‹ Brin d'AmourChapitre 1 sur 10 · ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR

37, nUE SERPENTE, 37.

■ Uo-

.ombre '\

Wne rtmoÊimirtk

Par une belle matinée du mois de septembre 1847, une femme jeune et jolie, nonchalamment appuyée m. fond d*un élégant coupé, côte à côte avec un homme d'nne figure assez agréable, attirait les regards des promeneurs des Champs-Elysées.

Cette femme était Brin-d* Amour, alors entretenue par un millionnaire : le baron de Fresne

L'homme assis auprès d'elle se nommait Lucien Suard. C'est, pour le moment, tout ce que je vous dirai de lui.

Quant à Brin-d' Amour, dont la réputation, .^ avoir jamais été ausai brillante que celle des Poii yVé.

des Frisette, des Mogador, a, cependant, asse, temps scintillé pour conserver une place hon^. dans les fastes de nos Aspasies modernes, autremer dit des lorettes, je me réserve aussi de vous donner, en temps et lieu, son portrait.

Si vous avez connu Brin-d*Amour, Monsieur... si Ton vous a montré, au passage Brin-d*Amour, Madame, — toutes les réputations sont bonnes à ccnnattre, ou du moins à regarder; — vous attendrez patiemment que, selon Inopportunité, je remplisse ma promesse ; si vous ne Tavez vue ni ne la connaissez, Madame et Monsieur, vous' attendrez plus tranquillement encore.

Brin-d'Amour faisait donc Champs-Elysées, comme on jargonne dans ce monde - là, en compagnie de M. Lucien Suard, et Brin-d'Amour récoltait de tous côtés une ample moisson de saints, d'œillades et de sourires... selon que son coupé, emporté au petit trot par denx magnifiques alezans anglais, ma foi I passait devant un ami, un amoureux ou un aspirant à Tune de ces deux qualités.

Au reste, M. Lucien Suard partageait en loyal compagnon la fatigue que devait éprouver la lorette à répondre à toutes ces politesses. Seulement, en général, H. Lucien Suard avait un air impertinent ep remplissant sa tâche, tandis que Brin-d'Amour Taccomplissait avec une grâce et un charme du meilleur, goût.

Cependant, comme il est dans la nature, quand on est fatigué, de se reposer, — la fatigue qu'on éprouve, prit-elle sa source même dans un plaisir, — Briad*Aniour, arrivée à ses deux cents sourires et à uo

nombre égal, environ, de petits saiuts, cria à son compagnon :

— Lucien! baissez les stores, mon petit; dites à Jean de ne pas monter plus haut que la barrière et de redescendre ensuite chez moi au grand trot. . j'ai assez de promenade comme cela.

Auxquels ordres M. Lucien Suard s*empressa d'obéir, tandis que Brin-d' Amour, ses pieds mignons posés sur les coussins, sa tête dans une encoignure du coupé, tirait d'un ravissant porte-tabac en velours brodé, du marylani doré et du fin papier de Séville, et se confectionnait entre deux doigfs, en véritable Espagnole, une cigarette.

Les stores étaient donc baissés, le cocher avait reçu l'ordre de sa maîtresse ; Brin-d'Amour fumait sa cigarette, H. Lucien Suard savourait son panateiles.

Quelques moments de silence se passèrent.

La vapeur bleuâtre du tabac emplissait le coupé, se dégageant lentement à l'extérieur, en se glissant sous la soie des stores. Ce dont s'aperce vant, même, quelques passants s'effrayaient, — à Paris on s'effraye pour si peu, — pensant que le feu était au coupé.

— Lucien, fit tout à coup Brin-d'Amour, vous avez passé la soirée d'hier avec Jules, n'est-ce pas? M'aime- t-il toujours?

Avant de répondre à cette brusque question, Lucien relira son cigare d'entre ses lèvres, en fit délicatement tomber la cendre, du bout de l'auriculairt', puis, secouant la têt(^ il prononça enfin ces mots :

— Dam I ma bonne... jusqu'à présent, je le crois... cependant...

8 IRUI ly^AKOim.

— Cependant, quoi?

— Ça ne vous fera pas de peine, ce que je voas dirai?

— Qa'il est bétel Puisque c'est votre emploi dç m'instruire... que cela me fasse ou non de la peine, vous devez dire... le reste me regarde,

— * Ëb bien! Marie Delaùnay, que j*ai rencontrée ce matin, m'assurait que d'Estorg la pressait beaucoup.

— Marie Delaunayl.. une fille sotte à se mettre i genoui devant... ce n*est pas possible I . Après cela nous verrons bien. Merci!.. Au reste, je ne tiens pas beaucoup à d'Estorg... Je ne le quittais pas, vous sa-^ vez... parce que... c'est dans mes habitudes de garder tant qu'on me garde... comme je Tentends... mais, cette fois, vrai! là... je ne serais pas fâchée d'en finir avec ce grand blond. Il est beau, il est aimable, mais il ne m*a jamais plu à la folie.

Un sourire brilla dans les yeux de Luciea ; Brind' Amour le remarqua,

— Pourquoi riez-vous? reprit-elle; vous croyeE que je mens ou que je parle ainsi par dépit?

-<- Non! lion! repartit Lucien, je ris., parce que vous êtes une singulière femme, ma bonne, avec ce cas de conscience que vous vous ôtcs- imposé, et que vous suivez à la lettre.

— Oh I oui, vous ne comprenez rien aux cas de conscience, vous, on sait ça!

Et, à son tour, Brin-d' Amour laissa s'éclairer ses traits d'une expression dont l'ironie allait même jus^ qu'à l'amertume.

— Que voulez-vous? continua-t-elle, j^ ne suis

BRIN d'aHOVR. 9

qu'une femme de peu de mœars, qa'une lorette, comme on nous appelle, mais j'ai encore un cœur ; ce cœur a fait mi serment*., ^t il le tiendra à ^^ risques et périls,

— Même au risque de Venpui)

— Même an risque de Teunuit.. un homme fidèle, ça mérite qu'on lui passe tous ses défauts, eâ.t*il celui de faire bâiller.

— Cependant, quand on bâille, ma chère, permettez-moi de vou$ le dire, on ne songe guère à... aimer.

rr^ Eh bien! on dort; mais du moins, on dort près de quelqu'un qui ne sent pas l'odeur d'une autre, qui ne Tient pas vous apporter des lèvres tout humides encore des baisers de cette autre. Peuhl,. non... non.,. Lucien... je me donnerai, quand il le faudra, à n'importe qui, comme entreteneur, — à n'importe qui, pourtant, qui ne me déplaise pas trop, — sans m'eu^quérir des parce que ni des pourquoi... mais, du moment que j'aurai dit à un amant de cœur : Tu me plais... tu me dis que tu m'aimes... soyons ensemble... j'entends que nous soyons bien réellement ensemble, sans partage, sans mensonges ni d'un côté ni de l'autre. Tant qu'on ne me trompera pas, je ne tromperai pas; mais du moment où je croirai...

Brin-d'Âmour n'acheva pas sa phrase; un cri per* çant l'interrompit, en même temps qu'une violente secousse ébranlait la voiture par l'action des chevaux qui s'étaient arrêtés subitement, et qui piétinaient et se cabraient en reculant.

— Qu'est-ce que cela? fit la lorette en s'étançant

vers une portière dont elle leva vivement le store. Cet imbécille de Jean aura renversé quelqu'un !

— Bah ! répartit Lucien Suard sans bouger de sa place, quelque ivrogne qui se sera jeté exprès devant les chevaux... c'est un métier très à la mode aujour- I d'hui.

— Du loutl.. c'est une femme!, elle est blessée, peut-être.,.

Et Brin-d' Amour sauta à bas du coupé, et jetant un regard de colère au malencontreux cocher demeuré pâle et hébété sur son siège, elle traversa la foule qui entourait déjà la voiture. — Il y a toujours ainsi, à Paris, une foule toute prête pour toutes les émotions, qu'il s'agisse d'un homme qui se tue ou d'un chien qui se noie.

Celle que Brin-d' Amour avait aperçue à terre lorsque la voiture s'était si brusquement arrêtée n'avait eu, heureusement, aucun mal; ce n'était d'ailleurs point par la maladresse de Jean, mais par sa propre faute qu'elle était tombée ; elle avait voulu traverser, en courant, la chaussée, à quelques pas de la voilure, et son pied avait glissé sur un caillou... Maintenant, relevée et pressée, presque étouffée par une vingtaine d'obligeants, femmes et hommes, dont quelques-un >, tout en l'accablant de questions, vociféraieet,' pour n'en pas perdre l'habitude, contre ces gueux de riches qui écrasent sans cesse le malheureux monde, la pauvre jeune fille — car c'était une jeune fille, — semblait beaucoup plus mal à ^on aise de cet assaut de sollicitude que des suites de sa chute.

BRIN D*AMODR. 41

Brin-d'Ainonr, sans s'occuper des murmures peu bienveillants qui grondaient autour d'elle, avait résolument marché à travers les gens; à peine eut-elle aperçu la jeune fille, qu'elle poussa une exclamation de surprise.

— Juliette! s'écria-t-elle.

A ce cri, la jeune fille releva sa tète courbée sous le poids de la commisération publique.

— Suzanne ! fit-elle à son tour.

Prendre Juliette par le bras et l'entraîner vers le coupé, en bousculant chacun sur son passage, fut pour Brin-d'Amour l'afi'aire d'une seconde.

Mais, avant de monter avec la jeune fille dans la voiture, Brin-d' Amour fit un signe à Lucien Suard. qui y était resté imperturbablement assis, et humant son cigare, absolument comme si ce qui s'était passé à quelques pas de lui eût été la chose la plus naturelle du monde...

Cependant , au signe de Brin-d* Amour , Lucien daigna s'arracher aux jouissances de son panatellas.

— Vous voulez que je vous laisse? ma bonne amie? fit-il.

La lorette, pour toute réponse, prit le chapeau de Lucien sur la banquette et le lui présenta. Il n'y avait plus à essayer de feindre qu'on n'avait pas compris ; Lucien accepta donc son chapeau et son congé II s'exécuta même de^rès-bonne grâce, sans sourciller. C'était dans le caractère de cet homme, près de Brind' Amour, de ne jamais sourciller, quoi qu'il lui arrivât. /

42 BRHI o'AIIOQR.

^ À ce soir ! fit-il, en serrant une main que Brind* Amour ne lui tendait pas.

Et il sauta à terre, et, après avoir salué les deux femmes avec un regard oblique dont Juliette eut la plus forte part, il s'éloigna.

Brin-d' Amour poussa alors la jeune fiUe devant elle dans le coupé»

La foule qui entourait encore la voiture, voyant la victime et le boarreau s*y enfermer ensemble, s'écarta machinalem^t, presque désappointée du dénouement, incompréhensible ponr elle, de cette aventure.

Dix minutes après ceci, le coupé s'arrêtait rue de la Ferme^des-Mathurinsy devant li^ màisou qu'habitait Brin-d'Amour.

Lorette et flllé honnête*

En entrant chez elle, Bfin-'d'ADKMir dit à Miette, sa femme de chambre, qui lui avait ouvert : •*- Y a-t-il quelqu'un?

— Oui, Madame, lui répondît la (iamérîste.

— Cest bien I reprit Brin^' Amour, conduise^ mademoiselle au salon.

Et quitmnt le bras de Juliette qu'elle tenait passé sous le sien, Brin-d'Amouj^ ajouta, eu s'adressant à cette dernière :

-^ Je ne serai ija'éne éiinute... ne t'impatiente pas !

Puis elle tou^na le hoûtoii de ^itre d*ttne petite porte à peine risibie sur la gauthe de Tantichambre, et disparut.

Cette petite porte donnait sur la chambre à couiiier le Brin-d* Amour.

Un jeune homme était dans la chambre à coucher.

C'était Jules d'Estorg.

U Èixia d'amour.

Jales d'Estorg, en attendant sa mattresse, s'était pris à parcourir un volume de roman, qu'il avait trouvé là, égaré sur un fauteuil.

Sans doute, même, ce roman ne manquait pas dç quelque intérêt, car au moment où Brin-d* Amour entra, d*Estorg lisait encore, quoique certainement il eût dû entendre le bruit de la porte lorsqu'elle s'était ouverte.

Cependant, comme la lorette était parvenue à peu près au milieu de la chambre, d'Estorg jeta le livre, se leva et se tourna vers Brin-d' Amour.

Et Brin-d' Amour souriante, l'œil brillant, comme si elle se fût dit alors :

— Voilà l'homme qui m'aime !

Au lieu de ceci, qu'elle se disait :

— Ah ! il a de la peine à quitter sa lecture quand j'arrive ! cet homme^là ne m'aime plus!

Brin-d' Amour tendit ses lèvres à son amant.

D'Estorg accepta le baiser offert en amant qui a l'habitude de ces sortes de cadeaux ; c'est-à-dire qu'il le prit, mais ne le savoura pas.

En tout autre instant, la lorette n'eût pas remarqué la nonchalance de ce baiser. On a beau être jolie et aimée, on n'est pas toujours aussi bien embrassée par son amant qu'on le pourrait être... et ce n'est pourtant point alors un motif pour une femme d'en vouloir à celui qui manque ainsi, en apparence, à ses devoirs.

Mais dans la disposition d'esprit où se trouvait Brin-d' Amour à la suite de sa conversation, que vous avez pu lire avec Lucien Suarc) la mollesse du baiser

BRIND^AMOUft. 45

de d'Es|org Tenant comme compiément de la quasinégligence avec laquelle il l'avait vue entrer, était pour la lorette un signe de passion à son déclin auquel elle ne pouvait se tromper.

Néanmoins, elle continua de sourire à d*Estorg.

— Il n'y a pas longtemps que tu es là ? M*attend$-tu encore un peu ? lui dit-elle en minaudant comme une chatte, une demi-heure, pas davantage... J'ai ramené une dame... une amie que j'ai rencontrée... et avec qui il faut absolument que je cause.

D'Estorg hésita deux secondes et demie...

C'était deux secondes et demie de trop.

D'Estorg était jugé. Trois froideurs en moins de cinq minutes l Brin-d'Amdur avait pu douter jusqu'alors... maintenant, il lui était impossible de se faire illusion ; d'Estorg ne l'aimait plus.

— Tu ne peux pas I Eh bien! à ce soiri reprit-elle vivement ; on lansquenette, tu sais... Adieu.

Et avant que d'Estorg eût eu le temps d'articuler le premier mot de la réponse qu'il avait préparée, pendant ces deux malencontreuses secondes et demie que vous savez, Brin-d'Amour s'était élancée hors de sa chambre à coucher, par une porte qui ouvrait sur le salon, et avait refermé cette porte à double tour, après elle.

Juliette était là, assise sur une causeuse, toute occupée à promener curieusement ses regards aux alentours.

— Me voici! flt gaiement Brin-d'Amour, en courant se placer près de la jeune fille ; je ne t'ai pas abandonnée longtemps, hein t Causons donc, mainte-

10 Bam i/àuw^é

nailt, à notice Imcv.. mua, d'abord^ taisse-^siOi tè re^ garder... Sais«-tu qu'il y a près et trois ans que aotls ne nottB sommes tuesu. et qu'en ces trois trois aimées^ tu es devenue terriblement jolie I

Juliette rougit.», et cela ki rendit plus jolie eaoêre.

Car Brin-d' Amour av»t raison : Juliette était une délicieuse créature^ avec son teint pur et transparent comme une feuille de camélia» sas grands yeux i^us, son ne:i droit, aux narines mobiles et gracieus^meol échancrées. sa bouche mignoune» qui laissait voir, lorsqu'elle s'entr'ouvrait , des perles d'un blanc-bleu, ses fins cheveut chfttaiM, sa taitle de guôpe, ^es mains et ses pieds de fée.

Après avoir raisonnablement ro«gi du compUment de son amie, Juliette, considérant cette dernière en face, avec un sourire admirateur, s'écria i

-^ Mais, il me semblé que tu n'as rien ^ m'envier. . . et qu'en trois ans, aussi.

— J'ai fait quelques progrès^,, mais oai, mais oui, interr(»npit en riant Brin-d' Amour, on n'est pas trop mal!

Et, pouf Tacquit de sa conscience, sans dente, la lorette se jeta un coup d'oeil dans une giace, en face d'elle, au-dessus de la cheminée.

C'est ici le moment de donner, entre deul pareil* thèses, le portrait de Brin-d' Amour ; }6 oépie sur nature.

Brin-d' Amour avait alors vingt ans; elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Grande comme une Anglaise, et mince comme une Parisienne, elle possédait, cependant, bien à elle, ces formes magnifiques, qu'on ne

rencontre encore, aussi splendides, et comme taillées en plein marbre, que chez les filles de la Normandie* Ses cheveux étaient bruns et légèrement ondes; son nez droit rappelait celui de la Vénus de Milo ; i*œil, orné de longues soies, étincelait comme un diamant noir ; la bouche, purpurine, vigoureuse, était humide toujours, dédaigneuse ou lascive parfois. Elle avait le front large , les tempes pures et invisiblement bleuies par les sinuosités des veines ; sa main et son pied ont été moulés par Pradier... Garrache n'eût pas refusé de les peindre.

— Oui, continua Brin-d' Amour, son coup d'œil donné à la glace, je ne suis plus lar paysanne, lourde et sans grâces, après qui tu courais le matin, là-bas, à Ermenonville, pour qu'elle te menât promeneren bateau sur le lac!., ce qui ne t'empêchait pas de te moquer d'elle, ensuite, toi, méchante petite Parisienne, que j'aurais craint de casser en deux, rien qu'en t'enlevant dans mes brasi.»

— Oh! je ne me suis jamais moqué de toi! tu le sais bieE^... je t'aimais trop pour celai repartit vivement Juliette. . et, la preuve, c'est qu'en te quittant, après avoir passé presque toujours ensemble, à Ermenonville, ces quatre mois que je n'oublierai jamais, j'ai pleuré beaucoup... et en suis restée, plus de six séinaines, toute triste à Paris.

Brln-d'Amour prit la main de Juliette et la serra.

— Je plaisante, dit-elle, je me rappelle fort bien que ta étais très-bonne, très-généreuse, surtout !.. tu me donnais tes fichus, tes foulards, tes mouchoirs... que sais-jel tu te serais déshabillée pour m'étre agréa-

48 BBIR D'AMOUft.

ble, si je t'avais laissée faire.. . Et c'est parce que suis sûre que tu m'aimais alors et que tu ne m'as i encore oubliée maintenant, que je suis si contente te revoir!.. Mais, dis-moi donc comment il se fait <]

je t'ai retrouvée... — d'une manière assez origina même... car je t'ai retrouvée en manquant de t'éci ser... — te promenant, toute seule, dèns les Ghamj Elysées?

— Tu ne veux pas m'apprendre d'abord, toi, j quelle magie tu as voiture... domestiques... un app< tement superbe... et des diamants à tes oreilles?

Brin-d'Âmour fronça le sourcil et réfléchit un ii tant.

— Non! répondit-elle enfin, plus lard je te conter peut-être... coniHient je suis devenue... riche... Pc rinstant... je veux qu'il ne soit question que de toi

— Alors, nous n'aurons pas beaucoup à caus( car mou histoire est bien simpie , fit Juliette, en se riant, mais, au reste, — je t'en demande pardon, cela ne me contrariera pas de remettre tesexplicatic à un autre jour, car il est bientôt une heure, m père doit rentrer à trois, et j'^i l'habitude d'être cl nous quand il rentre.

— Bon!., on te ramènera éans mon coupé!

— Vrai!., je m'en retournerais dans ta voiture ohl quel bonheur!

Et Juliette bondit comme un entent, tandis q Brin-d' Amour, qd avait sonné sa femme de chambi donnait un ordre.

— Tu demeures donc toujours avec ton pèr reprit Bi»ia-^' Amour aipès ^'^ eut 6]»porté , sur

éMgant plaftein émargent ciselé, deux verres pleins de ce vin qui doit exhiber, en giûee de certificat d'ori"' gine, sa petite odeur de peau de bomc.

'-^ liais^ sans doute I repartit la jeune fille, pour laquelle l'apparition de Miette, — la femme de cbambre pimpante et coquette, -* puis celle du plateau d'ar« g^t, avaient été deux motifs d'écarquiller ses jolis yeux ; mais, sans doute I je demeure toujours avec mon père!.. Et avec qui donc veux-tu que je demeure?

— Bois celai fit Brin-d* Amour , en tendant un verre à Juliette.

— C'est du vin?

— Oui, de Malaga... tu sids bien ce que c'est?

— Ma foi ! non!., nous ne buvons pas de Malaga, chez mon père... Tiens!., c'est bon! c'est sucré .. ça a un goût... un peu drftle, mais qui ne me déplatt pas!

— Ah! ah!., gourmande! Enfin, je te demandais si tu n'avais pas quitté ton père... parce que... par exemple, si (u étais mariée...

-*- Mariée ! moi ! est-ce que j'ai l'air d'une ietaim mariée?

Et Juliette piu*tit d'un grand éclat de r»é.

— U est vrai que tu me parais eneove un peu inexpérimentée pour cela... Quel âge as-^tu, au fait, à présent?

— Dix-sept ans bientAt...

— Dix-sept ans! déjà!., mais ta pourrais, trèS' bien, être mariée alors, et ma remarque n'est pas si extraoréniaire,suê'toat, «près t'avoir rencontrée, seule,

20 BaiH d'amour

car tu étais seule n'est-ce pas, dans Paris, et aux Champs-Elysées, surtout?

— Ah! c*est cela qui t*a donné à supposer... Mon Dieu! mais je sors très-souvent ainsi, très-souvent, deux fois, trois fois par semaine, quand je veux, enfin... Dans le jour, bien entendu 1 Je vais voir ma tante qui demeure allée des Veuves, et comme Thérèse, notre cuisinière, ne peut pas m'accompagner, j'y vais seule.

— Comment I et ton père ne trouve pas mauvais...

— Mon père I est-ce qu'il s'occupe de ces choscslàl..

— Et de quoi s'occupe-t-il donc î

Un sourire revint sur les lèvres de Juliette.'

— Je ne devrais, peut-être, pas le dire, fit-elle, mais, avec toi, je penBe que je ne commets pas d'indiscrétion... Mon père s'occupe de politique, ma bonne Suzanne, de politique du matin au soir, et d'une si furieuse façon que cela l'empêche même souvent de songer à m'embrasser. Quand tu Pas vu avec moi, il y a trois ans, à Ermenonville, c'était, déjà, parce qu'on lui avait conseillé de quitter Paris quelque temps, à cause de ses opinions, trop avancées, je crois que c'est le mot... J'étais trop petite fille alors, pour savoir cela, je ne m'inquiétais que d'être heureuse, de respirer l'air delà campaqne, de voir partout des 1 uUles, des fleurs et de Peau, de rire, surtout, auprès de toi, que j'avais dénichée dans ce charmant village, de toi, que j'aimais tant, parce que tu étais gaie, franche, rieuse, de toi, qui me rappelais mes bonnes

BRIN D'aHOUH. 21

amies de pension que je venais de quitter un mois auparavant.

Mais en prenant de l'âge, on acquiert de la raison, n*est-il pas vrai? on remarque, on observe, et on réfléchi... J-ai tant remarqué, tant observé et tant réfléchi, que j'ai fini par connaître la cause des absences, presque perpétuelles de mon père ; de ses airs soucieux, de ses correspondances nombreuses!.. Ah! il reçoit des lettres I si tu savais l c'est effrayant I j'en ai lu quelques-unes, un jour, qu'il avait oubliées sur son bureau, je n'y ai rien compris et je n'ai plus été tentée, depuis, d*ètre curieuse.

— Et tu n'as pas cherché depuis à questionner ton père, tu ne t'es pas effrayée, des malheurs qui pouvaient le frapper, si, par exemple, il était engagé dans une voie dangereuse?

— Du tout! du tout!.. Âh! si! un soir, je lui ai dit qu'il serait bien gentil de me mener au spectacle au lieu de s'ennuyer à travailler, souvent toute une soirée, seul dans son cabinet...

— Que t'a-t-il répondu?

— D'abord, d'un ton assez sec : qu'il n'avait pas le temps de me mener au spectacle, et, ensuite plus doucement : que je n avais qu'à m'y faire conduire, quand cela me plairait, par ma bonne.

— Et tu HS profité de la permission?

— Oui... Ohl très-discrètement!.. Thérèse dort au spectacle et ça me gâte mon plaisir de la voir dormir à côté de moi... Dam I elle est vieille, cette pauvre femme ! il y a vingt ans qu'elle sert mon père... Elle n'aime pas à quitter la maison... c'est naturel... c'est

bien assex <}ti*eUe fasse son marché cUaque noatln !.. et je préfère ne pas la tourmenter, et, quand cela est nécessaire, sortir seule.

— Cependant, si Thérèse avait de l'affection pour toi, elle comprendrait qa'il n*esl jnks convenable quo ta parcoures Paris sans être aceomfM^né^ ?

— Ab I elle me recMnmande cbaque fdis de prendre garde aux voitures... voilà tout.

— Et ta tante... à laquelle tu rend» visite toutes les somaineSi eHe ne s'étonne pas?. .

— Ma tante sait bien ce qui se passe chez nous... d'ailleurs je lui dis toujours ue je sihs vernie envoiture et que je m'en retourne de même.

— Ab I ab I et pourquoi ne fais-tu pas ce que ta dis à ta tante?

— Parce que cela m'amuse davantage de me promener... de regarder les toilettes* les équipages.

— Et d'être regardée par les jeunes gens qui te trouvent jolie, û'est-ce pas ?. .

Juliette rougit de nouveau et répondit avee une moue cbarmante :

-— Eb bien ! quand cela serait 1. . Est-ce qu'il y a du mal à ce qu'on vous> trouve jolie? Mais comme ta est donc devenue sévère, Suzanne !.. Il y a trois ans..« à Ermenonville — il est vrai que tu avais trois ans et des diamants de moins, alors — c'était toi qui me parlais toujours... d'uue foule de choses que je ne connaissais guère, mais qui, si je me le rappelle, étaient beaucoup plus dangereuses que mes courses solitaires dans Paris, et...

Brîn-d' Amour interrompit Juliette*

uuBi> o'ahqiiiu 23

Un 001^ ée sonaelle avait retenti à la porte de l'appartement.

— Tais -toi! fit la lorette, en çoariant à son an* ciefine amie, voici quelqu'un... je vais être obligée de te quitter.*, embrasse-moi... et après-demain matin, si tu veux, nous reprendrons en déjeûnant ensemble, une conversation où tu. te permets, je crois, de me railler un peu.

— Te railler ?

Quelle idéel.. parée qae je t'ai dit...

— Que quand je n'avais pas un bel appartement, une voiture, des bijoux... quand je n'étais enfin qu'une petite paysanne, j'étais moins sévère... oui, tu m'as dit celai..

Mais je ne t'en veux pas... val..

Et Brin-d'Âmour, en prononçant ces mots, considérait Juliette avec une douce expression de mélancolie.

— Un jour, continua-t-elle, tu sauras ce qu'on paie toutes ces ricbesseS-là.

— Un jour !.. tu ne me le diras pas après-demain î

— Nous verrons.

Miette entra.

— Monsieur le baron ! dit-elle à sa maîtresse qui l'interrogeait du regard.

Brin-d'Âmour ne répondit rien; seulement une teinte d'ennui assoitabrit son visage.

" — Et tu reçois des barons I murmura Juliette à l'oreille de son amie.

Brin-d'Âmour avait déjà repris sa figure aimable et gaie.

S4 BRm D*A1I0UR.

— Et je reçois des baroiisl répéta-t-elle àhaui voix ; ton exclamation fait suite à tes malignes rc marques de tout à l'heure, n'est-ce pas, mauvaise ? C'est pourtant comme cela, ma chère... je reçois de barons, et qui viennent même plus tôt que je ne le attendais, ce qui uq m'amuse guère. Adieu donc. . . mo coupé va te ramener chez toi. Miette, vous conduire mademoiselle en bas, entendez-vous? Et après-demain à quelle heure veux-tu qu'on aille te prendre ?

— A neuf heures, si cela te platt.

— Oh! neuf heures, chère enfaatl mais je dor encore à otize... mettons midi.

— Comme il te plaira.

— A après-demain, à midi, alors. Adieu ! je suii bien heureuse de t'avoir revue... Et toi?

— Moi!

Brin-d'Amour embrassait Juliette; la jeune fille, s< penchant encore vers son amie, repartit en lui rendan son baiser :

— Moi... je serai heureuse... surtout quand ti m'auras appris comment tu l'es devenue si vite et d*un( si brillante manière I

Monsfeor.

Le baron de Fresue, l'amant, ou pour s'exprimer plus correctement, Fentreteneur de Brin-d' Amour, était un homme d'une quarantaine d'années, ni grand ni ni petit, ni beau ni laid, ni spirituel ni bête, ni aimable ni ennuyeux, mais riche à millions, — millions qui lui venaient de son père, soldat de l'Empire, enrichi et ennobli par l'Empire ; — un type fort convenable, enfin, et, par conséquent, fort couru, de l'espèce des entreteneurs.

Il avait eu déjà trois danseuses en vogue, deux actrices célèbres «t quatre femmes du monde mar^ quantes.

Maintenant il possédait Brin- d'Amour, dont la réputation datait seulement de deux ans, et prenait tout uniment sa source dans un boudoir.

Et le cher baron était extrêmement satisfait de sa nouvelle liaison ; — ses amours avec Brin-d'Âmour ne

26 BBIN dUmOUR.

remontaient pas, an moment où nous commençons cette histoire, à plus de six mois. -^ La lorette le remettait, disait-il, de C..., de l'Opéra, qui l'avait ennuyé; de J..., des Français, qui l'avait volé; et de madame de P..., de la rue de Lille, quU'&vait éreinté.

Du reste, homme de goût et de sens, instruit, dès sa première maîtresse, des manières et des usages dont il ne faut point se départir lorsqu'on veut jouir tranquillement du plaisir qu'on achète, le baron de Fresne était cité partout pour sa manière de se conduire avec ses femmes. Ainsè, il était notoire que jamais le baron n'avait été surpris près d'elles en cas de jalousie ou de querelle, voire même de mauvaise humeur... Il était gracieux toujours... il aimait à jour et à heure fixes. .. et il payait, sans cesse, à caisse ouverte.

Cétait beau, c'était grand ! c'était réellement régence!.. cette qualité si recherchée de nos lions^ et qu'ils n'attrappent guère, justement, peut-être, parce qu'ils la poursuivent trop.

Brin-d' Amour, en apprenant par Miette que le baron venait d'arriver, avait éprouvé un vif sentiment de contrariété. Elle n'attendait cette visite que plus tard, et il lui semblait de fort mauvais goût qu'on l'eût ainsi avancée.

Aussi, en entrant dans son boudoir, où Miette avait conduit Monsieur^ le premier mot de Brin-d' Amour fut celui-ci, prononcé d'un petit ton aigre qui eût effarouché tout autre qu'un entreteneur aussi distingué que monsieur le baron.

BBIR B*AMOtJA« Vf

— Dijirvoit9, ami anil je ci^yafis tm roas aroir qu'à V\Mmre ùvl dtner?

•^ Cest vriNy ma toute belle. . mai» je m'ennuyais chez moi... Roselle est à sa lépélitioa... j*éu»9 seul... et )'« éprouvé le besoîti de me distraire ea acemiraiit vous admirer trois heures plus tôt qu'il te m'était permis.

Brin-d' Amour regarda le baron; il wmt répondu à nne ({uasl^impeninenee par une quasi^aillerie, c'était de bonne guerre. Brin* d'Amour avait trop d'esprit pour ne point le comprendre^ Elle sourit à son entr»* teneur en loi livrant une MAn mp laquelle il s'empressa d'imprimer ses lèvres, d'une façon toute galante.

— Au reste, ma chère petite, reprit le baron, pour compenser un peu le désagrément que tu pf'ux ressentir de m'avoir sur le dos, comme ça, sans préparations, j'ai voulu t'apporter une bétfse que tu avais paru dé^* sirer l'autre jour.

Et 11 tira de sa poche un é^id qu'il présenta à Brind' Amour.

Brin-d' Amour sourit de nouTeau, et, celte ftiis, bien freneHement... De mémoire d'homme janmis ran«* cune de lorette n'a tenu devant un bijou.

— Qu'est-ce donc, Attelle, j'ai déshiftquelquoehose? je ne me souviens pas.

Elle ouvrit l'écrin, et, quoi qu'elle roulût Mre pour ne point paraître ressentir une vulgaire joie, comme une pauvre grisette à qui on donne son premier mobilier, elle ne put, néanmoins, retenir on criv et, sur son visage, une rougeur de plaisir.

S8 BRIR d'amour.

L*écrin contenait nne parure charmante, or jaune et émail bleu, d*un genre fort à la mode à cette époque.

— Ah! vous êtes bien gentil I dit Brin-d'Âmour, en accordant un regard caressant an baron, oui, je me le rappelle, à présent, j'avais trouvé cela délicieux... C'est de chez Vernet, n'est-ce pas?

— Oui, ma bonne.

— Oh ! c'est ravissant !

•^ Vrai? alors, pour ma peine, tu me pardonnes d'avoir invité, sans t'en demander la permission d'avance, trois amis à ta table aujourd'hui?

— Mais vous avez parfaitement bien fait I et qui va venir?..

— Ohl tu connais I Ruffé, Giraux et Merlier... Le petit Suard dîne ici, hein?

— Vous savez bien qu'il y dîne toujours.

— Bon! avec Roselle nous serons six gaillards qui ne boudent pas au Champagne !.. J'ai donné des ordres à Miette, tu n'as à t'inquiéter de rien... •

— Je l'entends bien ainsi.

— Et, après le dîner, un l.aRsquenet monstre... Tu reçois du monde ce soir , il faut qu'on s'amuse. . . D'abord, moi, je me suis tellement ennuyé ce matin, que je me sens décidé à faire des folies ce soir.

— Ça vous coûtera peut-être cher! surtout si vous perdez encore six mille francs , comme l'autre jour, chez Héloîse Bertin.

— Ah bah 1 j'en ai regagné trois mille avant-hier, à l'écarté, à Pommier, tu sais... Pommier...

— Oui, Pommier, l'avoué qui est avec madame Verneuil, des Variétés... Eh bien! moi, en attendant vos

BRIN D'AVOOR. 29

invités, je vais commencer ma toilette, ça ne vous gène pas que je m*habille devant vous?

— Coquette ! au contraire, ne t*ai-je pas dit que j'étais venu pour t*admirer.

Brin-d*Âmour secoua ironiquement la tête , elle savait à quoi s'en tenir sur l'admiration dont était capable M. le baron.

Cependant c'était chose assez agréable à voir que Briu-d' Amour à sa toilette. Bien des bommes eussent payé cher pour être à la place du baron...

Miette était accourue assister sa maîtresse, et, pendant plus d'une heure, le baron aurait pu prpmener ses regards, tantôt sur une jambe faite au tour, qu'un fin jupon bordé de dentelles ne cachait pas ; tantôt sur un bras rond et potelé, sur une gorge d'une blancheur éblouissante, sur des formes divines, qu'une robe cruelle n'emprisonnait point encore... Briu-d' Amour, soit qu'elle pressentit ce qui devait arriver, soit que, tout entière aux soins de sa parure, elle oubliât qu^elle n'était pas seule, ne négligeait aucun de ces mille petits détails que comporte la toilette des femmes en général, et des lorettes en particulier...

Mais, hélas I Brin-d'Amour avait beau être trèsbelle et très-longue à s'habiller!..

— Peut-être, après cela, avait-elle mis trop de temps à s'habiller.

Miette n'avait pas achevé d'agrafer la robe de sa maîtresse, qu'un ronflement sonore résonnait, tout d'un coup , dans le boudoir.

Ce n'était pas le jour du baron de Fresnè* d'être amoureux. Il voulait bien dîner ce jour-là chez Brin-

d'AuKHur ; mais il a^avait nnllement l'iattiition dVmpiéter sur ses droits, «t sesdpoito n'avaient dniil que le surknâemaîfi.

Il s'était donc vertaeusement endormi pendant la toilette de Brin-d'Amonr.

Brin-d'AffiOur, lorsque les roDÉUments du baron frappèrent son oreille, sursauta malgré elle.

— Ahl ahl Monsieur qui dorti fit Miette, en riant.

Mais Brk'd' Amour ne partagea point rhiAarité de sacamériste; son front sa plissa, au contraire, et, sans la poudre de riz qui blanchissait son visage, on Teût pu v^oir légèrement p&lir.

G*«st qu'aucuna femme, -^mème une leimne galante, •— ne pardonne l'indifférence pour ses chanpaes... rhetnme qui les dédaigne ne f&t41 pas aimé d'elle, et eût^îl le droit de ne pas Taimer.

Elle lança un ooup d'œil de dédain sur k baron, puis, prenant Miette par le bras et l'attirant brusquement à elle, elle lui dit en ta regardant en face :

«^ Tu ris, toi, imbéc&leî tu trouves cela drôle î liais, malheureuse! c'est pourtant parce que nous courons toute notre vie après des hommes qui ne dorment pas, que nous crevons toutes i l'hôpital I

Loi.

Le dtper avait été.d'ane gaieté folle... Au dessert, à l'exception de Brin-d'Âmoor qui ne buvait que du vin de Bordeaux, — ce sage enfant d'un pays de fous, — les invités du baron de Fresne, et le baron luimême étaient gris.

Qui dit griSy dit aimable, rieur et spirituel, — spirituel, cela pourtant, quand faire se peut, — mais ne dit pas ivre.

Il y a tout un faubourg de distance entre être gris cl être ivre.

Les gens du monde seuls savent se griser.

Et par ce démolissage qui court des gens du monde, je ne suis pas fâché, lorsqu'on leur.ôte tant de leurs qualités, de constater au moins qu'ils possèdent encore celle de boire plus honnêtement que n'importe qui.

Ils étaient donc tous gris, le baron de Fresne, Ruffé,' Giraux, Merlier, Rosclle et Suard; mais, des

32 BBiH d'amouii.

six, il n'y en avait que trois de spirituels, et ceax-là étaient :

Ruffé d'abord. Un grand et gros personnage que tout Paris possède sur le bout du doigt, d*one cinquantaine d'années , qui passe les deux tiers de sa vie à ingurgiter du vin de Champagne, et le dernier tiers à gagner de l'argent, — pour acheter son Champagne,, — en dirigeant, avec l'argent des autres, — le tout exécuté fort habilement, — tel ou tel théâtre de Paris, qu'il prend, lorsque le susdit théfttre est malade, et qu'il quitte, lorsqu'après l'avoir remis sur ses pieds, il le voit, en dépit de ses bons soins, vacilleî* de uouveaUj ressaisi par la fièvre.

Giraux, un petit brun au front ravagé, à la barbe entremêlée de fils d'argent, dont Toeil est resté vif; vaudevilliste par état, flâneur par tempérament, vivant sans cesse parmi les femmes galantes et ne les courtisant plus que pour mémoire, mais fort bien traité de ces dames, quoiqu'il soit assez laid, parce qu'il les amuse et qu'elles n'ignorent pas, d'ailleurs, qu'il ne peut donner ombrage ni à leurs amants de cœur ni à leurs amants utiles.

Enfin, Merlier, feuilletonniste fantaisiste; — le chef du gein*e, — grand et lourd garçon en apparence, au fond, intelligence fine et déliée, courant, peut-être, un peu trop parfois, après le paradoxe et le néologisme, mais, en revanche, faisant jaillir souvent de sa plume rapide de vives étincelles du meilleur et du plus original esprit.

Quant aux trois derniers convives de Brin-d'Amour, le baron de Fresne, d'abord, puis Roselle et Suard,

Bnm D^AHOOi. 33

ils étaient tout simplement gris, ce qiit signifie quMls riaient beaucoup, mais qu'ils ne faisaient rire les au* très que quand le hasard y mettait beaucoup du sien.

El, — pendant que j'y suis, — je vais compléter ma galerie de portraits en esquissant ceux de Roselle et de Suard.

Roselle est un acteur d'un de nos théâtres de vaudevilles, dont le principal mérite consiste, sur la scène : à exhiber un nez d*une forme et d*une dimen* sien, en effet, très-divertissantes ; à la ville : à répé* ter assez drôlement les histoires qu'il récolte dans les coulisses ; en somme, joyeux vivant qu'adorait le baron pour son appétit vivace et ses anecdotes croustil- . leuses, et près duquel il remplissait en quelque sorte l'emploi 'd'amuseur patenté.

Lucien Suard, — que vous avez déjà vu, an commencement de ce livre, avec Brin-d'Amour, — est, comme profession^ fils et frère d'actrice ; comme caractère, comme esprit, comme talent, il n'est rien. Tout le monde le connaît, et personne ne pourrait émettre positivement une opinion sur lui. On le voit partout. Comment y va-t-il? On l'ignore, ^i-sigisbé, mi-Bonneau, il s'accroche à toutes les femmes galantes, quand elles sont à la mode, les sert, les promène, tant qu'elles brillent, et les abandoime dès qu'elles tombent. Type des plas curieux du personnage à qui on donne la main sans savoir pourquoi, Suard semble avoir, résolu le problème difficile de dépenser de l'argent en n'en gagnant point. Il a aujourd'hui quarante-deux ans, et il en paraît à peine trentedeux, tant il se tient toujours soigné, rasé de près et

ai BlUf B*AMO0ft.

fratehement ganté. Il parle peu« et ce qu'il dit est Umr jours très-ordinaire, sans friser jamais cependant le ridicule oale niais, a i*air impertinent, et, néanmoins, m ne songe pas à lui eu vouloir faire un crime. . . il y a si longtemps qu'on lui connaît cet air-ià. On ne lui sait pas de maîtresse, et la plupart des femmes de théâtre et des lorettes lui sourient toujours intimement quand elles le rencontrent ; on ne va jamais cbez lui, et il est positif^ toutefois, qu'il demeure quelque part. Il n'a pas un ami, et, du plus inOme théâtre du boulevard jusqu'à la Comédie-FrançaisCj dej[Hiis le cinquième de yaudevilliste jusqu'à l'académicien, vraiment! auteur ou acteur, chacun le tutoie. Lucien Suard, enfin, est quelque chose qui tient à la fois du chevalier d'indus^ trie, du pi(iue- assiette et du bohème, sans être, rien de ces trois individualités-là .. quelque chose qu'on ne trouve qu'à Paris, parce que cela ne peut naître, vivre et mourir qu'à Paris*

Cependant, la dernière bouteille d'aï venait de donner sa dernière goutte de mousse aux c<mvives de BriU'd' Amour. Biûn-d' Amour avait disparu ; tous œs Messieurs parlaient à la fois.

. — Mes enfants, disait le gros Ruflé en élevant son verre^ heureusement encore plein, à la hauteur des bougies, afin de pouvoir contempler plus à l'aise, d'un œil radieux, le travail du Champagne, mes enfants, savez-vous pourquoi ce pauvre Verner, un des meilleurs buveurs, après moi, de ce joli petit vin-là est fou, comiplétement fou aujourd'hui t.. Eh bien! ce n'est pas comme le disent des ânes,, parce qu'il a en a trop bu, mais parce qu'il a cessé d'en boire!.. Quand

on s*estmis nne foh mi dh&mpagn<s, ft ne tmt plus le <j[ttflMr, saits eeift fl vous qttHte.

— Tu fn'eniiiiiès, eriidt Girattx à RôseHe, lu iffennuies, Roselie, avec ton nez !..Au théfttre>c*e$t bien, tu es àr^y orné de cet accessoire... maiâqnand lu dtnes avec des atnis ta défraie le lirfeser chez toi... D*abord, çft doit te gêner pour boire/ et ensaite ça incommode tes voisins.

* — Laisse donc, rëpliqna Roselle, c'est par envie que tu attaques mon organe!.. Âa moins, moi, il me restera toute ma vie quelque chose de ma jeunesse, et toi, tu n'as ééjà plus rien au complet de ee que le bon Dieu t'avait prêté.

— La vie est très-^bonne chez vous, disait Merlier au baroOi près duquel il était assis; oui, très- bonne, sur ma toi!., fy reviendrai. Vous avez de bons vins et une maîtresse charmante, et pas bégueule, ce qui vaut mieux. Je boirai votre vin et, si vous voulez, pour vous être agréable, je lancerai votre mattresse au théâtre, pas dans une de mes pièces, cet ignare de public ne les arme pas mes pièces, c'est trop fort pour M, mais dans quelque platitude de mon ami Giraux.

— Non, merci! répondait pour le baron à Merlier, Lucien Soard ; Brtn-d' Amour n'est pas si sotte que d'aller gâter son teint à vos horribles rampes 1.. Elle est bâtie pour aimer et être aimée, pour de vrai^ ça lui suffit I

— Mais l'art! mon bon ami!

— Obi Tart... c'est le plaisir!

— L'art, c'est l'argent 1

— L'ait, c'est le Champagne !

36 MIH P*AMOQft.

— L*art, c*est le nez de Roselle!

— Diea ! qa'il est stupide avec mon nez, ce Giraox, * mais c'est vieux comme les rues, ces plaisanteries-là, mon cher.

— Ton nez est vieux.. • pas si vieux que celui d*0dry... qui est maire d*Auteuil, je crois... voilà pourtant ce qu*ou fait des vieux nez d'acteurs... des maires!...

— Messieurs, il n*y a plus de champagae, voulezvous que j*en envoie chercher?

— Oui ! oui I . . toujours du Champagne ! . . Gomment, il n'y a plus de Champagne ici, et on ose me Tavouer I

— Ahl bahl Ruffé, tu en as assez consommé, tu n'auras plus de place pour mettre le café et les liqueurs.

— Ah ! oui, c'est juste ; allons prendre le café au salon.

— Oui, oui, vive le café! et puis un petit lansquenet après.

— Vive le café et ïe lansquenet!

A ce moment, Miette entra dans la salle à manger

— Madame attend ces Messieurs au salon, dit-elle. Nos dîneurs se levèrent en poussant un hurrah, et,

d'un pas plus ou moins ferme, sans discontinuer de crier et de rire, ils passèrent au salou.

Il était alors dix heures; quelques personnes étaient déjà arrivées pour le lansquenet :

Clara et Rose Simon, doux sœurs jumelles, extrêmement jolies ; Cécile Lem aire, grande brune, célèbre dans le monde galant {ar ses goûts excentriques; madame Yerneuil, actrice des Variétés, petite boulotte au

BRiir d'aho0r. 37

regard leste; Faany Klotz, grosse Allemande, déjà sur le retour, mais encore agréable, et toujours mise avec uu luxe que lui permettaient, d'ailleurs, les douze mille livres de rentes qu'elle avait amassées dans le commerce des amours.

En fait d'hommes, il y avait : Pommier, un jeune avoué, Tamant de madame Verneuil: Peretti, officier italien en mission diplomatique à Paris ; le marquis de Hoodsvorth, riche Anglais, venu en France tout exprès pour apprendre à conjuguer, dans les règles, le verle : je t'aime ; Gustave Baumel, un peintre de talent; René Savary, un de nos habiles professeurs de chant au Conservatoire.

Tout ce monde s'était levé à rentrée du bai*on de' Fresne et de ses convives. Pegdant qu'on échangeait, de part et d'autre, des politesses ou des plaisanteries, Lucien Snard,'qui, en quittant la table le dernier, avait noyé sa demi-ivresse dans un grand verre d'eau glacée, -^ ce garçon prudent ne se souciait pas d'être gris quand le moment du lansquenet sonnait, Lucien Suard; — disons-nous, s'approcha de Brin-d'Àmour, abandonnée un instant, et se penchant à son oreille :

— J'ai un mot à vous communiquer, ma bonne, fit-iL

— ' Eh bien! comiiiuniquez.

— Je n'ai pas voulu vous dire cela pendant le dî^ ner, parce que... on a beau être philosophe... ça vexe toujours un peu.

— Qu'est-ce donc^ enfin? d'Estorg m'a fait une farce.

— Une farce complète... avec Marie Delaunay...

39 Bftw t'AXomu

cela date d'Iûer ta soir... j*ai appris Tafentere taalôl, en voas qailUnt, de Marie elle- même, qui est en* cbantée de vous avoir volé un amanU Brin-d'Âmour se sourdila pas.

— C'est bon, merci I repartit-^Ue, ils vont Tenir toos deux ce soir» je pense ; je me condoirm en coasé* qnence.

*- Oui,., et puis il Tiendra aussi un jeune bomme que je vous recommande^ ma chère ; ah I je crois que celui-là serait un tréâor pour vous dédommager do vos peines de cœur.

<— Mes peines de cceur. • . tous satoz bien que je n*aimais pas d*Estorg... c'est stupide ce que vous dites-là I Qu'est-ce que c'est que TOire jeune homme ?

— Un écrivain .. un faiseur de pièces.

— PeohI

— Ohl mais il ne travaille que comme amateur^., il n'esl pas riche, mais il a de quoi vivre.

-^ Où i'avez-vous rencontré T <— Au théâtre, parbleu!..

— Me connaît- il?

— Il vous a vue deux ou trois fois et il vous trouve ravissante.

— 'Est -il spirituel?

— Plein d'esprit... et un peu romanesque... un peu Werther.,, ce qu'il vous faut.

— Jeune?

-i- Vingt-six ans.

— Joli garçon ?

— . Jugez-en vous-même... le voici qui .entre... je vais vous le présenter.

Miette venait, en effet, d*atinoacep M. Georges Maller ; mais comme chacun, dans le salon, ^tatt oe* cape à rire ou à causer, person!>e n'av«it fait attention au nouveau venu qui, se présentant pour la, première fols dans cette maison, restait auprès de la porte, cherchant son introducteur, — Lucien Suard, -r- des yeux, et assez embarrassé de sa contenance.

La vue de Lucien, accourant à lui,, fit plaisir à Georges MuUer.

— Vous voilà, mon bon, dit Soard, en tendant la main au jeune homme... C'est bien ! vous êtes de parole... Suivez-moi, j'ai parlé de vons à madame de Lavergne. -^ De Lavergne était le grand nom, le nom à cérémonie de Brin-d' Amour ; -^ on vous attend.

— On m'attend. . . vous y mettes de la poHtesse, Snard.

— Du tout!.. Tenez... ou vous regarde déjà pen** dant que je vons prépare... Allons! mon efaer I venez, n'oubliez pas ce que je y&a^ disais, hier au s(^, quand vous me pariiez avec tant d'enthousiasme de la beauté de Brin-d* Amour : on a fait plus de la moitié du chemin près d*une femme quand on a réellement envie de cette femme.

Lk'dessus, Lucien Suard prit Georges Maller parle bras et ramena à BrIn-d'Amour.

Brin-d*Amour était déjà fixée sur le compte de Georges Muller. — Rappelez-vous que Brin-d'Amour était une lorette, c'est-à-dire qu'elle menait les choses rondement; souvenez-vous encoi*e qu'elle ee trouvait alors sous le coup d'une traîtrise ; — et, sous ce r?*pport, loreltes et femmes hounôtes se ressemblée^;

i9 DRIH D'AMOilil*

leur cœur n'est jamais si facile à conquérir que lorsque l'infidélité y a ouvert une brècbe. — Bref, Brind* Amotfr avait eu le temps d'examiner Georges Mulier, tandis que Suard causait avec lui, elle le trouvait bien, il lui plaisait, c'était une nouveauté, d'ailleurs, pour elle, qu'un amant bors des rangs des lions qui l'entouraient d'ordinaire, et elle s'élait dit :

— Cet bommo sera mon amant.

Donc, quand le jeune homme de lettres s'inclina devant elle et prononça ces mots :

— Madame, permettez-moi de vous remercier de l'bonneur que vous me faites en me recevant.

Brin-d'Amour, croisant de son regard le plus doux le regard de son interlocuteur, lui répondit :

— C'est moi qui vous remercie, Monsieur, de me donner à espérer que je compterai bientôt un ami de plus.

Comme Brin-d' Amour achevf.it sa phrase de poll^ tesse, les cris au lansquenet! au lansquenet! retentirent dans le salon.

— Vieus-tu, Brin-d' Amour ! cria le baron d« Fresne qui avait pris place, le premier, devanl um table de jeu vers laquelle l'appât du gain entratnail maintenant tout le monde.

— Tout 11 l'heure ! repartit* Brin-d' Amour... Commencez sans moi... je reçois quelqu*un.

— Ah! abl mais c'est le petit Muller... Bonsoir Muller. .. tu viens donc aussi en mauvaise société, toil cria, de loin, Giraux. *

— Bonsoir! Muller.

— Bonsoir 1 Huiler, répétèrent Merlier et Roselle

BRIH D'AMODR. 41

— Bonsoir! Messieurs, repartit Georges en adressant un salut de Ja main aux deux hommes de lettres et à l'acteur.

Et tout fut dit : d'un cAté on ne s'occupa plus que de considérer des cartes et de perdre ou de gagner de l'or... — de l'autre... — et cet autre côlé se compôsait de Brin-d'Amour et de Georges, — on s'assit sur une causeuse, et l'on disposa à faire connaissance.

Quant au baron de Fresne, il ne songea seulement pas à jeter un coup d'œil sur ce nouveau venu pour lequel Brin-d' Amour, joueuse enragée ordinairement, refusait de prendre la première banque, comme c'était son droit de maîtresse de maison.

— Vous êtes écrivain, iMonsieur, fit Brin-d' Amour à Georges Muller, pour entamer la conversation.

— Oui, Madame, répliqua Georges en souriant, ce ne m'est peut-être pas une recommandation près de' vous, que ce titre, par ce temps où il est aussi commun et presque aussi mai porté que certain signe dis» tinclif de certaine institution... Mon plus grand mérite, pour être favorablement accueilli de vous, — et je désirerais que vous fussiez en cela de mon avis, — est de vous avoir vu une fois et d'avoir aussitêt souhaité de vous revoir mille autres.

— Mille fois... de suite?

— De suite.

— C'est beaucoup... ça fait trois ans à peu près, savez-vous, mille fois, si je compte bien?

— Mettons donc trois ans, si vous voulez, Madame... Est-ce que cela vous effraierait, un amour qui durât trois ans?

42 BBIN D*AllOIim.

. — Oh!., on ne s*e£fi*aîe pas des impossibilités, Monsieur! Trois ans!., mais^ en trois ans, vous aufez trente maîtresses!

— Vous croyez!.. Alors c'est que je n'en trouverai pas une que je puisse aimer comme je vous aimerais, Madame.

Brtn-d' Amour regarda Georges, et, malgré elle, se sentit émue ; il y avait tant d'expression dans la physionomie de son interlocuteur que le plaisant de la teneur de cette déclaration, à brûle pourpoint, disparaissait sous la forme passionnée dont elle était enveloppée.

Elle ne répondit rien, mais se levant, son regard toujours attaché à celui de Georges, elle effleura de son genou le gedou du jeune homme et, le cachant à tous, en passant ainsi devant lui, denoteuré assis, elle lui tendit une main sur laquelle il déposa un baiser qui, pour être rapide et silencieux, n'en fut pas moins brûlant.

. Gomme Brin -d'Amour détournait enfin ses yeux des yeux de Georges, elle aperçut d'Ëstorg et Marie Delaunay qui entrait dans le salon.

'■^* Oh I oh I pensa la lorette, ils arrivent ensemble!., ils n'y mettent pas de mystère, au moins! c'est dommage!.. j*aurais voulu me moquer un peu d'eux.

Elle se pencha vers Georges.

— Jouez-vous? lui demanda-t-elle.

Georges jeta un coup d'œil du côté de la table du lansquenet sur laquelle roulaient les pièces d'or et iy allongea comiquement les lèvres

Baui d'amour. 43

^ Brin*-â* Amour comprit celte grimace, qni disait franchement :

— • C'est on peu cher pour ma bourse I Elle tira de sa poche un porte-monnaie et le tendit au jeune homme.

— Eh bien ! jouei pour moi, reprit-elle, je vous en prie... j'ai à causer, un instant, avec une amie... Joues! et ne craigaez rieni je suis sûre que nous devons gagner ensemble.

Georges s'inclina devant ces engageantes paroles et se dirigea vers la table de jeu.

Marie Delaunay et d'Estorg s'avançaient, au même momcnl, vers Brin-d' Amour.

Marie Delaunay était une grande blonde, d'une vingtaine d'années, assea belle, mais d'une beauté froide, sans charme.

-* Eh! bonsoir! mon petit Brin, minauda-t-elle, après avoir hypocritement embrassé sa rivale, je viens tard... hèia ? Mon Dieu... j'ignorais encore, il y a une heu^e^ si je pourrais sortir... j'étais souffrante... j'ai des migraines atroces depuis quelque temps... Sans d'Estorg, qui a eu la bonté de passer me prendre et de me jarer que cela te chagrinerait infiniment de ne pas lue voir, je me serais couchée. . • vrai ! . •

— Cela m'aurait, en effet, affligé beaucoup de ne pas vous voir tous les deux.

— Tous les deux. . pourquoi tous les deux?., mais d'Estorg avait bien l'intention de venir, lui...

— Sans doute, ma bonne amie, vous savez bien que je ne manque jamais...

— Asseyons-nous donc, interrompit Brin«d' Amour.

ii BRIN d'amour.

Marie Delaunay et d*Estorg prirent place à cAté de Brin-d' Amour, l'un et l'autre assez étonnés du mot équivoque que venait de leur jeter cette dernière. Car, enfin, Marie Delaunay voulait bien que tout le monde apprit qu'elle avait enlevé à Brin-d' Amour son amant, mais elle eût été désespérée que Brin-d' Amour le sût avant tout le monde; cela eût ôté moitié d'attraits à sa perfidie . Quant à d'Estorg, c'était plus que de la surprise qu'il éprouvait, c'était de l'inquiétude : d*Estorg s'était offsrtj — comme on dit encore dans ce monde-là, — à Marie Delaunay , parce qu'elle lui plaisait d'abord , et ensu ite parce qu'il avait compris que Marie, en se donnant à lui, voulait jouer à Brin-d' Amour un mécbant tour, — en guise de représailles, peut-être, — r et que le rôle qu'il devait remplir, lui, dans cette petite comédie, ne pouvait que flatter son amour -propre; mafs, au demeurant, notre lovelace n'avait jamais eu l'intention d'abandonner Brin-d' Amour pour Marie Delaunay. . . il avait tout au plus pressenti une scène de reproches, quand son crime serait découvert, mais cette scène suivie, infailliblement, d'un doux raccommodement... Et voilà qu'au contraire, au premier mot, au pre* mier regard de Brin-d' Amour, d'Estorg devinait, avec effroi, que ce qu'il avait cru une folie de sa part n'était qu'une sottise; que la scène de reproches se passerait en scène de railleries, et qu'il en serait enfin pour de nouvelles amours qui ne valaient pas les anciennes I Brind' Amour ne put retenir un grand éclat de rire, en considérant la mine de ces deux braves qui étaient venus pour la narguer glorieusement de leur triomphe, et qui semblaieul tout piteux et embarrassés de ce

triomphe, parce qu'elle lenr avait fait connaître tout de suite qu'il n'était pas un secret pour elle.

— Eh hien I mes enfants, reprit-eiIe, qu'avez^vous donc T cela vous étonne de m'entendre vous dire que

'j'aurais été désolée de ne pas vous serrer la main ce soir ? mais c'est une politesse que je vous adresse là, il me semble.

— Une politesse.. « sans doute I.. repartit Marie Delannay, qui, ne se sentant pas de force à lutter d'esprit avec sa rivale, voulut essayer de la mauvaise humeur. Mais tu es polie... d'un ton si singulier...

— J'ai un ton singulier... comment... en vérité... j'aurais un ton de cette façon-là !.. est-ce que c'est aussi votre opinion, d'Estorg ?

— Hais, chère amie, en c£fet... cependant... je ne trouve pas, balbutia le malheureux d'Estorg, qui. voyait avec angoisse arriver le dénouement de cette facétie, et ne savait quelle contenance y tenir.

— Allons I voilà que d'Estorg patauge ! fit Brind'Amour avec un impertinent redoublement de gaieté. Cependant, je le répète, mes bons amis, la manière dont je vous ai reçus me paraît très-convenable. Vous auriez pu, au lieu de venir perdre quelques heures chez moi, les employer plus agréablement chez vous... -* chez toi, Marie; tu avais la migraine... tu as dû rester au lit toute la journée... — et le temps passe si vite quand on s'adore comme ça tout fraîchement I — Vous avez préféré me sacriûer votre plaisir; je vous ai remerciés du sacrifice, je vous en remercie encore, voilà tout. Si j*exprime là quelque chose de contraire aux lois les plus sévères de l'amitié, je veux ne plus me

46 BMN D'AMOim.

nommer Brhi-d* Amour. . . avoir pour entretenenr Rnifé ou Giraux, et pour amant, ma foi, tenez I tous, mon bon d*Estorg.

Pour ie eoup, il n*y arait plus à douter; Brin-d*Amonr se moquait d*ettx d*une manière qui passait les homes. D'Estorg et Marie Delaunay se levèrent en essayant de sourire, mais sans répondre un mot à Bfin-d' Amour; Marie Delaunay, parce qtt*elle n'avait pas assez de tact pour répondre à une raillerie par une méchanceté... d'Eslorg parce qu*il jugeait que le plus sage pour lui était de panser sa blessure et de nt se point révolter contre la main qui le frappait.

Mais Brin-d*Amottr n'en avait pas encore fini avec sa vengeance.

Saisissant par le 'bras chacun de nos deux tristes amants et les retenant contre elle, comme ils allaient lui abandonner le champ de bataille, elle leur dit, tonjours du même accent ironique :

— Mes bons amis, une antre fois, quand vous voudrez me tromper... pour quelque autre plaisanterie, s*entend... vous vous y prendrez plus adroitement, n*est-ce pas ?

Ou plutôt, tenez I mieux que celai. Pour vous évi* ter des dépenses d*esprit, qui coûtent toujours, on a beau dire, vous viendrez tout simplement ensemble me demander ce dont vous aurez envie.

Et si c'est quelque bonheur dans le genre de celui que vous m'avez volé hier, je vous jure que je vous épargnerai cette mauvaise action, car je vous en ferai cadeau tout de suite.

Là-dessus, aimez-vons bien, ne restez pas plus d'un

Bum d'amobr. . 47

mois ensemble... ceci dans rintéràt de Tun et de l'autre... et croyez- moi, néanmoins, votre toule dévoilée servante.

Celte tirade achevée, Brin-d* Amour rendit la liberté à d*Estorg et à Marte Delaunay, et courut au lansquenet.

— Ah I la voilà, enfin, cria^t-on de toutes parts.

— Avez-vous gagné, mon associé? dit-elle à Georges Muller, en s*appuyant sur l'épaule, du jeune homme.

— Mais, vous voyez, Madame, repartit Georges, qui montra à la lorette une pile d*or fièrement dressée devant lui.

— Bon I.. continuez I«. il faut que j*aille voir pourquoi on ne sert pas le punch.

— C'est vrai, dit le baron, pourquoi ne sert-on pas le punch? Je perds un argent fou et je ne bois rien.. . il n'y pas compensation.

— Vous... vous avez déjà beaucoup gagné, et vous gagnerez encore! Vous plaignez- vous? murmura Brind* Amour ài'oreille de George^.

Georges tressaillit, car il ne pouvait se méprendre au sens de cette tendre prédiction, si légèrement gazée. Son oeil étineela. . il eût voulu pouvoir remercier Brin*d' Amour par un regard, mais elle était derrière luiy et il craignait d'en dire trop en se retournant. - . Un joueur venait à ce moment de passer quatre fois, et, ies cartes à la main, il attendait, pour essayer une cinquième tentative, qu'il se présentât des adversaires et de l'or.

— Banco ! fit tout à coup Georges.

4S Bn!N D*AHOim.

Dans rimpossibilité de imiDîfester sa joie, comme amant, Georges la laissait éclater, comme jouenr, dans ce cri audacieux.

Il y avait deux mille francs sur la table.

Brin-d' Amour sourit.

Elle devinait toute l'ivresse de ce banco.

— C'est bien, cher! murmura-t-elle, toujours penchée sur Georges.

— Bah ! puisque monsieur est en veine! eut la com« plaisance de répondre le baron.

Georges sourit à son tour.

Il était eu veine! en effet...

Et il gagna les deux mille francs.

À quatre heures, cependant, .le lansquenet se mourait chez Brin-d*Amour.

Les victimes étaient le baron de Fresne, Giraux et d'Ëstorg.

D*Estorg, surtout, avait perdu beaucoup d'argent ; ce qui redoublait encore son chagrin d'avoir gagué Marie Delaunay.

On prit congé de Brin-d' Amour.

Comme Georges MuUer, après avoir remis à la levrette son porte-monnaie gorgé d'or, — car elle avait \m\n qu'il continuât de jouer pour elle toute la soirée, et il avait gagné énormément, — comme Georges, disons-nous, s'inclinait un des derniers devant Brind'Amour, — on quitte toujours, en pareille circonstance, un des deniiers, la femme qu'on commence à aimer.

mm D*AMoim. 49

— Monsieur Mnller, fit-elle négligemment, où demearez-voas donc ?

— Place LouTois, Madame, répondit Georges, assez surpris de la question.

.— Eh bien! c'est parfait! reprit Brin-d* Amour, monsieur de Fresne, qui demeure rue Richelieu, va vous reconduire!. N'est-ce pas, mon ami.

— Gomment donc I s'écria le baron, qui passait sou paletot. Monsieur m'a ruiné, mais c'est à ton proOt, bel ange, je n'ai pas le droit de lui en vouloir !.. Bonsoir, chère petite.

— Boi^oir, Messieurs. Et la porte de la lorette se ferma sur le baron, Georges et Lucien Suard. Tous les autres s'étaient déjà éloignés.

— Cette idée de me faire reconduire, dit tout bas Georges à Suard en descendant l'escalier; j'aurais bien mieux aimé m'en aller avec toi.

— Eh bien ! qui t'en empêche?.. Nigaud ! lu n'as donc pas compris pourquoi elle t'a demandé ton adresse?

— Ma foi, non I

— Comment! tu fais des pièces et tu en es là!.. Allons I . c'est donc moi qui vais te raconter le tct-nario : ne sors pas demahi de chez toi de la journée, m'entends-tu ?

— Vraiment!., il serait possible!., tu crois...

Ici Georges fut interrompu dans son expansion : il était devant la voiture du baron, et le baron, lui montrant la portière ouverte, lui disait :

— Quand il vous plaira, Monsieur.

Georges eut un beau moment.

50 BRIN D*Alf01IR.

— Au fait, pensa-l-il, je préférerais, sans doute, m*en aller en fumant mon cigare et en causant û'elle avec Lucien, mais puisque j*ai accepté la politesse de ce brave homme, dont il est évident que je vais prendre la maîtresse, je dois m'ennuyer en galant amant.de cœur.

Et il cria bonsoir à Lucien Suard.

Et Yamant de comr^ en expectative, prit place en voiture près de Yamant utile ^ en titre.

Unejeiuie Iliie seole.

En remontant ses cinq étages pour rentrer chez son père, à la suite de sa rencontre avec son ancienne amie, Juliette se sentit toute triste; eilcn'avait pu contempler impunément la splendeur de Suzanne; — vous savez que Juliette ne connaissait encore, en Brind'Amour, que Suzanne? — elle se rappelait ces tapis, ces beaux meubles, ces dorures, tout ce luxe, enfin, dont ses regards venaient de se repattre pour la première fois de sa vie, et la simplicité de la demeure où elle avait pourtant jusqu^alors passé, sans regrets, ses jours, lui semblait maintenant presque de la pauvreté.

— Mon père n*est pas encore revenu ? demandât-elle à' Thérèse.

— Non, Mademoiselle, fit la vieille bonne.

— A ce moment on sonna à la porte de l'appartement.

— Bon. pensa Juliette, je sois rentrée à temps.

52 BRIir D*AHOnR.

Mais ce n*était pas M. Laugier : c'était un commissionnaire qui apportait un billet de sa p#t pour Juliette; dans ce billet, le père prévenait laconiquement sa, fille qu'elle n*eût point à l'attendre pour dtner; qu'une affaire importante le retenait dehors, et qu'il ne serait de retour, probablement, que fort tard.

Sans se rendre compte de cette impression, Juliette éprouva comme de I4 joie en apprenant qu'elle allait être seule toute la soirée, seule, bien seule!.. — Thérèse ne comptait pas pour elle, — libre de songer à son aise à ce qui Tintéressait tant depuis quelques heures, c'est-à-dire libre de continuer sans être interrompue le petit roman dont son imagination avait commencé à broder le premier chapitre en s'en reve- «nant dans le coupé de Suzanne.

— Quand voulez-vous dîner, Mademoiselle? demanda Thérèse à la jeune fille, qui se dirigeait vers sa chambre.

— Oh ! phts tard !.. je te préviendrai quand j'aurai faim 1 repartit Juliette ; ne t'occupe pas de moi.

Et elle s'enferma chez elle.

La chambre de Juliette était petite, mats, quoiqu'elle pût eu dire, à cette heure qu'elle devenait si dédaiigneusCy meublée avec une eertaine élégance. On y sentait la recherche de la jeune fille qui, à défaut de futilités luxueuses qu*ello n'a pu se procurer ou qu*elle ignore, a trouvé du moins du goût à y répandre. Un lit et une toilette-commode on bois d'acajou ronceux ; un divan de damas de couleur bleue, comme le tapis qui recouvrait leplancter; des rideaux de mousseline brodée à la fenêtre et a/\ lit; quelques belles gravures

BRI» D^AMOOR. 63

iBodernes aux nuirailies, une pendule de marbre blauc, entre deux vases de porcelaine de Saxe, sur la cheminée, tel était Tameublement de cet asile virginal.

Cependant Juliette était étendue sur son divan, les yeux à demi fermées, rèvau-t à Suzanne... à Suzanne qu'elle avait quittée pauvre, et qu'elle retrouvait riche, à Suzanne qui, de petite paysanne, était si brusquement devenue une grande dame... à Suzanne, à qui elle prêtait jadis des souliers pour le dimanche, et qui lui prêtait aujourd'hui sa voiture dans Ja semaine 1

Les femmes, — même les plus innocentes, — ont un secret instinct ^ les guide sûrement, neuf feus sur dix, dans maintes occasions où nous ne savons, nous, toujours que nous égarer et nous perdre. — Cela provient peut- être de ce que notre première mère a morda avant notre premier père au fameux fruit de l'arbre de science. — Or, Juliette, dans la course, parfois uapea folle, de son esprit à la découverte du mystère qui la préoeeupait si vivement, attrapait donc par-ci paHà quelques indices qui la mettaient sur la voie. D'abord elle ne présumait pas que Suzanne fût mariée, ce qui n'était déjà pas trop mal pensé. Ensuite elle assignait à ce baron, dont l'armée avait fait faire une si violente grimace à Suzanne, un rôle important daiis l'existence de son amie, ce qui continuait d'être fort joliment préjugé. Restait la grimace, qu'elle ne savait trop comment expliquer.. . à moins que le jeune hcnnme que Suzanne avait avec elle dans sa voiture, aux Champs-Elysées, ne fût pour quelque chose dans cette marque de contrariété. Mais alors pourqjuoi Suzanne s'était-elle séparée de ce jeune homme ^ cavalière-

ment, sans serrer seulement la main qn*JI lui tendait en lui disant adieu ?

Il y avait près d*une heure que Juliette était dans sa chambre, s*amusant à tromper ainsi sa curiosité par des suppositions en attendant qu'elle pût la satisfaire, en voyant et en écoutant encore. Le jour baissait. Le regard de la jeune fille, tourné du c6té de la fenêtre, contemplait vaguement, à travers les interstices de la mousseline, le ciel à l'azur pâlissant.

Tout à coup ce regard devint fixe, attentif, invinciblement attaché.

Nous avons dit que Juliette demeurait au cinquième étage.

Or. au sixième, en face d'elle, de l'autre cAté de la rue, dans une mansarde, juste au-dessous de ce ciel d'un bleu pâle que Juliette avait considéré si longtemps sans le voir, voici ce que ses yeux apercevaient maintenant :

Un jeune homme avait ouvert d'abord la croisée de cette mansarde.

Une femme, jeune également, était venue se placer auprès de lui.

Ils avaient causé gaiement, côte à côte, un instant à la croisée.

Puis, sur un sourire de la jeune femme, le jeune homme sVtaii retiré dans la chambre, assez pour ne plus être vu de la rue, pas assez pour ne plus l'être de Juliette.

Il s'était assis sur une chaise, avait fait un signe, proféré un appel, sans doute...

Et la jeune femme, en souriant davantage, s'en

BRffl D*AMOUR. 55

était allée se mettre sur les genoux da jeane homme.

Alors elle l'avait pris, lui, parle cou, leurs bouches s'étaient rapprochées, leurs cheveux s'étaient mêlés ; de son c6té il l'avait étreinte par la taille, et ils étaient restés abîmés dans ce baiser si longtemps , si longtemps...

Que Juliette, les joues empourprées, les yeux étincelants, la poitrine haletante, avait cru, malgré la distance, malgré sa fenêtre fermée, en percevoir non pas lé bruit, — de tels baisers n'ont pas de bruit ; — mais le frémissement, le murmure... — Cherchez un nom au son de cette caresse, moi j'y renonce.

Cependant comme il y a un terme à tout, même à ces baisers qu'on aime tant adonner et qu'on aime tant à voir, le jeune homme et la jeune femme de la mansarde cessèrent de causer dans ce langage, que tout le monde parle et que si peu de gens comprennent, ils se levèrent...

Et, malgré elle, Juliette jeta un cri de regret... Je ne sais qui, du jeune homme ou de la jeune femme fermait alors la croisée de la mansarde.

A cet instant la voix de Thérèse retentit.

— Mademoiselle, disait-elle, il est six heures , le dîner est prêt ; si vous n'arrivez pas, tout sera froid.

Arrachée si brusquement aux pensées qu'avait fait naître en elle un spectacle inconnu, Juliette bondit sur son divan, comme si elle eût craint que la vieille domestique ne l'eût surprise l'oeil attaché sur les amoureux de la mansarde.

, — Me voici, murmura-t-elle.

Et elle étouffa un soupir en jetant un dernier re-

Mf BRIlf D*àMOim.

gard sur la fenêtre des amoureux, et eile sortit de sa chambre. «

Ce dîner était prêt, en effet, le couvert mis.

Mais Juliette ne mangea point.

— Qu*avez-vous donc, Mademoiselle? demanda Thérèse, étonnée de ce que sa jeune maîtresse ne faisait pas plus honneur au repas, êtes-vous malade ? vous ne touchez à rien.

— Cela m'ennuie de dîner seule, repartit Juliette» et puis, je n*ai pas très-faim.

^ Vous aurez trop déjeuné chez votre tante , bien sûr!..

— Allons l ne me tourmente pas, ma bonne, reprit Juliette ; dessers, mange, et ne t'occupe pas de moi.

Là-dessus elle quitta la tablé sans plus se préoceaper de Thérèse qui grommelait entre ses dents...

Et elle retourna à sa chambre...

La fenêtre de la mansarde s^était rouverte ; mais Juliette eut beau gu^etter près d*une demi-heure, personne n'y reparut.

Les amoureux étaient sortis.

Lassée d'attendre, Juliette quitta enfin son poste d'observation derrière ses rideaux de mousseline ; ce fut, même avec un secret sentiment de honte qu'elle s'aperçut alors, à ]a pendule, du temps qu'elle venait d'employer si singulièrement.

Elle passa au salon et se mit à son piano.

Mais la musique n'a rien de réfrigérant ; elle porte naturellement à l'âme, et quand l'âme est déjà quelque peu remuée, elle n'a pas de peine à la bouleverser davantage.

BiHir o'ahovr. 07

Les doigts xle Juliette parcouraient te clavier, ses yeux lisaient Beethoven, son oreille aspirait la mélodie; mais sa pensée s*en allait au loin, tantôt vers le jeune homme et la jeune femme qui s*embrassaient si bien au fond de leur grenier, tantôt vers Suzanne qui ét&it devenue si belle, qui avait une voiture, des plateaux en argent pour prendre du vin de Malaga, et des barons à ses ordres.

Juliette demeura mte heure environ à son pfana.

Quand elle le qoHta son visage avait une expression de fatigue incroyable.

La pauvre enfant t en un jour, le hasard lui avait f|dt faire plus de chemin dans le pays de Fimagmation qu*elle n*en avait parcouru en deux ans , c'est-à-dire depuis rinstant oir, comme toutes les jeunes filles, elle avait commencé à s*épFeiHtre de ces dangereux voyage».

Elle promena ses regards autour d'elle arec enmi.

Ordinairement, le sofp après le dhier et une heure passée à son piano, elle se mettait à quelque ouvrage de broderie ou de tapisserie sans qu*il lui semblât qu*il put arriver jamais qu'elle eût le désir d'employer autrement son temps.

Ce soir-là, au contraire, Juliette ne comprit pa» qu'on éprouvât le moindre agrément à fabriquer ainsi, toute une soirée, des oiseaux et des fieurs de laine ou de coton.

Elle tenait une bougie à la main , elle entra machinalement dans la chambre de son père.

Il y avait une bibliothèque dans cette chambre.

Jamais Juliette n'avait regardé dans cette bibliothè-

58 9aiN d'àmodr.

que, sans même que son père eût eu besoin de lui dire que les livres qui étaient là n'étaient point faits pour elle.

Ce soir-là Juliette devint curieuse.

La clé se trouvait justement sur le meuble, d'une main tremblante, — car elle sentait qu'elle faisait mal, — elle tourna celte clé.

Au reste, les ouvrages qui composaient la bibliothèque n'avaient rien, il faut le dire, d'attrayant pour une jeune fille, et c'était probablement dans la conscience que leurs titres ne tenteraient point Juliette, que M. Laugier négligeait de la sorte d'emprisonner ses livres.

Des histoires de révolutions, de tous les auteurs et de tous les pays ; des pamphlets, des brochures politiques : Paul' Louis Courrier et Cormenin, la Né^ mésis de Barthélémy, les Paroles d'un croyant de Lamennais, puis des collections de journaux anciens ou modernes : la Tribune, le National, tels étaient les hôtes imprimés de M. Laugier, — hôtes peut-être fort savants et fort profonds; mais à coup sûr, de nature peu égayante, — que Juliette prenait, l'un après l'autre, dans ses petits doigts mignons, qu'elle inspectait d'un coup d'œil et qu'elle remettait bien vite à leurs pliices respectives.

En moins de cinq minutes Juliette eut donc achevé sa revue.

Tous les casiers, depuis les plus élevés, — ceux , qu'on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une chaise, — jusqu'aux plus rapprochés du parquet, avaient été parcourus par la jolie curieuse.

BHIN O'àMOUR* 9

Elle allait refermer la vitre de la bibliothèque, non sans un soupir donné à' une vague espérance déçue, lorsque dans un eoin, en remettant sur sa gauche un bouquin qui, pas plus que les autres ne Tavait séduite : VHistoire des Papes, — 4791. — elle entrevit, au fond du casier, à plat contre le dos du meuble et caché par ses gros frères, certain petit volume relié en ba* sane vert tendre.

Retirer aussitôt les cinq ou six premiers tomes de VHistoire des Papes, pour attraper le petit volume vert tendre, fut pour Juliette l'affaire d'une seconde.

D'instinct, elle devinait que ce livre n'avait pas été caché pour rien.

Mais le petit volume vert n'était pas seul ; il possédait deux compagnons, de même taille et de même habit que lui.

Le cœur de Juliette battait à tout rompre lorsqu'elle eut ces trois volumes dans les mains.

Elle aurait voulu pouvoir les regarder tous les trois à la fois... Cependant comme cela était physiquement impossible , elle se décida à en poser deux sur une chaise pour en ouvrir un...

Elle l'ouvrit donc.

Le titre ue signifiait pas grand'chose : — un nom d'homme tout simplement. — Le frontispice n'en disait pas davantage : — un portrait d'homme^ également ; le portrait de l'auteur sans doute, et ce Monsieur, quoique doué d'une assez agréable figure , était sus* ceptible avec son habit de soie puce et sa perruque poudrée, de représenter un héros de la révolution, tout aussi bien qu'un héros de roman !

60 laiii vtàMùou.

Et il y reposait tant de héros révolationnaires dans la biMiothèqae du républicain Laugier !

Mais Juliette poussa une exclamation...

Le rouge lui monta au visage, elle referma le livre, le rouvrit, le referma, se disposa à le remet>Ue <n avant- garde des deux autres volumes dans sa cachette ; hésita, rouvrit de nouveau le livre, el dévora cette fois des yeux la gravure qu'elle D*&vait Dût d*aborâ qu'effleurer.

Le diable l'avait emporté sur le bon ansi (

Aussi, pourquoi cette pauvre Juliette avait-^Ue rencontré Bria-d* Amour aux Champs-Elysées, et aperçu deux amants qui s'embrassaient, trop bîeii, daas kwr mansaréel

Pourquoi M. Laugier availr-il été JBune avai&t d'être père et républicain?

— Vous m'accordez <|ue, jeune, on Ut des ouvrages qu'on ne lit piqs quand on est père et surtout républicain.

Pourquoi, enfin, le républicain avait-il conservé co roman qui no devait plus être pour lui qu'une lettre morte?... Ou, du moins, pourvoi le père l'avait-il si mal cachée?... ,

Cependant la bibliothèque était close, la chambre de M. Laugier, solitaire.

Juliette s'était enfermée chez eUe t^rès avdr dit à Thérèse :

— Couche-toi si tu veux, moi, je sm» fatiguiie, |e vais dormir.

Mais Juliette mentait ; elle n'était pas fatiguée, cUe n'avait pas envie de dormir... elle ne dormait même

pas qnand, vers les deux heures du matin, M. Langier, marchant sur la pointe du pied, poar ne point réveiller sa fille, rentrait dans sa demeure.

A la lueur de sa lampe de nuit Juliette lisait...

Et que lisait- elle?

La Vie et les Aventures du chevalier de Fau-

Ghei an amant.

II y a un channe indicible dans l'attente de la premit^re visite d*anc femme qui vous plaît. La crainte qu'elle ne vous manque de parole, d'un côté; de l'autre, l'espoir qu'elle ne vous a pas voulu tromper ; l'impatience qui vous prend en regardant l'aiguille de la pendule marcher trop vite et trop lentement tout à la fois; les désirs, les souvenirs qui s'éveillent en vous quand l'heure du rendez-vous approche; les appréhensions d'un contre-temps, lorsque l'heure e$t passée... tout cela fait de ces moments quelque chose de doux et d'amer, de cruel et de ravissant, qu'on n'éprouvQ véritablement, dans sa saisissante vigueur, que tant que l'on est jeune... parce que ce n'est que jeune qu'on se laisse doucement éclairer l'âme par le moindre rayon du soleil... sans se soucier d'où venait ce rayon... que, jeune, qu'on possède assez d'illusions pour soumettre son orgueil à sou cœur... sa science à son plaisir.

BRim d'amour. 63

Midi sonnait : Georges Muller attendait Brin-d*Amour ; il ne regardait pas à chaque instant à la pendule, lui, car on ne lui avait pas dit Theure à laquelle on viendrait, mais souvent, très-souveùt il allait jeter un coup d*œil dans la rue, surtout quand une voiture y roulait sous ses fenêtres. De temps à autre, aussi, s'arrètant devant une glace, il inspectait sa toilette,

— une toilette du matin, une toilette de chez soi, mais une toilette, pourtant ; — puis il se passait la main dans les cheveux, en se souriant pour apercevoir ses denta blanches, — les hommes les moins fats le deviennent,toujours un peu eu certaines circonstances,

— il revoyait ses ongles et cambrait son pied finement chaussé.

^Enfin, il s'asseyait pour se relever une minute après ; se prenait à lire un journal pour s'interrompre aussitôt... à rouler par distraction une cigarette, pour l'abandonner bien vite... par réflexion.

Ce n'est qu'à trenle ans qu'on fume en bonne fortune.

Rousseau a dit : « Femmes, voulez-vous savoir si votre amant vous aime, examinez-le quand il sort de vos bras. >

De nos jours les femmes n'ont pas besoin de pousser si loin répreuve : celle du tabac peut les satisfaire; j'en sais plusieurs, du reste, auxquelles il a suffi d'une cigarette, qu'on ne pouvait se passer de fumer, même à leurs pieds, pour s'édifier sur un amour capable de tou>8 les sacrifices...

Hormis le sacrifice d'une habitude.

Quant à Georges, s'il ne fumait pas, c'était surf

64 Bwif 0'àiiom. ^

par un senttf&ent de boa goût et de eoqnetterie inlînes.

Il n'était pas amoureux fou de firin-d*Amour, sans doute, mais elle lui plaisait extraordinairement, il aspirait à devenir son amant.

Et, quoiqu'il fût Irès-éioigné de la soupçonner entachée, le moins du monde, de bégueaiisme, dans une première entrevue avec la lorette, il supposait qu'elle ne serait pas fâchée, à leur premier baiser, de s'apercevoir qu'en l'attendant il n'avait songé qu'à elle.

La demie après midi sonna.

Il n'y avait pas encore de temps de perdu; cependant Georges, qui jusque-là n'avait pas douté, commença à avoir peur.

— Si Lucien s'était trompé, se dit-il.

Mais comme pour répondre à la pensée de Georges, et prouver que Lucien n'avait point trop préjugé des bonnes intentions de Brin-d' Amour, le timbre de la pendule vibrait encore dans la chambre à coucher, qu'un coup de sonnette résonna à la porte de l'appartement.

Georges traversa en deux bonds les deux pièces qui le séparaient de cette porte et l'ouvrit.

Brin-d' Amour lui apparut.

Elle était un peu pâle.

Georges, de son côté, tremblait presque en tendant la main à Brin-d' Autour.

Là ou il y a une lueur d'amour, voire même quelque chose qui ne fasse qu'y ressembler il y a aussi ées lueurs dq crainte et d'éniotion.

Brin-d' Amour se laissa prendre la main et conduire

^ mm u'Aiimi. 65

dafiehi éhainbfeè coucher ^ «He ^«ssit sur on feufcuH, jeta d*abord un ref^d Ruteur d'eHe, cotmoe pour prendre posseasien, ei« seutcfoeuft alora» seunaal à Georges :

*-*- Vous m'Attendiez -idoiie? At-^1e* • — Je vous espérais, répondît-il.

Quelques minutes de sileniçe s*iScQN}èreut«. dorant lesquelles Brin-4'^aiiri <topt Geœges ienaji mainienaiit les deux mains dans les siennes, eut le temps 4e redevenir rose et fn^tctie, coimipu^ & son ordinaire^ en continuant de considérer la chambrées sqd ameublement.

— Vous êtes bien ici.^. c'est fjBi.», U y a du jour I dit-elle enfin. .

— Est-ce pour regarder mon appartement que...

, Un fin regard de reproche arrêta sur les lèvres de Georges les paroles» de re|^*oche aussi^ qu'il prononçait de sa voix la plus caressante, pourtant. Puis, Brin-d'Âmour se leva et se dirigea vers un portrait de femme placé au-dessus d'un piano.

— Quel est ce portrait ? demandtS-t-ellti

— Celui de ma mère.

— Elle est jolie!... vous avez ses j(t¥U^.^. »fi> bouche... Et celui-ci? Votre père, sans doute? .

— Oui.

— Vous lui ressemblez aussi. Vous êtes musicien. • . tant mieux... j'aime la musique... Ohl.. voilà une étagère bien garnie... mon Dieu!., que de dioses!.. des souvenirs... de femmes, hein?..

— Du tout... je...

— T^e mentez pasi.. à quoi bon... je u*ai pas ^

66 BRIN D'AMOIfA.

droit encore de vous ordonner de cacher toot celai., plus tard... daml.. on ne sait pas.

Et, souriant toujours à Georges , Brin d'Amour passa, de la chambre à coucher, dans la pièce qui précédait et qui était le cabinet de travail du jeune homme de lettres.

Elle s*arrêta devant la bibliothèque , devant les gravures, les plâtres, les armes qvLÏ ornaient cette pièce.

Ensuite, s*approchant du meuble principal, — du bureau, — elle attira à elle le fauteuil de cuir'qui Tavoisinait, et, s*y laissant glisser comme un enfant qui joue, les yeux curieusement attachés sur les papiers épars en face d'elle :

— C'est donc ici, devant ce bureau, dans ce fauteuil, reprit-elle, que vous travaillez?.. Ah ça? mais j'espère que vous me donnerez des billets pour votre première pièce, n'est-ce pas?

— Vous vous intéressez donc un peu à moi ? repartit Georges, que la promenade de Brin-d' Amour dans le logement n'avait que médiocrement amusé, et qui voulait ramener la conversation à son but le plus convenable selon lui.

Brin- d'Amour, avant de répondre à Georges^ le regarda fixemeht; elle comprenait sa pensée.

— Cela vous ennuie que je m'occupe de vos travaux, de votre piano, de vos portraits, n'est-il pas vrai? dit-elle. Cependant... voyons I Georges, so^ez franc; je vous connais à peine, je ne vous ai encore vu qu'une fois, vous ne pouvez le nier... Esi-ce que

BION D'AHOim. 67

.▼OQS iroas attendiez à ce que je me jetterais daDS vos bras en arrivant chez tous ?

— Non , sans doote ! balbutia Georges, mais. . .

-^ Mais. .. ▼OQ'i pi^ésoukiez donc alors que nous nmis mettrions à causer .d*amour... comme çal tout de Suite I .. sans nous donner le temps de respirer ?

Un éclair de dépit brilla dans les yeux de Georges.

— Vous oubliez, Madame, répliqua-t-ît, .que je vous ai répondu tout à l'heure que j'espérais le bonheur, et non que je comptais sur lui. «

— ' Vous vous fftehez I allons, vous avez un vilain caractère ! Mais, comme c'est toujours aux femmes de céder, je vous avouerai, Monsieur, pour chasser bien vite ce nuage qui charge votre front, que, quoiqu'il m'ait plu de ne pas vous le dire tout de suite, j'ai pourtant, moi, en même temps que je l'espérais , compté sur ce bonheur dont vous me parlez.

— Il serait possible!., oh ! pardonnez-moi.

— Vous pardonner !.. le méritez-vous bien?.. M'en vouloir de ce que je goûte je ne sais quel délicieux plaisir à regarder, à toucher ces meubles, ce livres, ces papiers au milieu desquels il vit !.. Fi I que c'est mal ! Ah! Georges!.. •

Et un soupir, un véritable soupir, s'échappa de la poitrine de Brin-d' Amour.

— Si vous me connaissiez davantage, si vous sa* viez surtout les rêves que j'ai faits depuis hier au soir, en pensant à vous, vous ne trouveriez plus mauvais que je cherchasse à me rapprocher, en quelque sorte, de vous, en m'intéressant à ce qui vous intéresse.

IMb jetons eoirterm mla plus Htû. Alkms I laSàsez ma main !.. non, vous ne m'embrasserez pas, niablenaBt, «e sera ▼«ire pmiMîon. HaMlieE-vons tout de ««te, mus MkHis pknir.

— Partir... et où allons-neiisT

— Bon i .. oela ne vous convient pas encore? y-ans refusez de me eondoire à la campagne?

— 'A la campagne... avec yobs !.. oh ! je sufs prêt, jeMiis prèti..

— C'est bien heureux t

Georges, en nn cLWi d'œil, eut eemplété sa toi!ette.

— o Me Toici; dière Brin-d^ÀBMmr,. fil-ii, en revenant près de la k>reUe, qui étall restée dans fe cabinet de inavail.

Brin^d' Amour se leva, et, serrant la main de Ceorges :

— Vous ne m'appetlerez plus Brin -d'Amour, noon ami, lai dit-elle gravement, je me nomme Suzanne.

*<*- La singulière fille 1 pensa Georges.

— Eh bien I ma jolie Suzanne, reprit-il, je sufs à vous.

-^ Partons donc I Ah I oà nilons-novs donc? an fait!

•— Je ne me peraMts plus une opinion.

— Voyez-vous ça !.. A Saîm^^rmaîn . . . non, ^'ést trop triste ! .. k Heu^on. .. e*«st trop fré(|oenté!. . Ah! à Montmorency !.. je n'y ^«is aUée qu'une fois, cela m'a semblé charamnt.

-n^ A Honlmoreney, soU.

«-- Oui... nous allons prendre lO'Chemln de fer jusqu'à Ënghien. De là, il y a des voitures.

BUll D*AMOUR. 69

— Pardon, il me semble qu'une remise.. •

— Ab 1 vous voyez bien ! encore des réflexions... Je vous dis que le chemin de fer me convient, ça doit vous suffire. J*ai un voile, je ne crains pas d*être rencontrée. D'ailleurs, si Fou me rencontre, tant pis !.. Y sommes-nous ?

— Je vous attends.

Georges avait passé devant Brin-d'Amour ; ils étaient près de la porte.

— Suzanne I fit le jeune bomme d*un ton suppliant, est-ce que, pour la prewièpe foîft que vous y êtes venue, vous quitteriei ainsi mon pauvre petit appartement ? Je vous en prie. . . un seul!,.

En parlant, il avait entouré de son bras la taille do la lorette, il l'attiraii à lui.

EUe fit mine de se défendre, mais pour la forme seulement : ce baiser qu'il im{4oraitr elle k désirait autant que lui.

U s'en aperçut 'bii^n en le gênant I

kwK tr«to MoMtf «cialrM.

Le petit voyage â*Engbien à Montmorency est quelque chose de ravissant par une b^lle journée d'autourne. On passe par une route montueuse, t)ordée, d'un côté, de buissons et d'arbres fruitiers, de l'autre, de villas parisiennes, la plupart d'un goût exquis. Enfin, devant soi, à perte de vue, s'étend, à droite, la plaine verte, parsemée de- villages; à gauche, Paris, avec ses grands monuments, ses fumées qui se forment en nuages ; Paris, dont, malgré Téloignement, on s'étonne de ne pas entendre au moins le murmure, habi- * tué que l'on est à y vivre au milieu de ses milU bruits, de son tumulte incessant.

Georges et Brin-d'Âmour, assis l'un près de l'autre, dans l'espèce d'omnibus qu'ils venaient de prendre au débarcadère du chemin de fer, admiraient le panorama qui se déroulait sous leurs yeux, tout en respirant voluptueusement à pleins poumons les senteurs parfu-

jnées des fleurs des champs, que le vent leur apportait par bouffées Ils parlajent peu, non pas qu*iis n'eussent beaucoup à se dire, mais parce qu*its savouraient leur bonheur à ses prémices, comme on savoure un vin précieux à sa première gorgée. Une des mains, de la lorette était dégantée, Georges la gacdait dans les siennes, la portant à chaque minute à ses lèvres, en dépit de la demi-résistance de Brin-d* Amour, qui s*éeriait tout bas alors, en souriant : Mais vous êtes fou! nous ne sommes' pas seuls! Comme si la men-f teuse eût été efiFrayée, en effet, de la présciîce d'un vieux paysan, le seul compagnon de voyage de nos amoureux, et qui dormait, encore, dans un coin de la voiture! ^

A trois heures le véhicule s'arrêtait au milieu de la Grand'rue de Montmorency.

Bras dessus, bras dessous, Georges et Brin-d' Amour s'engagèrent dans le premier chemin qu'ils aperçurent devant eux.

— Avez-vous besoin de prendre quelque chose, Suzanne? fit Georges.

— Oh! plus lard! Nous dînerons ici, si vous voulez.

— Je veux tout ce que vous voulez... et vous ?

— Et moi, quoi î

— Allons ! vous êtes une coquette.

— Je suis une coquette? Brin-d'Aroour partit d'un grand éclat de rire.

— Vous n'en pensez pas un mot, j'en suis sûre... dites !

72 BMH a'amosa.

— Mais û L. Poiirqooi refasei-yoïis de uw répondre quand je vous demande. •

— Quand vous me demandez»..

— Si TOUS êtes disposée k vous soumettre à mes volontés, comme je le suis à obéir aux v6u*es?

Brin-d* Amour s'échappa du bras de Georges et courut cueillir, sur la lisière du bois ua volubilis sauvage qui s'y prélassait dans Tberbe.

— Au fait I dit-elle, eu passant la fleur dans une boutonnière de son corsage , connaissez-vous beau-» coup ce pays, Georges ? .

— Hais, non.

— Alors, vous n'avez pas plus de penchant pouv un endroit que pour un autre?

— A quoi tend cette question ?

Brin^d' Amour arrêta ses grands yeux, devenus sèrjeux, sur sou amant.

— C'est que, reprît-elle lentement, je ne voudrisiis pas aller quelque part où vous seriez connu, oh vous auriez déjà amené quelque personne. Vous me comprenez?

Georges sourit ; cette délicatesse de la lorette le surprenait agréablement, comme vous surprend la lecture d'un livre qu'on vous a donné pour mauvais, et où l'on rencontre, dés les premières pages, de fesprit, du style, des pensées.

— Je ne suis venu qu'une fois à Montmoneifey, ditil ; il y a de cela deux ans environ, et c'était en partie d'hommes. Au reste, Suzanne, prions cet enfant qui passe là-btts de nous conduire; de cette façoàf, vous serez tout à fait tranquille, je pense.

Bftm »'aM09R. 73

BriNKd'Amûar avait repris le l^ras de George», e4 il Is sei^U qui s'appayait plus tendrement sur kit.

Le petit pay saa lie deaundait pas mieux que de gagner une pièce de dix sous en guidant ncfs aoiottreux. Il leur fit prendre une route qui longe la droite du vil-^ lige; au bout de dix minutes de marche, ils aperceraient rentrée du bois et, devant eux sur une éoHuence, ombragée de châlaigniers,. une auberge décorée à sa façade d'un tableau, avec. cette légende : Aux Trois MausqitetaireSf repa*ésentant tant bien que mal les populaires héros du roman d'Alexandre Dumas,

Gela est toajours agréable, n'importe où et n'importe eommeAt, d'èlre surpris pa^ un souvenir du ta* lent et à& l'esprit. Georges et Brin-d'A^mour saluèrent donc gaiemeiit les Trois Momqîietaires. En gravissant près de sa compagne le sentier qui conduit à Tau* berge, je ne sais quoi, d'ailleurs, disait tout bas à Georges que quelques heures de bonheur l'attendaient là. Le maîlre était venu à leur rencontre, suivi d'un Hiagnifique lévrier, avec lequel Brin-â*Âmour se mit à jouer comme un enfant. Des rafraicbissementà furent servis sous un berceau vis-à-vis de la perte, et Brind'Amour eût beaucoup de peine à quitter, pour se mouiller les lèvres, sa nouvelle connaissance, à quatre pattes, dont les sauts et k^ cabrioles paraissaient la divertir eitrêmenieât.

— Monsieur et madame veulent dtnerl demanda M.Dupré, faubergiste.

— Oui^ répondit Georges.

— Monsieur et madame resteront^ili» à coucher? A cette qiiestioft^très-staiptopcMir M. Duffé, George"

74 BRiH d'ahour

se mordit les lèvres Sans doute il n'avait pas attenda ce moment pour espérer que, dans la situation où il se trouvait avecla lorette, il pouvait obtenir beaucoup, pour ne pas dire tout, dès ce jour même, mais les paroles du brave aubergiste tombaient si brutalement au beau milieu de ses désirs, qu*elles lui produisirent reflet qu*on éprouverait si, tout occupé daris une ca« cbette à admirer une jblie femme qui feindrait de ne pas vous, savoir près d'elle, on voyait subitement surgir un fâcheux qui crierait à cette femme, en vous désignant du doigt : On vous regarde ! défiez-vous l

Mis si mal à propos au pied du mur, Georges allait prononcer quelques mots évasifs, mars Brin-d*Amour avait entendu aussi, elle, la question de M Dupré.

Le visage aussi paisible, le ton aussi dégagé que si cette question lui eût semblé toute naturelle, elle répondit, après avoir jeté un furtif coup d'œil sur Georges :

— Non! nous ne restons pas... à coucber... nous repartons ce soir... après dtner. Jusqu'à quelle heure les voitures d*Ënghien marchent-elles?

— Hais, Madame, la dernière part de Montmorency à..

M. Dupré s'arrêta court; son regard avait rencontré celui de Georges. M. Dupré n'était pas un sot, — les aubergistes sont rarement des sots ; l'intelligence est une qualité inhérente de cette profession ; — or, le regard de Georges lui disait clairement : Vous ne devez pas avoir de mémoire! Et M. Dupré s'étant donc arrêté une seconde, reprenait ainsi :

— Mon Dieu I je ne me rappelle plus bien, Madame,

BRIN D*AHODR. 76

l'heure de la dernière voiture ; mais j'ai là dans on tiroir le tableau des arrivées et des départs, et tandis que monsieur et madame dtneront> je chercherai, et...

— C'est bien ! c'est bien ! interrompit Georges, nous avons le temps; préparez-nous toujours à dîner; TOUS nous préviendrez quand il le faudra. En attendant, nous allons faire un tour de promenade. Nous pouvons revenir dans une heure, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur, oui, dans une heure tout sera prêt. Et que mangeront monsieur et madame?

— Ce que vous aurez de meilleur.

Devant de tels ordres, l'aubergiste le plus niais fût devenu spirituel. Le moyen de ne pas vouloir garder chez soi des gens qui mangent ce qu'il y a de meilleur!

Pendant ces derniers mots, le lévrier s'était repris à agacer Brin-d'Amour, mais le pauvre chien en avait été quitte pour ses avances ; la lorette, assise sous la tonnelle, ne regardait plus le lévrier; elle arrachait distraitement des feuilles autour d'elle, et en jetait les morceaux au vent

— Est-ce que vous n'avez pas envie de vous' promener un peu, Suzanne? fit Georges en allant à elle, vous êtes peut-être fatiguée ?

— Fatiguée! mais non !i. Promenons-nous! je ne m'y oppose pas, répliqua Brin-d' Amour, qui se leva aussitôt.

— Prenez donc mon bras, alors.

— Du tout I par exempfe ! à la campagne c'est ennuyeux de se donner toujours le bras! en ne peut marcher ni courir à son aise.

^- Ah ! vous trouvez?

7^ Bmn D*«iomi.

Geergea avait pronoiicé cette ezclamalioB avec un peu de dépit ; Brin-d'Amour,. qui le devançait déjà de quelques pas« se retourna :

— Cela vous déplaît doue, à voua, de marcher seul ? fit-eUe avec un regard malicieux.

Pour toute réponse Georges bondit près de la lorette, s*ca»para de ses deux mains, qu*il posa doucement sur ses épaules, et lui passant le bras autour de la taille, il la tint ainsi contre lui, poitrine à poitrine, de façon qu'ils se sentaient mutuellemenl le cobiv palpiter.

Autour d'eux tout était calme, désert,, sous les châtaigniers séculaires. Les feuilles mortes,, qui commençaieut à couvrir le sol, troublaient seules le silencct par leur petit \yni\t sec, en tombant à travers les branches. ^

— Je t'aime, Sozaime ! fit Georges, les yeux noyés dans les yeux de sa maîtresse, je t'aime ! entends-tu bien? et je t'aimerai longtemps ! toujours ! si tu veux.

— Toujours ! murmuj^a Briu-d' Amour, en secouant la tête, je préfère votre première promesse; lonfftempSy mon ami, c'est plus vrai, plus possible.

— Mais vous, ne me direz-vous pas à votre tour. . »

— Que vous me plaisez... beaucoup... eat-^e que vous ne vous en apercevez pas ?

— N'importe ! Gela vous coûterait donc, une bonne parole?

— Hum ! ces bonnes paroles-là vous fatigueront peut-être bientôt; il ne faut pas en abuser trop vite l

— Oh I avouez que j'ai raison... que vous êtes une coquette I

— Encore ! alors,- laissez-moi! laisses-mol! wie coqtKftte ne permet pas qa*OB la tienne ainsi 4.. nne coepiette!..

Brin-^Amonr n'a<^eva pas ; elle s'était d'abord débatine pour pnnir Georges de sou impertinence, pws elle ooMia même de faire semblant de lutter.

En sortant de Tétreinte de Georges, la lorette était pins belle que jamais. Le feu du sentiment le i^s pur, le plus Rendre qu'elle eût jamais ressenti, animait son visage et faisait étinceier ses yeux. Tant il est trai ^e dans l'ftme, en apparence la moins noble, la moins poétique, il reste toujours une -corde qu'il ne «'ngit que de toucber pour la faire vibrer.

Nos amants s'engagèrent dans le bois, foulftnt, ià pas lents, Tberbe unissante 'de septembre, causant de4out et de rien, de i^ille choses, et d'une de oes «Bille, «ortout, qui revenait à chaque instant : de leur anoar... se minaudant, se regardant sans cesse, s'kiterrompant réciproquement par un baiser, au milieu â'wie phrase, et coupant en 4mK ce baiser , pour se éire : « Je t'aime ! » Dans -ee couple environné du prisme doré du bonheur^ le jeune homme, l'écrivain sceptique, par nature et par état, la jeune femme perdue, la loretie sans foi^ «ans iUusions, avaient disparu; il n'y avait plus là que deux êtres entraiRés Fuu vers 4'Mrtre; qui croyaieot véritablement, franchement, du fond du cœur, l'un en l'autre, et qui, Tun près<ie l'autre, oubliaient >le passé dans l'extase du présent... au point que, par une délicatesse infinie d'esprit, chacnii d'eux, à ce moment, tout en ayant, pourtant, la certitude qu'une volupté plus complète

7€ SUR d'amoom.

Tattendait à quelques heures de là» évHail nésamoins de prononcer un mot à ce sujet I . . L'un, — Georges-^ ne disant même pas à Brin-d*Amour : « Partironsnous, maintenant ? § *-* L'autre, — Brin*d' Amour, — ne disant même pas à Georges : « Nous resterons I »

Mais Je jour qui baissait avertit nos amoureux qu'il était temps de quitter les bois.

Ils avaient cru rester une heure à la promenade : trois heures s'y écoulèrent pour eux, sans qu'ils s'en aperçussent.

Heureusement que M Dupré, l'aubergiste des trois Mousquetaires, — qui, nous l'avons dit, n'était point un sot, -^ n'avait pas pris à la lettre les ordres de Georges !

Son dîner, n'était que prêt quand ses hdtes rentrèrent.

On les avait servis dans une pièce particulière ; nue chambre avec un lit, vraiment! — Mais, aux environs de Paris, dans tous les restaurants, il y a des lits dans toutes les chambi*es. Les Parisiens ont si souvent l'habitude, se trouvant bien à la campagne, de vouloir y rester plus longtemps qu'ils ne l'avaient décidé.

Georges et Brin-d'Amour passèrent devant le lit sans le regarder.

Que cela ne les fit pas penser^ c'est autre chose.

Ils se mirent à table.

Us n'avaient guère faim, ni l'un ni l'autre, toutefois, ils causèrent tant qu'ils finirent, en même temps, par faire presque fête au repas de H. Dupré.

Il est vrai que M. Dupré s'était surpassé.

•ttin D'iMosa. 79

Us maugèrent da gibier, du poisson, des l^ames^ des entremets... le tout aussi bon, aussi frais, aussi bien réussi que chez Vachette ou aux Frères Provençaux.

Ils causèrent d'eux... mais, surtout Brin-d'Âroour fit causer Georges de lui ; elle le questionna sur* ses travaux, sur ses espérances littéraires; à mesure qu'elle s'éprenait davantage, la lorette disparaissait de plus en plus devant l'amante.

On apporta le café.

Il était nuit noire.

Georges, s'il eût eu encore, à la suite de la promenade au bois , la moindre peur que Brin-d' Amour ne songeât à partir, — comme elle en avait manifesté Tintention, — après le dtiier , eût perdu toute crainte en voyant la soirée s'avancer ainsi.

Cependant, tout n'était pas fini encore; Brin-d'Amour était trop femme et Georges lui plaisait trop, pour qu'elle eût Tair de céder si vite.

H. Dupré, qui avait servi, lui-même, nos amants, achevait de dresser le café sur la table et allait se retirer... Brin-d'Amour le retint d'un geste :

— Et l'heure du départ de la dernière voiture? lui dit-elle brusquement, vous ne nous avez pas oubliés, je suppose, Monsieur.?

Georges regarda Brin-d'Amour ; il s'imagina qu'elle plaisantait.

Hais la jeune femme semblait très-sérieuse.

Georges fronça le sourcil... Il se tourna, en tremblant, vers M. Dupré, dans l'attente de ce qu'il allait entendre.

L'hORiièle aabergwte était, ioot flffliplemeiit, on grand ceroéd^en.

Les pemgs nefrés, la tète basse, il «ràfit regardé, d'abord, à sa montre, atec un geste désespéré... ^

*Ët 11 répondait,' maintenant , d*ane voix dans laqaeHe H 7 avait presque des larmes, je vous le j«re : . — Mon Dfenl Madame et Monsieur...

Remarquez combien ce Madame et Monsieur étaU intelligent I

— Mon Dieul je suis désolé!., mais... cTest que j'ai absolument oublié, au contraire!.. Il est neuf heures èientôt. . . et la dernière voiture part à tinit.*

Georges aurait volontiers sauté au cou de M. Dapré.

Brin-d' Amour ne lui sauta pas au cou, mais elle ne put retenir un sourire à i'aeceot larmoyant du brave homme.

Ce sourire At comprendre à Georges que Brin-d'À- " mour s'était seulement passé la fantaisie innocente de le piquer d'une épingle avant de lui jeter les roses qu'elle lui réservait . . •

A H. Dupré, qu'il n'av€H pas besoin de ^excuser davantage et que ses hôtes d^jeèneraient le lendemain chez lui.

Cependant, M. Dupré sorti, Brin-d'Amour redevint grave ; elle se leva et se plaçant devant -Georges :

«- Ecoutez-moi, mon ami, lui dit-elle, je viens de plaisanter, vous l'avez deviné, et je ne le nie pas ; je n'ai pas plus envie que vous de partir... je vous dirai ptas . . . j'ai toujours compté rester. . .

Georges voulut s'élancer vers Brin-d'Amour, elle le

contint en appuyant sa niain sur Tépanle du jeune bomnie.

— Toutefois, continua-t-elle, croyez-moi, car il en est temps encore.; . et quelle que soit votre résolution, je Taccepterai sans regrets : si vous n'éprouvez pour moi, Georges, qu*un de ces caprices banals, d'autant plus vite éteints qu'ils sont plus vite assouvis, je vous en conjnre... partons !.. ce que ja ressens pour vous, moi, est trop ardent, trop pur... pour que, si vous ne m'aimiez pas, vous, je ne vous sois point reconnaissante de me sacrifier une nuit de plaisir I

— Suzanne 1 murmura Georges.

Et Briu-d' Amour crut s'apercevoir que les yeux de son amant se mouillaient.

Elle n'avait jamais vu un homme pleurer... elle se repentit d'avoir douté de Georges.

— Tu m'aimes donci loi dit- elle, en se penchant vers lui. Bien vrai! bien vrai!.. Tu m'aimes !.. (u seras à moi seule!., bien à moil.. tout à moi!., tu ne me tromperas pas I . .

— Pas plus que tu ne me tromperas I

— Oh!. . tusais... quejene suis pas libre... mais... du moins...

Brin-d' Amour avait eu de la peine à prononcer ces derniers mots..

— Mais... du moins, fit Georges, avec un soupir, je serai ton seul amant!

— OhJ . sur mon ftmel sur ma vie! s'écria-t-elle avec exaltation.

— Eh bien! sur mon âme! sur ma vie! je te serai Adèle I reprit Georges.

Et 41 étati OTfëre : il ne ▼oaltil, es effet, mmir qu'elle.

^ Yieiiift dene, dit Brio^* Amour» en eBtratnant SM amaui, itienal.. mon tmtr eÉl ai j^ii^K. j*ai besoin d'airv..* j*(Stouffe... Tiens!., nous reotrerona tout k Theufe*^. Tu me paiHlonnes, n*eatrca pas^ éa refuser d*(ire heureuse tout de suite i..

Ils de&eendireot hors de i*auberge et se. plongèrent dans robscwié de ^ route.

Usf mupcbèi'ent sans sa dire un mot, à trarers ea silence et cet^ obscurité, s^ plaisant & errer ainsi comme deux ombre«i...

Leurs pas les portèrent e^te • foie du e6té ie Fermitage de J.-J. Rousseau.

Vous save? (|ue rermitage de 1.4. Ronssea» est, tout bêtement, aujourd'hui, nue maison ^Hourée de maisons?.. Seulement alto est lamoiuagate de tontes.

Georges et Bryi-d^Amour passèrent derant la de* meure do grand pbilo&«#lM3 sans la^ saines; c'était excusable : ils ne la connaissait pas.... -^ ee qtti esi déjà une assez l^oon«f raison ; -^et retissent-il^ même connue, qu'en leur quaUté d'amoureux, ils auraient été encore parfaitement en droit de ne s'en poini prd* occuper.

Cependant, à quelque distance de l'ermitage, ils s'arr$|,ècent sul^itemenl.. . Les a^ecords d'un piano résonnaient près d'eux ; une maia>savante jouait la.J>ernière pensée^ de Weim ; la lana se dégageait à ce moment de la société d'un gros nuage gris, et Georges et Briiv-d' Amour go&daieii^ en. «léaie ten^pa, le charme de la musique et celui de la vue d'uii^ mignomiie tehW

tftfhm, éti fôtttté de ehâlet, protégée par une grflle sur les barreattt de la'ttielle s*âteiidaiént, en espaliers, de beaux rosiers da Bengale parfumer.

— Cueille-moi une de ces fleurs, je t'en prie? 6i Brin-d* Amour à l'oreille de son amant.

Georges satrCa d^un pied léger sur renfabteAent du mur qui supportait la griire, et prit, ea se piquant les doigts, une rose à travers les barreaux.

— Hé! hé! qu*est-ce qui est là? Qui est-ce qui me TOle mes fleurs I cria une voix dans le jardin.

*— Tiensl viens f dit Brin-d'Amour.

Et tout en élonfl^ant leurs rires, nos amants s'éloignèrent en courant de cette méchante jolie maison, habitée par des gens qui trouvaient bien d'enchanter les passants par leur musique, et mal que ces mêmes passants tinssent à conserver un souvenir de leur enchantement.

Ks revinrent du côté <fcs Troîs Mousquetaires,

A mesure qu'ils s'en rapprochaient, ils redevenaient sérieux. Brin-d' Amour même était presque triste.

Ils firent halte lorsqu'ils eurent atteint le sentier en haut duquel ils apercevaient Tauberge.

Brin-d' Amour quitta le bras de Georges pour lui prendre la main. .

— Oh ! tu m'afmeraSj n'est-ce pas? murmura-t-elfc d'un ton suppliant, sa tête penchée sur l'épaule du jemie homme.

— Oui, toujours! toujours! s'écrïa-t-il en tombant à genoux sur la poussière de la route. Toujours! répéta-t-il, oubliant, dans son élan passionné, ce que Brin-d' Amour lui avait dit de si vrai, quelques heures

84 BBni.j>'ÂHOoa.

auparavant sur la vanité de ce mot infini : toujours I

Mais Brin-d'Amoar ne demandait plus qu'à croire.

Elle déposa un baiser sur le front incliné devant elle.

Puis elle prononça ces paroles :

«- Quand tu verras la fenêtre de notre chambre se fermer.,.

Et elle s*enfuit.

Georges demeura un quart d*beure, à peu près à arpenter la route en face de Tauberge ; l'air était tiède, le ciel étoile; une fauvette fredonnait à quelques pas dans un chêne; les grillons se frottaient joyeusement les ailes, en manière d*appel d'amour, à l'entrée de leurs terriers en miniature.

Georges était véritablement heureux en cet instant ; il attendait l'heure du berger, et son impatience était douce, sans la moindi*e arrière-pensée.

De minute en minute, il jetait un regard du côté de la fenêtre entr'ouverte, sur les rideaux de* laquelle se dessinait parfois, d'une façon assez indiscrète, la sil« houette de Briu-d'Amour qui se déshabillait.

Enfin le signal arriva.

Georges sauta dans l'auberge, monta quatre à quatre l'escalier et tomba dans la chambre nuptiale. • Quelles nuits! que ces nuits où la volupté vous enivre si délicieusement le cœur et la tête tout à la fois, qu*ou s'y laisserait volontiers mourir sans un regret de la veille, sans une larme pour le lendemain.

vm

Le emar propofe et la tétt dispoie.

— Madame n*y est pas, fit Miette, la femme de cliambre de Brin-d*Âmour à Lucien S'uard qui se présentait chez la lorette le lendemain de la journée que nous venons de raconter.

— Ah? elle n'y est pasi répéta Lucien; à midi!* est-ce que ?..^

Un signe de tèle et un sourire affirmatifs répondirent au coup d'œil du questionneur.

Mademoiselle Miette, qui possédait toute la confiance de Brin-d' Amour, savait par conséquent qu'on pouvait tout dire à Lucien.

— Au reste, reprit-elle, elle ne tardera pas à rentrer, car il y a là une jeune personne qu'elle m'avait

^ chargée, hier en sortant, — pour le cas où ^^^^ ^« reparaîtrait ^pas le soir, — d'envoyer prendre ^^z elle, ce matin, par le coupé .. et avec on attendre.

86 BBIll b'amodk.

— Une jeune personne? dit Lucien étonné de la locution, qui cela, donc? Je la connais?

— Je ne le pense pas. Je Tai vue ici, moi pour la première fois, avant-hier. Madame l'avait ramenée de la promenade. Quelque ancienne connaissance, sans doute.

— Avant-hier .. Ahl j*y soisi une jeune fille... de dix-sepi à dix-huit ans... petite... pâlotte... assez jo* lie... l'air... tu sais... un autre air que celui... de toutes ces dames?

— - Une demoiselle honnête, enfin, c'est bien cela, reprit la camériste avec une grimace dédaigneuse.

— Oh bieni alors, ma bonne Miette, tu vas me laisser entrer près de la susdite jeune personne... Je l'ai vue, moi aussi, une fois, et je serais enchanté de la revoir une seconde.

— Je ne vous: empêche pas d'entrer. Cependant, si Madame allait'me gronder.

— Madame ne te grondera pas, je te le promets; d'ailleurs, je prends tout sur moi.

En prononçant ces mots, Lucien avait déjà ouvert la porte qui donnait sur le salon ou se trouvait Juliette»

Juliette parcourait un journal de modes en attendant son amie; au bruit de la porte, elle tourna la tête croyant voir entrer Suzanne.

Et elle se leva, un peu interdite, h l'aspect de Lucien, qu'elle reconnut.

— Mademoiselle, fit Lucien, en s'avançant vers la jeune fillCi pardonnez-moi de vous déranger, peutêtre... mais, c'est vous, n'est-ce pas, que nous ayons

si MiaiadMiitem^M renT«rsée^ it y ^ dent Joâi*a, mu daine de Lavergne et mois dmn« le» Gtttumps-'EiyBéeB? -** lieslTrai, Motisieiif.

— Eh bien 1 voiis saebant là, — je tous eit *<le« mande encore nilie foi^paréon, MademoiaeUei -^ je n*ai pu résister au désir d'apprendne ai cet aoeiëent n'^avait eu aucunes suites f&cheuses. Je n*ai pas revu* madame de Làvengne depuis avant-hier, et...

— Et je vous remercie^, Monsieur, interrompit Ju*. lietle avec un sourire; je ne me suis pas ressentie du tout de ma chute . et la preuve, vous le voyez, c'est que je viens donner aujourd'hui, sans rancune, chez Suzadne.

— Ahl ah !.. j'en suis ravi, Mademoiselle. Là-dessus Lucien s'assit en'face de Juliettf^.

Et Juliette, tout en se demandant quel pouvait être ce monsieur qui semblait lui porter tant d'intérêt, le considérait à la dérobée, et le trouvait as&ez joli garçon.

Et Lucien qui, de son cdté, trouvait Juliette charmante, se disant tout en s'asseyant :

— Il faut que je sache quelle est cette petite Glle, et, — si elle est réellement une demoiselle honnête, — que je fasse tout ce qu'il faudra pour qu'elle ne le soit plus bientôt !

Est-ce que vous êtes liée depuis longtemps avec madame deLavergne, Mademoiselle? dit-il après cette pause si utileipent employée de part et d'autre.

— Madame de Lavergne!.. Ah! Susanne?..

— Suzanne, soit! repartit Lucien, en souriant à santottr... Au reste, û'àj^hs ce uorn que vous iu^

88 nui 0'Aiioim.

donnez encore, quoiqu'elle ne le porte plus, je suppose que vos relations avec elle datent d*nne époque.. . où elle... ne vous aurait pas reçue comme elle vous reçoit aujourd'hui, n'est-ii pas vraif

Juliette rougit... elle eut peur de commettre une indiscrétion en parlant devant ce monsieur si- curieux, du passé de son ancienne amie.

Lucien qui connaissait les antécédents de Brind* Amour, — Brin-d'Âmour les lui avait contés ellemême, et il les aurait encore connus quand même elle ne les lui eût pas contés ; — Lucien comprit à la physionomie de Juliette qu'elle hésitait à aborder un^sujet qui lui semblait instinctivement scabreux.

— Oh I ne vous eflrayez point, Hademoiselle, reprit-il, je suis riiitime ami de madame de Lavergne, ou de Suzanne, s'il vous plaît mieux... son ami le plus dévoué, vous m'entendez... Elle n'a rien de caché pour moi... et, si je me permets de vous questionner, en ce moment, vous concevez donc que c'est plutôt par désir d'apprendre... quelque chose qui vous intéresse, que par la moindre envie de m'occuper de rien de ce qui la concerne... Je suis franc, vous le voyez.

Cela paraissait tellement et si brusquement franc, en effet, que Juliette devint plus rouge encore et baissa lesyeux devant le regard dont Lucien avait accompagné ses dernières paroles.

— Allons I se dit Lucien, ma semirdéclaration à brâle-pourpoint ne l'a pas trop effarouchée, continuons sur le même pied.' Cette enfant ne connaît encore, en Brin-d'Amour, que Suzanne... Cela me sera-

laiN d'amour. 89

t-il utile de lai âévœier comment Suzanne est devenue Brin-d'Amour?

Ah!..

Lucien venait de concevoir, en une seconde, un plan de conduite .. Cette exclamation en précédait la mise à exécution immédiate.

— Cependant, reprit-il, si je. vous, inspirais là moindre défiance, la moindre répulsion, je m'empresserais d'interrompre une conversation dont le début me serait si fatal I . . Ce n'est pas une raison, parce qu'après vous avoir vue un instant, Mademoiselle, je me suis senti heureux de me retrouver près de vous, pour qu'il vous convienne à vous de souffrir... peut-être ce que vous appellerez... mon importunité...

Lucien avait prononcé ces mots d'un ton empreint d'une iiouceur triste qui frappa Juliette.

— Mon Dieu ! Monsieur, balbutia- t-elle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez...

. — Pour vous soucier de ce que je puis penser de vous, n'est-ce pasî

— Mais... je ne dis pas cela.. Monsieur...

— Il serait possible !.. Alors... si le ciel me favorisait assez pour me donner une troisième fois l'occasion de vous rencontrer... mais celte fois-là... de façon que je pusse vous parler à mon aise .. vous ne me repousseriez pas ?

Juliette ne savait que répondre ; ce qui se passait était si nouveau pour elle... le ton, les manières de Lucien la troublaient si fort qu'elle sentait son cœur battre, son visage s'enflammer de plus en plus, san qu'une parole put s'échapper de ses lèvres.

9^ BIHIf •*iilOOI»

Laeien Véteit levé fâle^ kri , défait ; •♦«»: lAcidrvdévenait pâle et défait à volonté, — il paoransail attendre, immobile devant Juliette, qu'ellO'^lécidftl. 'de.' sa vie ou de §a mort.

'^ Mais, Hoiiaieiir, murmora^ enftn^ la psavre en'* fant, qui vous empêche de me dire iei ee qoe voua a>ez4me4ire9

•^* Ab 1 Mademefsene, fil Locien avea on aèupîr, vooft oubliex donc que je sois F ami de madame de La* vergne, et que si l*iBtérèt que vous m*avex inspiré m'entraîne k sacrifier mon amitié au désir de vooa être utile, il m'est interdit 'cependant d'^Mblier assez eetle amitié pour accomplir... fût^c^on devoir... dant la demeure même de nsadame de Lavergne !

Tenex, Mademoiselle, je vais m'éloigner... persiettez-moi seulement d'essayer de vous revoir !.. Ohl rassurez-vous L. cet engagement n'a rien qm puisse vous compromettre!.. Ce n'est pas un rendez- vous que je sollicite. . c'est la permission de profiler d'un nouveau hasard que j'implore !

Juliette, tremblante, éperdue, leva les yeux sur cet homme qui la suppliait ainsi dès le premier jour qu'il •lui parlait.

Juliette était naturellement romanesque.. .

Et elle venait de dévorer Faublas en deux nuits.

Lucien dardait sur elle un regard à la fois brûlant et mélancolique.

— Eh bien! Monsieur .. si le hasard le permet, nous nous reverrons donc. . dit-elle, en étendant la main en avant, sans se rendre compte de l'irâportanoe de ce geste.

Ibia Jjmm^^t fifofitaf et m6 awani^ges ; il mùi la main de la jeune fille, la |Mrta vi¥«awnl à aas. Un vres, ^îs il «'^«ria :

«^ Herei I loiUe im, msrd I UaàmmimW^ 4e votre baillé. .. iè m*en rendrai digod, .aoyez-en^ûre!.. Et, maÎBteetni, il ne i«e resêe i^lu», 4«is notre intérêl comioiio, go'à voaa Mipf^r d'oublier cette enifevae, qoaod madame de Lavei^aé va iti>e auprès de vou»,. pour ne vous îa rappeler... je u'we pasdîrè lorsque voue «are^ seule, juiais kirsque te baaard neus réa- Dira.

Et sMnclinant devant Juliette il sortit précipitaoK ment du salpo.

lï rencontra Miette dans reuticbambre.

-*** Ëb bien 1 Monsieur Lu4ieu, fit la canériste, ôtesrvous coûtent de vous ?

— De moi..* d'elle... et de toi, surtout I et pour te le prouver, tiens! c'est que je te récompense, et de ce que tu as déjà fait en ma faveur, et de ce que tu feras encore en te sotivenant, près /le ta maîtresse, que tu ue dois pés m'avoir reçu ici ce matin ?

*- Àbl ahl du mystère 1 mais coDte:(»rooi donc cela, au moins?

— Un autre jour... Adieu! Bria-d' Amour pourrait me rencontrer!

Lucien était parti.

— C'est égal, se dit mademoiselle Miette, en ser«> rant dans sa poche le napoléon qu'il lui avait offert, décidément j'ai eu raison de le laisser causer avec la jsime personne honnête /

Cependant Juliette, demeurée seule, se perdait en

91 BBIK D*AHOim.

conjectures sur son entrevue avec ce monsieur dont elle ignorait même le nom.

Elle regardait sa main encore humide du premier baiser que les lèvres d'un homme y eussent imprimé, et un Siintiment indéfinissable Tagitait... L*amant que rêve une jeune fille qui a lu Fauhlas, est toujours plus beau que celui qu'elle doit trouver... Meis, enfin, Lucien n'était pas mal ; il avait des apparences distinguées... et il semblait amoureux d'elle...

C'en était plus qu'il n'en fallait pour exciter au dernier point une imagination d'ailleurs trop bien dis* posée.

Quant au secret qu'on s'était engagé^ à lui révéler à propos de Snzanne, où madame de Lavergnê, c'était là le moindre souci de Juliette; elle avait deviné ce qu'était Suzanne, ou à peu près, elle allait en acquérir la certitude... que lui importait.

Néanmoins, ses pensées qui affluaient ainsi, en se heurtant, dans ce cœur jusqu'alors candide, étaient si étranges que la jeune fille s'en inquiéta un instant et eu? envie de retourner en arrière. En arrière, c'était une existence habituée, paisible, protégée par un père qui, malgré ses préoccupations perpétuelles, adorait pourtant sa fille de toute son âme et était prêt à lui en donner toutes les preuves ! Devant elle, au contraire, Juliette entrevoyait des jours inconnus, grands prometteurs de plaisirs ardents, mais gros d'orages aussi, d'infortunes peut-être...

Oh I si Juliette eut possédé encore sa mère, elle eût été se jeter à ses pieds, à ce moment, elle eût versé dans son sein ses doutes et ses désirs, ses aspi-

MIN B^lMOHIh 93

raUons Tagaes et ses regrets. . elle lui eût crié :

— J'ai peur ! sauve-moi I

Hais la pauvre enfant n'avait personne & qui se conûer! Sa tante était une brave femn^, qui l'aimait beaucoup, mais qui n'eût rien compris à cette tempête, soulevée dans l'âme enfiévrée d'une jeune fille, par suite d'une rencontre avec une amie devenue une femme entretenue, d'une lecture de Faublas, et, surtout de quelques paroles galantes d'un libertin.

Juliette qui s'était levée résolument, d'abord, se laissa donc retomber sur le divan du salon de la lorette... Ses regards se promenaient sur ces étoffes, ces glaces, ces meubles magnifiques qui l'entouraient. . . Malgré elle, elle compara encore ce luxe, à la simplicité de la maison de son père. . .

— Restons l se dit-elle... Eb bieni si je ne dois plus revenir, je ne reviendrai plus.

Le son d'une voix qui frappa son oreille, comme elle se laissait aller,, ainsi, à sa faiblesse, la décida encore.

Elle eût voulu partir maintenant que cela lui eût été impossible.

Brin-d' Amour rentrait ; elle l'entendit questionner, une minute, sa femme de cbambre, puis elle la vit arriver à elle dans le salon.

Brin-d' Amour courut à Juliette, l'embrassa au front, et lui dit :

— Ma pauvre petite I je t'ai bien fait attendre, n'estce pas 1 tu as fauu, sans doute! nous allons déjeuner, val je viens de donner des ordres pour cela...

Tout en parlant, Brin-d' Amour avait passé dans sa

Gbainbi^ à eMieber dont hi porte était éemeafée mh yerte... Juliette la suivait éeFOBîl; la lorette avait jeté son cbàle et son diapea», eMe premût une robe de chambre. «

— - J'ai été ibroée île sertir ce maia, codtkioa-t^ne en se déshabillant, mats je ne l'avais pas oiifcUée, tu vois ¥. . Il u^est que midi et demi, nous allons barar*der oomiiie des pies maintenant !..

— Otil, nous allons eauser, j'y compte bien?.. Tei sais qne tu m'as promis de me conter, certùn secret qui m'intrigne beaucoup !..

' Brin-d' Amour revint près de Juliette.

^- Alt I ftt^eUe gaiement, cela te préoccnpe donc Mtft fbrt de cotmattre la source de ma nouveHe fortune, petite curieuse ?..

-^Mais, est*ce que ce n^est pas toot simple?., avoue-le I . . Ne serais-4u pas étonnée à ma place. ..

— Oui f oui 1 je conçois, je conçois ! ceFa doit interloquer de quitter une amie, paysanne, et de la retrouver, dame. .

Brih-d' Amour partît d*un joyeux éclat de rire.

— Mais nous avons le temp*s, n'est-ce pas, d'entamer le chapitre des explications?.. Je me meurar de besoin, moi, je n'af bn qu'une tasse de chocolat ce matin... Allons nous mettre à table, nous causerons au dessert.

Et Brin-d* Amour prit Juliette par le bras et Remmena dans ïa salie à manger Un déjeoner oonfbrtable et rechcrciitf y était servi; Juliette n^y fit pas grand honneur, midgré hes instances de -son amfe, qui, pour hi donner l'exemple, mangeait de bon appétit, et de

vanv n*kMm. H

Hmt, «I TUail fort galamiiient sa bottteiUe de viir de Bordeaux.

Le déjemier achevé , le» deux amies revinrent aa salon.

Brin-d* Amour se coucha â moitié sur le canapé ; Juliette s'^assit en face d'elle sur un fauteuil.

Quelques instants de silence s'écoulèrent d'abord ; Brin-d' Amour, les yeux à demi-clos, le visage animé, semblait disposée à faire sa sieste,^ et Juliette la considérait silencieusement, assez gênée de sa contenance et presque disposée à se demander à quoi e}le servait là.

Probablement que les pensées de la j.eiino filU» se lisaient sur son visage» ear Bria-^ Amour qêi avait fermé les.yew, non peur 4ormi^ mais pour songer doucement quelques minutes à Georges,, s'étaat souvenue cependant,, au beau niiliea de ses rêveries, que Juliette était près d'elle, se tourna du côté de oette dernière et se mit à rire comme une folie à rasf^ect de la mine presque piteuse iet son «vue

•^ Oh 1 ma pauvre enfant, s*éeria-4i^eïlis, m lui pro- Beat les nains, tu as cru ^e je m'endormais, et ta me tireuves. irès-désagréaMei, »'est-ee pas t.. Ait aft ! ah!«.

— Je nen'ennwepas abseltomett!, rcpartk* Juttettes d'anr tOB piqaé; maiis fmnchemenl, tu as une si sînguiièie aianière de m'aeeneîllir aujourd'hui, tu reasembtea si pea, à ce 40e ta étais avamt-liier, avec ta gakié cotttiime^le, que si je n'avais fa certitude que psiA t'a kii plaisir de me recevoir...

— Ta m'en voadrais à la mort de ma gaieté et de mon sans-façon, n*est-il pas vrai?...

Allons, ne te formalise point ! . . Mon Dieu I . ne le sais-tu par toi-même, li'y a-t-il pas des jours où nous sommes tristes, sans raison, et d'autres où le rire nous arrive incessamment aux lèvres sans motifs, également I

£h bien ! je suis dans un de ces derniers jours, ma bonne Juliette, je suis joyeuse, heureuse aujourd'hui, avec motifs, cependant, me reprocheras-tu ma joie et mon bonheur...

— Non, fît Juliette en souriant elle-même, ris tant qu'il te plaira, mais...

— Mais...

— Mais que cela ne t'empêche pas de tenir ta pa* role« tu me dois ton histoire, j'ai compté dessus, je la veux, je l'attends I"

— Ahl ouil... Décidément, mon histoire, tu y tiens..

— Mais à coup sûr I

Brin-d' Amour réfléchit : la vérité est qu'elle ne se sentait nullement disposée à ce genre de confidences. L'avant-veille, lorsqu'à la suite de. sa rencontre avec , Juliette, elle lui avait promis de lui dérouler sa vie, depuis qu'elles s'étaient perdues de vue, elle avait promis de bonne foi : elle se trouvait, dans un de ces accès de mélancolie qui la surprenaient si souvent, elle, âme ardente, au milieu de sa vie, aux plaisirs si faux, si creux, parfois si amers I elle avait eu positivement alors l'idée, eu contant à Juliette par combien d'ennuis, de dégoûts, de larmes, était payé ce luxis

BBIM i»'amouiu 97

qui semblait la séduire si fort, de mettre en garde la jeune fille contre elle-même et contre les autres ; elle s'était dit enfin, elle me méprisera peut-ê re, quand elle saura ce que je suis, mais du moins clic ne m*enviera plus !..

Mais, à ce moment, palpitante encore des délices d*un amour qui lui avait été inconnu jusqu'alors, d'un amour en qui elle croyait, d'un amour qui avait embaumé son cœur d'espoir et de séduisants projets, Brin-d'Amour hésitait, disons mieux, elle répugnait à quitter ce paradis pour rentrer dans son purgatoire habituel en fouillant dans le passé... Elle avait oublié près de Georges qu'elle avait, appartenu à d'autres avant lui, et qu'elle appartiendrait à 'd'autres, après lui, — avec lui, môme,^hélas I — A peine sortie des bras de son amant, elle ne voulait pas i'evenir trop vile sur ces pensées... Ses yeux avaient conservé un sourire, elle redoutait de le remplacer par une larme.

Elle s'apprêtait donc à éluder, tant bien que mal , au moins pour ce jour-là sa promesse... Un incident inattendu changea tout à coup ses dispositons.

Miette parut, elle tenait une lettre qu'elle remit à sa maîtresse.

A son premier coup d'œil sur la suscription de cette lettre, Brin-d'Amour pâlit; elle l'ouvrit précipitamment et un soupir étouffé s'échappa de sa poitrine.

L'esclave, enivré par quelques heures de liberté, ne voit plus la chaîne qu'il traîne toujours, cependant après lui ; mais un seul mot du maître la lui fait sentir de nouveau plus lourde encore, alors et plus pesante.».

98 BB11I •'iHOVIt,

Brift-di' Amour senUit sa cbatiie, tt y arâit pacte â*ailliaiice entre elle et le baron de Fresne, et le baron de Fresne lui rappelait ce pacte.

Ce jour-là était celui qui avait été convenu entre les parties comme devant être chaque semaine, exdusi* vement consacré par elles k s'aimer.

Et M. de Fresue, en entreteneur bien appris , chaque fois que ce jour* là arrivait, prévenait officieusement Brin-d* Amour qu*elle eCit à se tenir prête à remplir ses engagements.

Telle était la lettre du baron :

€ Ma chère fille, je ne t'ai pas embrassée depuis avant-hier, et j'entends rattraper aujourd*hui le temps perdu : c'est mon droit et j'en use Tu vas bien, j'espère? mo), je me sens ce matin d'une santé et d'un entrain à défier Hercule. Je te prendrai tantôt, sur les quati*e heures ; nous irons faire on tour au bois; de là, aux Frères Provençaux^ manger de ces foies griis en brochettes, que tu aimes tant, gourmande I enfin, si cela te plaît, nous terminerons notre soirée à l'Opéra, où je t'ai loué une loge. »

A bientôt, mon joli Brin,

Ton toujours fidèle,

CUAHLBS.

Juliette avait remarqué le trouble qui s'était répandu sur les traits de son ancienne amie à la lecture de ce billet : mi-intérêt, mi-curiosité, elle ne put s'empêcher de lui en deman<ier la cause.

— Qtt'as-tu donc? fit-elle, ma chère Suzaime ? tu

BMiff »*AIIMHU 99

semUes «ouffrir ! .. Cette kttre i'Mooaee wi «bigriu,

peut-être? ♦

Briii*<i*Aiiioar Mcona \% tète avee<lésespoîf.

-^ Un cbagrinl fluirtiiira^t-eile, non! nonl ta te trompes I c*«st ou piaisir, au contraire, qu*on nie proBietl.. On s'oecape de moi... je plais toujours, oa me le prouve I. . mais c'est charmant !.. ii n'y a pas de fefliine plus heureuse que moi à Paris!.. Ah! ah 1 ah!

La lorette toulut rire. . . œ rire ressemblait à un sanglot.

— Ah ! reprll-elle, de cet- accent navrant qne produit la gaieté forcée mêlée à une véritabte douleur, ah ! oui! je suis heureuse! bien heureuse! Vbj de for à peignîmes, des bijoux, des toiltttes à en changer chaque jour, une voiture, un bel appartement, des domestiques!..

IHais, sais-tu ce que me coûte tout cela, Juliette?

Tiens !.. tu souhaitais apprendre ce que je suis , et je me refusais, tout à l'heure, à te l'avouer...

Eh bien! maintenant, je vais te satisfaire.

Aussi bien, tôt ou tard, j'étais décidée à tout te dire, et vaut mieux tout de suite que plus tard pour nous deux!

Et, d*abord, je te demanderai pardon, Juliette de m'ôtre permis de tu recevoir cbes moi!.. Tu n'es pas à ta place, ici, mon enfant ; si l'on t'y rencontrait, on te montrerait au doigt ensuite... ton père serait en droit de me cracher au visage et de me traiter d'infâme!..

Car je suis uae femme entretenue, nue Site fer&

400 itm D'AMom.

une lorette , comme on noos appelle , entends-tu

bien ?

La petite paysanne avec laqaeUe on te laissait jouer et rire, il y a trois ans, dans les bois d'Ermenonville, tu dois réviter, la fuir, ne pas même la saluer quand ta la rencontres à Paris... A Paris, elle est devenue une courtisane I

Comment est*elle tombée ainsi ! Eh I mon Dieu ! comme tombent toutes les femmes, saisies» à leurs premiers pas dans la vie, par des séductions contre lesquelles elles n*ont ni la force, ni le pouvoir de se prémunir !.. Gomme tu tomberais, toi-pième, ma pauvre Juliette, si tu n'avais pas un père qui veille sur toi!

Je ne te conterai pas mon histoire, Juliette, elle ressemble à toutes les histoires de grisettes et de paysannes qui deviennent des courtisanes... D*aiileurs, cela te ferait rougir de l'entendre, cela me ferait mai de te la raconter !

Et je veux bien renoncer à la joie de te recevoir dans ma maison, mais je ne renonce pas à celle d'aller chez toi, en cachette, te serrer la maiu... le plus sou* vent que tu me le permettras.

Et si tu te prenais à me mépriser trop, tu me reftiserais cette joie!..

Tu apprendras seulement, pour m'excuser un peu. que si je suis ce que tu me retrouves, Juliette, la faute n'en est pas à moi seule!.. La coquetterie, la paresse, m'ont entraînée, il est ^rai ; mais devine qui m'a poussée ainsi à mal fiiire ?

Oh ! ma Juliette, ai/ ne, chéris bien ton père !.. Peut-

•Ri!r d'ahovii. 404

être, a-t-il tort, parfois, de délaisser son enfant pour ne s'occyper qne de ce qu'il croit les intéi*èts de son pays, mais, cependant, ton père, j'en suis certaine, alMindonnerait tout au monde, ses espérances, ses projets les plus cbers, fussent-ils sur le point de se réaliser, pour courir vers toi si jamais on venait lui dire que ton honneur est menacé I

Moi, Juliette, mes parents n*oiit pas cherché ma perte, sans doute... c'eût été trop horrible! mais ils lui ont souri... La pauvreté les aveuglait... ils se sont imaginé agir pour mon bien en me laissant devenir la maîtresse d'un homme qui m'éblouissait, moi, par ses présents, qui les abusait, enx« par ses promesses!

Ce n'est point unVeproche que j'adresse à ma mère, à mon père, au moins!., entends-tu, Juliette?.. Mais, hélas! j'en ai acquis la certitude, depuis... trop souvent le cœur a besoin d'être cultivé, instruit, pour comprendre les lois les plus simples de la naturel.. Les pauvres gens, les gens ignorante, ne savent mê.ne pas aimer, comme il faut, leurs enfants I

On m'a jetée dans la fange, et l'on s'est figuré qu'on m'élevait sur un trône !

Et voilà trois ans que je mène cette existence... de pîus en plus surprise, tous les jours, que la plupart de mes pareilles puissent s'y plaire, tant j'y souffre, moi, de plus en plus !

La première année, j'ai supporté mon sort sans me plaindre... sa nouveauté m'étourdissait... La seconde, il m'a révolté... j'ai eu envie de briser violemment avec ce monde où je passais des jours amers !..

Puis, j'avais fini par me résigner... par nier le coeur

«M Mnir »^Âiiooii.

et lie plQS croire qo*aii p]a»ir... et, poisqQ'm m'tvait faîte mie femme de plaisir, par accepter mon rAle et me résoudre à le jouer, da moins, le pins Mllammenl possible!

Hais depuis hier...

Oh I depuis hier, Juliette, j'ai seiili qve mon eonr battait encore I . . et c'est parce que j'ai compris que je ne suis pas devemie tout à fait rien qu'une machine à amuser^ que j'at pleuré tout à Theure... que je pleure maintenant...

fit, en effet, Brin*d' Amour', la tète dans les mains, laissa couler, cette fois, ses larmes sans les retenir.

Juliette était restée muette devant Brin-d' Amour, l'écoutant tour à tour, avec surprise, avec effiroi, avec {Htiél..

Quand la lorette se tut, la jeune fille, frappée de cette douleur poignante, ne ressentait plus que de la pitié ; elle demeura quelques secondes à la ecoaidérer, puis s'asseyant k ses cdtés :

— Suzanne, murmura«t-elle; Sueaune, écoute-moi.

Brin-d* Amour écarta ses mains de son Tisane et releva la tète.

•** Qui m'appelle Suzanne? fit-elle, je ne suis plus Suzanne!.. On me nomme Brin--d' Amour... Brin-d' A* mourl hein't il est gracieux, ce sobriquet 1 il est ori'* ginal l Vois-tu, Juliette, on nous baptise ainsi, nous autres, seton le caprice de nos maîtres, absolument comme ils font pour leurs obiens et leurs chevaux.

— Moi, je t'appellerai toujours Suzanne, reprit douoement Juliette, je le veux I et je te dirai : Amie,

poUque tu mattiis raxisteuoe que lo hesard , la fatalité, t'ont faite... pourquoi ne t'arraebea-lu pas, ayae «wra^i, à eette eaislenoe?.. Ta es jeune, lo peux...

— Assez I interrompit Brin «d'Amonr, en se levant, assez, Juliette... ton amitié te dicterait des conseilis que je ne puis matheurensemenl pas suivre et que je refuse même d*enteiidre... ils ajouteraient, par cela même qu'ils sent impraticables, à mes eha^inst

Pauvre enfant 1 qui sMmagine qu'il ne s*aglt que de vouloir pour s'arrêter quand on roulé sur la pente d'un abîme I

Mais, dans le monde, Juliette, dans le grand monde, le monde honnête, comme on l'intitule, va demander à la femme, qui a commis une faute, s'il lui est possible toujours de racheter cette faute par son repentir et sa bonne conduite?

Jfous, lorettés et courtisanes, c'est bien pisl Nous n'avons pas même le droil de nous repentir!., on se moquerait de nous! op ne nous le permettrait pas!...

Le pli une fois pris, notre corps habitué à ne plus revêtir que la soie, nos mains accoutumées à )Ouer, du matin au soir, avec de l'or, nos yeux dressés à certaines expressions, nous sommes condamnées au luxe, à la toilette et au plaisir...

Jusqu'à ce que nos séductions forcées, s'éteignant, un jour, avec nos charmes, nous nous en allions mourir dans quelque coin, sans une main amie pour rendre à nos yeux, si longtemps admirés^ un dernier service, eetui de les fermer I ..

— Oh! Suzanne! tu me désespères I.. Comment Jr

404 BBIR ft^MOei.

et tu ne peux trouver quelqu'un qui t'aime véritablement et qui te sauve...

— H'aimerl oui... tu as raison... un amour qui oublie et qui pardonne... voilà, ce qui, seul, peut nous sauver... Hais qui veux- tu donc qui nous aime de la sorte parmi les hi^nmes qui nous entourent !

Et pourtant nous courons quelquefois après la réalisation de ce problème, tout en ayant la persuasion intime que nous ne l'atteindrons pas 1

Briii-d* Amour s'arrêta pensive. De son côté, Juliette réfléchissait.

— Après ce qu'elle vient de me confier, se disaitelle, que pourrai-je apprendre de plus sur Suzanne de ce monsieur qui semblait si disposé à se mettre entre elle et moi!

Si j'ai un piège à redouter, qui donc, d'elle ou de ui, doit me le tendre?

Un instant Juliette eut envie de raconter son entre vue avec l'inconnu. Une fausse honte la retint; elle se tut; un mot à Brin-d' Amour l'eût sauvée; son silence la perdit.

La pendule sonnait trois heures.

— Adieu ! dit Brin-d'Amour à la jeune fille, qui s'apprêtait à partir, tu m'autorises, n'est-ce pas, à aller te rendre chaque semaine une petite visite? Je te préviendrai par un billet. Tu es seule souvent?

— Tous les jours, de onze heures jusqu'à cinq, et presque tous les soirs.

— Bien I Au revoir donc, et, sincèrement, maintenantque tu me connais, cela ne te sera pas désagréable de me recevoir?

BRiir d'amour. 403

— Je t*ai dit que j'aimerais toujours Suzanne ! fit. Juliette en sautant au cou de son amie.

Cinq minutes après, Juliette retournait chez son père dans le coupé de Brin-d*Âmour.

Un cabriolet suivait à distance ce coupé.

Lucien Suard était dans ce cabriolet; il avait attendu près de trois heures à la porte de Brin-d'Amour, et il allait savoir où demeurait Juliette.

ût «Ht «rrlTe toas itt fomn.

Juliette venait à peine de partir que Brin-d' Amour courut à son boudoîr.

Elle s*assit devant un élégant bureau en palissandre, à incrustations d*i voire, mélange de gothique et de moderne, chef-d'œuvre de Monbi'O, et se mit à écrire.

Elle avait déjà tracé ces lignes :

« Mon cher ange, je ne comptais te revoir que demain, mais je n*aurai jamais le courage de patienter jusque-là. . »

Quand Miette, passant sa tête sous la portière de velours du boudoir, prononça ces mots :

— M. 'Georges Muller demande si madame peut le recevoir?

Jeter un cri de joie, froisser sa lettre commencée et se lever de son bureau ea répondant à Miette ?

— Qu'il entre I qu'il entre I

Brin-d' Amour fit tout cela eu moins de temps qu'il ne nous en à fallu pour l'écrire.

Sa fi^^e était rayonnante, tandis qn'elle éeostait le bruit des pas de Georges qui raisonnaient sur le tapis du sakrn.

Georges entra dans le boudoir.

Il tenait à la main un splcndide bouquet de violettes de Parme.

^^ Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, fit-il avee un sourire, en s'arrétant devant sa maîtresse.

•— Et moi, reprit-elle en Tétreignant, je t'écrivais que si je ne te voyais pas aujourd'hui, j'en mourrais!

-^ Uourir I c'est beaucoup ! murmura Georges sous le baiser de Brin-d'Âmour.

— Non I mourir pour toi, ce n'est rien ! continua-teUe en même temps que sou baiser.

Puis ils s'assirent l'un près de l'autre ; Brin^^'A^ mour aspirait avee ivresse les fleurs que Georges lui avait appariées; Georges regardait Brin*d' Amour et la trouvait plus jolie que jamais.

— Oh ! que tu es bon d'èire veiiui dit^elle enfin, ob I ii y a de la sympathie entre nous, vois-tu 1 nous avons eu la même idée ensemble.

— Ma foiy oui I répliqua Georges, je sortais de ma répétition, je pensais à toi. Si j'allais la surprendre I me suis-je dit. Cependant, comme nous étions convenus de ne nous revoir que demain, j'avais peur...

~ Peur de ^uoi î que je ne fusse trop heureuse ? Oh ! mon Gt'orges , si lu savais comme je t'aime ! Tiens, veuX'-tu qiie je te dise ce que je t*écrivais quand tu es arrivé? Eh bien l je l'écrivais que, ce soir, si cela ne te gênait pas, j'irais faire dodo avee toi, chez

4 os nm d'amour.

Gomme Brin-d'Airiour prononçait ces mots, elle laissa, par m/garde, tomber à terre son boaqaet de violettes; elle se baissa vivement pour (e ramasser^ mais si vivement qu'elle le fit, cela donfia pourtant le temps à Georges de dissimuler une légère grimace qu'avait provoquée sur sa figure la proposition toute galante de la lorette; quand elle le regarda^ il avait repris sa physionomie gracieuse et répondit :

— Eh bien I j'espère qu'il en sera comme si j'avais reçu ta lettre:

— Vraiment ! cela ne t'ennuieras donc pas, deux nuits de suite ?

— Vilaine ! tu doutes de moi T

— Non! reprit Brin-d* Amour, qui jeta on coup d'œil sur la pendule, et la preuve, c'est que rien ne me coûtera pour être eupore à toi cette nuit!.. Rien ! pas même de te renvoyer maintenant, tout de suite, mon pauvre ami!

— Me renvoyer., . déjà I

— S'il ne le fallait pas, le voudrais-je? On va venir, et, tu sais, tu n'es pas comme les autres, toi, cela te chagrinerait à présent de te trouver avec lut.

Georger poussa un soupir.

— Tu as raison, dit-il, adieu donc, ma Suzanne, à ce soir, le plus tôt possible.

— - Ce plus tôt-là ne pourra guère être que minuit, mon ange I

Georges laissa échapper un second soupir et ces mots :

— A minuit donc !

Et, après quelques derniers baisers donnés et re-

BAIN D'Aiioua. 409

(as, il s'éloigna, et Brin-d' Amour mit avec soin le bouqaet de violettes dans un vase de* porcelaine de Chine, qu'elle emporta dans sa chambre à coucher.

Ensuite elle sonna Miette pour se faire habiller.

Comment le trouves-tu? dit-elle tout d'un coup^ comme sa camériste lui passait une robe.

Il fallait être femme de chambre d*une lorette pour ne pas rester court devant une question semblable, si brusquement posée; mais. mademoiselle Miette avait vingt-buit ans, dont dix de service chez des femmes entretenues.

— C'est donc lui f fit elle.

— Saus doute; que tu es sotte !

— Il est très-bien. Je l'avais remarqué avant-hier à la soirée de madame.

-^ Et aimable l spirituel ! Oh ! quelle dififérence avec tous les autres 1 et puis il m'aime, j'en suis sûre.

— Madame le mérite bien.

— Et moi, vois-tu, Miette, j'en suis folle... Oh! s'il ne me trompe pas!.. Tu sais que je ne veux pas de Monsieur ce soir.

Miette devint grave.

— Prenez garde, Madame! dit*elle. C'est beau d'aimer et qu'on vous aime; mais quand on a une si magnifique position que Madame, ce serait bien pénible aussi de la perdre; et Monsieur est fin !

— Bah! qu'est-ce que cela lui fera?.. Pour une fois, il n'y verra rien ; je saurai m' arranger. Tu m'attendras toujours ce soir, ici, comme à Tordinaire, entend-tu?

— Il suffit, Madame.

410 iftiii o'amovi.

— Ahl dis donc. . il est auteur, homme de lettres, mon Georges... J*irai applaudir ses pièces... Ohl comme j*aurai peur.

— Il n'est pas riche, alors!

-* Ëh bien! qu'est-ce que cela me fait? Est-ce que j*ai besoin qu'il soit riche, lui? Regarde donc le joli bouquet qu*il m*a apporté.

— Je i*ai senti quaad il esi entré. Oui, c'est de la violette de Parme ^

• — Ça coûte quarante sous.

— £t monsieur d*Estorg, alors, c'est donc fini ab- . solument?

— Ah! peuhl Ah! pourquoi donc me parles-ru de ça, Miette? En vérité, tu semblés avoir la rage de me taquiner, quelquefois.

Miette s'inclina humblement.

— D'Eslorg, reprit Brin-d' Amour, il est avec Marie Delaunay. Crois-tu qu'il ait gagné au change.

— Ma foi! non. Elle a l'air bien nigaud, mademoiselle Delaunay. Et monsieur Georges Muller, êtesvous sûre qu'il vous sera fidèle longtemps, lui, Madame?

— Oui... D'ailleurs, je saurai bien comment il se conduira.

— Ahl monsieur Lucien Suard le (connaît?

— Oh! ce n'est pas seulement à Lucien que je m'en rapporterai si je ne suis pas traaquille .. Mais, on a sonné, je crois.

— Madame a raison.... c'est Monsieur, sans Hoate. Miette courut ouvrir.

Le baron de Fresne parut en e£fet; i\ n^élaU pas seul; Lucien Suard raccompagnait.

— Dis donc, mou petit Brin, cria te baron en entrant, Lucien vient dîner avec nous, ça sera plus gai, n'est-ce pas!.. Nous H*en sommes plus à un tête-àtête, nous autres 1.. Je n*ai pas pu avoir Roselle, c'est dommage... mais il est retenu à sou fichu théâtre toute la soirée.

— Je serai des vôtres, si toutefois cela ne gêne en rien notre charmante amie, fit Lucien en baisant la main de Brin-i\*Àmour.

— Vous savez bien que je fais toujours tout ce qu'on veut, repartit gracieusement Brin-d'AmoXir ; mais comment arrivez-vous donc ensemble?

— Nous nous sommes rçucontrés à la porte, dit le baron. Ah ça ! parole d'honneur! tu es jolie à croquer, aujourd'hui, continua-t-it en considérant la lorette qui complétait alors sa toilette en se coiffant U*ua lé* ger chapeau de paille de riz.

— C'est le bonheur qui l'embellit, reprit Lucien.

Il échangea un regard d'intelligence avec Brin-d'Âmour et il lui offrit le bras jusqu'à la voiture : le baron suivait

— Eh bien ! fit Lucien, comme s'il n'eût rien su encore, — tout bas à Brin-d' Amour, ètes^vbus contenta de notre homme de lettres !

— Je Tadore! répondit-^lle en serrant, par un mottvemeiU passionné, le bras de son interlocuteur.

-^ J'en suis enchanté. Et nous veiUerons aoUde* meut sur lui, ma bonne; entendes- vous?

-^ Ah i j'y veillerai aussi moinutee.

442 B'im D*Aiioim. •

— Ça m'éTitera de la peine. Vous êtes allés à la campagne?

— Oui,, à Montmorency ; nous y avons passé la miit, je vous conterai cela : voici le baron.

Le baron était encore éloigné; mais Brin-d'Amour ne voulait pas déflorer trop vite ses amours en en contant tout de suite les détails à Lucien.

Une calècbe attendait devant la porte ; la lorette y monta la première, de Fresne se plaça à ses cdtés, Lucien Suard en face d'elle.

On partit; lé temps était beau comme la veille. On poussa jusqu'à Boulogne ; Brin-d*Âmour se montrait d'une gaieté et d'un esprit fous; le baron riait de confiance de tous les mots de sa maîtresse..

— Hais, est-elle genUlle aujourd'hui, mon petit Brin! répétait-il à chaque instant à Lucien.

Ce à quoi Lucien répondait ostensiblement par un sourire approbatif, et, à part lui, par celte réflexion :

— Elle est trop gentille, ça n'est pas naturel. Elle ménage quelque coup de Jarnac.

Il ne se trompait pas. *

On était revenu, à la suite de la promenade, aux Frères Provençaux, comme il avait été convenu.

On s'était mis à table.

On en était même déjà aux deux tiers du dtner.

Or, Brin-d' Amour qui, pendant ces deux tiers, avait continué de se montrer aimable et joyeuse, Brin-d'Amour qui avait goûté de tout, mets et vins, de l'air le plus luron du monde... Brin-d' Amour changea subitement de ton et de figure, comme elle portait à ses lèvres sou second^ verre de vin de Champagne frappé.

Ahl (fest singulier I.. murmara-t-elle en posant son verre.

' — Quoi donc? diluent à la fois le baron et Lucien.

— Ohl je ne sais ..Ouvrez la fenêtre, je vous prie, Lucien.

Lucien s'empressa d'obéir.

-^ Qa* as-tu, mon ebieh? Es-tu malade? fit avec inquiétude le baron.

— Oui... non.. (^1 ce ne sera rien. ...un étourdissement, sans doute... Tair me remettra... Ne vouQf occupez pas de moi... je vais respirer.

Et Brin-d*Âmour quitta la table et s*assit, sa téta sur la barre d'appui de la croisée.

— Quel ennpi! hein? dit bénévolement le baron à Lucien ; elle était si en train !

— C'est la chaleur, repartit Lucien qui éteignit une envie de rire dans un verre de marasquin.

Quelques minutes d'attente silencieuse s'écoulèrent.

Enfin, Brin-d' Amour se retourna vers ses compagnons; elle était un peu défaite, mais la gaieté semblait vouloir reparattre sur son visage.

— C'est passél dit-elle, mais n'importe! Lucien, vous avez raison, il fait trop chaud' dans ce cabinet, c'est ce qui m'a incommodée. Obi ce que j'ai ressenti était affreux. On eût dit un coup de marteau qu'on me donnait sur la tète. Nous partons, n'est-ce pas, de Fresne?

— Tout de suite, ma chère. Mais viens donc un peu près de moi?... Tu m'as effrayé, vrait... Moi qui compte sur une si bonne nuit.

Brin-d* Amour, assise sur les genoux du baron ^ un

414 9tan D*AiiooB.

bras passé autour de son cou, se laissa tendrement embrasser. Elle déposa même, de sou côté, deux ou trois baisers sur un front qui commençait à se dépouiller passablement, par parenthèse.

Puis on quitta-le cabinet du restaurant.

— Méchante! fit Lucien qui e<%cortait de nouveau: la lorette, tandis que le baron soldait le dîner, le Georges Huiler nuit.ess.>ntiellement au de Fresne, à ce qu'il paraît. Le voilà à la portion congrue, au moins pour huit jours, n'est-il pas vrai, ce pauvre richard?

— Que voulez-vous, mon ami, répondit Brin-d'Àmeur, c'est plus fort que moilDeFresne m'offrirait cent mille francs pour cette nuit que je les refuserais.

— Ce serait stupide, mais enfin je conçois ça... Quand on vient de roucouler de toute âme l'élégie, on n'est pas d*^humeur à' chanter immédiatement la chansonnette.

— Surtout quand Télégie n'a eu qu'une slrophCi et qu'on aspire à passer à la seconde.

— Allons, je suis content d'avoir si bien remplacé d'Bslorg, moi. Et combien de temps comptez» vous demeurer à l'Opéra? Puis-je vous y être utile? Dois-je rester?

— Oui. Je raserai malade à dix heures, et vous m'accompagnerez, avec le baron, jusque chez moi, vous entendez?

— Parfaitement I.. Rapportez-vous-en à mon amitié et à mon intelligence... je chaufferai la maladie.

On donnait, ce soir-là, les Htiguenots, à l'Académii^i -^ royale, alors, — de musique.

BMf o*amodr; 415

Le baron, sa nmîtresse et Lucien arrivèrent dans leur ioge comme le second acte commençait.

BnVd'Amour écouta ce second acte, tout entier, avec une sorte dé recueillement.

En même temps qu'elle écoutait, elle songeait à Georges qu'elle allait bientôt serrer dans ses bras, et le charme de la musique ajoutait au charme de ses pensées.

Entre le second et le troisième acte, Merlier et Giraux, qu'on rencontrait partout, montèrent, de l'or*chestre, saluer le baron et Brin-d' Amour; cette dernière était redevenue charmante, Giraux en fit compliment au baron.

— Cette chère fille souffrait, pourtant, beaucoup, tout à l'heure, dit le baron.

— Oh I e'est fini, maintenant, reprit négligemment BrinHi'Amour.

Mais ce n'était pas fini du tout, et le baron ne tarda pas à en acquérir la triste certitude.

Vers le milieu du troisième acte, Brin-d'Amour, jugeant qu'il ne devait p^s être loin de dix heures, débuta par aspirer, avec insistance, à chaque instant, son tlacon de sels anglais, sans, cependant, cesser, pour cela, de regarder sur la scène. Lucien entrevit ce manège, et comme il y était préparé, il feignit de ne point le remarquer, mais le baron qui avait laissé, d*abord, passer, sans les relever, quelques soupirs et quelques mouvements nerveux, fût, bientôt, obligé de s^apercevoir que sa maîtresse paraissait, de nouveau, mal à son aise.

446 Bin »*Mi9«l«

^ Est<a 4116 U douleur t'a rq[M*ise! dii-U4 Brln^ d'Amoar.

A cette obsei;vation de son entreteneur, Bnn-d*Amour, comoie si elle eût été captivée par la musiqoe, au point d*en oublier qu'elle souffrait, ne répondit qu'en faisant signe de la maio qu*on n'interrompit point son plaisir.

Mais, quand la toile tomba sur le tbé&tre, le spec« tacle se poursuivit de plus belle, dans la loge.

Brin-d' Amour se leva vivement, alors, et dit au baron :

— Faisons un tour dans le couloir, mon ami... Décidément... oui... je ne me sens pas bien.

— Mais il serait plus sage de partir, il me semble, exclama le baron.

— Sans doute, ma bonne petite, ajouta Lieien, ti vous voua sentez malade, vous ^^^ mieux chez vous...

— Mais cela v% vous priver de la fîu de l'opéra !.. . dit Brin-d'Amour, d*un ton dolent.

Oh! quelle plaisantei*iel s'écrièrent, eu chœur» le baronet Lucien.

On se hftla de partir : le trajet de la rue Lepelletier à celle de la Ferme-des-Mathurins fut des plus tristes ; Brin-d'Amour, adossée dans un coin de la calèche^ ne souftlaii mot, se conteatentaot de gémir au «moindre cahot... Le baron une des maius de la lorette dans les siennes, n'en disait pau davantage de crainte de la fatiguer, et Lucien se gardait bien d^ troubler ce silence qui lui permettait de songer, à sou aise, à ce qui l'intéressait le plus depuis quel ques heures : c'est^-diit»

wm f^Aiiidtfté 147

à Ititfette, et i Tédlflcation du système te plas adroit qu*il lui faudrait accomplir pour arriver à ses^ns près de cette jeune ftile.

La vohure s'arrêta,

Brin-d* Amour s*appuya sur le bras du baron pour monter lentement citez elle.

En apercevant sa mattresse, Miette poussa ce cri :

— Ahl mon Dieu ! qu^avez-vous donc, Madame? ^ Désbabille-môl et eoucbe-moi, fit Brin-d* Amour

ft Miette.

Cet ordre fut exécuté en un clin dœfl.

^ fille ft des douleurs de tète. . . ça lu! a pri$ comme on coup de foudre... répétait le baron à la camériste, pendant qu'elle désbabiUait sa maîtresse.

«— Oh! je sah ce que c*est .. c'est bien mauvais f répondait ta camériste.

Une fois au lit, Brin-d*Âmour, enfoncée sous ses oreillers, murmura d'une roix mourante :

-*• Miette... emporte les lumières, cntcnds-tu... il me semble que je serai mieux dans robscurité.

«^ Et, surtOHt, quand tu auras un peu dormi, ma boniîe! dit le baron en se pemhant vers la malade.

-- Oui... je l'espère... Ccst une migraine, sans d(Nite. .

— Si j'envoyais chercber un médecin?..

— * Ohl.. îl sera temps demain... je vous remercie, flmn ami... Il n'y a qu'une chose qui m'afflige par dessus tout... Mon Dieu. . pardon !.. ça m'élance davantage quand je parle...

— Tïiis4t)i, alors...

— Mais c'est que... vous qui aviez compté...

448 Bam 9*iitoutt.

~ Ce ii*est pas ta fau le ! . allons ! tu penses à cela. . • mauvais sujet !.. tu lo regrettes donc?..

— Daroel.. ça ne nous arrive pas si souvent!..

— Eti bien! demain! si tu es mieux... veux -tu! je resterai ici...

— Oui! c'est cela... Allons... bonsoir; Charles... vous ne m*en détestez pas trop?..

— Quel enfant lu fais !• .

Et eu témoignage de son peu de rancune, Charles donna on baiser d*adieu à la pauvre malade, moitié sur le front de celle-ci, moitié sur ses oreillers.

Puis il rejoignit Lucien qui Taltendait discrètement au salon, et, quoique un peu f&ché du contre-temps, — parce qu'après tout, quand on s*est prorois un plaisir, il est assez désagréable de voir ce plaisir s*évanouir en fumée. . . — il s*en alla résolument se coucher tout seul.

Quant à Brin -d'Amour, à peine eût-elle entendu la porte se refermer sur le baron et Lucien, qu*eUe sauta à bas de son ht.

Miette était accourue, aussitôt après avoir reconduit ces Messieurs, dans la chambre de sa maîtresse.. ;

Brin-d* Amour revêtit à la hâte une toilette de couleur foncée ; elle se cacha la figure sous un voile, puis elle dit à Miette :

— Si l'on venait demain matin, avant que je ne fusse rentrée... tu sais... je dormirais .. on ne pourrait pas me déranger. . .

— Soyez calme! Madame... repartit Miette d*un ton capable ; mais, ajouta-t-elle, est-ce que Madame va s'en aller à pied ?

BRIN d'amooiu 449

— Non... je prendrai la première voiture que je rencontrerai... mais tu comprends que je n'ai pas envie de mettre Jean dans la confidence en me faisant conduire par lui.

— Madame a raison.

— Adieu donc! à demain !.. je lâcherai de ne pas rentrer trop tard.

— Ohl ouil Madame I soyez raisonnable I Brin-d*Amour s'était éloignée à son tour.

Un cabriolet de régie passait justement devant sa maison, comme elle en refermait la porte cochère, elle y monta vivement en remerciant le ciel.

Une heure après, tandis que M. je baron de Fresne se coiffait de nuit, en face de son lit solitaire, tout en pensant à cette pauvre Brin-d' Amour qui était tombée malade si mal à propos...

Cette pauvre Brin-d*Amour, couchée près de son amant, lui (^sait : Je t'aime I . . je t'aime !.. je t'aime !. . pour reprendre ensuite, plus ardemment encore : Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime I

flirM AVMf Ml VAMMtll.

Lft p^elllière Mb qu'il àr«ft retvN>ftl#é Juliette, La« cien Suard avait tout de suile n^tiDrqdé la beattlé dtt' cette jeune fille et aortoot mû Air eandide et boilhéte. La seMnde fols^ on l'a vu, après avofi* fià ac con^ vaincre que la pbysieaomîe de Juliette n'était point trompeuse, il s'était dit : >^ Jn ferai tout ce qui aéra ** en mon pouvoir pour que celte jeune 6He soit à moi.

Or, Lucien n'était cependant nullement amoureux de Juliette, j'entends dans l'acception poétique du mot amoureux, c*est-à dire décidé à tous les sacriâces, à toutes les démarches pour arriver à son but ; la tête et le cœur remplis sans cesse de l'image de l'objet ^désiré!., amoureux, c'est-à-dire un peu fou, mais fou de cette délicieuse folie, — qu'envient parfois les gens sensés, — avec ses rêves à yeux ouverts, ses doiîces distractions, ses larmes mêlées à des sourires, ses minutes qui s'écoulent comme des heures et ses heures

qtti [^Mefit cofunie des minâtes, avec ses frissorrs subits et se6 etnbrèsements imprévus.

Atec SOI! bonheur, enfin !..

Lucien n'atait jamais été amotiretii dé sa vid : et commetit eût^il pu jamais être amoureux ? Il était tté dans un monde où Ton nie l'amour ; ^ Tamour comme !a pitdetit*, ramitié, Phonnèieté, ^ lotîtes les tertas, au reste; -^dans tin tnonde où Ton ne connaît Diéit toât au phis que de m)m, *^ ce qut est càu^ que Dieu ne s'y févète jamais ; — datis un monde où Ton ne cfoH qu'au plaisii'i oà Toh ne sAcrifle qu'au (>laf^ir.

Jusqu'à ce que, les sens émoussés, le corps et la tète blasés, ^ je ne parle point du etteur, et pour cause, on y finisse par ne plus ciboire à rien et par ne plus se, soucier de rien, pas même du souvenir de la divinité at) service de laquelle en s*est plu si flitalement poui^ tant à dépenser seis jours.

LuelèA 3ual*d n'était donc pas amoureux de Juliette ; il la désirait, et c'était beaucoup déjà, pou^ lui surtout, qflu vnn^it d'entrer alofs daMS sa quarante-et^unièmé année et qui, depuis dix ans au moins, n'éprouvail même plus de désii's , eehii de posséder de l'or excepté»

On eût n^ Lucieti Suard, sur le point de devenir l'amant de Juli«tto, m demeuhe d'optet* entre sa mattreMé et quelques billets de fMics. qu'il se fût, èeoup sûr, protioncé pa^ les bîlleis, parce que, dans cet argent^ il eût vu la réalisation de vingt plaisil*s c^^Xrt l'abandon d'un seul.

Mais, au momcm où nous le prenons, d'abord Lucien n'avait en expectative aucun billet demlllo fhines

492 BRIN O'aMODR.

pour le détourner de Juliette; ensuite, il était assez désœu^é depuis quelque temps. Séduire cette jeune fille que le hasard venait de jeter sous ses pas, cette jeune fille, dont la tournure, les manières» la beauté même, possédaie^nt un attrait qn*il n*avait encore rencontré nulle part, dans aucune femme, c'était pour Lucien quelque chose qui le tentait souverainement, -parce qu'il Y trouvait à la fois une distraction à prendre, une étude à faire, et surtout un tour à jouer à cette niaise de Brin-d*Amour, qui s'était avisée, sous un texte d'amitié, sans doute, 'de vouloir garder pour elle seule Juliette.

Ou se rappelle que Lucien avait suivi Juliette à sa sortie de chez Brin-d' Amour. Avec de l'argent, à*Paris, on obtient tout — principalement ce qu'on ne devrait pas obtenir pour de l'argent; — Lucien, après avoir laissé à Juliette le temps de rentrer chez elle, alla donc, un louis à la main, quest onner le concierge de la maison : lesjvingt francs furent acceptés avec reconnaissance ; les renseignements fouruisavec profusion, avec conscience.

D'où il résulta que le surlendemain de sa visite à Brin-d' Amour, comme Juliette sortait de chez sa tante, allée des Veuves, elle se trouva tout d'un coup, en s'en allant, comme d'ordinaire, à pied par les Champs- Elysées, en face d'un monsieur qui ne fit pas autre chose, d'abord, que de la saluer, mais qui le fit de manière qu'elle fut obligée de s'arrêter et de répondre à son salut.

Ce monsieur, on le pense bien, n'était autre que Lucien Suard.

BRIN ll*AHOII.a. 423

A la vue de tucien, Juliette était demeurée interdite; — on devine encore que notre jeune tille n'avait pas oublié cet inconnu qui s'était engagé à lui donner des renseignements, si nécessaires pour elle, assuraitil, sur Briii-d' Amour. — Juliette, à cet instant, pensait justement à Lucien ; sa rencontre la fit donc rougir jusqu'au blanc des yeux et trembler comme une feuille, non pas qu'elle s'en étonnât beaucoup, mais parce qu'elle en sentit instinctivement les dangers.

Lucien, son chapeau à la main, laissa à la jeune fille le temps de se remettre, puis, avec un sourire :

— Vous voyez, Mademoiselle, lui dit-il, que le hasard me favQi*ise.

— Le hasard! murmura Juliette.

Elle se tut; elle ne croyait nullement que le hasard fût pour quelque chose dans cette aventure, mais elle* n'osa pas le dire.

— Vous doutez que ma bonne étoile seule m'ait amené ici, Mademoiselle ? reprit Lucien.

— Mou Dieu ! Monsieur, repartit la pauvre enfant, qu'on poussait dans ses derniers retranchements, je n'ai point à chercher l'explication de cette rencontre.

— Parce qu'elle ne peut vous causer ni peine ni plaisir. Est-ce cela que vous avez voulu dire, Mademoiselle 1

Juliette ne répondit pas.

— Ëb bien! tenez! Mademoiselle, reprit Lucien, en s'avançant tout près de la jeune fille, avouez-le moi tout de suite : je n'ai encore eu le bonheur de vous voir que deux fois, et ces deux jours-là sont marqués jàarmi les plus^^hers de ma vie; mais si je vous dé-

4t4 Bum n'AHoim.

plaisais k ce point qa*\\ vont fût pénible de me satoir tfer de ce bonhear, désireux de l'augmenter, dites un ifiot, je m^éioigne, et jejare de ne pins vons importaner jamais !

L«eien jooait gros jen en parlant ainsi, et, certes, tonte attire que Jaltette, pins soucieuse de ses deroirs on moins fnconséqnente, le loi eât prouvé en le lais* sant partir.

Hais Jatiette était nne natnre ardente qne la vie de famille avait protégée jnsqn*à ce qu'utie étincelle perdue du vice Teftt surprise.

De même quelle avait vonin Hre tout de suite le second volume de Faublas, après en avoir dévoré le premier, de même le premier pa^ fait dans cette in-; trigue entre elle et Lucien, Juliette s'y sentait irrésistiblement poussée en avant.

Elle regarda donc, d'un air où perçait Un peu dMro* nier, Lucien se posant ainsi en homme résigné, et lui dit:

^ le n'ai pas le droit de tous interdire de Vous promener dans les CbampS'-Êlysées, Monsieur, et, par conséquent, de m'y rencontrer les jours où j'y passe ; seulement, je vous ferai remarquer qu*t! est au moins singulier qne je ne sache pas encore à qui j'ai Thon^ ueur de parler ?

Lucien sMnclina gravement.

— Vous avez raison. Mademoiselle, répliqtra-l-il. NoQs autres hommes, nous ne connaissons souvent de la femme qui nous a chaimés que ses grftees et son esprit, et cela nous suDGt pour ne pins songer qn*à ette et finir par Tadorer . Mai^ die, pour qtf il hii soit pos*

sâil9 seuleœeol; de garder an faible souvenir de aotra ]màù et sotte personne, il faut absolument qu'il s*y rattache un nom, une qualité.

Un sourire se joua suc les lèvres de Juliette, ^ --^ Ahl çal.. on dirait qu'elle se moque de moi! pehsa Lucien Est-ce qu'elle ue me cr<»it pas de quali-* tés, par hasard !

— Eh bien ! Mademoiselle , continua**t^il , je me nomme Lucien Suard et je suis journaliste.

Lucien, à l'exemple de beaucoup d'individus, à position problématique, de son .espèce, avait adopté la profession de journaliste comnoe raison politique d'ei^isiencc, au cas où un maladroit, ou un malavisé l'amenait sur ce terrain. Journaliste, d'ailleurs, c'est un métier qui prête comme du caoutchouc à toutes les exigeances, cela dit beaucoup et cela ne dit rien... Je suis joqrnaiista ; ça coupe court aux explications , il y a tant de journaux et tant de manières de s'y occuper.

Poor Juliett^e, le titre de Lucien fut reçu comme ai^at comptant : nous avouerons mèoie que la sonorité de ce mot flatta son oreille ; sans en*savoir beau-^ coup sur ce sujet, Juliette n'ignorait pourtant pas, absolument qu'un jouroaliste peut, quelquefois être un homme de lettres» et, quelquef6is aussi un bomme d'esprit*

— Eh bien! monsieur Lucien Suard, fit-elie gaiement, malptenant je suis prête à entendre ce que vous ave^ à me dire^ pourvu que ce ne soit pas trop long, toutefois, car l'heure s'avance, je crois, et l'on pour'* rait s'imjp^iéter de mon absence chez nmn père,

DUâs. un deroMT mot encore. {Monsieur ; ai c'est,

comme je le présume, dans rinlentkm de me prémuiiip contre certains dangers, que vous vous êtes trouvé . aujourd'hui, par hasardy sur ma roule, je dois vous prévenir que vos soins à cet égard seraient complètement inutiles... Suzanne m'a tout con6é, tout, Monsieur, vous entendez, avant-hier, peu après notre entrevue, et par le fait seul de ces confidences, vous comprenez donc que, puisque j'ai dû renoncer désormais à toute liaison intime entre Suzanne et moi, je ne puis non plus avoir rien à redouter de ce que l'intérêt que vous m'avez porté si vite, vous faisait redouter, à \ous-mêmp, pour moi.

Lucien demeura, malgré lui, abasourdi par cette déclaration inattendue.

Comment I Brin-d'Amour avait eu la stupide vertu d'ôler son masque devant Juliette, et de lui dire : < Je suis une courtisane, adieu, va-t-enl... »

Mais alors son rôle de protecteur à lui, Lucien, è)hl! achevé avant même d'avoir commencé!., et, privé de cet emploi si noble, si beau, si dévoué, que lui restaitil maintenant^pour amener Juliette à s'attacher à lui?

Il lui restait ce qfti est souvent victorieux près d'une jeune filie coquette et sans expérience, les banalités d'une passion conçue en une seconde. . Lucien n'avait pas le choix, il se bâta d!entamer vigoureusement l'attaque.

— Il serait possible! s'écria-t-il , madame de Lavergue se serait si saintement conduite 1.. Ah! Maoc^ moiselle, je l'aimais déjà de toutes mes forces, cette chère fille... Cependant, si je ne doutais pas de son "^nv, je n'avais pas la même confiance en son juge-

meut... Ce .trait^me prouve qu'elle était digne d'un meilleur sort que celui que Dieu lui a fait, et je n'ai plus qu'à la bénir à genoux .

Mais... Mademoiselle...

Ici Lucien baissa la voix.

— Parce que je vous sais désormais à l'abri de périls qui m'avaient tant effrayé pour vous; parce que je ne puis plus vous être utile contre le danger, puisque heureusement le danger n'ex'ste plus, faudra-t-il donc, dites-le-moi, que je renonce si vite aux rêves que j'avais osé me créer sur le peu de reconnaissance que j'espérais vous inspirer?

En parlant ainsi, Lucien avança sa main vers la main de Juliette .. La jeune fille tressaillit à ce contact.

Elle s'était attendue à ce que Lucien ne consentirait pas à lui rendre sa liberté, malgré l'espèce de congé qu'elle lui donnait... Et, pourtant, en le voyant se déclarer si formellement, elle eut peur..:

Depuis le commencement de cette conversation, Juliette, entraînée sans s'en apercevoir par Lucien, avait fait avec lui quelques pas sous les massifs d'arbres qui longent la promenade; ils s'étaient donc peu à peu éloignés de la foule., .

Et Lucien put prendre doucement le bras de la jeune fille, sans que le léger cri d'effroi qu'elle laissa échap* per alors attir&t sur eux le moindre regard importun. ..

Que vous dirai-je?

L'amour qu'on joue est plus éloquent encore que l'amour qu'on éprouve...

Lucien fut très-éloqueut«

499 Bua o*4iiooiu

Qoaut I Juliette, vous connaissez ces vers ie Qresset :

« Désir de fille est un fea qui détore,

« Désir de nonne est cent fois pis esoert !.. *

Juli|stte n'était pas une nonne , et cependant elle désirait beaucoup. . .

Elle resta une heure à se promener avec Lucien sous les marronniers et les ormes des Champs-Elysées,

EJt, quana ils se séparèrent, Lucien déposa un baiser sur la main de Juliette en lui disant :

— Â après-demain! à deux heures, ici?..

Et Juliette ne répondit rien ; m^is elle fit en s*élo:gnant un signe de tête qui signifiait :

— A après-demain ! à deux heures, ici.

Jacques.

Pendant quinze jours Brin-d*Amour adora Georges sans^qu'ui^S€^l.nu$tge vint tacber le brillant horizon que sa passion lui avait découvert. ^ i

M^is le ^izièoie.jo^i* notre lorette se réveilla avec une épingle au cœur. s • ». .i.i

Et elle avait rêvé que Georges lui était infidèle.'' •

La superstition est fille de l'oisiveté; — les travailleurs n'ont pas le temps de se bercer de chimères ; — les lorettes, qui passent leur vie à en compter les heures» sont donc toutes superstitieuses...

Et Brin-d' Amour l'était plus que pas unç.

Eu y réfléchissant, Brin-d' Amour se fût moqué de son rêve... Georges, depuis quinze jours qu'il était son auiant n'avait pas cessé de se montrer amoui*eux cooinie au premier jour.

Mais la jalousie ne réfléchit pas... Brin-d' Amour était aussi jalouse que superstitieuse... Elle prit son rêve pour un pressentiment.-

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