impossible. Le quai du Louvre n'était pas très-brillamment éclairé; des [équipages nombreux le parcouraient avec rapidité, se croisant, coupant sa largeur, soit à la descente, soit à la montée du pont, et le malheureux s'avançait péniblement, affaibli par l'abstinence, les genoux tremblants, la tête baissée, absorbé par le désespoir dans ce moment suprême. Tout à coup il fut saisi par le bras , violemment ramené en arrière et presque arraché de dessous les pieds de deux chevaux attelés à une voiture qui allait infailliblement l'écraser. La voiture passa : quelque rapiâe qu'eût été le mouvement forcé du vieillard, une des roues Cependant le touclia, le ût tourner sur lui-même et tomber. Sa chute fut heusement amortie par celui qui venait de le repousser si vivement.

Celui qui l'avait arraché au broiement de la voiture était un enfant de treize à quatorze ans qui, voyant le danger> avait agi avec une rapidité et une brusquerie

fort intelligentes. Il essaya de releyer le vieillard, mais il n*était pas assez fort^ et, ne pouvant y parvenir, il appela à l'aide. Quelques personnes s'approchèrent, soulevèrent le malheureux, le remirent sur ses jambes, rapprochèrent du bec de gaz le plus voisin a6n de s'assurer s'il était blessé. Vingt questions lui furent adressées, comme c'est Thabitude en pareil cas, mais Vemon ne répondit pas ; il ne pouvait pas dire où il allait, ni indiquer la demeure qu'il venait de quitter avec TintentioD de n'y pas revenir ; il jeta sur son sauveur, puis sur ceux qui l'environnaient, un regard si étrange, si douloureux, révélant si bien tout ce qu'il aurait pu dire qu'un frémissement courut dans l'assistance. En voyant ce beau visage amaigri, décharné, tout inondé de larmes, on comprit la misère, la faim,la volonté du suicide peutêtre, et Vernon sentit en rougissant glisser dans sa main une petite somme d'argent, produit d'une collecte rapidement faite autour de lui. Il n'eut pas le temps de la refuser; car tout le monde se sépara, s'éloigna, le laissant avec l'enfant qui l'avait sauvé et qui le soutenait encore en lui donnant le bras. On lui épargnait l'humiliation en lui donnant le secours. Il y a de bons instincts dans la foule, et une pensée g^éreusc y tombe rarement sans produire quelque fruit.

Cet accident, très«fréquent dans les rues de Paris et dont les témoins ne pouvaient pas comprendre l'importance, rompit tout naturellement le cours des idées de , Vemon. Abasourdi par sa chute, étonné par ce concours de circonstances qui l'avait arrêté au moment du suicide, ^^egardant avec curiosité cet enfant, dont l'action rapide

l'avait arraché à un genre de mort^ précisément lorsqu'il allait en chercher on autre^ ému de la bonté des passants qui avaient compris son infortune^ honteux de l'aumône reçue, il marchait mécaniquement^ sans trop savoir où il allait.

Silencieux tous deux, le vieillard sentant mille bruits bourdonner dans sa tête et l'enfant absorbé par une idée, arrivèrent ainsi sur le quai, désert à cette heure, qui longe la terrasse du bord de l'eau du jardin des Tuileries. Us étaient absolument seuls, pei^onne ne pouvait les entendre, lorsque le jeune garçon s'arrêta, et levant vers son compagnon de route des yeux pleins d'une profonde tristesse, lui dit d'une voix simple et déchirante en même temps :

— Monsieur, soyez assez bon pour m'acheter du pain ; j'ai bien faim.

Le vieillard fit un mouvement de stupéfaction, comme s'il était frappé d'un coup qui ftt frissonner toutes les fibres de son corps, qui retentit dans la moelle de tous ses os.

— Toi !... toi aussi ! s'écria-t-il.

Et regardant le pauvre petit avec une douloureuse compassion, il ajouta en secouant la tête et en joignant les mains :

— Lui au début de la vie, moi aux portes du tombeau, et tous deux au même point! Tous deux nous avons faim ! Qu'avons-nous donc fait, mon Dieu ! qu'avons-nous donc fait pour être ainsi traités par le sort?

Cette révélation changea la douleur qu'il éprouvait

de sa propre situation en commisération profonde pour le petit être qui raccompagnait. Tous deux rebroussèrent chemin, et bientôt^ pourvus de quelques aliments achetés avec l'argent qu'on avait donné à M. Vernon, ils arrivèrent dans le quartier des Halles et montèrent à Tappartement que le vieillard avait quitté une heure auparavant et auquel il avait cru dire un éternel adieu.

Ce qui se passait lui semblait un rêvé fantastique dans lequel il jouait un rôle, lui, être passif, obéissant à une volonté supérieure, inconnue^ dont il n'avait pas précisément conscience. Debout^ il osait à peine marcher ; un enfant étranger était là, à la place que Louise occupait quelques mois auparavant ; et le vieillard fermait les yeux pour l'entendre sans le voir, comme s'il espérait s'abuser. '

Onze heures sonnèrent à l'église de Saint-Eustache; ils avaient achevé leur modeste repas, dévoré avec appétit. Le vieillard compta les coups frappés par le marteau de l'horloge, et se tournant vers son compagnon, il lui dit:

— Onze heures!

— Onze heures, oui, répéta l'enfant.

Et tous deux se regardèrent. Le regard de Yemon voulait dire : Il est temps que tu partes, car ta mère s'inquiéterait de ton absence. Le regard de l'enfant signi- • fiait : Ayez pitié de moi, ne me renvoyez pas.

— Oh demeures-tu ? demanda le vieillard tout troublé.

22 BRILLAT LE MBNUISIBR

— Je n'ai point d*asile^ dit Tenfant ; laissez-moi^ s*ii vous plaît, coucher ià«

Et il montrait le carreau.

— Quelle fatalité nous a donc réunis ? s'écria Yernon. Et se levant, il le conduisit dans une toute petite chambre voisine, et lui montrant le lit de Louise :

— Tiens> dit-il, couche-toi là.

Et il rentra précipitamment dans sa chambre pour cacher à l'enfant les larmes évoquées par un affreux souvenir.

Page 1