INTRODUCTION
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L'œuvre de Brillat-Savarin est de celles qui auront de tous les temps excité la curiosité des littérateurs, des savants et du public. Dans un but en apparence futile, cet écrivain spirituel sut accumuler, dans le cadre d’un ouvrage attachant d’un bout à l’autre, réunir un grand nombre de notions véritablement scientifiques. La Physiologie du goût, ouvrage qui semble avoir été créé facilement, sans effort restera non seulement un des documents éternels de l'esprit français, mais un livre plein d’aperçus originaux, de notes qui donnent une idée étonnamment complète de l’état de la science à l’époque où l'ouvrage a été conçu. Il ne nous appartient pas ici, dans les cadres de ce modeste travail, de faire une étude d'ensemble de l’œuvre de Brillat-Savarin; nous devons nous borner strictement à ce que notre titre promet, c’estàa-dire à l’exposé des rapports de cette œuvre avec la médecine. Loin de nous également l'intention de reprendre les assertions de Brillat-Savarin est d’en critiquer l'exactitude. Même s’il s'agissait d’un ouvrage purement médical cette critique serait déplacée et pourrait véritablement être considérée comme un
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sacrilège; à plus forte raison quand il s’agit d’une œuvre littéraire devenue classique et composée dans un but non scientifique. La rectification des erreurs de Brillat-Savarin, erreurs qui sont bien excusables, si l’on les reporte à l’époque où elles ont été commises, ont d’ailleurs été rectifiées par M. de Pomiane dans les notes de l’édition du centenaire.
Le but du présent travail que nous avons choisi comme sujet de notre thèse, est de montrer les côtés de l’œuvre de Brillat-Savarin qui ont quelque chose de commun avec la médecine. Ces côtés sont multiples; l’œuvre de cet auteur, en apparence légère, comme nous venons de le dire, cache en réalité, pour qui sait le trouver, tout un trésor artistique, scientifique, et philosophique. « Il sut, en effet, comme le remarque M. de Pomiane, contempler son sujet de ce point, infiniment élevé, où se rencontrent les parallèles de l'Art, de la Science, de la Philosophie et du Bonheur himain. »
Qu'il nous soit permis, avant d'aborder notre sujet de retracer rapidement la vie de cet « homme de plaisir >» qui a su s’acquérir l’immortalité en écrivant un livre sur les plaisirs de la table. Jean-Anthelme Brillat-Savarin naquit, le 1* avril 1755, à Belley, dans la vieille province de Bugey (aujourd’hui incorporée dans le département de l'Ain). Jusqu'en 1789, ül ÿ poursuivit la carrière d'avocat. En 1789, l'unanimité de ses concitoyens l'envoie comme représentant du peuple à l’Assemblée Constituante, puis, à la dissoliation de celle-ci, il devient président du tribunal civil
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du département de l'Ain. En 1798, il est élu maire de sa ville natale et garde cette fonction jusqu’au mement où sa vie étant menacée par les progrès de la Terreur, il se réfugie en Suisse. Bien qu’il ne retourne plus à habiter dans son pays natal, il conserve une grande affection pour le Bugey et il y va passer régulièrement deux mois par an. Pendant la Terreur, Brillat-Savarin, l’émigré parcourt une grande partie de l’Europe et passe même en Amérique. Dénué de toute ressource matérielle, il gagne sa vie en donnant des leçons de français et en jouant dans des orchestres de théatre. Une fois la Terreur finie, il revient en France et se met au service du Directoire puis de l'Empire. Il est d’abord secrétaire de l'état-major de l'armée d'Allemagne, puis reprenant ses anciennes occupations, commisaire du gouvernement près le tribunal de Seine-et-Oise. Plus tard, il est nommé président à la Cour de Cassation, place qu’il conserve jusqu’à sa mort. Brillat-Savarin fut connu et apprécié par la société parisienne de son temps, mais pour
des qualités purement sociales. Rien ne faisait pré-
voir qu'il donnerait un jour naissance à un des chefsd'œuvre de la littérature. En 1819 il a publié deux opuscules d’un caractère purement professionnel, VEssai historique et critique du duel d’après notre législation et nos mœurs et les Fragments sur l’administration judiciaire. Aussi, comme le remarque
- Richerand, « l’étonnement fut extrême parmi les gens
du monde, pour qui M. Brillat-Savarin n’était qu’un homme de plaisir et un bon convive, de trouver dans
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son ouvrage une étendue et une variété de connaissances peu communes même chez un littérateur. »
La Physiologie du goût a eu un très grand succès auprès du public et auprès des écrivains contemporains. Dès le début, Balzac en parle dans des termes enthousiastes, la considérant comme la production la plus originale de la littérature française depuis Rabelais. Sans aller aussi loin dans les éloges que Balzac, qui s’est toujours montré extrêmement généreux dans ses appréciations sur ses contemporains, nous devons admettre que Brillat-Savarin est de cette lignée d’écrivains qui, sous une forme volontairement légère et amusante, cachent une profondeur de pensées et une étendue de connaissances surprenantes.
Nous pensons rendre hommage à la mémoire de Brillat-Savarin en montrant les points principaux de son ouvrage qui ont des liens avec la médecine. Tout d’abord, nous consacrons le premier chapitre à la Physiologie de Brillat-Savarin. L'époque où fut conçu l’ouvrage de notre auteur est celle des débuts de cette science qui a pris depuis un siècle un développement si prodigieux. Nous espérons pouvoir montrer que Brillat-Savarin était parfaitement au courant des idées de cette époque héroïque de la physiologie et qu’il avait même des idées originales dénotant un esprit d'observation scientifique. Nous ne discuterops pas bien entendu l'exactitude des faits qu'il avance.
Dans le deuxième chapître nous tentons de montrer quelques points de ce qu’on peut appeller la théra-
peutique et la diététique de Brillat-Savarin. Sur ce terrain, là encore, il se montre observateur et cherchant toujours une explication du fait empirique qu'il trouve. Nous le voyons notamment sur l’obésité développer des idées curieuses. Une grande idée, quoique non exprimée par Brillat-Savarin, plane sur ce chapitre, c’est que tout médicament doit être en même temps un aliment, de même que tout médicament doit concourir à la conservation de la santé. Notre auteur, au nom de cette gastronomie bien sentie, ose contredire les autorités médicales de son temps sur la sévérité des régimes. Nous voyons actuellement un mouvement analogue dans les idées médicales tendant à donner raison à Brillat-Savarin.
Il est évident que la plupart des idées de Brillat- Savarin lui viennent de la lecture d'ouvrages médicaux et de la fréquentation des milieux médicaux de son temps. Notre troisième chapitre est consacré aux rapports de Brillat-Savarin et les médecins. Nous voyons qu'il a eu beaucoup de relations parmi les médecins de son époque, notamment avec Richerand dont le nom revient fréquemment dans la Physiologie du goût. Nous tâcherons de montrer également ce qu’il doit à Richerand au point de vue des connaissances médicales.
Nous nous excusons de l’abondance de citations que l’on trouvera dans ce travail, maïs celles-là nous sem- blaïent le moyen le plus sûr de ne pas fausser les
ERA SRE CA
idées : de l’auteur qui nous occupe. En voulant commenter les œuvres d'un écrivain on tombe aisément dans l'erreur d’y voir ce qu’on veut; au moins en citant l'écrivain textuellement, ses propres paroles représenteront sa pensée.