BAM D*AHO0R
A Tappui de ce pressentiment elle appela à elle ces craintes, ces doutes, ces soupçons, qai ne manquent jamais d'accourir à la première réquisition des gens qui souffrent à tort ou à raison ..
Enfin, au bout d'une demi-heure passée à tourner et à retourner l'épingle que son rêve lui avait enfoncée au cœur, Brin-d* Amour avait fini par faire de ce rêve une réalité, et de l'épingle u» poignard:..
Elle ne songea plus qu'à acquérir des preuves de Finfidélité de Georges.
Dès le lendemain de sa liaison avec le jeune écrivain, Brin-d' Amour, on s'en souvient peut-être, en parlant de ce dernier à Lucien Suard, avait manifesté l'intention de surveiller elle-même la constance jurée par son amcnt.
Cest qu'elle avait déjà alors conçu un plan de surveîliance.
Le moment était venu de mettre ce plan à exécution... Brin-d' Amour ne balança point.
Elle sonua Miette.
Miette entra dans la chambre à coucher, ouvrit les rideaux, les volets, puis s'approcha du lit de sa mattresse pour attendre les ordres
— Connais-tu quelqu'un d'intelligent qui voudrait gagner quinze francs par jour*! demanda brusquement Brin-d' Amour à sa camériste.
Miette regarda la lorétte d'un air ébahi.
— Mais, Madame, répiiqua-t-elle, je crois qu'il y a beaucoup de gens intelligents qui ne refuseraient pas de gagner quinze francs par jour. .. U s'agit seulement
BRiiff d'aiiodr. 184
d€i savoir de quelle façon ils seraient tenus de les gagner...
Brin-d* Amour comprit que la situation n'était pas des plus claires pour sa femme de chambre et, qu*en .voulant l'y préparer, elle n'avait fait que perdre du temps.
Elle alla donc plus franchement au but, en passant tout de suite sur les remords de conscience qui la retenaient encore un peu.. On n'offense pas, — même quand ils doivent Tignorer, — sans un regret, ceux qu'on aime... Et, s'il n'était pas coupable surtoi^t, Brinrd'Âmour s'apprêtait à offenser cruellement so i amant.
— Tu t'amuses à faire de l'esprit, je crois, dit-elle à Miette : c'est très-joli !.. mais j'aurais préféré que tu devinasses tout de suite ce que je désire. Je veux quelqu'un qui suive Geor^nes et sur qui je puisse compter pour savoir l'emploi de ses journées... M'entends-tu, maintenant?
Miette, qui vit que sa niatlresse le prenait fort au sérieux, devint sérieuse à son tour.
— Pardon, Madame, repartit-elle, je vous proteste que je n'y étais pas d'abord !.. Madame a l'air si bien avec monsieur Georges!.. Est-ce que madame aurait quelque motif de soupçonner...
--- Il ne s'agit pas de motifs !.. ^interrompit Brind' Amour avec impatience; mon Dieu I qu'est-ce que tu a donc, ce matin? On dirait que tu prends plaisir à me tourmenter!.. Voyons, possèdes-tu ce que je te de* mamie, oui on non, sous la main?
Miette réfléchit un instant tt reprit : -
— Dam4 J6f»ttpfwwque 9e*preAiiel^4nëitMePv^
saura satisfaire Madame!.. Si Madame n'était pas* ' pressée, j'^rirais^bien k mofrfrère^ ^^Mest^tistemeàt sans* occupattoa- depuis 'deut -weis'.;. 'Il>«st% Qi*^ '' léans et...
— Mais je n*ai pas le temps d'attendre que tu écH^ '* ves à Orléa&s.v. il me faufr'inori' suHreHkiht^'lkHit'de suite I J'attends Georges et, qutnd ii Aie'ijuitfera/'OQ*'** devra comnfeneer imalMiatetiient à ne point le pëfdM'*^ de yue.
— Alors |e fi:'<» vais dooélout ^inidîent ehfef^Rér'' ' un garçonqui s'«st étad^li^dej^uis un mois, % peti^pk^s; ^' comme commissiouuaire, au coin de la rue, et qu(^ ;}e **' connais' po«r 'ravoir-fait •<iéj* aravailIfîr'-plcB'îteurs fois... Cela vous eoi»rieïii-4ly MaâÉMe! '
— Potfrvu que tu «ne m'HEièncë* t)as' tiueftjftW **^ bruie?
— Ohl Jaoqties n'a pas^u touC l^air''d'unô*!frdlô{*'au contraire, il est même assez beau garçbrfj'^od**'*^^* veivez, Madame...
Brin-d' Amour sourit. •
— Ah I tu as pemanqué «ela» fit-elle. *'
— Oh! rcpi'it Miette; en Becduant la l€tc*, simple»' remarque, en effet. Nous-^utres doméàtiqnès'noas ' n'avons pas le loisir de nous' amuser à ces bagstettësi là... et,'pour mon* complu, «je ne veux- m'occuper iTun homme que lorsqu'il 'ma<*pla*raasse£ pour ^e~f aie' envie de 1 -épouser.
Mais je cours vous «cftiei^er'^Jac^es, Madititte^ dois-je le prévenir de ce qu'on attend de Itii, ou Madame se charge-t-elh de le lui expl^iquer ?
rr»
. Biini ii!a¥90R. 133
^-^ ^Iti^^Pk-ki moi ;, je lm.iparler«i md-Bi^me. t^Hi^UetSprtit,., eti S^Q*d*AQMnrM sauta, bor» de ,son
f KQ^^flftc^ ,p;in9te3 «agrès^BIiette. faisait entren.Je comiDissîonnaire.
J^M^^PtiH^^^ n'M^\^9^^ D^ntî : J^u^queft^était un W? SKCPn.dat'^JiQgtTtcinf à yiQgt?3ix<Ans^.granâ,.hien ^fait^ftni; (rajt^ r^liers^ ii Tœil mftle.
Il entra en ne posant sur le tapis que le bout de ses ifi9>9(;sQBU«r^ i.dous» et il s'arrêta.. aa milieu de la
Miette s*était éloignée par discrétion.
iA3^o,«dftna.]int. fauteuil, près delà cbaminée, où flambait un bon feu que la fratcbeur des matinées eQQÇ^fXifinç^it ^ Qv^t impériensement^Brin^'Amour, plongée dans les aouY^nirsde.son rêve, oublia dt^bord, pu iA$t^t«i8pluijqu*eile avait fait appeler.
Mais, enfin, elle tourna la tète du oôté do Jacques.
Et Jacques rougit .imperceptiblement ; au moment X^i|,Briard!4D^our la regarda, il considérait, « lui, du coin de Toeil, la .cauche.ea désordre de la iQretteavec g^^^rji^e^^)^! de damasi de soie ^leue, . doublés, de denl^.ll^s*uqui r/»brij^i£nt V sea oreillers„/ini avaient garilé Fempreinte du corps le plus parfait ;. .ses. draps fins et .l^flACS GftW/ïiçjaftige ;. sioaidredort sous lequel on devinait que résidait QOCQre une^doucetcbaieur...
.^Bfyg-d'Awwrn^ fiUUenJliou niau.troubleduicom- J3(|i§i^J^99^^*.ni.^Ja.diriSCtion dans, laquelle elle avait J?wXfiÇi^.spa.r.çgard,, mais Qjle uc put.s'empôchcr de JBÇiiÇlÇr, .^xïj llcî^jo^U,. q;[ic»^iie.u'd.vait.pas. «^auyais goût. ,.
4 ai tnm D^AttODit.
Et, par 4in mouvement tout de femme, elle retira, sous sa robe de chambre, son petit pied qui se jouait, no, près de Tâtre, dans une mule digne de'Cendrillon. . Et elle ramena sur sa poitrine, à demi*découverte, la batiste garnie de son peignoir.
— Mon ami, dit-elle au commissionnaire, on m*a parlé de vous comme d*un garçon d'intelligence... Or, c*est justement de votre intelligence que j*ai besoin aujourd'hui.
Brin-d* Amour fit une pause après cet exorde qu'elle avait proféré de son intonation de voix la plus aimable. Jacques s'inclina.
— Combien gagnez-vous, à peu près, par jour? reprit la lorette.
— C'est selon, Madame. . . De trois à quatre francs;, quelquefois moins, quelquefois plus.
— Mais le plus ne va jamais jusqu'à quinze francs, n'est 'ir pas vrai? ,
— Oh ! non, sans doute. Madame.
. >— Bon. Eh bien I je vous offre ces quinze francs par jour, pendant une semaine, moi...
— Il faudra donc que cela me donne beaucoup de peine pour les gagner... mais n'importe... De quoi s'agit-il, Madame?
-*- Cela ne vous donnera pas beaucoup de peine, au contraire, et voici de quoi il s'agit :
Brin-d' Amour s'arrêta encore; à mesure que les impressions de son rêve s'affaiblissaient, par l'éloignément, dans son esprit, elle se sentait moins hardie à s'appesantir sur ce projet d'espionnage amoureux qui lui avait semblé d*abord si naturel.
BRIM D*AMOUH. 435
Cependant elle ne pouvait l'abandonner si vite.
— Il s*agit, continua*t-eIle, — se prenant à tisonner, pour se donner une eontenance, tout en formulant sa position, — il s'agit... d'une personne à laquelle je m'intéresse, dont il m'est utile de connaître les démarcbcs, jour par jour . . et qu'il serait nécessaire que vous vous missiez à suivre, dès ce malin, assez... ingénieusement... pour qu'elle ne pût s'en apercevoirl.. M'avez vous comprise î
Une vive lueur illumina les yeux du commissionnaire; néanmoins il ne bougea pas de sa place.
— Oui, oui, je tous ai parfaitement comprise, Madame, répondit-il d*un ton légèrement altéré, c'est bien clair... vous me proposez de devenir un mouchard. .
Brin-d' Amour se retourna brusquepaent à cette réponse:
— Houcbardl répéta-t-elle, en essayant de sourire, oh! de quel vilain mot vous servez-vous là, mon ami ! Hais, tous les jours, une femme, qui tient à connattre la conduite de son amaiit, le fait surveiller, sans que celui qui sert ainsi sa jalousie mérite le moins du monde Tépithète que vous venez d'employer !.. En amour, ce n'est pas comme en politique... et, quand on a des motifs de se défier, est-ce un tort que de chercher à se convaincre?
Jacques sourit à son tour, mais d'un franc et bon sourire, lui.
— Je ne nie pas. Madame, répliqua-t-il, que vous n'ayez le droit de savoir ce que fait... cette personne à laquelle vous vous intéressez, mais... quoique vous
136 BRIN D*iUIODB.
vouliez aire pour me tranquilliser à ce suj€t, je persiste à croire que le métier... de surTeillant, D*est, en aucune occasion , un méUer honorable... et... la preuve que vous pensez comme moi, c*est que v^as n osiez pas me regarder, tout à Tlieure, eu m^adressant votre proposition 1
Brin->d'Âmour allait répondre, mais comme si elle eût supposé cette peine inutile, elle se mordit les lèvres au moment de parler, puis, avec un geste de colère nerveux, elle tourna le dos au commissionnaire ens'écriant; '
— C'est bien! Merci de cette morale. Je trouverai des gens moins scrupuleux que vous. Adieu.
Et^ pelotonnée dans son fauteuil, elle attendit que Jacques s*éloignât.
Mais Jacques, au lieu de s'éloigner, s'était avancé vers Brin^'Âmour, après l'avoir considérée quelques secondes avec une attention étrange. Il posa une main sur le dossier du fauteuil, et d*une voix qui avait quelque chose de grave et de tendre tout à la fois : t -^ Madame, dit-il, vous m'en voulez et c'est mal à vous. Il ne faut jamais se fâcher contre un brave cœur que révolte la pensée d'une action déloyale, oui, déloyale! ne m'interrompez pas', c est le mot... Je ne viens point faire parade devant vous de mes grands sentiments Al'homme du peuple. — Malgré tout ce qu'on dit et ce qu'on écrit, maintenant surtout que c'est comme une mode d'aduler la veste et la bloiise, et de déchirer l'habit, je pense, moi, qu'il y a tout autant d'honnêtes gens en haut qu'en bas. *— Maiâ je refuse de gagner un argent que je recevrais avec dé-
Bnm d'amour. ' . 137
goftt. que TOUS me cfônnëriez avec honte, et avouez-le^ îtf im mértte ifaè ^ttf (fëir4«e 'Vods 'mé ttàitifez...
'eômiiief Vous 4raifeVifcê^y V^^'^e cfilen ' §uC tout
' CTbtté, oàéraft ée'frlhtei^'àl Votre Vbbé cfe sdfè ! ' ' *
•k'Ef à prfeént; Madatfle'/' péVmÀlez-moî de vous donner uh' conseil;; . tbas èiés jalouse, Mfàdàmè, )e le
' Yots, éfvortà devBZ \ÂéA ^onffAi^!:*inês;%f^Bt'mo\ ne^cBnfidi' vàWé jrffôuèiè à piBrsonriê?/l'SV(Jus|résu-
**mez que Tort vifrfs ikhît,* Wltfeiidèz et *oI)sérWz vousttlêwe... (Jâr, de éèflé fa$6rtVoà\"ôUi^'a\!(iuéi'rez1)ien-
-tét'une preuve d^fnfi^îté, — et Vôul^'tfà'Arëz albrs à pleurer sur votre blessure qtfehWcë dtJ'vou^-oiême, — *^'bû vous SM'e^'ceWSîhe^qui? vëuWoiIs abusiez, et vous aurez d'autant moins à roilglr d!i^ vos soupçons, qtfë Jathàis l*8(spéct ïibprévu 'd*tiA' cAftfîdeÀt ne vous les rappèlîèt^îr.V'»' ^••*' ' ^ '' '"'^ "'' ' •" /
Brin-d' Amour avait écouté avec une surprise crois shntfe cetrHtHAnV^ lut dbniiàit rëeflement ùrïeïèçon, mais en des termes si choisis, d'une manière si anéctbeuse, que loin de Troissér ^àn jorgùeii,* ils répandaient an contraire nU' baume rafraîchissant ^ans ses veines. "' " ' " ''^'-^ *>•'»... , • •-■
Quand Jacques se ^ut, elle voulut lui répondre, le remieréiet':* Cri* briflt de pas se tft eiitfend?é: Sîieite pa- Wtt)Védpft^triènt. '•*" '• ' ■ "^"" ' »i-»>-^-
'-^'' MètfSle^r'^Georges, dit-elle.
Et avant que Brin-d'AmouPeût eu le temps de le régartîét» une deî*nière ft)îé, Xacqueà's'ftaît'^élanc^ par la porte du salon — tjue Miette avait ohv^èf^tè' àevant lui — tandis que GeôrgeS 1etttraflt'^dfu"côté paî où' la camértSttf était YèriàeraVirtbÀfeeR '''' ''*" ^ ' '
138 BftiM D*AKOI)a.
Brin-d* Amour ne songea point à se rendre eompte de cette sorte de fuite de Jacques. Elle sauta au cou de son amant; c'était à lui qu'elle payait la joie dont elle était redevable à un autre. Les paroles du singulier commissionnaire l'avaient frappée; extrême en tout, comme le sont la plupart des femmes, elle allait expier par un excès de tendresse son excès de défiance.
— Te voilà, mon Georges, fit-elle en promenant ses lèvres sur le front, sur les yeux, sur la chevelure du jeune homme ; je t'attendais. Te voilà, quel bonheur I Oh I je t'aime tant 1
c Tiens, si tu voulais^ je quitterais tout pour foi... tout! entends-tu bien?
c Je me mettrais à travailler dans une petite chambre .. je. serais "bien à toi, à toi seul, comme cela, et... »
Georges coupa la parole à Brin-d' Amour par un baiser.
Il était assez accoutumé aux élans de passion de sa maltresse, mais, pour le moment, il trouvait ces élans trop emportés et surtout trop inopportuns
— Folle 1 dit-il.
Il se laissa tomber dans un fauteuil en posant sur le milieu de la cheminée le bouquet de violettes de Parme que, «elon son habitude, il apportait, à chacune de ses visites, à Brind'Amour.
Brin-d'Amour était encore au milieu de la chambre; elle murmurait :
— Folle!., pourquoi me traite- t-il de folle?
— Eh bien ! s'écria Georges, en se tournant vers elle, à quoi penses-tu donc?
BRiif n'AMOOn. 4 39
La lorette tressaillit comme qttetqifun qu'on arrache à un rêve.
— Moi I.. à rien... Si... à toi... fit-elle, c Ohl la belle violette!
« Je pensais... Tu m'aimes toujours, toi, n'est-ce pas? »
— Allons! voilà autre chose... Mais qu*est ce que tu as aujourd'hui?
— J'ai... que je suis folle... tu le disais toi-même tout à l'heure... mais folle de toi.
Et riant et pleurant tout à la fois, riant du présent qui lui appartenait, pleurant sur l'avenir qu'un seul mot de Georges lui avait fait entrevoir triste et désolé au moment où elle se sentait si joyeuse, Brin-d'Âméur cacha son visage dans le sein de son amant.
— Il ne me trompe peut-être pas, pensait-elle, peut-être m'aime-t-ii!.. mais, m'aimeraH-il longtemps?
— Si elle m'aimait toujours comme aujourd'hui, pensait Georges, ça deviendrait bien fatigant.
Perdae.
Cepejidapt^rapfigpr ne ^fa^aU^pas onblierTamitii à Brin-d^* Amour. ï|idèle ^ un engf^ement qui était aussi pour elle un plaisir, ellQ était .déjà plusieurs fms allée chez Juliette, et, à chacune de ces visites, les heures avaient passé, c{injme des minutes pour la lorette et la jeune fille, k causer, de ce temps où leur plus grand chagrin 'était la perte d*un ruban, d'une fleur; leur plus grande joie, une promenade le soir sur les bords de cet étang au milieu duquel est une tombe vide mais encore vénérée, — la tombe de cet homme qu*il a fallu qu'on tourmentât même après sa mort, en l'arrachant à la dernière demeure qu'il s'était choisie^ — . la tombe de J.-J. Rousseau.
Lors de ses visites à Juliette, Brin-d'Âmour avait soin toujours de revêtir sa toilette la plus simple ; une voiture de place, et non son briliant coupé, ramenait.
C'est qu'en divorçant ainsi avec son luxe pour venir
444 Bïiiiy 6'iii6'u«: ^
embpassep'la "fdniSè «Ifè toiïriéièl Bi^îh^a^iifiSur'sen-' ' tait qu'il était plus faéilé'lioùV'eileV'de ^e rappl-ôcher '^ de soft amie, môill's dangfei*éux' pouh'Juliélle/'de'la recevoir. *
Un moiS'S^écôûfe duMlleqdaBrîn.'d'Âmoiîr fen-" dit 'donc èxà(rtemérittisifè\'an8'%i'^ l)ar 'semaine, ; à Juliette} chaifuefoiS'htifeéi'ïîidn^aecuéitlie qu^îêlle y allait élle-lmêtiîe iv« jilalglr.
Mais lin toîltttf/fedrfcefk 'ftikHgea^'Brln-d'Àmour;*' seldrisôrf ÔrAiiidirè/aviit provenu, la vei\le> par une lettre; soiï^aiïiîb qVbllè'lraït* fui^iaemafider à^d le ierfdAriSïii.rJ Oependânt/ quand elle' arriva, elle trouva la jeune fillë'qiif 's*a{){{r8la'il a s*6rlir!*
— Ahl fit Brin-d* Amour étonnée, tu ne m*attendaft^ôiia^pasT ^
Juliette* s'éïait légèrement troublée à l'aspect de
— Mon Dieu! balbutia-t-jlle, j'en suis désolée... j allais te laisser un mot... Mon père, en me quittant, ma cnargee de porter, sur les onze heures, quelques papiers a son banquier... faubourg Montmartre.
— Cest* tien, répartit Brin-d' Amour. J'ai une voiture eu l)as,'veùx-iu que je te conduise où tu as à faire?
— Non! non! reprit yiven;ient Juliette, je te remercie... le temps est beau, j'aime mieux marcher.
Les deux amies descendirent ensemble Tescalier.
El Britl-d*Araou^V 2ipï*ès avoir embrassé' Juliette,* qui lui rendit son baiser du bout des lèvres, remonta ^ dans sa voiture et s'éloigna, toute froissée, malgré
442 Biini d'ahoor.
elle, de la déception, bien nalorelle pourtant, en apparence, qu'elle venait d'éprouver.
Et Juliette suivit la voiture de Tœil, eu marchant doucement, jusqu'à ce- qu'elle l'eût perdue de vue, puis alors, baissant son voile sur son chapeau, au lieu de continuer le chemin qu'elle avait semblé vouloir prendre devant Brin-d'Âmour, — c'est-à-dire la rue d'Enghien, tout droit, qni aboutit au faubourg Poissoimière, — elle tourna brusquement à gauche, par la rue HauteviUe, atteignit bientôt le boulevard, et monta, à son tour, dans une citadine, au cocher de laquelle elle dit tout bas, comme si elle eût craint que le vent ne portât trop loin sa voix :
— ' Aux Champs-Elysées.
Juliette avait donc menti à Brin-d'Âmour : son père* ne l'avait nullement chargée d'une mission pour son banquier, elle se rendait tout simplement chez sa tante.
Il est vrai qu'en allant chez sa tante, elle rencontrait chaque fois, depuis un mois, Lucien Suard qui l'attendait à l'entrée des Champs-Elysées et l'escortait jusqu'à l'allée des Veuves, pour de là, une heure après environ, la ramener à leur point de départ.
Comme on le voit, Lucien n'avait pas trop brusqué les choses. Se contenter encore, au bout d'un mois de cour à une femme, de la rencontrer sur une promenade publique, c'était digne d'un homme bien amoureux ou bien patient.
Nous savons que Lucien ne pouvait pas être amoureux; ce n'est donc que sa patience qu'il faut admirer
BKlHi U*AHO0H. 443
Mais poarquoi Juliette avait-^elle justement choisi, pour venir aux Champs-Elysées, un jour où Brin d'Amour devait lui faire sa visite, et pourquoi avait-^ile pâli en voyant Brin-d' Amour ?
Cest ce que nous apprendrons bientôt.
On touchait alors à la fin du mois d'octobre, l'atmosphère commençait à devenir froide et brumeuse, les feuilles tombaient des arbres, s'amoncelant en tapis humide sous les pas des promeneurs.
Juliette était à peine descendue de voiture que Lu* cien, exact comme cThabitude au rendez-vous, accourait à elle. Il avait apciçu de loin la jeune fille, tout en se promenant, son cigare aux lèvres, ses mains dans les poches de son paletot, le long de Tallée Virginie.
Lucien était souriant.
— Deux jours de suite, c'est trop de bonheur 1 fitil en ofijant son bras à la jeune fille.
Mais Juliette secoua la tête et, ne répondant pas ni à l'offre de Lncien ni à son compliment, elle passa devant^ lui.
Lucien crut que son cigare avait déplu ; il le jeta et rejoignit vivement Juliette.
— Mon Dieu ! dit-il, qu'avez-vous donc?
— Rien... oh! rien, murmura Juliette.
— Mais, en ce cas, pourquoi cet accueil singulier? Yous étiez si aimable, si bonne, hier!
— Oui. Mais j'ai réfléchi depuis hier... j'ai beaucoup réfléchi... et si je suis ici aujourd'hui... c'est que...
— C'est que...
444 BBIN D^AHODR.
— C\es\ qffe j>i vc^ilu vous ,dii:e qi}ç p'.^t?iiVla ievr ». nière fois que^noi^s noi^s voyiqiis.,. ,co^meJe ,vieus40 voir, également pour ia dernière fois, mademoiselle... Brin-d' Amour. .^ , .. .
Ce ;iom^ pfououcé avec dédain fut une révélation
pourtuçien, , .,. .,. ...... , .,. ..„, r
—, Oh ! trjple sj^t^q^ue je s|ii^!,pçnspil-il, j'ai,.5€;uié et je m'étonne de récolter. Parbleu! réjouissons-nous ; voilà un mois que j*^ttends....mais je ne dois pas at*
tendre un jour de plus, maintepant. . . , . .
— Qu'entends-je ! s'écria-t-il, en se rapproch^i;it de. Juliette. Quoi ! vous avez pu croire.,^ malgi^é mçn ser- , ment. . et, sur de simple^ suppositions, vqus voulez me chasser loin de vous... après avoir renoncé aux douces visites d'une ancienne compagnq.d'enfajice?
Juliefte^ darda s^r Lucien un regard, étincçlant; la jeune fille timide avait disparu; Tamante outragée existait seule. ; , .. ,. ,.. , . .
— Je ne crîfis p^s^ çépopdit^eUe, i'ai la certitude que' Brin-d' Amour a été votre maîtresse!.. OhJ jet ne suis pas si niaise que je vous. le. parais, .sans doutel. J'ai fort bien remarqué, hier^ T^entraïAçment avec lequel vous vous laissiez aliqi* à n\^ yantçr.Ja boiué, l'esprit, les vertus de cette femme... et dès lors mon partiaéléijrisj,/ ..,^. ., . ..,, .
Vous aviez donc tort ^ç me remercier, tout à l'heure, de cç rendez- vojjs...^ , . , .
Si je vous i>i^^9ftii^, çi'est (jue j'ayais compris, dès hier, qu'il était de mon devoir de renoncer à lin senti- , ment qui me causerait, je le vois, plus de la^Mues que de joies, et que, plus je mettrais d'empressement à
Bmii d'amour. 445
vous annoncer ma résolution, moins j'aurais à souffrir et à vous gêner.
• Lucien courba la tète devant Juliette comme si elle l'eût frappé d'une grande douleur.
Mais, avant de continuer notre récit, nous devons certains éclaircissements sur ce qui avait amené cette scène.
•Nous avons conté, un peu plus haut, là première entrevue de Juliette et Lucien , aux Cbamps-Elysées. Un mois s'était passé depuis ce jour jusqu'à celui o& nous les montrons encore ensemble ; pendant ce mois, Lucien et la jeune fille s'élaient réunis fidèlement, trois fois par semaine, sons les arbres de la promenade, Lucien exprimant, chaque fois, avec 'plus d'ardeur et d'éloquence, son amour croissant; Juliette se laissant de plus en plUft, subjuguer par l'attrait romanesque de cette aventure.
Les quinze premiers jours, cette intrigue, tonte coupable qu'elle fût, comme intention, comme .portée, était restée, comme fait, assez innocente. L'amour en plein air est moins redoutable qu'en tre'quatre murs... sous les regards des indifférents ou des cuiieux, que dans la solitude.
Mais Lucien ne pouvait se contenter longtemps, on le- conçoit, de jouer ainsi à la passion platonique.
Sûr d'être aimé, il voulait, peu à peu, en obtenir les dernières preuves...
Un matin donc, prenant pour prétexte les premiers froids d'automne, il avait offert à la jeune fille de continuer leur promenade en voiture. . Juliette s'y était refusée il s'y attendait... et il n'avait pas insisté...
416 BK» d'aUOOH*
mm ]» surleademaîa, la pluie ayaot surpris nos amoureux, la jeune fille s*était enfin prêtée à un mode de causeries dont quelques baisers mi-repoussés, mi-« acceptés par la pauvre imprudente, avaient été, bientôt, les accessoires obligés...
De 1& à supplier Juliette de venir chez lui ou de le recevoir chez elle, il ne restait qu'un pas pour Lucien*
On causait si mal en marchant I . . On pouvait à peine se regarder, se serrer la main; on riquait d'être rencontrés, etc., etc.
Juliette avait encore décliné cette nouvelle proposition de son amant... et Lucien s'y attendait aussi.
Et c'était, alors, que, pour obliger la jeune fille à lui céder, Lucien s'était décidé à frapper un grand coup.
Il savait que ramour-propre^perd plus de i^mmes que l'amour lui-même... L'amitié que portait Brind'Amour à Juliette, lui déplaisait, d'ailleurs, en ce qu'il craignait qu'elle ne contrariât ses projets... Amenant donc, adroitement, la veille du jour ou nous le retrouvons encore près de Juliette, la conversation sur Brin-d' Amour, il avait parsemé cette conversation de tant de traits équivoques, de restrictions, de sourires*, qu'à la suite dj ces semi-confidences, d'autant plus extraordinaires pour elle que, jusque-là, Lucien avait toujours semblé les vouloir éviter, Juliette s'en était allée inquiète, d'abord, puis irritée...
Qa'afM^ès une nuit d'insonmie^ elle avait, comme on Va vu, presque rompu avec Brin-d' Amour...
Qu'enfin, elte venait de puiser dans sa colère lA force d'accueillir son amant d'une si cruelle façon qu'il
M»3I u'auOI R* 147
en eut, certes, reeulé court, s'il n'eût été préparé au choc.
Cependant, tout en disant à Lucien, qu'elle voulait renoncer à un sentiment qui devait faire le malheur de sa vie, Juliette avait jeté un coup d'oedl de côté sur son amant pour juger de Teffet que produiraient sur lui ces paroles.
En le voyant pâle, consterné, elle sentit son cœur se serrer. .. Elle eut peur d'avoir été trop loin, et envie de tendre la main à Lucien, en lui demandant pardon de l'avoir blei^sé...
Puis elle réfléchit qu'il serait toujours temps de tendre sa main quand on la lui demanderait...
Mais Lucien n'avait pas amené Juliette à devenir jalouse pour se contenter de la désabuser, tout tranquillement, et de reprendre ensuite comme devant, avec elie^ le cours des promenades sentimentales.
Il n'eut pas l'air d'apercevoir le coup d'œil de pitié que lui avait accordé Juliette.
Au contraire, il feignit de ne pas oser la regarder, et, s'arrêtant devant la jeune fille :
— Mademoiselle, dit-il, d'une voix navrée, puisque vous.... ne m'aimez. plus... puisque... vous doutez de moi... je n'ai donc qu'à vous adresser un éternel adieul
De toute autre que de vous, un soupçon, après mes serments, ma conduite depuis un mois n'eût fait qu'effleurer mon cœur.
Avec vous, Juliette, tout- doit être sérieux, solennel...
Je^vous ai juré que Brin-d' Amour n'avait jamais été que mon amie, vous ne me croyez pas...
4iê BKM D*AH0«1.
Mieux vaut pour moi mourir loin de tous, de mon amour perdu, que de vivre près de vous, écrasé par Tos injurieux mépris !
Adieu.
En prononçant ce dernier mot, Lucien, comme agité par un tremblement convulsif, s'affaissa sur lui-même et faillit tomber à la renverse.
Hais déjà Juliette s'était élancée...
Véritablement éjnue, elle, la pauvre enfant saisît le bras du comédien et murmura en se serrant contre lui :
— Lucien ! Lucien ! J'étais folle, oublions cela I je vous en supplie l.. Nous dire adieu! est-ce que c'est possible!.. Est-ce que je pourrais vivre maintenant loin de vous!.. Voyons! j'ai eu tort, je devais avoir confiance... Mais, nous ne parierons plus de ces vilaines choses, qui nous font tant de mal à tous deux... Je ne verrai plus Suzanne, — cela me serait impossible à présent, — cepen^dant je crois, entendez vous? je suis persuadée qu'elle n'a jamais été votre mattresse!..
Lucien promena des regards égarés autour de lui, puis il laissa échapper un soupir.
— Merci, Juliette ! merci ! dit-il, enfin... C'est cela, nous ne parlerons plus de., cette femme, n'est-ce pas ?
Et, portant 1^ main à sa poitrine :
— Mais, mon Dien ! je ne sais ce que j'éprouve, lyouta-t-il, j'étouffe... Oh! Juliette! les hommes sont bien à plaindi*e!.. ils ie peuvent pas pleurer, eux !..
Tenez, chère enfanl , je Lie vous en veux plus ; mais, laissez-moi partir, j*a\ bes<)iQ de rentrer chez moi.
•un o'ahoiia. 449
Juliette considérait son amant avec anxiété.
Un instant elle balança...
Mais il y avait tant d'abattement, tant de douleur sur les traits de Lucien, quVUe eut honte de son hésitation en même temps qu'elle la ressentit.
D'ailleurs, celui qui Taimait tant n*avait-il pas le droit à une réparation de sa part?
— Voulez-vous, que je vous accompagne chez vous? balbutia- t-elle en rougissant. . Si vous êtes malade, je vous soignerai...
Lucien bUssa les yeux pour que Juliette ne pût y surprendre le feu qu'y avait allumé sa proposition.
— Merci ! tit-il en pressant doucement le bras de la jeune fille, merci!.. J'accepte; mais à une condition... Vous n'avez pas peur, au moins, en venant chez moi ?
Juliette arait trës-peur, mais elle répondit : Non !
— À la bonne heure 1 continua Lucien, car je serais an désespoh*, à présent surtout, de vous contraindre en rien.
Il offrit son bras à la jeune fille et ils se dirigèrent vers une voiture.
— Rue de la Michodiëre, 7, dit Lucien au cocher. Le trajet fut silencieux.
Lucien, continuant son rôle de malade, se contentait de tenir les mains de Juliette dans les siennes...
Juliette regardait Lucien, et elle écoutait le bruit de la voiture qui l'emmenait /à, où, jusqu'alors, elle avait refusé d'aller, parce qu'elle pressentait que là, si elle devait être accueillie parle bonheur, elle pOuvait bien aussi être reconduite par la honte. ..
450 ma i>*AHHDii.
Et elle psMul 4 son père* . .
Et, par moment, un frisson la iieneoarut umt enivre...
Et Lucien la senlait bien tressaillir, mats il ne soufflait mot, pane» qiL'ii demait qu'il était dangereux pour lui d'iBt^roger Iniîetie.
An contraire, il fennait alors les yeux comme «'Il i'eU pu rém^ à «a nouvel accès de malaise.
Et Juliette «HbUait son père, s'oubliait elle-même pour ne plus songer qu*à son amant qui soifiVaît, et parfâiiMite&ieUel.. ^
Ia TOitiune s'arrêta.
Oielques mamtes appb« Juliette entrait dana Tappartomeal de Lucien. ^
Cet àppartero^, au plutôt ce logement, était petit et meublé d'une façon au moins simple.
Cfist gae Lucien qui savait où se procurer d'argent qu'il lui fallait pour jouer et se vèlir eamiae les liens qu*il frâpentaU, n'avait jugé ni utile, ni possible, d'imiter ces messieurs jusque dans leur intérieur.
Il vivait la plupart 4a temps chez les autres ; qti*avait-il besoin de se préoccuper d'un chez soif..
De U venait aussi que Lucien, le commensal ordinaire des lorettes à la mode, et des fils ile famille les plus opul^ts, ne recevait jamais personne.
Cependant, quelques armes, quelques tableaux, quelque» statuettes de prix, ornaient le rédait de notre bobâme. . . Grêlaient des cadeaux de ses amis et amies, cadeaux qu'il conservait, à peu près comme certaines femmes galantes conservent leurs bijoux : comme fonds de réserves extraordinaires.
Bftm d'ammhi. 451
Jalifitte, tremblante, oppressée, oM^oite par Lueien, s'était assise cur un fpiieDil.
(jHeîea, qai vAulait donner à la jeune iille le temps de seTemettre un peu, se versa im verre d'eau dont il bot quelques gorgées.
il ceotinuait sa comédie.
Jaliette continua de s'y laisser prendre.
— r Vous troave^r'V'qas -aiieia, mon anî! hii de« manda-t-elle.
'^ Ohl c'est fiai, tout à ùk fi», makUeHant / repartit Lucitti.
U avait appuyé d'nne Manière si éti^ge sur (e «ot mamtenant, que Ji^ielte le regarda airee «ne eeerète terneor.
— Alflre, bailMitiart-ftfile, ma présence vpas es inutile... Il est lard, et je puis...
• — Gonment 1 vous sopgeriez à vous éloigner déjàl interrompit Lucien. Ohl Juliette, n'ôtes^^oœ done venue ici que par pitié !..
— Mais, il faut que je retourne chez «en père... ^-^ Hais il n'est que midi» votre père ne rentre qu'à
l'heure du dtuer, vous me l'avez dit cent fois...
Et vous pansez »^ét à vous enAiir, lorsqu'enfin nous sommes seuls, bien eeidst.. lorsqne nous pouvons causer... à notre aise. . .
Juliette!., vous repentez -vous donc de m'aimer, 0a ne m'aimez-vous pas autant que je vous aime, moi!..
Jodiette poussa on eri plaintif... Luden était tombé à ses genoux... il entourait sa taille de ses bras... elle sentait ses lèvres «'appreelier des siermes, tout en parlant..
461 RHIS D'AïIOOa.
— ÊeoQte ! (MMU^suivil Lucien, avec un regard qui fit monter le rouge au visage de la jeune fille, écoute !.. Je te disais adieu, tout à Theure, parce que je croyais que tu doutais de moi.. Veux-tu donc que nous nous séparions encore, -r- cette fois sans retour, — parce que je serai sûr que tu ne m'aimes pas assez pour être tout à moi!..
La pauvre eufaut allait répondre. • un baiser lui ferma la bouche.
Elle essaya de se débattre, de se lever .. Lucien comprimait ses mouvements entre ses bras.
Ators.il se passa, dans l'ftme de la jeune fille, cette lutte, ardente d'un côté, sans énergie de l'autre, qui a lieu dans toutes les âmes des jeunes filles honnêtes qu'une première faute a entraînées à leur perte.
Les désirs, la curiosité, un peu d'amour, beaucoup depâssiau... devaient l'emporter sur la (»*ainte, la pudeur, l'honneur...
— Oh! mon père.
Et une larme...
Tels furent les derniers gémissements d'une vertu expirante.
Des caresses qui allaient jusqu'au délire. ..
De la lave dans les veines.. .
Telles furent les premières expressions d'une vertu expirée*.
Mais, hélas! le châtiment allait suivre de près la faute.
Lucien, n'ayant plus rien A désirer, ne devait plus ressembler à Lucien qui désirait*
Cet homme ne possédait pas de cœur.
Il avait perdu Juliette, il ne put résister à Tatroce plaisir de la railler.
Elle était encore dans ses bras, qu'il lui dit en éclatant de rire :
— C'est égal! hein!, mon petit chien .. tu as joliment donné dans le panneau... n'est-ce pas? avouele? Oh I rassure-toi !.. je n'ai jamais été l'amant de Brin-d' Amour !.. ça je te le jure !.. Mais comme je l'ai jouée, tout à l'heure, ma scène de tragédie, pour t'amener à ce que je désirais !., comme j'ai bien pftli à propos !.. comme...
Lucien n'acheva pas . .
La tète de Juliette venait de tomber en arrière, livide, morte. Son corps s'était affaissé dans les bras de son indigne amant.
— Tiens! qn'a-t-elle donc? dit-il en la considérant avec surprise.
« Allons! je suis un imbécille!.. je lui ai fait de la peine. *
« Ah bah I poursuivit-il en se levant pour prendre un flacon de sels sur la cheminée. Ah bahl elle en*entendra bien d'autres! » '
An tal «e l*Op€ni.
Cém m sm&^, le 19 féTrier 1848.
Il ét^it neuf beuii03 da soir,
Brin-d' Amour, seule dans sa chAmbpe à eoucher, lisait un ropi^n.
Elle lisait même ce roman avec b^uçoiN[> 4*iojtérjM, ^t le jep d^ s^ physiononui^ témoignait à ohs^ue instant des vives impressions que lui faisait éprouver l'œuvre d*vu de nos plus spirituels <20oteur8.
Ce|>en49nt, ^ t^mps ^.iiQtre «tusisi, 1^ laretlie j^t(ût un coup d'oeil du côté de la pendule.
Et alors, un léger mouvement d'impatience lai échappait.
Puis elle reprenait sa lecture interrompue, jusqu'à ce qu'elle regardât de nouveau l'heure, en fronçant de nouveau le sourcil.
La pendule sonna la demie après neuf heures.
Presque en même temps, Miette entra dans la chambre et annonça M. Lucien.
-^ Efiûn ! monnuna Brin-^â' Amours en jotant son roman sur un meuble.
Lucien parut ; il était hermétiquement enfermé dans son paletot; un cache-nez en eachemire lui montait presque josqa'aux yeax,
-^ Eh ! benseir, non petit Brii, fit«4i e« s*arrttant au milieu de la chambre pour se débarrasser 4e son •ppaneil àiTensal; tous iavez à me parler, me voici... le reçttft "vatae meet em ncnlrant chez moi, et j**ceour8. Dites que je ne suis pas geptili par un £poid de Sibérie, vous sacrifier le coin de mon feu.
«<<- Vous TOUS chanffeMz auissi bien id que chez vous, je pense? dit Brin-d' Amour.
— Purbleu! }e plaisante... 4l'ailleur8, pour «tous être agréaèle.
Et en parlant ainsi, Lucien qui était enfin sorti de son paletot et de .«on cachet-nez, 8*avança vers Brind* Amour et voulut lui prendre la main... maisBrtn* d'Amour retira sa main.
Hein I Qu'est-ce donc? reprit Lucien demenréébahi, nous sommes en guen«, à ce^qu'il parait? Ahl vous m'avez tendu un piège, méchante!.. Vous ne m'appe* lez en faisant patte de velours que pour mieux me griffer à votre aise. Et en quoi ai-je pu mérâter votre courroux, chàre belle?
— Asseyez-vous et écoutez-moi, Lucien, repartit BrwHd'Amonr d'an ton sec.
— Me voici assis... et je vous écoute : }e demande mon crime? quel est mon crime? passez-moi mon crime?
— Ne riez pas, vous me déplaîrîez plos «ocore, et
416 BBiir o'ahoob»
je vous certifie que je vous déteste pourtant déjà assez en ce moment!
— Pas possible!., vous détesteriez votre vieil ami Lucien, vous 1 allons donc !
Je déteste les gens qui cherchent à me nuire; pis que cela, qui me font souffrir, et vous êtes de ces genslà, Lucien.
— Moi 1 Mais je me tombe de mon haut I Je vous ai fait souffrir I En quoi et comment, s*il vous platt?
— Vous ne le devinez pas T
— Non, sur mon honneur I
— Allons 1 pas de ces serments-là devant moi, mon ami.
Lucien voulut sourire, mais il ne parvint qu*à grimacer. On a beau être un chenapan, on n'aime pas à se Tentendre dire.
— Eh bien I continua Brin*d' Amour, puisque vous refusez de la deviner, je vais donc vous expliquer la cause de ma colère contre^ vous. Vous savez que j'a-* dore Georges, n'est-ce pas?
— Gomment, si je le sais ! mais j*en mettrais même ma main au feu.
— Vous savez encore que je suis jalouse ?
— Comme une tigresse, je sais encore ça! ça tient à Tardeur de votre sang et à la délicatesse de vos principes.
— Pourquoi avez-vousemmené, hier au soir, Georges chez Sophie Beauval ? Interrompit Brin-d'Amour, en saisissant brusquement Lucien par le bras.
Lucien regarda la lorette d*un air effaré.
— Gomment l c*est pour cela I s'écria-t^il.
Et il allait partir d'an éclat de rire, mais Brin* d'Amour, se levant toute droite devant lui^ prévint d*Qu geste cette hilarité.
— Oui, «'est pour cela ! reprit-elle, c'est pour cela que je vous ai écrit, c'est pour cela que je vous dis :
Je ne veux pas que vous conduisiez mon amant chez des femmes; je ne le veux pas entendez-vous?.. Mon amant est à moi, et c'est hion assez qu'il aille dans ces maudits théâtres, où son métier rappelle, sans qu'on l'entraîne encore chez un tas de femmes qui ne d«;manderaieut pas mieux que de le garder pour elles.
— Mais, reprit Lucien, que le ton de Brin-d' Amour commençait à froisser, et qui voulait s'en venger de la façon la plus cruelle : — en raillant son amant. — Mais votre Georges est un niais ! ma bonne. Où a-t-il eu la lèie de vous conter que je l'ai mené à cette soirée? J'ai voulu lui procurer un plaisir trës^naturel et très-innocent, je vous jure ; il m'en récompense en me faisant gronder comme un gamin de dix ans! An diable ! Je vous conseille de l'enfermer dans une armoire, il y consentira à coup sûr, ce cher Georges, de la pâte dont il est, et de cette manière...
— Assé^ ! cria Brin-d' Amour en frappant violemment du pied^ assez d'impertinences sur Georges, Lucien ! Vous ne lui allez pas à la cheville; je n'ai donc pas besoin de chercher à le justifier de ce que vous appelez sa niaiserie.
Ce n'est pas de Georges que j'ai peur, c'est de vous.
Et c'est à vous que je dis : Vous m'avez causé un grand chagrin. Est-ce par inadvertance? je vous le
458 • BABI DAMOOA.
pardonne. Esk-ce à dessein? je vous le pardoil&e encore cette fois. Mais n'y revenez plus ! Vous me forceriez à me souvenir que je suis une folle d*a?oir trop souvent mis mon amitié au service d*uu homme qui n'a pa& même se seul mérite qu'on lui demande ea échange : celui de se montrer reconnaissant.
Lucien jeta» à travers les cils de sa paupière» im regard de haine à Brin-d' Amour.
Ainsi voilé, la lorette n'aperçut pas cet éclair, mais elle le devina instinctivement.
Ou bien elle sentit que sa colère l'avait poussée trop loin.
C'est presque un affront pour celui que l'on a obligé, qu'on lui réclame ce service quand il ne peut le rendre.
Qu'est-ce que cela doit donc être pour celui qui a reçu, avec l'intention de ne jamais restituer?
Et Lucien était dans ce dernier cas à l'égard de Brin* d'Amour.
Brin-d' Amour se rassit près de Lucien et lui tendit la main.
— Je me suis emportée, lui dit*-elle, ne m'en yeuillez pas, Lucien; mais, aussi, c'est votre faute! Allons I dites-moi pourtant que vous ne m'en voulez pas.
Lucien r'ouvrit les yeux; il était un peu p&lCi mais il souriait.
— Vous êtes un enfant, Brin-d' Andour, répliquaitil; on ne se fâche pas contre les enfants.
Et il accepta la main de la lorette et la baisa. ^^ Je serai toujours votre ami,.coutittuA-t-il, et je vous le prouverai !
BR» d'auouk. 459
Et je vais tous le prouver, dès cet instant, par un conseil qui vous blessera encore, et que je ne puis cependant m*empêcher de vous donner.
Vous adorez Georges, c'est très-bien ; il vous adore, c'est charmant !
Ce n'est pas moi qui ai l'intention de troubler une félicité que j'admire, quoique vous ayiez pu penser.
Mais il est dans votre intérêt, à vous et à Georges, pour que cette félicité continue, qu'elle ne vous fasse pas tout oublier.
Sera-ce Georges qui pourra jamais subvenir aux exigences du luxe auquel vous êtes habituée ? Non ! n'est-il pas vrai, ma bonne ? Et si, par malheur, celui qui fournit à ce luxe venait à se séparer de vous, sup« posez-vous, soyez assez franche, que Georges accueil* lerait tranquillement votre changement forcé de maître ?
Brin-d' Amour tressaillit.
— Eh bien! ma chère, continua Lucien, au lieu de vous effrayer en pure perte des faits et gestes de votre amant, méditez ceci : M. de Fresne vous trouve trèschangée depuis quelques mois, non seulement à son égard, mais encore à l'ég&rd de tout le monde.
Et c'est tout le monde ' qui eu a fait la remarque avant lui.
Croyez-moi donc I
— Silence i interrompit vivement Brin-d' Amour , j'entends Georges.. . Merci ! merci de vos avis, Lucien ; Merci, (nais pas un mot devant lui 1
Georges, en effet, venait d'arriver chez samaUresse; il entra dans sa duuUbre à couoher*
Brin-d* Amour courut au devant de lui.
— Tiens ! te voilà ! dit le jeune homme de lettres à Lucien. Est-ce que tu vas avec nous au bal de TOpéra, ce soir?
— Vous allez au bal de TOpéra? reprit gaiement Lucien; hél c'est une idée, ça ! Oui, nous nous y re* trouverons, sans doute. A bientôt, donc!
Et, sans écouter Georges, qui voulait le retenir, Lucien salua d'un ^stè, prit son paletot et s*enfui&. Quant à Briii-d' Amour, elle avait vu son amant, elle ne pensait déjà plus aux paroles de Lucien.
Elle le ûi asseoir près du feu, se plaisant à réchauffer elle-même ses doigts glacés, de ses petites mains qu'elle emplissait de calorique en les tenant devant l'âtre.
Georges se laissait nonchalamment dorloter, en homme qui a l'habitude de ces caresses Intimes, dont quelques femmes conservent le secret pour celui-là seul qu'elles aiuieut
Au reste, le temps passait très-vite pour Georges et sa m'attresse, quand ils se trouvaient ensemble. A part l'amour, ce fonds inépuisable de conversation entre deux amants, dans les premiers mois d'une liaison surtout. Georges et la loretle avaient encore à leur service un sujet d'entretien d'uu intéiièt puissant pour tous deux : Georges, comme tous les jeunes écrivains, se laissait aller à conter, à qui semblait se plaire à les entendre, ses projets^ ses travaux, ses espérances littéraires; et à qui se fût-il conâé, avec plus .d'expansion qu'à Brin-d' Amour qui l'éeoutait si attentivement! D'ailleurs, Brin-d* Amour était douée
BRUf D*àMOCR. 464
d'esprit natarei, et plus d'ane fois ainsi notre homme de lettres avait reçu de la lorette, à propos d'an scénario, d'un caractère de personnage qu'il lui retraçait, des observations dont certains yaudevillistes, vieillis dans le métier, n'eussent pas rougi.
Cependant minuit arriva; Brin-d' Amour , après quelques minauderies de chatte qu'on dérange de sa place favorite, se résigna à abandonner le coin du feu et les genoux de Grcorges, sur lesquels elle reposait sa tête, pour revêtir le domino de satin noir que Miette, sur un coup de sonnette du second maître de la maison, venait d'apporter
Il faut encore pas mal de minutes à une femme pour cette toilette, qui n'en est pas une, qu'exige ]e bal de l'Opéra. Georges et Brin-d' Amour n'entraient donc que vers une heure au foyer de l'Académie, — tout près alors de n'être plus royale, — de musique.
Il n'y avait pas autant de monde cette nuit-là que d'ordinaire.
Les dominos semblaient tristes.
Les hommes semblaiant ennuyés.
Etait-ce donc que déjà circulait dans Paris, en général, et au bal de l'Opéra, en particulier, ce malaise instinctif qui s'en prend à chacun, hommes et femmes, négociants ou artistes, dames du monde ou lorettes, sans qu'on puisse s'en défendre, à l'approche d'une commotion révolutionnaire?
Quoiqu'il en fût, le foyer de l'Opéra^ à son bal du 49 février, manquait de cet entrain, de ce laisser-aller, de ce briOf qui, à défaut d'autres qualités, est da moins un des principaux attraits habituels.
ît
162 Bam dVmour.
Georges et Brin-d' Amour en firent l8| rem^OTç t aussi, après une heure, environ, passée à ^'j çroqaeiier, sans rencontrer un visage de connaisçauce, ua incident amusant, songèrent-ils à 4éserter çp $éjouv de la folie, où ils étaient venus chercljec quelques instants de joyeuse distraction, et où ils ne ti;puYaiant , que de l'ennui.
-^ Veux-tu nous en ^ller? dit, à son ajnant, Briad'Amour la première, notre souper npus attend. Parlons!., nous serons mieux auprès de notre feu qu'ici,
— Mais Lucien ne devait-il pas nous rejoiudre?
— Eh bieni quand même il serait a.ve.c ngps, cela rendrait-il tous ces gens qui nous entourant plus aimables? Non, vraiment, je ne sais c^ qu'a çp bf|l cette nuit .. mais, pour moi, je suis fâchée d'ï être venue.
Georges regarda en souriant sa maîtresse.
— Tu as peur d'y fairç une fâcheuse rencontrei dit-il.
Brin-d' Amour serra contre sa poitrine le bras 44 jeune homme.
— Auprès de toi, je n'ai peur de rien, répliqua-telle, de rien... de ce que tu penses... Que m'imuorferait qu'on me sût ici... q^u'on me le reprochât. Est-ce que je pense à ça, m.oi, quand je sui^ ^ tes côté^.
— Partons donc, si lu le désires. Après tout, js l'avoue, je ne sais pas trop ce que ce que nous faisons ici? " / -
Et Georges et Briij-d' Amour se diriges^i^nt d^jà vçrs la porte de rortip du foyer, quand« un d^ominp (|ç petite' (aille, niais syelle elj graçieu)^, s'î^tç^ çn f^gçc^e nos amants, et s'a^ressan^ V^epï^geS; ^i ^»i 4P Ç^Mfi
%^y ^. femoifis qui «e ¥«aflôOl pas èloe neeonottâs :
— Georges ) seraîsrUx. o^a^ai camidaisaal poor ma BOm^ti^ dç, difa tta mat à lladame?
A cette rencontie, à cette question suhkûs, Geoigea Q( ficin-d'AmoïKxeslferdDl ime seconde iiUerdit&, quoiqu'elle^ n'eusseai mn pouctaal de bi^n surprenant. Seulement, Georges, qui s*était décidé, sur la prière di^ $i:ip-:d'Amojur) ^.quittes le bal, ne ressentit que la C()pM;ar4^éi légère, qy^'ou éyrouye toujours à revenir^ malgcé soi sur uœ résolutiop mèi^e sans importance.
Tandis que Brin-d' Amour, — outre l'effet désagréable que cek lui avait produit d'entendre une femme tutoyée George^, — se sentit encore, sans qu'elle pàl se rendre compta àe cette impression, comme glacée' par l'aspect imprévu du petit domina.
Cependant Georges dégagea doucement du sien le bras de sa maîtresse, çt, s*4nclinant devant la f&cbeuse en s^tin noir :
— I>îs un mot, dix, vingt, cent mots, si cela t'amuse, et surtout si cela l'amuse, à Madame, fit-il d'un ton comiquement poli.
Puis il s'éloigna, après avoir ajouté tout bas à l'oreille de Suzanne:
— Quelque ancienne amie qui a un secret à te confier. Je vais t'attendre près de l'borioge.
Brin d'Amour reporta, de son amant qui la quittait, sur le domino qui l'accaparait, un regard où le chagrin le disputait à la coière.
Le malencontreux domino n'eut pas l'air ^'être blessé le moins du monde de l'évidence positive de ces
464 BRIN d'amoos.
mauvaises dispositions ; il prit, aa contraire, fort résolument le bras que Georges avait laissé libre et/ ainsi côte à céte de Brin-d* Amour :
, — Tu l'aimes donc bien, ton Georges, ma bonne Suzanne? flt-il.
Suzanne considéra son interlocutrice avec attention.
•- • Tu sais que je me nomme Suzanne? réponditelle.
— Je sais bien autre cbose, va!.. Tiens, par exemple, ceci : n*est-il pas vrai qu'avant de rouler en coupé à Paris, tu ne dédaignais pas de monter en cbarrette è Ermenonville?
La surprise plus que le dépit fit faire un vif mouvement à Brin-d'Âmour. Elle avait trop de bon sens pour rougir de son passé, mais elle pouvait s*étonner à juste titre, elle qui ne s'était jamais confiée à personne sur ce sujet, qu'on le possédât aussi à fond.
— Bah I peu&a-t-elle , quelques commérages de Lucien, qu'on tente de travestir près de moi en impertinences. Que m'importe!.. Mais dans quel but, cependant?
« Ce que tu sais est assez joli déjà, répliqua-t-elle au dooiino, mais cela n'a rien de bien spirituel, J'ai pu aller jadis en cbarrette, sans être pour cela déplacée aujourd*bui en coupé. Voyons, que sais-tu encore? »
Le domino demeura muet un instant, comme s'il eût hésité à continuer sou rôle de mystérieux provocateur; enfin, d'une voix plus forcée encore qu*auparavaut, il reprit :
— Dis donc, Suzanne, as-tu toujours la passion
ram D'AHpim. 465
malheurense de faire de la morale aux autres, toi qui la pratiques si singulièrement pour toi-même.
— De la morale! répéta Brin-d*Amonr qui n'y comprenait plus rien. Explique-toi mieux. Si ce que tu dis maintenant a la prétention d'être méchant, c'est en même temps si vague que cela manque complètement son effet.
Le petit domino noir quitta le bras de Brin-d'Âmour. Evidemment la tâche qu*il avait entreprise, était au-dessus de ses forces..
— Eh bien! tu me quilles!., reprit Brin-d* Amour; ne m*as-lu donc dérangée que pour me jeler quelques banalités aux oreilles? Ce n*était pas la peine, frauchement.
Le domino promena ses regards autour de lui. On eût dit qu*il cherchait quelque part aide et assistance pour venir à bout de son œuvre.
Tout à coup il tressaillit.. « il avait rencontré, sans doute, l'appui qu'il demandait, et il se rapprocha de Brin-d'Amour.
— Suzaime, fit-il, je te remercie des sages conseils que tu m'as donnés, mais je tiens à ce que tu saches qu'ils ne m'ont pas servi.
« Me reconnais- tu? »
En prononçant ces mots, il leva son masque. Et Brin-d'Amour jeta un cri... un nuage passa de • vaut ses yeux.
C'était Juliette qu'elle venait d'entrevoir.
— Juliette! murmura-t-elle.
Et elle voulut s'élancer vers l'apparition, doutant encore, espérant qu'elle se trompait.
1d9 iMI tf Ai9MIV
JMett» tti Md Ae l'Opdra ! Jdlieteé là rafHiait eAffif^ lement dn Ifimi t;«>lte liH «t«it Voitffil Itilietfel. . Jtitlettep^rdoealblfei
m\È lè d<$miilë Mtti ^'étiit dibhé ^nfs h WAfè, gantai ^11 i^^ils fbvetfl^ Aè iflifti Hoft.
te4ff^'A*<Wr fcrfBMi eti Vàfh tf iffi SM àtî«fe, Iftflé foule de masques uniformes. Elle eut bléHrôt ^Soiiiprïi îfiié iSath Sèâ Mléhe^fcflè's ^ràîéht ifkmt.
Altérée, chàhcelàrite, elle rèjoîghil màdunafeincSl Georges au reodez-vous qu'il tiii avait âôïmé.
— Je vîêni de fèiicônfref Lùcîeli, dt beorges en reprèridlht lé bras de sa rhaîti%sse, nous avons causé lin fii&iâfhi, ël il bsl parti. Il est de notre avis; il trouve ie bal assommant cette nuit. Et toi, que te voufait de si iihportânt ton petit domino?
^^ Rien, balbutia krîn-d'Âbioûr, une plàiSantefîe.
^ — La plaisanterie a du. moins Tayantage de n*avoir
pas duré longtemps. Eh bien! nous saùvons-nou$, à
br&ent? •
• — Oui, oui, partons!., partons vile... j'éloufife ici.
Pour la première fois, dans les bras de son amant, Briurd* Amour, cette nuit-là, ne fut pas tout à son amant. •
Le souvenir de Tétrange aventure du bal de l'Opéra la poursuivit, même dans son bonheur.
Jusqu'au niatin, eïl proie à l'in^omnle^ telle chercha, sans pouvoir le trouver, le mot de l'énigme ^ne Juliette hii aviKt posée. . .
Sur les d:x bfurfS, ff*<^ ilTicG.6rgé«î ^ fill éft)%hl5,
ftDtr^ ïôirëdè monta en voiture et se fil conduire rue d'Erighien.
Elle lie voyait plus Juliette depuis longtemps, non parce qu'elle ne le voulait plus, mais parce qu'elle ne le prouvait t^ius
Vdîci c<e qui s*'était passé :
iulîetté, quatre mois auparavant, vers la fin du mois d'octobre^ avait adressé, un beau maiin, ces quelques lignes à son ancienne amie :
«r Mon père a appris, j'ignore comment, que tu ve- » nais chez lui. Pardoiiné-mdi de t'àvouer qu*il m*a » grondée de tes visites, èl qu'il me force à m'en pri- * Ver désorlndià.
» Adieu. »
Et K-în-d'ÂÈiiïttr avait accepté ce congé en courbâùt là tête, éànà colère, sans amertume, sans défiance sWrtottt.
Api'ès toiit, \ik\ étâit-il permis, à elle, une fille perdttfe, dé frétitlertlfer une fille honnête?
Elle h'iVâlt pas nîême le droit d'en vouloir à la pauvre enfant, obéissant à son père, de s'être montrée si frôîtfeméhl laconique tiîins son adieu d'amie.
Sfals, à feê niDiiienl, (Ju'elle l'etroiivàit Julielte sur là Màêrne routé qu'elle, Juliette perdue aussi, et, — par une bizarrerie incompréhensible, — Julielle sem- *biaiit prendre plaisir à ée targuer devaht elle d'une chûlè qu'elle lui eût voulu éviter au prix de son sang, Brin-i'Ambur m pouvait redouter môme un aâTront pour pâ'rveYiir à cori'riiître ce qui avait caiiké ces désordres.
46$ BRIN d'amoui.
Dût M. Langier la chasser ignomiaieusemenl de sa maison, elle était décidée à voir Juliette, à Tentendre, à lui parler; décidée, sÎDon à obtenir une explication, du moins S arracher des indices.
— M. Làugier et sa demoiselle ne demeurent plus ici depuis trois mois, répondit le portier de la rue d*Enghien à Brin-d' Amour qui lui demandait si Juliette était chez elle.
Brin-d*Aaiour jeta deux pièces d*or devantle]portier. Cela signifiait clairement :
— Donnez-moi leur nouvelle adresse.
Le portier comprit très-bien.
Il empocha les deux napoléons.
Puis, regardant bêtement Brin-d* Amour haletante d'impatience devant lui :
— Ma parole d^honueur! je n'en sais rien, reprit-iL Et comme Brin-d'Amour, qui croyait n*avoir pas
donné assez, allait puiser encore dans sa bourse, le portier, qui pouvait être bête, mais qui jouissait d*ua léger fond d'honnêteté, . — ce qui fait quelquefois compensation, — arrêta la main prête à s'ouvrir de nouveau, et dit à la lorette :
— C'est assez, Madame. Je ne veux pas vous voler votre argent. Je ne sais pas, je vous le répète, la nouvelle adresse de M. Laugier, et je vais vous dire pourquoi je ne puis pas la savoir :
« C'est qu'il paraît que ce monsieur s'occupait de< politique... Vous comprenez... il était républicain., démocrate... le diable et son train, quoi!
Qu'il a, quitté notre maison pour fuir la police qui avait, disait-on, flairé sa piste.
BBIS DAHOUa. 469
Et que, par conséquent, il s*est bien gardé en partant de m'apprendre où il allait habiter.
Non pas que j'en eusse abusé, au moins, n^oi, de cette confidence ! Mais .. *
Brin-d' Amour n*en écouta pas davantage.
Le portier ne mentait pas; il avait, en parlant, cet accent de vérité sur lequel il est impossible de s'abuser.
La lorette remonta tristement dans sa voiture.
ISt elle revint chez elle, plus tourmentée et plus incertaine que jamais, se demandant encore s*il était bien vrai qu'elle eût vu Juliette au bal de TOpéra.
Et surtout s'il était possible que ce fût bien Juliette qui lui eût dit, d'un ton railleur, et comme se en drapant dans sa robe d'innocence tachée *:
Je tiens à ce que tu saches que tes sages conseils ne m'ont pas servi.
KIV
L6 24 tévrîtr ût la moilarelile..... et île BrIo-«'Aiùèfiii*.
y m édfaVîê« Wl m 84 teVKt ? de ttiitr où, tôtlt d'un coup, à la suite A*dne iniiISràtiife émeute, àaHs enthonâfàsktle, Sâlls ibi, preiiqttb âàhs coteb'ats, parce qU'il pWt à qdfclcjttbs hommes, — (JUi n'y troy^àiettt guère,
— de crier à quelques àulrèh, — qui n'y trtyaieiil pas, ^^fe tk itiëmxA ètàtt ÙpfiVè ifé "tneîXk ïà ^WAce en irépublique, — il fut décrété que la France était th r*^ publique.
Eh bien I c'était le 24 février.
Ti'anquillisez-Yous, lecteur, mon intention n'est nullement de vous faire l'historique de cette journée trop fameuse ; je vous demande même pardon de jyielques réflexions dont je me suis permis d'accompagner cette date, en l'évoquant dans votre souvenir; je n'oublie pas que j'ai la main à la plume pour vous conter les aventures de Brin-d' Amour, et non pas celles d'une révolution.
Je reviens donc à Brin-d'Âmour : je vous garantis,
— opinion à part, — que vous n'y perdez pas. C'était le 24 février 1848 ; il était dix heures du
matin.
mir DVafomL 171
<3eorges MiHier, «ta tlisil^ chafeise«tllri'éinMe, sortait "et chez In;
^ moment où il mettait le pied dans Ta rue, il te trouva face à face avec Brin-A'AmoBr.
Notre jeuue écrivain avait passé, la veilla; la soirée avec la Iprette ; déjà alors on pouvait prévoir des désordres, des dangers. Inquiète, craintive, Brin-d'Amour, ea voyant partir son amant, lui avait fait promettre de ne se mêler en rien à ce qui pourrait arriver. Georges avait promis.
Et cependant elle le surprenait comme il semblait disposé à jouer aussi son rôle dans la comédie^ plus ou moins sanglante, dont la rue allait être le théâtre !
Brin-d*Âmour changea de couleur à Taspect de Georges armé de son fusil.
(jeorgès ne put âissimuleV une grimace de âépit en apercevant Brin-d*Àm6ur.
i— Ou vas-tÙ7 cïià-i-ellè, en le saBissaAt jf^arle oifas, ï& vaste Battre I je ne lè veux pas, cntenàs-tu 1
Georges fronça cette fois fi'anchemént le sourcil à ce^ i^arôles, à cei élan, qui avaieiil âèjà fait retourner deux ou iroTs passants sur lui et ^rîn-d*Àmour.
^ é;àis-môi, Irùi dlt-îl.
El, i'^ntrâ^nank vîvehiént sous lè pérystile ïé sa maison :
— Ifra cfifei'e amfe, cbfiliAuâ-ï-ii, d'àti i6\î qii^elle "rié M 'cdA*aïâfeaiî pas, fè t'alife'e heâucbui), M\s j'àfme iYîS» à feiré 6% qà! Ihë f)làtt. Or, ii ihé pl'àtt d*àlter voir ce qui se passe... J'âl pWs uh fu^il pouf âvoîh rlii^ Klè YM» paâ èïfe fkh qu'un tuHéûx ; mais (fiA^ la rfimiïdve hlcM^ (lé VhVii servir, rn<;fiu're-toiî.. Qflél-
I7fi BRIN D*AMOUH.
qaes amis, animés du même désir belliqueux, m'attendent... Laisse-moi donc les rejoindre, et retourne chez toi... Je te jure que j*y reviendrai moi-même, lorsqne j*aurai assez vu!..
A bientôt.
Là-dessus Georges embrassa brusquement Brind* Amour, qui pleurait, et sur les périls auxquels elle s'imaginait, malgré tout, que son amanl allait s'exposer; et sur la manière dont il avait accueilli sa tentative pour ]& sauver de ces périls.
Et il s'éloigna.
Vous dire tout ce que Brin d'Amour souffrit, de dix à trois heures, qu'elle resta chez elle à attendre Georges, sérail impossible!..
Les premières heures passèrent encore vite. Brind'Amour, comme toutes les femmes, — qui ne détestent pas, en général, ce qui a un côté tant soit peu chevaleresque, — se laissait aller aux prestiges d'un courage réel ou simulé, et tout en se désolant de savoir Georges en danger, peut-être, elle s'avouait pourtant tout bas qu'à sa place elle eût agi comme lui.
Mais de une heure à deux l'inquiétude commença à percer de ses aiguillons les plus acérés lé cœur de la lorette.
Elle se prit, d'abord à lancer les exclamations les plus furieuses contre cetle sotte curiosité qui entraînait ainsi un homme sans opinion, sans passion, au point de lui faire risquer sa vie.
Puis elle en vint à douter de ce que Georges lui avait assuré, la veille et le matin même : que, quoi-
BRIN d'ahour. 473
qu'il arriyftt, il ne prendrait parti ni pour ni contre dans la bataille qui se livrerait.
— S'il m'ayait trompée! s*il se battait I se disaitelle...
Et la pauvre femme écoutait avec terreur le bruit de la fusillade, qui retéutissait au loin et vibrait jusque dans toutes ses fibres...
— Si on allait me le rapporter mort! criait-elle à Miette, qui, à bout de son vo(*abulaire de consolations, en était réduite alers à la pantomime auprès de sa maîtresse.
Sur les trois heures, Brin-d*Âmour était devenue absolument folle... Elle parlait de s*habiller en homme et de courir Paris...
Quand heureusement Georges parut dans la rue.
Ce fut Miette qui Taperçut la première...
Brin-d* Amour était si ravie qu'elle sauta au cou de sa femme de chambre, en lui passant au doigt une bague qui n'avait pas coûté moins de cinq cents francs au baron de Fresne.
■ Georges de son côté dut se soumettre, pendant près de dix minutes, à un luxe de caresses, par lequel il faut a\oir passé pour s*en faire une idée.
Nous devons avouer qu'il s'y soumit, d'ailleurs, d'assez bonne grâce.
Au reste, il venait de voir couler le sang,, d'entendre des cris de rage...
Cela ne pouvait que lui paraître bien bon de se reposer par des cris de joie, des larmes de bonheur.
— Tu ne me quitteras plus maintenant, n'est-ce pas? fit Brio-d* Amour, en s'attachant à son amant
414 Biiiit dVvqor.
Qfmm sielld.a^t «oolii pe faina w'oa ooi^fi arec kii. -^ Ma foi ! non ! repariit âeorges, je ne te quitterai plus.. . Biciàimeat, des geus qui se ùient les uns les autres, sans trop savoir pourquoi, des palais qu'-oa ()teaste> dfi& trésorfi qukin brise ou qu*>on ht^le^ tout Qfil^ GCgfiHliHûse un spectacle maifis intéressant que je ne me rétais imaginé.., Je crois que les cévolutioas sont plus belles à lire qu'à vAiiT. I G'e^st peut-être pour cela que la piuparl des riévoLutioaoaires les com^enient, les excitent, les tomoat, et n*^y assistent jamais.
— Est-ce qu'il y a beaucoup de monde de tué, Monsieur?) demanda Miette.
— T le u*«a saifi rien, moa enfant ; mais^ pous. ma part, j'en ai vu mourir plus que je ne l'auraJA v^ulu. . . Il y a un bomm& softosit qiû m'a &it de la peiu^.. C'était devant le Pal^i-Royal, au pqste du Ch&tean* 4*Eaa... U avait reçu une balle en pleine poitrine ; et, comm^ il passait près de moi, porié sur un brancard, je yeiitemiis qjoi murmurait un mot qui oontra^taH si singulièrement avec le genre de mort auquel il succombait, que je m'en sentis plus remué que s'il eût poussa les iaçiçntatioas les plas nftvrantes...
— Et ce mot?« fit Brin-d'Amour %
-f- Ce mot, c'était ^n nom de femme... Cet homme était mari ou père, il chérissait, peut-être, sa femme ou son enfiE^t, et il s'était fiait tuer pour le culte d'une idée!..
— fit ce nom était ?•
— Juliette, je croîs.
— luUette t répéta Brin-d'Àmour, en frissonnant... -— Mais c'est assez I Laissons cela! J'ai faim, moi...
li^HQ qu'on oe pfiQt pa^ nwger iqji, RAnse qi^on se
Brin-d' Amour, qui était demeurée pensive à ce nom 4filiriiPUQ) q^-'w QU)uvftnt, — V.. Langer, peat-fttre, T- ^Y§it pqooancâ en dis^ot ç4iea i cette teitre où il laissait son entao^ sans appui.. firui-d'Avp^* ^^^ <jH^^tioA de G/^oi'ge», se bftta de repousser une inaiage qui r^ifiistaii. . . Elle ordonna à Miette de faire servir.
— ttai^,. Ma.<laa)e» dit la cam4rifite, je ne si^is pas s*il I ^ dô quAi dloer if^U vraiment t.. Tq^t est teUement sens dessus dessous depuis ce malifl qu'on n'a pas songé à aller aux prQvi;$iûn3.
— lUi l)ieul \u ei^verf »s, n'importe qui, à la découverte... Si la cuisinière 9 peur 4e sortir, le cocher la ^§<IAPl^cera. . . AllAftS ! Y^ I « • («eorges a faim, je ne veux pas qu*il attende.
VfeUe oWit.
tli;i qyact 4'beune. v^ès, nos amoureux ^^aieat à table, aussi gais, aussi beureux, Tun près de l-autce assis, que çji P^is e\^t été ce jour-1^ en filte, an lieu
d'ôtçe en dwy.
Celui qui ^ dit de l'amour quQ c'>e&t de V49(âsme à deux y était un profond pUilosophe.
ApA'ès. lA^peç eepen^sint, à défaut d*intéràt'pour ^^ Jlfltrie, Qeonge;! et Brin-d' Amour éprouvèrent du molni5> l« cnriosité 4'appreodre ce qui axait pu résulter d.69. ççpp^ dQ (u^il qu'on avait tiré toute la journée d^^ L?, c^itale.
— Si j'allais faire un tour jusque sur les l^oulevards? di.\ Qçwi^^ à ^^ WUriSI»^) je te rapporteii^ia des nouvelles.
476 BUM b'amooii.
— A ce prix-lày je préfère ne rien savoir I s'écria Brin-d*Âmour. Tu ne sortiras pas, ou nous sortirons ensemble I..
— Eh bien! viens! Il est six heures, on n*entend plus de brait, il ne doit y avoir aucun dangier, surtout dans ce quartier, à se promener un peu.
Brin-d*Amour se hâta de vêtir une toilette des plus simples. ^ — En temps de révolution, il est dangereux, même pour une femme, de laisser percer le moindre goût de rél^gance. — Déjà elle était à moitié habillée.. • Georges mettait son chapeau ..
Miette entra précipitamment.
— Monsieur le baron I dit-elle... Il monte Tescalier, j'étais à une fenêtre, je l'ai vu arriver.
— Le baron I s'écria Brin-d'Amour, que le diable l'emporte !
Il est certain que le baron était la personne à qui elle avait le moins songé de la journée et de laquelle elle attendait le moins la visite.
•^ Vous direz que je n'y suis pas ! fit-elle.
— Oh ! Madame I repartit la camériste, Monsieur ne le croira jamais! un jour comme celui-ci!.. *
— Mais pourquoi l'onc?..
— Miettea raison, interrompit Georges, il vaut mieux que tu reçoives M. de Fresne, ma bonne amie... Quant à moi, comme je n'ai rien à lui dire, je vais attendre tout bonnement dans ton boudoir, la fin de sa visite.
Brin-d* Amour ne répliqua pas, mais une secrète douleur l'oppressa...
C'était la première fois que Georges était obligé de se cacher devant M. de Fresne.
imiN D\.Moun. *77
Hais ce qui lui faisait le plus de peine, c^étaH que Georges eût ainsi proposé, le premier, de céder la place au baron!..
Venue de d'Estorg, ou de tout autre ejusàem fà" rinœy une telle pensée eût semblé toute naturelle à Brin-d' Amour : — N'est-ce pas un usage reçu que les amants de cœur s'éclipsent devant les entreteneursf — de la part de Georges, elle la choquait...
C'est que Brin-d' Amour aimait yéritablemcnt Geor* ges, et que l'on veut toujours les gens qu'on aime, nobles et fiers, dût-on souffrir mille tortures, mfUe morts, de par cette noblesse et cette fierté.
Pour Miette, qui se piquait fort peu de puritanisme en amour, elle avait trouvé très-convenable la motion de l'amant de cœur et, tandis que celui-ci se retirait, comme il l'avait offert, dans le boudoir, elle allait ouvrir au baron qui avait sonné.
Brin-d' Amour n'avait donc plus qu'à se résigner.
M. de Fresne parut.
Brin-d' Amour courut au devant de lui en essayant de prendre une physionomie joyeuse.
^ Ahl vous voilà, mon amil fit-elle... j'étais inquiète de vous...
— Vraimeilt ! répliqua le baron, d'un ton tant soit peu sardonique, vraiment, vous trembliez pour moi!.. Eh bien ! vous êtes trop bonne, mon cher petit Brin... mais je n'en attendais pas moins de vous... et la preuve, tenez !.. c'est que je suis perspadé que vous allez, tout de suite, acquiescer à la prière qae je viens vous adresser.
Brin-d' Amour avait l'esprit trop préoccupé pour re-
471 Baui h\3iOi,u»
marquer le ton du baron, mais elle saisit au vol le mot prière, et elle dressa Toreille
— Que peut-il me vouloir? pensa-t-elle, m'emmener aveciui, peut-être !.. Oh!., je le refuserai.
Mais asseyez-vous donc, continua-t-elle tout haut. Le baron était, en effet, demeuré debout au milieu du salon où Brin-d'Âmour le recevait.
— Inutile ! repartit de Fresne, inutile, ma toute belle! Que vous acceptiez, ou non, ce que j'ai à vous proposer, je ne puis rester... On m'attend chez inoi. .
— Qu'est-ce donc, enfin? fit Brin-d'Amour, avec un faux sourire, est-ce que vous vous apprêtez à émigrer, et que vous désirez que je sois de la partie ?
— Ohl ce n'est pas si sérieux que celai rassurezvous! Quoique je sois bien persuadé que, si je me voyait dans la nécessité impérieuse de m'exiler, vous ne me laisseriez pas m'exiler seul I . . N'est-ce pas, mon joli petit Brin?
Cette fois la lorette sentit la raillerie, mais dans la disposition où elle se trouvait, au lieu de s'en effrayer, elle n'en éprouva qu'un surcroît d'impatience. Elle n'avait pas le temps de permettre à M. de Fresne de plaisanter quand Georges était là qui attendait.
— Voyons, baron! répliqua-t-elle vivement, vous m'expliquerez, je pense, le mot de cette charade !..
Le baron se mordit les lèvres ; l'impression qu'il produisait ne lui échappait pas.
— Oh I oh ! ma bonne, reprit-il, ne nous emportons pas, je vous prie!.. Le mot., de cette charade y ie TOUS le passe à la minute... £Kcusez-moi de vous
BRIN b'AIiOlTII. 479
ravoir idnsi fait attendre I.. Je désire quelque chose de vous, mon joli Brin... et ce que je désire, le voici : je me suis horriblement ennuyé, moi, toute cette journée... je n'avais nullement envie d'aller me mêler à ce qui se bâclait dans la rue, et cela me déplaûsait fort de ne pouvoir même lire un journal sans être ahuri, à chaque instant, par le bruit des cris ou de la fusillade. Giraux, Lucien, Roselle, et quelques autres sont venus me rendre visite , il y a environ une heure. . leur vue m'a distrait d'abord., mais ils se sont mis à me parler politique... à me crier que nous allions être en république, et qu'on s'apprêtait à nous pendre tous, nous autres gens riches ; qu'après les gens riches on passerait, comme de raison, aux demifortunes, des demi-fortunes aux quarts de fortune... et ainsi de suite... jusqu'aux simples détenteurs d'un habit noir ou d'une chaîne de montre en or... que sais-je, moi!... et je les ai priés de se* taire, parce qu'ils m'ennuyaient presqu'autant avec leurs prédictions que les gens qui se battaient dans les rues m'abrutissaient avec leurs coups de fusil.
Et voici ce que j'ai arrêté alors, et ce que ces messieurs, revenant à une humeur plus joviale, ont acclamé immédiatement.
J'ai arrêté que, nonobstant les révolutions, les pendaisons, les républiques et autres mauvaises plaisanteries suspendues sur nos têtes, il y aurait grand dtner ce soir à mon hôtel.
Et comme la fête ne serait pas complète sans votre présence, je me suis mis en route à pied, — j'avais trop peur qu'on ne me volât ma voiture en route, sous le
4t# Bm ft'Avoum,
fl^HWîa» pr4t6fto de ))amGade9, ««- yiOf ?«iip 9fiQ3 chçrç)VE»r et y.«|if| dire :
Q y 91 eocere «nç oave bien foaiviie ches nmi, A . QriaT4* AfP<t9r 1 &i desiaîn aous de^oos être au pain et k Tew 00 l'égalité» mn^ c)iène> viens t'enivrer nuç d?rni^iï^ ^4, ^H)Piir4*bui> eu compagnie de tps ami((, do ¥|p 4(e lD&4^e tt de Champagpe de rarâteopatie!
En a(tevant ces mots, lie bavon tendit gaiement la main à Bm-d* Amour.
Et Bptn-d'Âmonr resta un instant interdite devant cette gai0té, cet entrain, cette verve, qui tourbillonnaient en fn8é0S dans les regards du baron.
Mais elle se remit bientôt.
— Quand il y a tant de gens qui souffrent et qui pleurent, dit-eile gravement, je ne comprends pas qu'on puisse songer à s'amuser.
— Je m'inquiète bien des gens quf souffrent et qui pleurent, si ce n*est pas moi qui ai causé leurs souffrances ou leurs chagrins !
— Cependant, vous ne contesterez pas qu'il n'y ait eu aujourd'hui des flots de sang de versés?
— Des flots de sang ! Toilà de ces mots qui jurent dans une jolie boucbe, cher Brjn I Laissa dppç ces vilains Qots-là tranquilles, nia bonne ! D'411çurs, jq te jure qu'il n'y pas eu tant de tempête que ça I
— Mais vous ne nierez pas !..
— Brin-d' Amour, pas tant de pl^rases 1 tu v^o^ dirp que tu refuses d'ètrp 4P notre p^ie ?
--r Vous ne pouvez m*en faire un reproche, mon ^mi! Franchexpent, ayPHçz qu'une feo»me...
— ,Une femme qui ne veut pas faire ^Mlifkllltllose fie le fait pas, je sais cela-.
Tu ne viens pasi Adieu.
Et laissant BrUi-d'Amoar stnpéfldle de nolitéau, mais alors» dé It brusquerie avec laquelle il la tMilait, M. Fresne pirouetta sar lùi-mèibe, tout en mettant son chapeau, et sortit du saloh.
•^ Il est fâché contre moi. Il s'agit de ma tottune. Si je courais après lui I pensa la femme entl*étetttie.
^ Il est pahi I Je suis saite, bien selile aree mon Georges! Tant mîeut ! se dît l'amante.
Et ramànte,^ren>portant sUr la Anme eiili*elenue, courut retrouter Georges*
Et la visite du baron, sa proposition, les cl*aintes qu'on avait conçues à la suite du refUs par lequel on l'avait accueillie et de la manière dont il s'était comporté après ce refus, tout cela fut oublié.
On passa une soirée charmante d'iexcentrieité à se promener avec son amant sur les boulevards ratages ; à regarder de loin les barricades, encore menaçantes; à reciieilUr jp«ir-ci par-là deè détails sur cette journée étrange, orage révolutionnaire crevé àur kt paavre France, ei^ plein ciel bleu I
Puis on rentra chez soi.
Miette avait reçu le mot poui* que Jean, le cocher, ne pût voir rentrer M. Georges avec liMdame.
Et, à neuf heures, — comme si la France li'eût pas été bouleversée de fond en comble, ^ on se mettait, noiï pas tranquillement, mais aâ^oureusement au Ht, avec son Georges
4M MOI »*A1I0IHIU
Buis Bmvw •
Les grands événements se suivent et ne se ressem* blent pas.
Le lendemain du joar où, par sa faute, —-car il n'avait pas su la défendre, — un roi perdait sa couronne.
Une lorette devait perdre, aussi par sa faute, — car elle ne s'était j as donné la peine de le ménager, — un entreteneur.
Il était huit heures du matin.
Georges et Briii-d* Amour dormaient encore, cj>mme de raison, dans les bras Tun de Tautre.
Tout à coup, un bruit qui les réveille s'élève à quel* que distance de leur nid d'amoureux, les réveille; ce sont des cris et des pleurs de femme auxquels se mêle la voix sonore et hautaine d'un homme.
PuiSy avant que nos amants aient eu le temps de se demander s'ils rêvent ou bien si la révolution a gagné de la rue dans les maisons, la porte de leur chambre à coucher s'ouvre toute grande, comme une porte machinée dans une pièce-féerie.
Une main agile a tiré les rideaux de la fenêtre, repoussé les volets...
Et Brin-d' Amour et Georges ont aperçu le baron de Fresne, debout au milieu de la chambre.
La première pensée de Georges à cet aspect fut assez désagréable.
Le baron était en droit de lui adresser quelque impertinence, et Georges se trouvait dans une position désavantageuse pour y répondre : un homme habillé est dix fois fort comme un homme en chemise.
De son côté, Drin-d* Amour n'eut qu'une crainte :
C'est que Georges ne fût insulté par M. de Fresne.
D'un bond elle se jeta à bas du lit pour faire un rempart vivant à Georges.
Le silence le plus profond régna alors dans la chambre à coucher. »
Georges, couché, un peu pftie, sa tète sur une main, considérait le baron...
Briii-d'Âmour, très-pâle, immobile près du lit, fixait également un regard ardent sur M. de Fresne.
Et M . de Fresne, le visage ni plus ni moins animé que d'ordinaire, promenait se» yeux tour à tour, de Brin-d'Amour à Georges, et de Georges à Brin^d'Amour.
Pour compléter ce tableau, relatons, dans la pénombre, près de la portière de la chambre à coucher, la pauvre Miette, cause involontaire du sinistre, qui contemplait la scène, toute prête à' y prendre au besoin tin rôle défensif. .
Mais, là où il n'y a point d'attaque, il n est pas besoin de défense . .
M. le baron de Fresne était un homme du monde et un entreteneur modèle, nous l'avons dit.
Il s'était présenté traîtreusement, il est vrai, chez sa maîtresse, sur les huit heures du matin, bien persuadé qu'à un moment si indu on n'appréhendait point sa visite...
Puis, une fois qu'il avait eu mis le pied dans la citadelle, — en dépit de cette chère Miette, qui, une fois aussi revenue de sa surprise, en apercevant Monsieur, avait, oui dà ! bravemeiit tenté de le repousser sur le palier, — il avai*- encore» — toujours nuMgn^
4M laW D^AIMNIft.
Topposilien, ûigae éun meilleur soi*t, de Miette, — marcbé résoiiimcnt vers la chambre à coucher de
Mftis, arrivé là... assuré, persuadé, de par ses propres yeux, que Brin-d' Amour, quMi payait pour la posséder à lui tout seul, était en outre à un autre» — qui ne la payait probablement pas du tout pour cela,
— H. le baron de Fresne devait redevenir un gentilhomme aoeoiiit>li, c'est-à-dire un type de politesse et ée courtoisie, mène en face d'un affront des plus sanglants... —^ et la trahison de Brin-d' Amour n*était gliftre considérée, d'ailleurs , comme un affront, par M. de Fresne... tout au plus comme la perte d*habiîuôei agréables...
M. de Fresne dta donc son diapeau ; il s'inclina devant Brin-d' Amour.
— Mille j^ardons, ma chère amie, lui dit-il, d'avoir troublé votre sommeil.. • mais cela m'était indisprasable pour obtenir une conviction...
J'ai ma conviction... Il ue me reste i^us qu'à vous oflhrirtties regrets bien sincères de votre dérangement... et mes loyales assurances d'amitié...
Recouchez-vous vite, cfaèi*e amie, vous ailes vous refroidir.
Cela dit, et, sans adresser un seul mot à Georges,
— ce qui était le comble du bon goût, — le baron salua et se retira, reconduit par Miette qui essayait vainement de pleurer, pour se donner une contenance, et à laquelle dans l'intention de l'indemniser, sans doute, de ses inutiles eftrts, M. de Fresne eut la malice de laisser deux louis en partant.
BIIUI D*AMOCa. 485
Bria*d*AmoHr était demearée stii^éô deyânt les paroles da baron.
Georges s'était dit, lai, que le baroa était an homme d'esprit...
Enfin la lorette » s'arraohaat à son abattement, se tourna vers Georges.
— Eh bienl que penses-tu de CQtte aventure? fitelle.
— le pense... que j'ai à me reprocher d*étre la eause de ton malheur, peut-être... repartit assea tristement Georges.
— Démon malheur 1 répéta Brin-d' Amour, avec un éclat de rire...
Miette revenait à ce moment dans la chambre à coucher... Chemin faisant, elle avait réussi à inventer une larme et elle l'apportait sur sa joue.droite.
— Madame, bégaya-t-elle , en rentrant, si vous saviez I . . ce n'est pas.. .
— Ta faute I je le sais. . . et je ne te reproche rien I . . interrompit vivement Brin-d' Amour, mais va-t«en!.. laisse-nous... nous causerons de tout cela plus tard...
Et la lorette se remettant au lit, continua, en enlaçant son amant avec une énergie sauvage :
— Ah I tu appelles cela un malheur! mon Georges. .. Mais, si tu me quittais, toi !.. qu'est-ce que ce serait donc?
M. de Fresne n'est plus rien pour moi ! Eh bien I tant mieux I.. je suis tout à toi... rien qu'à toi... à présent...
Ce que tu appelles un malheur est donc une joie à mes yeux,..
489 BRim d'amodk.
Périsse le monde entier pourvu que tu me restes !.. Je Tendrai ce que j*ai... avec cela j'ai de quoi vivre dix ans si je veux. Tu m*aimes toujours, n'est-ce pas?'
— Mais .. oui... balbutia Georges.
Brin-d*Amour prit cette hésitation du bon cAté.
— Eh bien I le paradis est à moi I s*écria-t-elle. Georges sourit, malgré lui, à cet élan d'une ivresse
sublime... ses sens surexcités la lui firent partager un instant...
Hais quand la raison lui revint :
— C*est égal, se dit-il, voilà une fâcheuse affaire 1 . . et ce maudit baron est bien malavisé de me laisser, à moi tout seul , notre maîtresse!
Une perle soas «e la paille.
Beaucoap de gens croient que l'amour né peut exister s*il n*est soutenu par l'estime, et ces gens-là se trompent, ou plutôt, c'est que n'ayant point, par bonheur pour eux, passé par ces liaisons fatales qui vous usent le cœur, vous blanchissent les cheveux, vous affolent l'esprit, à force de douleurs poignantes, mais aussi de joies indicibles, ils parlent de l'amour comme parlerait dé littérature un homme qui n'aurait lu que Bossuet, Racine, Pascal Corneille, sans s'être jamais laissé entraîner à jeter un regard sur certains livres de second ou de troisième ordre, sans doute ; mais où se trouvent cependant, à côté de médiocrités, — quelquefois de platitudes, — des. pages éblouissantes d'esprit, souvent même de génie.
Aimer, c'est, entraîné par un «sentiment, par un instinct, par une puissance plus forte que sa volonté, que sa raison, que ses goûts, aimer, c'est donner son
488 BRIN d'aMOOR.
ftme !.. Eh bien 1 puisque, parfois, hélas ! dans on accès de désespoir, de tristesse ou d'ambition, Thomme, — qui se dit sans cesse : Je veux.., et qui ne peut pas,
— se prend à regretter de n'avoir point, du moins, comme jadis, — pour obtenir l'accomplissement de ses désirs, — la faculté suprême de se vendre à Satan...
— Satan, c'est-à-dire la personnification du laid et du mai... — Pourquoi s'étonner que, pour acheter, ou pour conserver un bonheur qui consume; mais, aussi qui enivre, on demeure agenouillé devant une idole qu'on méprise!., mais qui vous semble, néanmoins, bonne et belle!..
Blâmer ou nier l'amour, sous quelque forme étrange qu'on le rencontre, est donc ou de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Et nous tous, qui savons, nous ne devrions avoir qu'un bon sourire pour ceux qui ai" ment bien^ qu'une douce pitié pour ceux qm aiment mal.
Tout ceci était pour en arriver à Juliette, — vous savez, la fille de M. Laugier? — qui aimait Lucien, et qui, par conséquent, aimait mal.
Je vous ai dit les commencements de cette funeste intrigue entre cette jeune fille innocente, mais entraînée par une imagination et un tempérament de feu, et cet homme qui ne croyait qu'au plaisir, — encore n'avait-il cette sorte de religion que dans ses bons moments.
Or, Juliette, avec cette perspicacité incroyable qui n'abandonne pas la femme, lors même qu'elle a à lutter contre ses plus chères affections, n'avait pas tardé à s'apercevoir que l'homme auquel elle s'était donnée^était.
BRIN D*AIIOirRr 499
^m ^8 les riHipvts, indigne de ae sacrifice. Existf^çe fi^xiB bgt et «Ans honneur, cq^ur sans principes, sans générosité, esprit sans vigueur et sans élan, Jaluette a¥f|it d^yiné tpnt le triste composé de Lucien ; et I^urtant, pend/int près de trois mois, d'ab(»*d fascinée p^r nn cliarme irrésistible, — celui que ressent près de Tam^nt qui reçut ses premiers baisers, la femme qpi a quelque peu d*âine, — Juliette était demeurée la maîtresse de Lucien. Bien^plus, après février, quelques jours h la suite du jour où on lui avait* rapporté, ipqurant, son pauvre père, Juliette, qui avait besoin de se plaii^dre et de pleurer, s'était encore rapprochée de Lucien, cQjmne si elle eût oublié que Lucien s'eniiuierait de ses larmes et n'écouterait pas ses plaintes»
Ms^s ce devait être là \e dernier efifort d'un amour q^i n'a pas encore faibli.
Juliette uvait pu pardonner à Lneien de rire quand elle lui disait en pleurant : Tu ne m'aimes pas 1 Elle ne lui piirdonna point de l'avoir cpuvaincue, qu'en faç^ d'une se^qt/e dquleur, 1^ pisrte d'un père, il devait relier ëncqre insensitule.
 cQippter de ce moment, sans qu'elle en voulût davantage à son aurait du peu qu'il était, elle commepçi^ ^ en ^o^ffr^r moins,
^o\^s spuQiPir, ep amour, c'est moins aimer.
Elle Qc çb.ercba pas encore à deviner sans lui, dans l'i^yenir, mais elle n'y chercha plus avec lui.
Elle continua de se soumettre en soupirant, aux firoijienrs et souvent aux br^iaqueries de son amant; mais seule ensuite, au lieu de désirer comme auparavant,, sans regret du passé, quelques heures plus
490 MIN d'amoor.
dimees poar le lendemain elle se prit à ne plus se soayenir de rien et à n'en soahaiter pas beancoop pins.
Cependant, la vie intérienre de notre jeune flHe était loin d'être heureuse, et, à défaut de cœur, Lucien eût du avoir le bon sens de le comprendre. M. Laugier était mort sans fortune. Juliette, pour ne pas abandonner Lucien, avait refusé obstinément de suivre sa tante, qui s'en était allée, quelque temps après les événements de février, d'un bond précipité, des Champs- Elysées eu province, par frayeur des émeutes. La pauvre orpheline n'avait donc d'autres ressources que le peu d'argent que lui avait laissé son .père; — et ces ressources s'épuisaient tous les jours, — d'autre appui véritable que la bonne Thérèse, la vieille domestique qui l'avait vue nattre, et qui, bien qu'elle ne lui payftt plus que la moitié de ses gages, jetait les hauts cris lorsque sa jeune maîtresse lui parlait de séparation.
Trop fîère pour entretenir Lucien de ces détails, Juliette s'était pourtant étonnée d^abord qu'il ne s'en occupât pas; puis elle s'était habituée à cette indifférence comme elle s'était habituée aux manières, au langage bizarre de son étrange amant.
Et, voyant qu'elle ne pouvait compter que sur ellemême pour ne pas mourir de faim, elle s'était dit, dans sa confiance inexpérimentée d'enfant, dans sa paresse naturelle de jeune fille élevée au sein de l'oisiveté :
— Eh bieni quand ma bourse sera à sec, je tra- Taillerai. Je suis assez forte sur le piano, je donnerai des leçons et je gagnerai de l'argent.
ftKlN D^AMOUll. ' 494
Comme si, dans Paris, une femme pouvait vivre de son travail I Gomme si d'ailleurs, elle, Juliette, eût pu jamais avoir le courage de travailler forcément de quelque manière que ce fût.
Notre jeune fille en était à son dernier billet de mille francs, et elle n'avait pas encoi*e songé sérieusement à se demander ce qu'elle ferait, quand la dernière pièce de cette somme se serait enfuie.
Et Lucien n'avait pas encore une seule fois eu la noblesse de dire à la jeune fille : .
— Comment vis-tu î
C'était un beau matin de juillet, vers les dix heures. Lucien venait de se lever, — Lucien ne se levait jamais avant dix heures ; — Juliette entra chez lui.
— Tiens ! dit-il en se retournant, le visage ensavonné, vers sa mattresse : Te voilà, toi 1 pourquoi donc?
Juliette allait chez son amant tous les deux jours ; — cela avait été réglé ainsi par ce monsieur ; — elle était venue la veille, il ne l'attendait donc pas ce jourlà, ^ il avait lieu de s'étonner de cette visite.
Cependant, le pourquoi donc? était rien moins, malgré tout, qu'aimable. Mais Juliette, nous* l'avous dit, était accoutumée à ces délicatesses de Lucien.
— Il fait un temps magnifique, répliqua-t<elte, tu m'as dit hier que tu m'emmènerais un jour à la campagne, emmène-moi aujourd'hui.
Lucien regarda Juliette comme si elle lui eût parlé chinois ou politique : cela était si nouveau pour lui que la jeune fille eût un pareil désir sans sa permission, qu'il ne trouvait pas de paroles pour lui répondre.
492 BRIN D'AHOOR.
La vérité est qne Juliette, qui s'était sentie prisa» en se levant, d'un vif besoin d^air et de promenade, avait hésité longtemps avant de se décider à venir trouver Lucien.
Mais le courage lui était arrivé. On est fiaible trois mois, dix mois, deux ans; puis on ose un jour, et, dès lors, on ose toujours.
— Après tout I avait-elle pensé, s'il me refuse, j'^ serai quitte pour ma démarche.
Et elle était accourue.
— Âhçal tu plaisantes, je présume... Qu'est-ce que cette fantaisie-là? reprit Lucien, sorti, enfin de sa stupéfaction, est-ce que tu crois que je puis m'alier promener ainsi, avec toi, parce que cela te passe par la tète !.. Et mes affaires f
Juliette sourit.
Lucien le remarqua,
— Pourquoi ris-tu? continua-t-il.
— Parce que je sais bien que tu n'as rien à faire.
— Âhl vraiment!.. Alors, tu dois savoir, également, que je n'ai pas d'argent pour dépenser à «ne partie ?
— Bah! tu en auras pourtant tant que tu voudras, ce soir, pour jouer si cela te platt...
Geei devenait de l'audace.... Lucien se frotta les yeux en se demandant si c'était bien Juliette qu'il avait devant lui.
Juliette ne bougea pas.
Sans qu'elle s'en aperçAt,- elle-même, son amour pour Lucien, s'éteignait de jour en jour de plus en plus... Elle avait eu envie de distractions... elle en
BKm d'amour. • 493
croyiHt être à ce moment, que couragense & se les procurer quand elle se montrait, par-dessus tout osée, à bout d*ennuis, à briser le pacte d'obéissance et de respect passifs qu'elle avait jurés à son maître.
— Hadiëre amie, reprit Lucien, d'un ton seC, décidéoient il s'e\écute quelque cbose d'extraordinaire entoil..
Je t'ai répété cent fois que j'aimais ma liberté pardessus tout.
Jusqu'à présent, tu l'es conformée sans te plaindre aux exigences de ma nature.
Aujourd'hui, poussée par je ne sais quelle fantasque rêverie, tu semblés te révolter contre ce qui a toujours existé.
J'en suis désolé, mais cela ne te réussira pas.
J'ai beaucoup d'affection pour toi. Je crois te l'avoir >i'ouvé en te demeurant fidèle depuis, près d'une année, moi, qui, — je ne te l'ai pas caché, — avais pour habitude de ne jamais garder une maîtresse plus de quinze jours, un mois...
Si cela ne te sufdt plus, s'il te faut, maintenant, un amant tendre, empressé, galant, à tes ordres. .. disons-nous adieu... je ne pourrais te satisfaire.
Tu me gêueraiSy sans me changer et npus serions malheureux tous deux.
Ce n'était pas la première fois que Lucien mettait ainsi le marché à la main à Juliette; — c'est le fait des natures sèches de se prévaloir du peu de prix qu'ils attachent aux sentiments du cœur, pour que ceuXy qui ont le malheur de les aimer, malgré tout, leur sachent plus gré de leur coudescendance, à accep«
i*i4 BaiM llâMOtIB.
ter cet attachement — Juliette ne parut dotic nulle* lucnt effrayée de la tirade menaçante de Lucien... elle allait lui répoudre quand un incident inattendu vint changer là face des cboses.
Des pas se firent entendre dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de Lucien.
Lucien, conome la plupart des garçons en puissance (le portier remplissant les fonctions de valet de chambre, laissait, le matin, sa clef sur sa porte pour les besoins du service.
Et, de même que Juliette était entrée, un instant auparavant, sans sonner, de même un grand jeune homme blond, pénétrait, à ce moment, ex abrupto, chez Lucien.
Mais si Lucien était accoutumé aux visites de Juliette, il ne rétait nullement, en revanche, à celles quelles qu'elles fussent, d'amis ou d'étrangers NoUw savons que Lucien n'aimait pas à recevoir.
Il dressa donc l'oreille, d'un air inquiet, ^u bruit des pas...
Et il resta interdit à la vue du grand jeune homme blond, — qui n'était autre que d'Eslorg, — se présentant à lui.
— D'estorg! s'écrîa-t-il.
— Eh bien ! oui, d'Estorg, répéta ce dernier, en ricanant de la mine effarée de son hôte. Cela te passe que je vienne chez toi, hein?.. Tu ne m'as jamais dit ou tu perchais... Ah ! voilà !. . je viole ton sanctuaire. .. qui me paraît fort convenable, après tout... mais quand tu auras appris pourquoi je viens te chercher, tu me pardonneras... il s'agit d*un déjeuner monstre^
BRm d'amour. 495
mon bon, que j*ai gagné hier, et que l'on me paie aujourd'hui... j'ai le droit d'y amener des amis, et j'asongé à toi... Dis que ce n'est pas gentil?..
— C'est très-gentil!., repartit Lucien, en s'effori çant de dissimuler sa contrariété sous un sourire, mais comment as-tû su...
— Ton adresse ! Oh ! mon Dieu I un hasard 1 Franchement, là, j'avais en effet pensé à toi pour le repas en question, mais, dans l'ignorance de ton domicile, j'allais être forcé de me priver de ton aimahie société, lorsqu'on traversant tout à l'heure le boulevard^ en face de ta rue, j'ai rencontré Mariette... la petite dernière de Ravigny... nous avons causé... justement tu es tombé sur le tapis... — il paraît que tu as eu des bontés, jadis, pour cette jeune drôlesse, gueugueuxf -^ et comme je lui faisais part de ma désolation de ne point connaître ton adresse, elle.. .
D'estorg s'arrêta court... il venait d'apercevoir Juliette, qui, à l'arrivée d'un étranger, s'était mise à l'écart dans un coin près de la porte d'entrée.
— Eh maisi tu n'es pas seul!., reprit d'Estorg... tu ne me disais rien!.. Et moi, butor, qui n'avais pas remarqué tout de suite cette jolie figure!.. Mademoiselle, permettez... ah! ah! Lucien... je ne m'étonne plus que tu te dissimules à tes amis, si tu as si souvent une si charmante compagnie!.. Mais ne restez donc pas là, Mademoiselle!.. Est-ce que je vous effraie?..
En disant ces mots, d'Estorg, s'inclinant devant Juliette, l'avait prise par la main et l'obligeait à abandonner sa cachette.
406 BRIIf d'amooiu
JaUette était ronge, confuse. ..
Lucieii était pftie... il se mordait les lèrres et fron* çait les sourcils.
fi'Ëstorg fit semblant de ne remarquer, ni la confusion de la jeune fille, ni le dépit de Lucien,
Parbleu, conlinua-t-il gaiement, voilà une trouvaille <léliciëuse... et notre déjeuner va tourner au ravissant ï . car j'espèi'e bien que Mademoiselle m'accordera rbouneur d*étredes nôtres... Quand ou vient inviter Tamant on invite aussi la...
Destorg ! inlerrompit Lucien, qui ne put contenir plus longtemps sou irrUatton et la laissa s'exbaler par ce rappel à l'ordre prononce avec furce.
Juliette, plus rouge que jamais, s'était retournée el feuilletait un livre, sur la cheminée, pour se donner une contenance.
— Ëh bien! quoi, repartit le grand lion en prenant, seulement alors, la physionomie d*un homme qui ^'aperçoit qu'il a commis une gaucherie : Est-ce que cette jeune sylphide n'est pas ta maîtresse! ajouta-t-*ii à l'oreiUe de Lucien.
— Je ne te dis pas le contraire, r^liqua ce dernier, qui avait trop d'amour*propre pour laisser douter d'Ëstorg, mais...
— Mais...
— Mais. .. il y a maîtresse et maîtresse, que diable I CompreuUs-tu t
— Ahl oui! Une jeune filte de famille que tu as détournée de ses devou's, misérable!., et que j'osais traiier comme la première danseuse venue.». Mille pai'dons de mon inconvenance... Mais, aussi, tu ne
BBin b'amovk. 417
prévient pas!.. Veux-tn qae je répare mes torts!
— C'est ÎDUtile... elle Ta partir.
Lucien se dirigea vers Juliette. *
— Allons! adieu!.. Partez!.. Ini dit -il à voix basse, vous voyez comme vos visites impromptues sont spirituelles!.. On vous rencontre chez moi... tout le monde vous connaîtra bientôt. . C'est trës-a^réable.
— Mais ce n'est pas ma faute .. murmura Juliette,
— Assez!.. A demain.
Lucien avait pris la main de Juliette... EHe salua d'Estorg... elle allait se retirer, accompagnée par son amant. . .
Hais, durant le colloque mystérieux de Lucien et de ht jeune fille, d'Estorg avait beaucoup réfléchi.
D'Estorg.adorait les femmes... Juliette était jolie. . Il raffolait des fruits nouveaux... Juliette, si elle i/était plus, tout à fait une primeur, portait l'apparence, du moins, de n'avoir pas encore perdu tous ses virginaux parfums.
Elle était la mattresse de Lucien... mais cela ne semblait pas à notre lion un obstacle bien redoutable. Au cbntraire!.. En effet, d'Estorg n'ignorait pas la position de Lucien et il ne pouvait regarder comme un avantage, pour une femme, d*être la mattresse d'un gaillard réputé pour vivre de rencontre.
Le plan du lovelace fut donc vite tracé.
Il s'agissait de devenir possesseur de eette perle enfouie dans de la paille.
D'Estorg se rappela vaguement Taxiome latin : Margaritas anie porcos, en regardant Juliette près de Lucien.
498 BaiH ft*AMOQi«
Ce qoi pouvait être flatteur pour Juliette, mais ee qui ne l*élait guère pour Lucien
Donc, au moment où la jeune fille, les yeux baissés, la main serrée dans la main de son amant, se courbait en passant devant d*Estorg, ce dernier, arrêtant brusquement Lucien par le bras, s'écria d*un ton de boabomie :
'— Mon Dieul mon cher Lucien {..je suis trèspeiné, moi!., si j'avais su... Comment! c'est ma présence qui fait fuir Mademoiselle... Mais au moins j'y songe... Tu es prêt, n'est-ce pas, mon bon? Eh bien! ma voiture est en bas... si nous reconduisions Mademoiselle jusque chez elle?.. De cette façon, vous resteriez encore quelques minutes ensemble... N'est-ce pas, Mademoiselle, que cela vous sera ajgréable que Lucieu vous accompagne, avec moi, jusque chez vous.
Juliette regarda Lucien... Lucien était vert de rage.
La colère sied mal à tous les visages .. et, particulièrement aux visages qui commencent à vous déplaire.
Et puis, Juliette en voulait à son amant de la manière dont il l'avait reçue.
Elle le trouva donc laid et n'eut point pitié de lui. Elle rencontrait l'occasion de se veuger, elle se vengea.
— Si Lucien y consent .. répondit- elle sournoisement à l'offre de d'Estorg.
— Comment, s'il y consent ! Mais il est enchanté de mon inspiration... N'est-ce pas, mon bon, que ta es enchanté ?
Il n*y avait pas moyen, sous peine de ridicule de reculer... Lucien lança un regard, venimeux à Juliette, mais il répondit assez gracieusement :
. — ' Sans doute! Je termine ma toilette et je suis à vous... G*est cela, nous te mettrons chez toi, Juliette, puisque ce cher d*Estorg veut bien prendre cette peine.
— « Cette peine! quelle plaisanterie !..
Lucien, qui avait depuis longtemps achevé de se raser, s'empressa de se cravater et de passer un gilet et un habit.
Pendant ce temps, d*Estorg, pour ne pas trop effrayer son ami, affecta de considérer les tableaux, les quelques porcelaines qui décoraient la chambre.
Juliette avait repris soti livre sur la cheminée
Lucien ne les perdait de vue ni Tun ni Tautre.
Cependant, quelque argus vigilant que la colère, la jalousie, le dépit, Teussent fait devenir, il y perdit sa peine ..
A un moment donné, ums par une sorte de sympa-> thie, de magnétisme, d'Ëstorg et Juliette se regardèrent...
Juliette lut ceci dans les yeux de d'Estorg.
— .Vous me plaisez. . laissez-moi vous plaire ! D*Estorg lut cela dans les yeux de Juliette :
— Je m*ennuiel.. je suis malheureuse!., vous ne me déplaisez pas.
XYI
L'homme et lettres
— Madame a sonné?
— Oui ; entre, ma bonne.
Miette fit quelques pas en avant dans le boodoir et 8*arr6ta devant sa maîtresse assise, senle, près d*une jardinière garnie de fleurs riches et odorantes.
Briu-d' Amour semblait triste et abattue... Une larme avait laissé sa trace sur le satin de son joli visage.
Miette considéra Brin-d'Amour avee inquiétude.
Brin-d* Amour demeura quelques fnstants Toeil fixé sur le parquet, la respiration oppressée, la tête appuyée sur sa main droite... comme si elle eût oublié qu'il y avait là, en face d'elle, quelqu'un qu'elle avait appelé.
Enfin elle laissa échapper un léger soupir et releva la tète :
— Assieds-toi| fit-elle à Miette.
BRIN D'AHODB. . toi
Et, d'un geste, elle lui désigna un siège à «es côtés.
Miette obéit.
— Madame a du chagrin? dit-elle doucement.
— Beaucoup de chagrin I repartit Brin-d*Âmour.
-* Et madame a... peut-être... besoin d'un conseil? reprit la caméristé eu déposant un respectueux baiser sur la main de la lorette.
Brin-d'Amour regarda avec uu pâle sourire celle qui lui parlait.
— De conseils, non!., fit-elle, mais... de consolations...
— Eh bieni parlez. Madame... Vous ne doutez pas que je vous aime, n'est-il pas vrai?.. Depuis deux ans que je suis chez vous, vous n'avez jamais eu rien à me reprocher, et. . .
— Et c'est justement, parce que je sais que tu [as de l'amitié pour moi, Miette... parce que je n'ai jamais rien eu à te reprocher que je te demande, en ce moment, de me consoler... car je suis près de faire une grande perte, mon enfant... près de devenir bien isolée, souvent, j'en suis sûre... -
— Que voulez-vous dire, Madame?
Brin-d'Âmour hésita une minute... puis, elle s'arma
de courage :
— Tu ne me comprends pas! reprit-elle; eh bienl..'
Elle hésita encore.
— Eh bien I continuart-elle, quand je t'aurai dit... qu'il faut nous séparer, ma bonne Miette, me comprendras-tu ?
SOI BRIH d'amour.
Miette était femme de chambre, c'est-à-dire domestique, c'est-i-dire membre d*ane des pires espèces des espèces avilies de la société.
Cependant, elle avait conservé un peu de cœur en dépit de sa profession... et dans ce peu de coeur il existait,* à côté d*une place occupée par sa mère, — une vieille femme à laquelle 'elle faisait une pension sur ses gages, — une autre petite place pour Briud'Amour.
En entendant ces mots : Il faut mms séparer ! Miette se sentit donc douloureusement frappée ; elle se leva, les larmes aux yeux, les traits altérés :
— Qu*ai-je entendu !.. Comment I vous me chassez. Madame, murmura-t-elle, et quelle faute ai-je commise pour cela!
Brin-d' Amour prit sa camériste par le bras et la força doucement â se rasseoir.
— Pourquoi prononces-tu ce vilain mot : chasser ! dit-elle, tu sais bien qu'il est aussi loin de mes lèvres que de ma volonté... Non... je ne te chasse pas, Miette... je te dis adieu... parce qu'il faut que je te dise adieu... voilà tout...
— Voilà tout!., c'est bien assez !.. Mais, alors, pourquoi me dites-vous adieu ?. .
Brin-d'Âmour se tut.
La camériste arrêta longtemps iin regard scrutateur sur sa maîtresse...
— Écoute-moi , Madame , reprit-elle , je partirai puisque vous le désirez... puisqu'il le faut! Mais, quoique vous en pensiez, ce ne sera pas sans vous avoir parlé sérieusement unô dernière fois... Oui!,.
oui... j*ai deviné, allez ! le motif qui tous oblige à vous priver de mes services... et .. — je serai franche... — ii y a plus d*un mots que je m'attends à ce qui arrive aujourd'hui. . Après la voiture vendue et le cocher congédié, ce devait être au tour de la femme de 'Chambre de disparaître... c'est bien naturel .«
— Miette I
— Hais après moi, Madame, après votre voiture, savez -vous ce qu'il vous faudra encore perdre? Eb bien ! je vais vous l'apprendre :
— Miette I
Le premier cri échappé à Brin- d'Amour avait été plaintif, celui-ci fut sévère.
• Malgré son chagrin mélangé de colère et de regret, Miette ne s'y méprit point... elle sentit que, nonobstant l'affection réelle qu'elle lui portait, Brin-d'Amour ne lui permettrait pas de dépasser certaines, limites.
Elle se résigna donc ; elle battit en retraite , mais à là manière des Parthes : en lançant an dernier trait.
— Je me tais, Madame, fit-elle, puisque cela vous offense, mais^ c'est égal, vous ne m'empêcherez pas de remarquer qu'il est des passions qui, tout en rendant heureux, font bien du mal aussi.
Certes, ce n*est pas moi qui conseillerais pour cela à madame de quitter M. Georges!
Je rends justice à M. Georges; il a l'air bon et d'aimer bien madame.
Mais que madame y réfléchisRe : l'amour passe et la jeunesse fait comme l'amour. Mon avis, à moi, est
804 HHH d'aboor.
qae si Ton veat qa'amoar et jeunesBe passent nuHiis vite, il est prudent'de les retenir en les amusant.
Et je n'ai jamais entendu dire que l'on puisse s'amuser sans argent 1
Ah I si madame voulait... il lui serait si facile... Mon Dieu 1 il y a toujours moyen de s'arranger... l'un* n*empèohe pas l'autre» et... *
Miette s'interrompit net de nouveau. Enhardie par le silence de sa maîtresse, elle allait faire prendre à son cours de philosophie un développement qui n'eijtt peut-être plus connu de bornes.
Cette fois, c'était seulement avec un regard que Brin-d' Amour avait glacé les paroles sur les lèvres de son importune conseillère.
— N'en parlons plus ! murmura Miette.
Je vous laisse, Madame, ajouta-t-elle tout haut.
Vous me donnez bien huit joura, n'est-ce pas, avant de vous quitter?
Eh bien I d'ici-là, c'est fini, nous ne mettrons plus certain sujet sur le tapis, je vous le promets ^ pour ma part, quelque chagrin que j'éprouve à garder pour moi des idées qui me bouleversent.
Je vous laisse, Madame. Demain, je me chercherai une place, comme de raison.
C'est égal ! je ne me figurais pas qae cela arriverait si vite.
Et Miette sortit du boudoir, en s'essuyant les yeux.
Brin-d' Amour la laissa s'éloigner.
Seule, elle resta assise à réfléchir quelques minutes.
Puis se levant brusquement.
— Non ! s'écria-t-elle, avec un geste sublime d'es-
poîp «t de jme» mm I totts les amours ne passefit pas I Il eo est, elle a raison>, qu'on doit amuser, mais il en est d*auUres aussi qui vivent d'eux-mêmes, et des sacrifices qu'on s'impose pour eux.
Je ne seriû qu'à Georges.
El Georges m'aimera d'autant plus, qu'il saura que je ne suis qu'à lui 1 ' A ce moment, la pendule sonna sept heures.
— Sept heures i s'écria Bf in-d'Amoar, que la voix du timbre fit tressaillir, et moi qui oubliais 1 Georges va venir me prendre, et je ne suis pas encore habillée 1
Il est question pour lui aujourd'hui d'un grand bonheur, et je suis triste l
Vite 1 vite!., que mes yeux redeviennent brillantsl que ma bouche reprenne son sourire. Il n'aurait qu'à s'effrayer de la trace de mes larmes, comme d'un mauvais présage pour ses espérances !
La lorette sortit de son boudoir et se dirigea vive* ment vers sa chambre à coucher. En traversant le salon elle rappela Miette.
— HabiUemoil dit-elle à la camériste, qui accourut aussitôt; c'est ce soir la première représentation d'une pièce de Georges. Fais-moi belle ; je veux...
Brin-d'Amour s'interrompit pour considérer Miette, qui l'aidait, sans mot dire, à retii*er sa robe de chambre.
-— Ma pauvre amie, reprit«dle doucement, tu as le cœur gros, hein t et cela te semble presque un crime, j'en suis sûre, qstd je m'a|4>rête eu ce moment, avec joie, à aller au spectacle?
206 ' BhiN o'amoUk.
— Oh I je ne suis pas si égoïste I repartit Miette, avec un demi-sonrire, et je conçois très-bien qae madame se fasse une fête d'assister à cette première représentation 1
— Oui I n*est-ce pas I je serais si enchantée que mon Georges eût un grand succès.
— Mais si, par hasard, M. Georges n'avait pas un succès? fit cruellement la camériste.
Brin-d' Amour bondit sous la main de Miette, comme si cette dernière lui eût enfoncé bien avancé une épingle dans les chairs.
Mais, haussant aussitôt les épaules, comme si elle n'eût pas voulu s'arrêter sur une pensée fâcheuse :
— Bah ! est-ce que c'est possible ! répliqua-t-elle. Elle donna gaiement un léger soufflet à Mariette et
ajouta :
— Tu n'es pas généreuse, méchante ! tu te venges de lui sur moi.
— Âh I Madame 1 repartit la camériste d'un ton hypocrite.
— C'est bon ! c'est bon I ton châtiment sera d'aller demain, à ton tour, entendre applaudir mon Georges.
Mais on a sonné... c'est lui!., va donc I
— Décidément elle est fuUe, se disait Miette, en allant ouvrir à Georges.
— Madame est- elle prête î
Tel fut le premier mot de Georges en entrant chez sa maîtresse.
— Madame attend monsieur, répondit froidement la camériste.
KR:» D*AMOUft 907
«^ Je suis & toi qnand ta voudras, cria Brin-d'Amour de sa chambre.
Mais nous avons le temps, je pense. Ta pièce ne se joue-t-elle pas en troisième? poursuivit-elle, comme sou amant arrivait ptès d'elle.
— Sans doute I saus doute ! n'importe ! je veux te conduire à ta loge le plus tôt possible; tu comprends que je n'ai pas envie de me promener dans la salle, de me faire voir?
— Oui ! je suppose bien que tu ne resteras pas près de moi I Tu t'en iras encore sur ton vilain théâtre, près de tes actrices.
Georges fit un mouvement d'impatience.
— Partons 1 reprit Brin-d' Amour, qui avait achevé sa toilette ; mais tu ne m'embrasses pas, une pauvre petite fois I
Georges déposa un baiser rapide sur les lèvres qu'on approchait des siennes. En cet instant, il eût troqué dix maîtresses et mille baisers contre un succès pour le petit acte qu'on allait lui représenter sur le théâtre des Variétés.
Une voiture attendait en face de la maison, Georges et Brin-d' Amour y montèrent; en quelques minutes, ils furent au.théâtre.
On' finissait seulement alors le lever de rideau.
Il restait donc uue pièce en un acte tout entière à subir.
Georges demeura, les premières scènes de cette pièce, près de Brin-d' Amour.
La charmante fiile ne s^occupait que de son amant. Il était p&ie, inquiet ; elle lui serrait les mains dans
30S BRIN D'AMOUB.
rombre de la loge, elle cherchait à le rassurer par de bonnes paroles.
Mais Georges n'en était encore qu'à ses premiers pas dans la carrière ; il n'avait pas encore acquis cette cuirasse de stoïcisme dont le temps revêt, pièce à pièce^ — sans calembour, —le cœur des auteurs dramatiques. La grande voix du public, ce juge qui n'est point infaillible, quoiqu'il en ait la prétention, allait le proclamer dans peu ou un homme d'esprit ou un sot, selon qu'il lui aurait plu ou déplu.
Et, quoique Georges eût la conscience de lui-même, quoiqu'il fut certain que son œuvre ne manquait pas de mérite, il tremblait en voyant s'avancer, — à la fois, à enjambées de géant et à allure de tortue, — l'heure où il aUait comparaître devant la rampe, sons la forme de son vaudeville.
— Je reviendrai te retrouver après, ditril tout d'un coup à Brin-d'Âmour.
Après, signifiait : quand ma torture sera achevée, quand ma pièce aura été jouée-
Et il s'enfuit hors de la loge pour courir sur le théâtre.
Brin-d' Amour poussa un soupir, non de jalousie, cette fois ; elle comprenait que c'eût été peine perdue que d'être jalouse alors de son amant, maisde pitié pour lui.
— Mon Dieu ! pria-t-eUe avec fierveur, mon Dieul faites qu'il réussise !
Enfin, le vaudeville qui précédait celui de Georges s'acheva.
. fiiirant rentr'acte, Brin-d*Âmour ne s'occupa qu'à examioer, un à un, chaque spectateur.
Il y avait beaucoup de monde dans la salle, cet exa- ' men fut donc assez long et assez difficile ; mais la mattresse du jeune bomme de lettres ne se rebata point ; elle voulait lire sur tous ces visages les prédispositions qui les animaient; elle regarda, et son inspection terminée, elle se sentit soulagée. Cbacunlui paraissait de la meilleure humeur possible. Personne n'avait le plus petit sifflet entre les doigts. Personne ne bâillait.
Seulement, en promenant ainsi ses regards de tous^ c6tés, Brin-d'Âmour aperçut Lucien qui entrait à l'orchestre. Lucien n'avait pas reparu chez la lorette depuis le soir où elle l'avait si sévèrement traité; un vague instinct avait dès lors averti Brin-d'Amour qu'elle s'était fait de cet bomme un ennemi ; plus tard, que c'était à son besoin de se venger d'elle qu'elle devait sa rupture forcée avec le baron de Fresne.
La vue inopinée de Lucien, au moment où elle rêvait, où elle appelait le bonheur sur Georges, et nar conséquent sur elle, fut donc pour la lorette ce que pourrait être pour une jeune fille, doucement occupée de se composer un bouquet de fleurs les plus brillantes et les parfumées, l'aspect d'un reptile venimeux qui se serait caché parmi ces roses et ces myrtes.
Cependant Brin-d'Âmour se rasséréna un peu en songeant qu'après tout Lucien était l'ami de Georges.
Il est vrai que l'amitié d'un homme tel que Lucien ne signifiait pas grand'chose !
Puis les muEiciens parurent à leur poste; le souffleur se moucha dans sa niche, les spectateurs revinrent des couloirs reprendre leurs places respectives. La pièce de Georges allait commencer.
:M0 BHIN ll*AM(»tiH.
Brin-d*AmoHr oaMia Lucien, elle ouMiH l'iinivèrs pout* ne plus regarAer ^ae le néem, qm &(fmt se lever dans quetqnes imnates.
Le coup de sonnette résonna. On «ntaimi t'ouverrurc.
Bf4n-d'Amour trouva cette ouverture des trois quarts trop longue.
La toile se leva.
» 0 vous, ami, patent, maîtresse, qtn avez «ssîstéà une première représentcAidn égayée4e voire frëre, 4e votre ami, de votre amant, n'est-ce pas <fu*fl faut les avoH* subies pour comprendre certaines souffrances? Lit de Procuste, tu n*es qu'un sommier élastique k côié de ces douleurs là I
Et quand au lieu d*ètre seulement éguyéB^ la pièce tombe! Jugez!
La pièce de Georges tomba.
Ce n'était pas qu'il n'y eût de l'esprit, du talent, de la gaieté dans cette pièce. Mon Dieu ! elle valait vingt, trente, cent Vaudevilles qui avaient néussi avant ou qui devaient réussir après elle!
IMais Brin-d' Amour s'était trompée dans ses observations physiognomoniques... le public des Variétés était fort mal disposé ce soir-là.
Cela débuta ainsi :
Vers le milieu de la troisième scène, un monsieur de l'orchestre fit entendre un : -oh ! oh ! réprobateur, à propos d'un mot assez leste, qui froissa t;e monsieur, parce qu'il lui rappelait une aventure dont ii avait étfi le héros infortuné.
Un peu après, une âftme ^ bateOB vememÊr tnk
BRIN D'mwtu t44
petit baao. jQudques voUkis ohulèreat ia 4sluUe île 0% petit banc. Plusieurs personnes s'imaginèrent que e-était à la pièce ^que s'adressaient c^ murmures... «et, ma foi I comme il est avéré que les hommes sont 4es moutons, — surtout quand il est question d'ialter ce qui est laid ou méchant, -^ ces personnes se prirent à murmurer, sans trop savoir pourquoi, et leur horrible cbuchottement se propagea de tous les côtés.
Dès ce moment, le pauvjne vaudeville de George» Muller était perdu I
Georges le comprit bien, de derrière le portant qui l'abritait sur le théâtre. Brin-d'Âmour, de sa loge, au fond de laquelle elle s'était réfugiée.
Je renonce à vous décrire le désespoir de Brind'Amour ; je ne vous en peindrai que deux des principales nuances.
Elle eut envie de se précipiter dans l'orchestre et d'y étrangler un de ces misérables qui osaient siffler son amant I
Elle songea i mettre le feu à la salle I
Heureusement le supplice de la chère fille, s'il ne s'acheva pas en même temps que le vaudeville, se calma cependant un peu, par le silence qui suivit la chute du rideau et la funeste cérémonie de l'acteur, venant annoncer à ce lâche public, qui veut encore connaître le nom de eelui qu'il a conspué sans miséricorde...
Que : Vauteur déme garder Vananyme.
Brin^'Amour essuya ses yeux gonflés par les larmes.
Elle se hâta de mettre son chapeau, son chflle, pou'
ut Blim O'AMOtiR.
que Georges n*attendît ims après elle quand il reTien* draît.
Et elle se dit, en souriant avec espoir à son propre amour :
-^ Je serai si boiine, si aimante ce soir, qu'il faudra bien qu'il oublie son chagrin !
Néanmoins, une pensée tourmentait la lorette.
— M'aime-t-il assez, lui, — telle était cette pensée, — pour oublier un tel chagrin près de moi?
Brin- d'Amour ignorait cette vérité, qui pourrait passer pour un axiome :
Qu'autant un homme de lettres est peu amoureux dans l'attente d'un succès, autant il devient tendre après une chute.
Cela se conçoit. Un homme ne peut, décemment, pas pleurer parce qu'il a été sifflé, et cependant il n'en est pas moins triste; et comme il faut qu'il épanche sa douleur, s'il a une mattresse, il se plaint en se faisant plaindre par elle. Conclusion : de la tristesse à l'amour, il n'y a qu'un pas ; cela Unit donc, en général, presque toujours bien pour la maîtresse.
Il est bien entendu qu'il n'est question ici quç des écrivains dramatiques de vmgt-deux à trente- deux ans. Passé cet ftge, mon axiome ne reste plus que comme événement d'occasion.
Comme la dernière pièce allaft commencer, Georges entra dans la loge.
Hein! les gueux! murmura Brin-d' Amour, qui se contint avec peine pour ne pas éclater en sanglots à la vue de son amant.
' Georges avait le visage passablement altéré ; néan-
BRIN D'âMOUA. 943
moins, il ne put s'empêcher de sourire à l'exclamation de ia lorette.
— Je prendrai ma re^anchCj dit-il assez gaiement, mais viens, parlons !
— Oh I oui 1 allons-nous-en I
— Tiens ! ma chère Suzanne, fit Georges, en s'en allant sur les boulevards, le bras de sa maîtresse serré sous le sien, c'est à cause de toi que cela m'afflige surtout d'avoir éprouvé ce revers. Un succès, c'est de l'argent, et je comptais te donner bientôt quelque chose qui te plût... Gela m'est si difficile avec le peu que j'ai.
— Georges, mon ami! interrompit Brin-d'Amour d'ui? ton de doux reproche, est-ce que JQ t'ai demandé, est-ce que j'ai eu l'air de désirer jamais auprès de toi d'autre bien que ton cœur !
Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas?
— «Oh! oui l tu es si bonne I mais...
— Mais, alors, je suis heureuse I bien heureuse ! entends-tu? et tous les plus magnifiques présents du monde n'ajouteraient rien à mon bonheur I
— Cependant, maintenant que tu es seule, il doit t'arriver parfois d'éprouver uu regret à la suite d'un désir que lu ne saurais satisfaire 1 Si je pouvais être un obstacle à ton bien-être, Suzanne, tu me l'avouerais, n'est-ce pas? Ce serait mal de ma part...
Georges ne continua pas ; sa maîtresse avait tourné vers lui un visage d'une expression tellement suppliante qu'il comprit qu'un mot de plus sur ce sujet, ce n'était plus la chagriner, mais la blesser.
Après tout, Georges était assez content de lui : dans
fil nm v^joioim.
un était de tenâresse exaltée parme hilbrtatte récente, inattendue, il avait abordé une question briUante ; sa délicatesse de reneontre avaif élé prise an sérieux, d'autant plus qu*ii s'était montré de très-bonne foi Immême en la manifestant ; À\ ne lui restait done qu*à se Mieiter d*êlre adoré autaiH et à si bon* compte.
Au reste, nous dépeindrons plus amplement, plvis tard, le caractère de Georges, et, en voyait ce qu^était riiomme, on appréciera encore mieux sa conduite.
Quant à Brin-d*ÂmoQr, nous n'avons rien à aj(Hiter sur elle en ce moment. Elle avait donné son ftme à Georges . . et, -—jusqu'au jour où il devait la lui rendra brisée, — aveuglée par sa passkHi, il lui fixait trouver toutes les qualités à son amant.
xvu
Le Mcoiitf amant âe lallettc*
Il est une espèce de goût assez singulier el assez uîais, des ^us répandas à Paris, c'est celui qu'ont certains bomoies de posséder des maîtresses, non pour leur protpre agrément, et moins encore pour celui de ces dames, maiSf tout simplement, par pure vanité.
Jules d'Ëstorg avait ce goût-ià;
Il aimait médiocrement les femmes, mais il voulait qu'on supposât qu il les adorait .. Il n'avait guère plus de sens qu'une carafe d'eau distillée, mais il était enchanté qu'on lui criit du bitume dans les veines ..
A chacun sa manie .. Après tout, ne finit-on pas, d'ailleurs, par se persuader à soi-même, à la longue, le mensonge qu'on a d'abord imposé sciemment aux autres? J'ai un ami qui a gagné la croix pour s'être admirablement caché pendant trois journées trop celèbres, les journées de JAiin. .. Eh bien 1 je vous atteste que mon anû, aaquel il amvait. jadis, dans la soli-
tude, de se rire aa-nez en se regardant à la boutonnière, est devenu beaucoup plus respectueux, vis-àvis de lui-même, aujourd*bui. Et c'est bien naturel... 0% se lasse de railler les ridicules des autres, pourquoi se garderait-on rancune de ses petitesses?..
Jules d'Estorg avait donc la manie de Tamour en montre.., — pardonnez* moi cette expression qui rend à peu près ma pensée...— il se plaisait à exhiber beaucoup ses mattresses... et comme, lorsqu'elles étaient jolies, il ressentait la double joie, et qu'elles fussent à lui, et qu'où les admirât, depuis l'âge de vingt ans qu'il se livrait à cet exercice, — et il en avait trente deux au moment où nous le prenons, — M Jules d'Estorg ne s'était jamais rehcontré en face de deux beaux yeux sans désirer, aussitôt, de se les approprier pour faire immédiatement part à ses amis et à ses connaissances de sa nouvelle conquête.
Or, Juliette, outre de beaux yeux, avait encore des cheveux superbes, des dents mignonnes et blanches, le teint rose, la bouche petite, la taille âvelte... Juliette, enfin, était une très-jolie femme. .
Et d'Estorg s'était rencontré en face de Juliette.
Par conséquent, d'Estorg voulait devenir l'amant... ou pour mieux dire... le cornac galant de Juliette.
D'Estorg, comme tous les individus qui s'adonnent à une spécialité, était assez adroit dans sa partie : celle de faire des femmes. On a vu comment, après avoir deviné que Lucien n'éprouvait qu'une très- légère satisfaction de le recevoir au moment où Juliette se trouvait chez lui, d'Ëstoi^ avait, néanmoins, obligé Lucien à ne pouvoir lui cacher l'adresse de la jeune
fiUe... Ses premiers jalons jetés» le lorelace s'était prademment tenu sur ses gardes pendant une semaine, c*est-à*dire qu'il n'avait plus parlé de Juliette à Lucien, que par basard, en l'air, comme pour mémoire... et, surtout, qu'il s'était bien gardé de tenter, près d'elle, la plus simple démapcbe... Mais ces huit jours accordés au rétablissement de la quiétude de son ami, d'Estorg avait hardiment relevé la tête, certain qu'il se sentait qu'il ne tenait plus qu'à lui de ne plus avoir à la courber....
Et, un soir, — le machiavel avait choisi le soir d'une première représentation, — celle du vaudeville mort-né de Georges Muller, peut-être, — parce qu'il n'ignorait pas que Lucien ne manquait jamais une première représentatioji, — un soir, il s'était rendu, tout droit, à pied, afin de ne pas appeler sur lui la moindre attention chez Juliette.
Hélait environ neuf heures, quand d'Estorg se présenta à la demeure de la jeune fille.
Thérèse, qui avait ouvert à notre lion , demeura interdite à sa vue, ne sachant pas si elle devait introduire cet étranger près de sa maîtresse.
Mais Juliette, qui avait entendu sonner, s'imaginant une visite imprévue de Lucien, accourut...
Son premier mouvement, à l'aspect de d'Estorg, fut une surprise mêlée d'effroi, son second, un secret plaisir mêlé de curiosité...
D*Estorg profita du choc de ces différentes impressions pour passer vivement, après avoir salué la jeune fille, de l'antichambre, dans une autre petite pièce qui serrait de salon à l'orpheline.
M 8 Bn» B'AlMWk
JiiKetI» ni powrait Mre amlrenent 91e de soîvte d^Estopg...
D^Estorg »*étftit défà assis au saloD ; Infietle 8*assit à son tour, — nu peu tremblante, wi peu émae, mais toujours très-curieuse, — en face de son visiteur.
D*Estorg, cependant, arait d*un coup d*Œit, tout en prenant place dans la pièce principale du logement de Juliette, inventorié cette pièce...
Et le résultat de cet inventaire avait été cette ré-
flexion dans le cerveau de noire lion :
— Cette petite est misérable comme une fille honnête. . Or, puisqu'elle n'est pas honnête,, elle doit avoir fort envie de ne plus être misérable I . . Attaquons !
Il attaqua.
— Mademoiselle, fit-il du ton le plus doux, ma$s en fixant, bien en plein, ses yeux sur les yeux de Juliette, ma visite vous surprend-t-elle ?
Juliette, qui, en admettant qu'elle eût pu s'attendre à la visite, ne pouvait guère s'attendre à la question, en resta tout ébahie, et n*y répondit pas : c'était l'effet que d'Estorg avait présumé;, il continua donc :
— Eh bieni Mademoiselle, reprit-il, s'il est quelque chose qui me surprenne en ce momeut, moi, c'est que j'aie pu attendre huit joiâts... — car il y a huit jours que je vous ai vue pour la première fois, vous le rappelez-vous?.. — ; pour yous revoir?
Juliette rougit.
-^ Mademoiselte, poursuivit d'Bstorg, me pardonnerez-vous, si j'ose vous avouer fpm vous avez produit la plus vive impression sur mon cœur?.. Me paribn-
Tfêrez^Tons, enfin, si vous m'entendez vons dire que mon smonr et ma fortune sont à votre disposition?'
De vermeilte, Juliette de?înt pftie.
Quoique à moîHé lomb^,. le passé n*était pas encore si loin d*elle qa'enene s'en souvint plus du coot... La jeune fille perdue par un amant sans ftme, avait des rémmisceiices de îa jeune fille abritée longtemps par TafiTection d'un père... d*nn honnête homme.
D'Estorg n'eût parlé que de sa tendresse, que Juliette n'eût, sans doute, comme devant, su que répondre!. . Warwt-eHe pas vaguement rêvé souvent, depuis le jour ou elle l'avait rencontré, à ce jeune homme si élégant, qui favait ramenée, dans sa voiture, chez elle!..
Mais il mettait sa fbrtune sur le tapis, et ce mot (brtune la choqua, et cette image de pièces d'or à ses pied^ lui causa du dégoût.
M. d^Estorg faisait une école ! il a^tognai^ une jeune fille à demi-honnête comme une lorette de troisième année... Hais H. d'Estorg avait si peu l'habitude de rencontrer nsême des demi-vertus.
Jnliette s'était levée.
— Monsieur, dit-elle gravement, j'ignore qui a pu vous donner à penser que vous aviez le droit de venir m'insul ter chez moi. Je ne vous connais pas, et ne veux pas vous connattre. Je n'ai besoin ni de votre amour, ni de votre fortune! Vous m'avez adressé deux questions... je me contenterai de vous en poser une seule :
« Croyez-vous que Lucien accueillerait avec plaisir, si je le lui faisais, le récit de votre visite et de vr^ étranges propositions ? »
dSlO BBIR d'AKODI. ^
Il y avait an accent de dédain si vrai, nne telle vigaeur d'ironie dans la voix et le regard de Juliette, s*expriniant ainsi, que d*Ëstorg, en dépit de son intelligence atrophiée de coureur d*ainours de théâtres et de boudoirs trop galants, ne se méprit pas sur sa faute.
Il sentit qu'il devait, à tout prix , la réparer, s'il voulait prendre sa revanche... A tout prix, fût-ce à celui d'une humiliation.
— J'ai été trop vite I pensa-t-il, je suis un sot I.. Au lieu d'avancer, il me faut reculer maintenant... N'importe ! il est urgent qu'elle ne dise rien à Lucien I . .
Il se leva à son tour, et s'inclina humblement devant Juliette.
— Je vous ai offensée, Mademoiselle, dit-il, je le reconnais et j'en suis au désespoir!.. Je n'ai point réfléchi qu'il ne suffisait pas d'aimer de toutes ser forces, mais qu'il était encore indispensable d'être aimé, pour avoir le droit de s'offrir corps et âme à une femme.
Vous êtes si belle, Mademoiselle!.. Vous paraissez si bonne, si charmante!., qu'en vous revoyant, après huit grands jours d'attente, ma joie m'a rendu fou...
Je mérite une punition, et cette punition, je me l'imposerai moi-même... Je vais partir, à l'instant, sans vous demander de me dire que vous m'avez pardonné.
Mais, j'espère... — laissez-moi espérer!.. — que vous me tiendrez compte de mon repentir... et que... dans quelque temps... lorsque je me permettrai... de reparaître devant vous... vous aurez oublié tout à fait.
qu'à ma première visite, j'ai commià le crime affreux, — plus à mes yeux qu'aux vôtres, je vous le jure, — de vous être désagréable.
Il y avait pas mal d'audace à d'Estorg, éconduit comme il Tétait, à annoncer ainsi une nouvelle visite,
Aussi Juliette laissa-t-elle échapper un geste d'étonnement à ces dernières paroles...
Hais comme, en même temps qu*il s'excusait d'une si bizarre façon, d*Estorg, son chapeau à la main, avait gagné au large du côté de la porte du salon, la jeune fille n'osa pas le rappeler pour lui défendre de mettre à exécution, sa promesse.
Et puis, i! lui avait si bien dit qu'elle était belle, qu'elle avait l'air bon... gracieux I.. Soyez donc fatiguée de l'indifférence de votre amant, et vous verrez si vous restez longtemps en colère contre un joli garçon, tombé du ciel, qui vous débitera, du ton le plus convaincu, de pareils compliments !.. Une impertinence même les eût-elles précédés.
D'Estorg salua de loin Juliette...
Malgré elle, elle lui rendit son salut, sans trop de sécheresse.
Et le lion était à peine parti, qu'elle se demandait déjà si elle raconterait cette aventure à Lucien.
Néanmoins, comme il s'agissait, pour la première fois pour elle, de se cacher de son amant, Juliette devait hésiter... et elle hésitait...
Un incident imprévu vint transformer ce cas de conscience en un moyen de vengeance.
Uueiieurc environ après la visite de d'Estorg, au
2ââ BAïai n'âMMA.
momeiU ck Julîelte se jiréparaii k m meUf% au iit, ThérèM entra dans kt ehambpe de la jeune 'fille.
— Tenez, Mademoiselle, dii-eile k sa «iaUro6sa« voici une leiUe qu*on a appartée dans la soirée^ chez le coucierge.
Une lettre I fit Juliette, qui cnit d*abord à une recrudescence, trop précipitée» de passion, de la .part de d'Estorg.
Mais elle reconnut récriture deXucien, et son dépit, qui se ranimait, s'éteignit.
Yoici ce que contenait la lettre :
« Ha bonne amie,
» Ne te dérange pas demain matin, je pars ce soir, » au sortir des Variétés, pour Saint-Haur^ avec quel* » ques amis.
» Ne m'en veuille pas, et, à après demain.
» Toujours à toi,
• LOCIEN. »
C'était court, mais c'était sec.
Juliette ne voyait son amant que tous les deux jours et, encore, il semblait prendre t&che, à diaque occasion, de recaler davantage ces entrevues...
Plus que jamais, ce soir-là, la froideur de Laciea avait tort !
L'aimable billet lu, Jirliette, dans un accès de rage, le froissa dans ses mains et le lioça dédaigoeaseBient, en iMule, au fond de la chemiBée.
— C'est bien I merci I dit-dle à Thérèse. .. ionseiiEy na bonne, va dormir! .. Je n'ai pas besoia 4e toi...
Thérèse s'éioigftait.
'^ Ml Teprit luUette, en la rappelant... la vlsilQ
de ce Monsieur... tu sais?., tout i Theure?.. tu n'as pas besoin de parler de cela à M. Lucien, quand tu le verras, entends-tu?..
— Mais je ne parie jamais à M. Lucien, repartit la vieille bonne étonnée.
— C'est juste... Enfin... quelquefois... par hasard! je te préviens... voilà tout... Bonsoir.
Ne plus se désoler des torts d'un amant, c'est com* mencer à l'aimer moins; se cacher de lui, c'est ne plus l'aimer du tout...
De îie plus aimer, à tromper, il n'y a -que la distance d'an billet doux.
Juliette n'avait plus que cette distance-là à fran-* chir.
Let noiu M tolYenC et ne se reuemMenC pas.
A deux lieues de Seiilis, aa-dessus de Morfontaine, ^ dont le parc est la représentation exacte, en miniature, de Fontainebleau, se cache un petit village entouré de bois et de ruisseaux, où Ton conçoit aisément qu'un philosophe, — et surtout un philosophe malingre et ennuyé, — ait désiré mourir...
Ce petit village se nomme Ermenonville.
Rien de paisible et de silencieux comme Ermenonville! Rien de séduisant comme ses bois! Rien de limpide comme ses ruisseaux !.. Et, — qui le croirait! à huit lieues seulement de Paris, — rien de poli comme ses habitants 1 — C'est à se supposer, lorsqu'on passe près de ces braves paysans, — qui se découvrent à Taspect d'un étranger, — au temps infâme, où tout finançais n'était pas encore, à peu près^ électeur.
Or, le quinze du mois de juillet 1848. vers les deux
heures de raprès*midi, une calèche découverte traversait le village d'Ermenonville, — au grand ébahissement des habitants, lesquels n*ont pas l'habitude de voir des calèches rouler sur les cailloux qui servent de pavés à leurs rues. •
Cette calèche portait Georges et Brin-d*Amour.
Tous les ans, au mois de juillet, Brin-d*Âmour allait embrasser sa mère et son père à Ermenonville; elle avait offert à Georges de l'accompagner dans ce petit voyage, Georges s'était prèle à cette proposition comme à une partie de plaisir, — depuis la chute de sa dernière pièce, Georges était devenu aux ordres de Brin-d'Àmour; et nos amants arrivaient donc, — d'une façon assez somptueuse, par parenthèse, pour un auteur sifflé et une loreUe ruinée... — mais Brind' Amour avait voulu voyager en calèche, et Georges n'avait pas eu le courage de s'opposer à la fantaisie de sa maîtresse, — rendre leur visite , — l'un par tendresse filiale, l'autre pour aider à distraire, en route, cette tendresse, — aux époux Dory, cultivateurs à Ermenonville.
Il n'y a qu'une lorette pour oser amener son amant chez sou père et sa mère
Il est vrai que, la plupart du temps, le père cl la mère d'une lorette sont des père et mère d'une espèce toute particulière.
Au bruit d'une calèche qui s'arrêtait devant leur bicoque, les époux Dory, qui déjeunaient patriarchalemeiit, côte à côte, d'un morceau de lard et d'une moitié de fromage à la pie, s'arrachèrent, en sursaut, aux jouissances de leur festin, pour courir sur le pas
de leur perte ; Brin^-â* Amonr les amt préTenos, par •«ne leUre, de sa visite.
— Te voilà I petite I crièreQt-ils tons les deax à la fois à leur fille.
— Ouil noQS voilai fit gaiement Brin>^' Amour.
Et lés bons gros baisera, les baisers francs, savoureux, les baisers de la campagne, allèrent leur train :des lèvres des luiysans aux joues de Brin-d* Amour... et réciproquement. . Près de son père et de sa mère, Brin-d' Amour redevenait paysanne pour embrasser.
GeorgifS avait considéré cette scène, mi en amant satisfait de la joie de sa maîtresse, mi en homme de lettres, qui, par métier, voit partout des types pour ses romans ou ses pièces.
**- Ab IJe vous présente un de mes bons amis, dit à ses parents Brin-'d' Amour, la scène des embrassades achevée.
— Monsieur est le bienvenu I repartit la mère Dory, avec une révérence à Georges.
— Monsieur se rafraîchira uu brin? continua le père Dory en prenant des verres dans une armoire.
— Comment donc s'il se rafraîchira un brin 1 mais allez bien vile nous chercher une bonne bouteille, père, et vous, maman» dépêchez-vous de nous apprêter à dîner... un lapin sauté, comme vous les exécutez si bien l Pendant ce temps, Monsieur et moi, nous irons faire un tour de promenade, nous reviendrons dîner ensuite, et ce soir, quand nous vous dirons adieu, nous aurons tous passé une bonne journée.
— : Quoi I tn t'en vas ce soir ? tu ne couches pas à la maison? dit madame Dory d'un air chagrin à sa fiiie.
— Qooî! petite, ta nous quitteras comme ça, sans nous laisser le temps de nous retourner; ajouta le père Dory qui remontait de la cave une borihe bouteille à la main.
— Il le faut, répartit Brîn-d* Amour, du même ton qu*Odry disait jadis son fameux : il le fallait!
Et les braves paysans n'en demandèrent pas davantage. Ils «étaient en sabots et en bure, leur fille portait des robes de soie et des bijoux, ils n*avaient pas d'autre raison de leur respectueuse obéissance à leur ûïle.
Quant à la manière dont elle gagnait ces robes de soie et ces bijoux, cela ne les inquiétait guère.
Elle semblait riche et heureuse ; que leur importait le reste.
Que de gefàS, à Paris, vis-và-rvis de certaines robes de soie ou de certains habits élégants, qui se conduisent aussi discrètement, sans avoir la même excuse d'hiintelligence que nos paysans.
Le père Dory avait versé du vin dans quatre verres.
Georges, qui s'était préparé à accomplir gaiement les choses, trinqua, puis vida son verre sans laisser poindre la plus légère grimace, quoique le vin de la bonfie bouteille fut vert à rendre fou un troupeau entier de chèvres.
Brin-d'Âraour, tout en souriant à son amant, se mouilla les lèvres.
Quelques instants après, tandis que le père Dory faisait, à leur tour, bo're leur cocher et leurs chevaux, tandis que la mère Dory apprêtait son fameux lapin sauté, Georges et Brin-d' Amour s'en allaient par le
S38 BRUT d'ahodb.
parc da cbftteau, bras dessus bras dessous, oubliant le village pour venir doucement, tout à eux-mêmes dans le silence des allées solitaires, dans les parfums des buissons de roses et de jasmins.
Pour Georges, alors, la jouissance était là ; errer avec une femme jolie, qui vous aime et qui vous platt^ en des lieux inconnus et encbanteurs.
Pour Brin-d* Amour, elle était rayonnante, et d'avoir Georges à ses côtés et de Tavoir dans ce pays où elle ne pouvait faire un pas sans rencontrer un souvenir de son enfance. Elle se plaisait à montrer à son amant les sites les plus pittoresques, les arbres les plus beaux du parc. Sous tel orme, elle s'é» tait abritée un jour par un orage terrible ; à tel endroit, elle jouait chaque matin avec ses petites compagnes. Elle le conduisit à la tour de Gabrielte, ruine à'moitié perdue sous le lierre, sans les liens inextri* cables duquel elle tomberait ; à la tour de Gabrielle, où elle n*osait pas entrer jadis, par peur des revenants; puis au tombeau de Jean- Jacques, qu'elle n'osait même pas regarder de loin.
Un moment, en passant sur un pont de planches jeté sur un ruisseau, Brin-d'Amour cessa de sourire.
Ses souvenirs trop 6dèles, évoquant une image, avaient appelé une penséd triste dans son esprit.
Ce pont, frêle et chancelant plus encore qu*autrefois, pendant un été tout entier, elle l'avait traversé, chaque soir, en se n ndant avec Juliette à une promenade favorite.
Mais Georges lui adit <^sa une question, ci Brin«
BRIN D'AttdDR. ÎÎ9
d^Âmoar ne permit pas à la goutte d'ean qui lui mpuii* lait les yeux de quitter sa paupière.
Elle ne voulait pas qu'une ombre de tristesse obscurcît celte journée qu'elle croyait volée au paradis.
Cependant, l'heure du dîner approchait. Nos amants reprirent la route du village — sans trop de regrets : — leur plan était tracé à Tavance pour cette journée, ce plan était charmant, et l'on abandonne facilement un plaisir quand on sait qu'un autre plaisir vous attend.
Le couvert était mis chez les Dory, couvert peu aristocratique, mais éblouissant de propreté.
Brin-d'Amour se plaça entre son père et son amant, sa main serrant à chaque instant la main de celui-ci, son petit pied caressant, sous la table, le pied de celui-là; son regard envoyant à chaque minute un rayon d'amitié à la bonne vieille Dory en face d'elle.
Nos amants avaient gagné de l'appétit dans leur promenade ; ils accueillirent le lapin sauté du village, mieux, à coup sûr, qu'ils n'avaient coutume de traiter, le repas le plus fin à Paris.
Des fruits et un petit verre de cassis du crû couronnèrent le festin ; la mère Dory offrit de confectionner du café, au dessert ; mais Brin-d'Amour et Georges se défiaient du moka d'Ermenonville, et ils le refusèrent énergiquement.
D'ailleurs, le temps avait passé vite à manger et à rire; il fallait partir. La calèche, qui avait le mot d'ordre, attendait déjà devant la porte de la maisonnette.
Les époux Dory essayèrent bien un peu de retenir
leur fille et le Monsieur ^ mais le monsieur prit son chapeau, Brin-d* Amour les embrassa une dernière fois en leur glissant, à part, à tous deux, dans la main quelques brillantes pièces d'or enveloppées dans du papier.
— Au revoir donc, petite, porte-toi bien ! cria la mèr&Dory à sa fille qui montait en voiture.
*-- Au revoir, Monsieur, et une bonne santé! fit le père Dory en r'errant la main de Georges.
Deux minutes encore, et la calèche avait quitté le village d'Ermenonville.
Le jour commençait à baisser ; la soleil n'incommodait plus nos voyageurs comme dans la matinée.
A demi-couchée sur son amant, Brin-d' Amour, dana cette moelleuse voiture qui l'emportait sur la route de terre battue, comme sur un tapis de velours, se laissait bercer par le charme à la fois physique et intellectuel du moment.
Georgescaressait à la fois du regard et sa maîtresse^, et le paysage, et Le délicieux havaue dont il livrait au Vent les boufi'ées d'opale.
— Tu ne t'es pas trop, ennuyé? dit tout à coup:,, à son amant, BHa-d? Amour fatiguée du silence.
— Mais la ne me suis pa& ennayé du tout! répartit gaiement Georges.
Et... là .. en conscience... cela ne te déplatt pas non pljs que nous couchions àMorfontaine?
— Mais, au contraire, puisque c'est convenu, folle I
En efiet, en quittant Paris le matin, nos amants avaient décidé qu'ils n'y rentreraient que le leade-
main. C'était surtout à Brio-d' Amour qfm revenait ridée de cette partie. Ëlie se ra|>pelail touiours: ia^ nuit de Hontcnorency, elle avait voulu lui donner une seconde édition. Les gens qui aiment, se créent ainsi une foule de joies intimes .qu'ignoreront toujours Les. natures froides et sceptiques. Pour Brin-d' Amour, coucher avec son amant dans une auberge de village», dans une chambre dont la fenêtre ouvrirait sur un jardin, dans un lit dont il faudrait, comme pour tous les lits de la campagne, une échelle pour atteindre le faîte, c'était du plaisir à ajouter à son bonheur ordinaire.
— Cher angel murmura la lorette'en portant à ses lèvres la main de Georges. ^ *
On arriva à Mîorfontaine, à Tauberge du Cheval blanc.
La voiture fut mise sous un hangard, les chevaux furent conduits à Técurie, puis, tandis qiÊ^ le cocher soupait et qu'on leur apprêtait la plus belle chambre de la maison, nos voyageurs s'en allèrent prendre un peu connaissance du pays, jetant par-ci par là, avec des aumônes aux mendiants, Georges des regards curieux sur les jolies fllles debout au seuil de leurs demeures, Brin-d' Amour des éclats de rire aux paysans qui la suivaient des yeux comme une merveille*.
On rentra sur les neuf heures à l'auberge.
— Monsieur et Miadame. ne prennent rien?' de^ manda l'hôtesse.
— Sil.. Vous nous monterez une bouteille de via de Madère et des biâcuitfi dans nourecbambre, fépoor dit Georges. — Avez- vous du vin de Madère?
$3Î BRIIf d'aHOUR.
— Oh! Monsieur! répariil Thôlesse, comme offensée d*une telle question ; nous avons de tout ici.
— Alors, je vous prie de ni'excuser, Madame^ d'en avoir douté. —Tiens! à qui ce journal? Est-ce que vous recevez cela, par hasard?
En parlant ainsi, Georges montrait à Tauhergiste une Gazette des Théâtres, du jour, qu'il venait d'apercevoir sur une des tables de la salle.
L'aubergiste regarda le papier qu'on lui présentait.
— Non! non! répliqua-t-elle en riant, ça n'est pas à nous, ça. Monsieur; nous ne connaissons que la Patrie dans le payjs. Ce journal-là a été onblié tout à l'heure par un voyageur qui se rendait à Senlis, et qui est descendu de son cabriolet pour se rafraîchir.
Georges, qui n'avait pas flairé un seul journal de la journée, se jeta à corps perdu sur celui que le ciel lui envoyait si^p^acieusement. C'était une véritable bonne fortune, il est vrai, pour un homme de lettres, que cette feuille de théâtres, dans une auberge de village, à huit lieues de Paris.
Brin-d' Amour contint une légère moue à l'aspect de son amant absorbé dans l'ivresse de sa trouvaille.
— Je monte à notre chambre, lui dit-elle; tu vas me rejoindre n'est-ce pas?
— Oui, oui, je parcours un* peu cela et je suis à toi. Val va! répartit vivement Georges.
La lorette s'éloigna en soupirant. Sans doute, il n'y avait pas de quoi se désoler de ce que Georges consa^ crât quelques minutes à la lecture d'un journal, et pourtant elle se sentait contrariée par cet incident;
BRIN d'amour. S33
c'était pour elle la preiuîère tache que le hasard jetait sur l'éclat de cette journée bénie.
Et quand le hasard se mêle d*ètre désagréable, il n*en finit plus.
Brin-d*Amour était à peiné entrée dans la chambre que rhôtesse avait préparée, que les pas de Georges résonnèrent dans l'escalier.
— Ah I il est aimable, pensa Brin -d'Amour, il n'a pas voulu me 'faire attendre.
Georges parut.
Mais il tenait encore son terrible journal à la main ; de plus, il avait l'air de mauvaise humeur.
— Qu'as-tu donc I s'écria Brin-d* Amour, effrayée.
— Ce que j'ai!., sais-tu ce que je viens de voir dans cette feuille... Eh bien!.» ma pièce du Palais- Royal... celle dont je t'ai parlé... qui est reçue depuis six mois!., on l'a lue aujourd'hui aux acteurs ..aujourd'hui... tu entends?.. Comme c'est agréable! et je n'étais pas là ! quel joli effet ça a dû faire !.. On m'a envoyé un bulletin ce matin... et je ne l'ai p pu recevoir!.. Le diable emporte la partie de campagne, va!..
En disant ces mots, Georges jeta avec colère le journal sur un meuble.
Brin-d'Amour ne répondit rien, mais elle baissa la tête, elle sentait que décidément son bonheur se ternissait.
Georges se tounia vers sa mattresse.
— Eh bien! continua-t-il|, tu ne dis mot... tu ne comprends pas que je sois vexé de ce qui m'arrive!
pflr
234 BRUf n*iHioi)iu
— Je ne comprends pas du moins que ta m*en fasses* un reproche !.. répliqua doucement Briad*Amour.
Georges fut plus touché de ces simples paroles qu'il n'eût pu l'être d'un long discours d'excuses ou de regrets.
— C'est juste, reprit-il en se rapprochant de Brin- . d'Amour, j'ai tort... je t'ai fait de la peine... ne m'en veuille pas, ma bonne Suzanne!
Briu-d' Amour ne demandait pas mieux qae de pardonner. La joie reparut sur son visage. Georges, de sou côté, affecta de ne plus songer à la nouvelle que lui avait appris si mal à propos la Gazette des théâtres.
Le vin de ^adère et les biscuits étaient servis.
*0n vida la bouteille, on grignotta quelques biscuits.
Puis on se mit au lit comme dix heures sonnaiCàit...
'^Mais le coup était porté. •
La réaction commençait. Devant l'homme de lettres ' tombé Tamaut avait reparu... L'homme de lettres espérait de nouveau... Tamant devait s'effacer encore.
Georges fut jQooius tendre que de coutume, ce soir-là, dans les bi'^s de sa maîtresse.
Il songea plus loi à dormir, et quand il voulut dormir, cela lui fut impossible.
On ne dort guère dans un foyer de théâtre, au milieu de quatre ou cinq acteurs et d'autant d'actrices...
BRIN 0*AMOUB. 235
Et, quaad il fermait les yeux, Georges n*était plus couché près de Bria-d'Amour, dans une silencieuse auberge de Morfontaine, il se promenait au foyer du Palais-Royal, causant avec Ravel, Grassot, Lhérilier, Lev.as8or-. . avec mesdames Brassine, Dupuis, Durand, Aline et Scrivaneck.
Pour comble d'infortune, comme Georges, au bout d*une heure de cette existence double, allait enfin, vaincu, par la fatigue, et de la journée et de Tiasomnie, atteindre le sommeil, il bondit brusquement en sentant un objet animé qui se promenait sur sa figure...
A moitié endormi, il porta la main à cet objet...
Et il pouss2^un cri de dégoût et de rage!..
Les lits de l'auberge du Cheval blanc avaient des commensaux habituels qui ne souffraient pas que des étrangers y reposassent en paix.
Or, comme beaucoup de monde, je présume, Georges avait en horreur cette société nocturne.
Au cri de son amant, Brin-d'Amour,j(iui s'assoupissait, se redressa effarée sur son séant...
Elle se mit, la pauvre fille!., à faire la chasse à ces objets animés, — qu'on ne peut pas nommer, — qui avaient osé s'attaquer à Georges avant de s'adresser à elle...
Une partie de la nuit s'écoula de la sorte... Trois fois Georges, comptant enfin ne plus être au lit qu'avec Brin-d'Amour, se recoucha... et trois fois il sauta dans la chambre, s'apercevant, ou s'imaginant qu'un nouvel et infâme étranger s'était encore glissé soi' leurs draps.
236 BRIN D*AMOim.
Au point du Jour seulement il put goûter enfla quelques heures de sommeil... mais ce sommeil se ressentit de Tétai d'irritation de sou corps et de son esprit .. il fut troublé, fiévreux, inquiet.
Vers les six heures du matin, il était réveillé... A six heures dix minutes il était habillé ..
Et, à six heures et demie, nos amants quittaient l'auberge de Morfontaine et retournaient vers Paris... l'un, le sourcil froncé, le visage défait, pestant tout haut, sans pitié, contre ces parties, où l'on se promet de s'amuser beaucoup et qui s'achèvent toujours d'une manière fâcheuse!., l'autre, le front baissé, le regard morne, dévorant son chagrin, supportant patienmient ces récriminations injustes... et ne se demandant pas même, — tant ce cœur était devenu crédule à force de passion!.. — s'il était possible que, pour la faire souffrir autant pour un rien, Georges l'aim&t seulement un peu!..
^laand r«moar t'en va le caprice arrive.
Le lendemain de la visite de d'Estorg, il y avait à peine un reflet de dépit dans Tesprit de Juliette, à Tendroit de cette visite; huit jours après elle n'y songeait plus qu'en souriant.
D'Estorg était jeune et joli garçon ; il avait des manières élégantes... il était riche.
Posé en parallèle avec d'Estorg, Lucien ne pouvait que perdre, lui, qui n'était déjà plus de la première jeunesse; lui, dont la figure n'avait rien que d'ordinaire, dont les manières étaient sèches, brutales... lui, qui n'avait pas le sou... ^
Enfin, d*Estorg semblait amoureux ! la plus grande des qualités aux yeux d'une femme de dix-neuf ans ! . Et, depuis longtemps, Juliette avait pu juger que Lucien n'avait jamais été amoureux d'elle; ce que sou inexpérignce, l'entratnement des premiers jours lui avaient caché d*abord, peu à peu elle s'était trouvée
23S BRIR D*AMOUA.
forcée de le remarquer, de le comprendre. — Il est permis de se faire illusion un mois, deux mois, six mois, — surtout quand cette illusion vous est chère, — sur une vérité qui vous blesse ; mais il arrive un instant où, malgré toute la bonne \olonté du monde, révideiice vous frappe, et alors, comme une suprême médication, — ou vous lue, ou vous sauve..
Et Juliette avait vu depuis longtemps aussi arriver cet instant-là.
Donc, entre cet homme qui, dès le premier jour où elle s^éiait donnée à lui, n'avait pas craint de lui jeter la honte et le remords au cœur, en sacrifiant à une méchante, à une infôme plaisanterie, l'apparence même d'un doux sentiment de sa part. Entre cet homme, qui ne paraissait la voir que par complaisance, dont les baisers étaient distraits, dont le regard était toujours fatigué.
Entre cet homme, qui ne lui avait jamais démandé, non pas même comment elle faisait pour vivre, mais seulement comment elle ne mourait pas de faim...
Et celui qui s'était présenté à elle en lui offrant son cœur et sa fortune.
— Et celui-là semblait avoir une fortune, et peutêtre aussi poftsédait-ii un cœur.
Une jeune fille abandonnée, énervée, brisée, les sens ardents, d'ailleurs, et la tête romanesque, n'aspirant qu'à vivre de l'existence la plus remplie, à quelque prix que ce soit, et ne vivant même pas comme une simple grisptte, qnî n'embrasse son amant, —quelque pauvre commis, — que deux fois la semaine.*
Une jeune fille, enfin, telle que Juliette, ne pouvait
pas bésiter. Pour elle, l'heure où elle abandonnerait Tan pour appartenir à l'autre, devait être une heure impatiemment désirée?
L'appréhension que ce bonheur souhaité, qu'elle achèterait par une seconde faute, ne s'envolât aussi vite que s'était enfui le premier, n'était qu'une ombre légère dans l'un des coins du tableau qu'elle se faisait de l'avenir avec d'Estorg.
Il ne lui paraissait pas possible qu'il y eût deux Lucien au monde, c'est-à-dire deux hommes qui, ayant en leur possession un trésor, se plussent, de gaieté d'âme, à en nier, à leurs propres yeux, Téclat et la valeur.
Juliette, sur ce sujet, ne résumait peut-être pas absolument sa pensée comme nous venons de la rendre, mais, ma foi! quand elle se contemplait le soir, la coquette I l'oisive I une heure entière, dans son miroir, avant de se mettre au lit, je vous affirme que ce que nous avons dit se rapprochait beaucoup de ce qu'elle se disait !
Ce ne fut qu'au bout de dix jours, — il s'était imposé ce laps de temps, dix jours, ni plus ni moins, ,pour racheter sa sotte précipitation première, — qixe d'Estorg reparut chez Juliette.
Si notre lion eût eu quelque bonne fée à sa disposition, il eût pu s'épargner un quart, au moins de ces dix jours de pénitence.
Il est vrai qu'il n'y a plus de fées, bonnes ou méchantes pour conseiller, comme jadis, les amoureux. Restent bien les somnambules, qu'on a le droit de consulter à prix modérés ou fous, selon sa bourse,
240 MiR D'iMOim.
quand on éprouve le besoin de lire dans rayenir. Hais les somnambules se trompent quelquefois, surtout depuis que la police se permet de fourrer le bout de son tricorne dans leur science. D'ailleurs, d*Estorg ne croyait pas aux somnambules.
— Vaincre ou mourir, cette foisi murmura-t-il en montant cbez la jeune fille. Elle n*a rien dit à Lucien, par conséquetit j*ai quatre-vingt-dix-neuf chances contre une de vaincre. Je vaincrai donc, ou je me condamne pour six mois à madame B... des Varié' tés qui me reluque. Tant pis!
C'était encore un soir que d'Estorg avait choisi pour ^e présenter cbez Juliette.
Il sonna ; la vieille Thérèse vint lui ouvrir comme la première fois.
' Mais, ce soir-là, elle parut moins effarouchée que le précédent.
Elle avait peut-être reçu le mot d'ordre, l'innocente vieille femme I
— Madame est là, dit-elle à d'Estorg, je vais la prévenin.
Quelques minutes après, d'Estorg entrait près de Juliette, toujours dans ce salon dont la tournure luî avait fait commettre une gaucherie qu'il allait travailler à réparer.
Vous savez dans quelles dispositions Juliette attendait cette seconde visite de d'Estorg?
Vous savez dans quelles intentions d'Estorg rendait cette seconde visite à Juliette?
Mon intention n'est donc point de vous donner, e
détail, rbistorique de Tentrevoe de Juliette et de d'Estorg.
Dans ce roman où l'amour, sous diverses formes, est contiuuellement en jeu, c'est presque une bonne fortune pour moi, quand l'occasion s'en présente, de laisser à l'imagination de mon lecteur le soin de broder le chapitre que je lui offre tout tracé Les redites sont redoutables ; je t'aime, je vous aime, sont des pbrases toujours charmantes et toujours nouvelles, soupirées tour à tour par mille jolies bouches ; mais, dans un livre, une déclaration amoureuse et une douce adhésion à cette déclaration ne changeront pas, quoiqu'on fasse, de forme ni d'accent, et sembleront bientôt monotones à mourir, fussent- elles répétées à de longs intervalles par des personnages absolument différents les ans des autres.
Pour éviter de tomber dans les réminiscences du tendre et du galant, je me contenterai donc de relater, quant à l'entrevue de d'Ëstorg et de Juliette, que le premier y fut aimable, brûlant, persuasif, que la seconde y devint d'abord craintive, émue, bientôt persuadée.
Gela devait être, et vous vous y attendiez aussi bien que moi.
* Mais ce à quoi vous ne vous attendiez peut-être pas» c'est à ce que, comme d'Estorg, enhardi par une rougeur de bon aloi, voulait prendre un premier gage de sa félicité sur les lèvres de Juliette, celle-ci sursauta violemment dans les bras de d'Estorg, non par Teffet du baiser, mais par celui de la sonnette qui carillonnait à ce moment à la porte de son logement.
242 BAIN. O*AMO0i|.
Elle se leva tonte pftle ; néanmoins elle ne perdit pas la tète.
— Ce ne peut être que Lucien I dit-elle. Je ne reçois que lui.
— Est-ce que vous Tattendiez ? fit d*Estorg.
— Non, il devait dtuer en ville.
Thérèse accourut; cette bonne. vieille se formait décidément.
— Dois-je ouvrir, Hademoistlle? demanda-t-elle. Sans doute! repartit Juliette; mais attends.. Ga«-
cbez-vousl Monsieur... il le faut I coiitinua-t*elle en s*adressant à d'Estorg... Il ne restera pas longtemps, je Tespère.
Le carillon de la sonnette recommença.
Juliette ouvrit un petit cabinet de toilette.
— Cacbons-nous donc! fit dEstorg, qui n'avait pas absolument peur, mais qui ne se sentait pas non plus absolument rassuré, cependant, c'est bien à cause de vous, Juliette, que je consens à une pareille plaisanterie !
Ceci fut dit pour la forme, par d'Estorg, à Juliette, ^- qui ne lui en sut pas moins gré, — tout eu fermant sur lui la porte du cabinet.
— Va ! maintenant, cria-t-elle à Thérèse.
Et, tandis que la domestique obéissait, la jeune fille, après avoir sou 'Hé une des deux bougies qui éclairaient le salon, s'étendit, tout de sou long sur un canapé, la tète tournée du côté de la muraille.
— Ah! ça! quoi donc!., est-ce qu'on dort déjà ici! exclama une voix... A neuf heures!., c'est trop fortl...
mm D*AMom. 243
C'était bien Lucien qui entrait. .
-^ Madame s'est trouvée un peu indisposée, balbutia Thérèse, qui mentait pour la première fois de sa vie,
— Indisposée... ce n'était pas la peine alors que je me dérangeasse pour la venir voir.
G* est sur ce mot gracieux que Lucien s'approcha de Juliette.
Au reste, cette manière de se présenter fit plaisir ft Juliette. Elle se sentit plus de courage à tromper cet homme qui lui disait une insolence à quelques pas de cet autre qui venait de roucouler à ses genoux.
— Eh bien I c'est donc vrai! tues malade^ Juliette? reprit Lucien en s'arrêtant devant le canapé.
La jeune fille se retourna lentement du côté de son interlocuteur, comme si elle se fût arrachée à un lourd assoupissement.
— Ah ! c'est vous! mon ami! dit-elle, en lui tendant la main, excusez-moi... je suis soufifrante en effet... je reposais...
— Oh! ne te dérange pas, je me sauve... J'étais venu, en sortant de dîner chez Vachette, une idée qui m'avait passé par l'esprit... Eh ! eh I j'avais envie de rester ici, toute la nuit, mais, puisque tu es souffrante... — C'est dommage, quand j'ai bu du Champagne, moi... Eh I eh !..— Enfin, je n'ai pas de chaiice!.,
Juliette, à travers les cils de ses paupières fermées, considéra Lucien qui, tout eu parlant, rallumait son cigare à la bougie.,,
M. Lucien avait dû boire, en efl*et, beaucoup de \'w de Champagne... il était gris.
C'était la première fois q\» Juliette le ro^it dlins cet état, et Pinstant n'était f>as iàii^rable pour iui. De la frayeur elle Avait passé, aux premières pnfotes de son amant, à la colère : maintenant c'était du dégoût, de l'averskon qu'elle éprouvait.
De l'avis d'une maîtresse, ua «»anX n'est pardon» nable de s'être grisé que quaiid ii s'est grisé avec elle.
Mais un amant qu'elle n'aime plus et qui ose lui apporter le spectacle d'une ivresse gagnée oa M^aa^ où!., fi !.. ii y a de quoi, pour une femme, jeter €• Monsieur par la fenêtre !
— Allons ! je m'en vais donc ! reprit Lucien, lorsqu'il eut réussi, non sans difficultés, à raviver soa havane, et, comme ça, ça ne te fait vraiment pas de peine de me voir partir, Juliette ?.. tu es si niala^ que tu refuses de me donner l'hospitalité?
Lucien s'était rapproché de la jeune fille couchée dans l'ombre, elle sentait sa main qu'il appuyait star son épaule...
Malgré elle, elle frisonna à ce contact, k œlte ques« tion...
On ne ment pas, tout d'abord, sans peine, sur* tout à ceux que Ton se souvient encore d'avoir aimés.
Mais comme elle se taisait, Lucien se pencha vers elle .. son souffle av/ué l'effleura... Lucien avait le vin tendre.
— Laissez-moi! laissez-moi I fit-elle vivement., je vous dis que je a^uflre... je vous dis que je veux dormir !..
iittm d'amour. Si5
Et Lneien se recnht en grommelant :
— Au diable I.. qn'a-t-elle donc ce soirl.. Un assez long silence suivit cet incident. L'acenerFde Juliette avait un peu dégrisé Lucien...
il demeurait immobile, hébété, au milieu du salon, cherchant, sans le trouver, à travers les fumées dont était encore obscurci son cerveau, la solution de ce problème :
Comment une mattresse soumise et tendre d*ordinaire, peut-elle devenir, tout d'un coup, une femme revêehe et froide?
Pour Juliette, assez einbarrassée de la situation, regrettant, d'une part, de s'être montrée trop vive, peut-être, avec Lucien, de l'autre, se félicitant de lui avoir déplu, — ce qui devait hâter son départ, — elle attendait ce que le hasard déciderait, la tête toujours tournée du côté de la muraille, le iorps recroquevillé sur le canapé...
Enfin Lucien prit son parti.
Ne pouvant pas deviner pourquoi Juliette le recevait si mal, il se résolut à la quitter, au moins aussi désa* gréablement.
C'était une petite satisfaction d'amour -propre d'homme ému bien naturelle !
Certes, s'il eût été de sangfroid, il ne se fût pas laissé repousser si facilement par cette maladie subite et, surtout, par cette mauvaise humeur extraordinaire 1
— Eh bien I boasoiri Adieu! s'écria-t-il brusquement ! Dors donc, puisque tu as tellement besoin de sommeil, ma bonne!.. Ah 1 tu ne veux pas même que
246 BRiR d'amocr.
je t'embrasse !.. Adieu! mais tu te souviendras île celte soirée ! et que, quaud je t*aime, cela ne te conirient pas de m*aimer I
Je ne serai pas de buit jours chez moi, ma chère... tu m*entends?
Bonne nuit!..
Là-dessus, Lucien sortit, en trois pas, du salon, faisant cetentir bruyamment le parquet sous ses bottes... frappant, sur sou passage, chaque meuble du boulde sa canne ..
Thérèse était là, dans Tantichambre, qui l'attendait, inquiète, impatiente...
Elle s'empressa de lui ouvrir la porte du carré, et, quand il l'eut franchie, en jurant entre ses dents, elle se hftta de la refermer sur lui.
Il descendit pourtant avec lenteur l'escalier...
A la dernière marche il s'arrêta et regarda aud^.ssus de lui. .
Elle va me rappeler I pensait-il.
Hais on ne le rappela pas.
Fuuiy KIoti.
. Un matin, sur les onze heures., Brin-d' Amour descendait d'un modeste coupé de remise, vis-à-vis d*une maison à l'encoignure d'une des rues du Marais qui avoisinent le boulevard
Après avoir donné ordre à son cocher de l'attendre, Brin-d' Amour entra dans la maison en question ; cette maison était de pauvre et sordide apparence ; un marchand de vins et une fruitière en occupaient les deux seules boutiques qu'elle possédât.
La lorette s'était, cependant, résolument engagée dans l'allée qui conduisait à l'escalier de cette laide demeure ; le portier était perché à l'entresol :
. — Madame Fanny Klotz? demanda-t-elle, en ouvrant le guichet de la loge.
— Madame Fanny Klotz?. . au troisième, la porte à droite; lui répondit-on...
: Quelques instants après, Brin -d'Amour, la respiration légèrement oppressée par une ascension rapide
949 Bni!f d'amodr.
sonnait, au troisième étage, à la porte indiquée.
Cette porte s'ouvrit aussitôt ; une femme parut, regarda Brin-d*Amour, et, jetant un cri de joie :
— Lavergne! celte chère Lavergne, fit-elle, avec un accent allemand très-prononcé, — dont nous épar* gnerons Timitation au lecteur, parce que nous présumons qu'on lui a déjà trop servi de baragouins germaniques, tant au théâtre qu'en romans, pour que cela puisse lui 'sembler encore agréable d'en être régalé d'une nouvelle édition, — quelqu'effort que nous ferions, d'ailleurs, pour k lui donner complète. — Ohl que c*est gentil à toi de venir me voir, enfin I depuis le temps que je^t'en supplie I Entre! entre I ma chère, tu vas déjeuner avec moi! hein ! Ma bo&ne esl sortie, mais*eUe rentre dans la minute. . . Je prenais mon café, n'Importe !.. ça ne m'empêchera pas de me repasser une côtelotte avec toi !..
Ce disant, Fanny Klotz avait entratné, en lui serrtnt les mains, Brin-d' Amour, de l'antichambre où ello l'avait reçue, daus la salle à manger, puis, l'œil radieux, le sourire aux lè^ res, elle se tenait maintenant devant sa visiteuse, attendant ce que cette éernière allait décider.
BrIn-d' Amour sourit, à son tour, à Fanny Klotz et répondit.
— J'ai déjeuné, ma bonne amie, je te remercie, achève donc ton café sans t'oceuper de moi.
Quand lu auras fini, seulement, je te conterai le motif qui m'amène.
— Tu as déjeuné ! bien vrai! Oh I je sofkpose que tu ne ferais pas de façons avec moi ! . .
BBm B*Aiioini. f i^
Alors I tieas! je n'ai plus (|o'une goette à boire, oh 1 ce n'est pas long I va ! et je t'écoate 1 G*est égal I je suis bien contente de te yoir 1
Fanny KIotz, que nous avons d^jà entrevue au commencement de cette histoire, à une soirée de Brind'Amour, était, comme nous l'avons dit alors, une femme de trente-cinq à quarante ans. Fort jolie autrefois, elle passait encore pour agréable ; mais ses charmes n'avaient jamais été de ceux qui peuvent séduire un goût tant soit peu délicat. De grands yeux, des cheveux fins et noirs, de belles dents, un teint rosé, un nez de forme régulière, tout cela peut constituer une jolie tète, sans doute; mais, si avec tout cela, il n'y a qu'une physionomie vulgaire, sans expression, ou d'une expression déplaisante, avouez qae ces grands yeux, ces dents blanches, ces cheveux soyeux, ce teijt de rose, ce nez élégant, auront bien vite perdu de leur mérite pour vous î . — J'admets que vous les ayez pu remarquer une minute... — si fort perdu, que vous ne voudriez pas leur faire l'aumône d'un second désir dans un second regard.
Toutefois, nous n'entendons point dire que Fanny Klotz fût tout à fait désagréable à voir. C'avait même dû être, au contraire, dans sa, jeunesse, un morceau de choix pour ces sensualistes exceptionnels, — heu-* reusement! — qui nient la Venus de Médicis pour se prosterner^ sausxesse, devant sa sœur — de i^t tout au plus, — la Hottentote...
D'aillenrs, la fortune que possédait FwMiy Klots était une preuve irrécusable, positive, de la vésUté de
^50 br'H d*aiioDb.
ses charmes, puisqae c'était à l'aide de ses charmes qu'elle s'était amassé cette fortune.
Mais, au moment où nous la prenons, notre lorette avait cessé, depuis longtemps, d'être jeune; elle était grosse, épaisse, quelques rougeurs maculaient son Tisage, ses yeux n'avaient plus guère d'éclat qu'à la lumière, la fatigue du plaisir avait laissé ses sillons sur son front.
Et, cependant, Fanny Klotz était encore une femme très-courue,..
Après cela, peut-être qu'en amour, comme en guerre, Qn a plus de confiance eu ces anciens généraux brusques, laids à force de travaux, mais pleins d'expérience, qu'en ces jeunes officiers qui savent beaucoup déjà, et ne demandent qu'à montrer leur science, mais qui n'ont pas eu encore assez souvent occasion de la prOuver.
Fanny Klotz était un vieux général de l'amour.
Elle avait terminé son déjeuner, son café au lait, — cet infâme aliment du matin, que les femmes, et, surtout les Parisiennes, s'entendent pour adorer, quand,, loin de là , elles devraient s'unir pour Texiler à jamais de leur table. . — Demandez plutAt à vos médecins, mesdames?
— Je suis à toi, maintenant, ma chère Lavergne, fît-elle en revenant près de Brin-d' Amour. Nous allons causer tant que tn voudras... Mais, auparavant, tu me permettras bien de te faire voir mon appartement?
— Volontiers!. Tu possèdes de fort belles choses, m'a-t-ondit!
Fanny Klotz se redressa orgueilleusement.
BBiff d'amoor; â.Hi
— Mais, oui! mais, oui I reprit-elle : viens, je veux que tu juges, par toi-même, si on t'a trompée.
Brin-iV Amour avait, en effet, plus d'une fois entendu parler des richesses de Fanny Klotz ; elle était donc curieuse de connaître ces richesses ; et puis, c'est une manière de flatter que d'admirer, et elle voulait admirer beaucoup...
. Elle était venue chez Fanny Klotz pour lui demander un service.
. La grosse lorette avait ouvert une porte
Brin-d' Amour entra dans un salon.
Dire que ce salon était beau, ce serait mentir; le principal y manquait : le goût ; il possédait tous les éléments, qui composent la magnificence, seulement, aucun de ces éléments n'était à sa place... Ce qui eût frappé, surtout, un artiste, en pénétrant dans ce salon, ce n'eût pas été l'or et la soie des meubles qui l'ornaient à profusion , mais la véritable splendeur des objets précieux d'art qu'il y eût découvert. Ce salon d'une grosse femme, sans poésie, sans âme, sans esprit, contenait, à ne les pouvoir compter, des bronzes^ des marbres, des émaux, des tableaux, devant un seul desquels un amateur se fût agenouillé une heure I II y avait là, dans l'ombre, — derrière des rideaux, hélas ! dans des angles, ou tout au moins, à contre-jour, — uue ébauche de Rembrandt.,, un portrait de Rigaud, une scène de genre de Mettzu, un Christ d'Albert Durer^ une bergerie de Watteau, un paysage de Clatide Lorrain, une étude de cheval de Géricault, une scène militaire d'Horace Vernetj un enfant de Charlet^ \m dessin de Paul Delaroche, une tète de
^6% Uwm D*AMMM.
femn6 de Couture, an «nge de hicampê, an Hon d'Eugène Delacroix.
Puis encore, sur des étagères, sor lacbeminée, ane coupe d*argan( eiselée , par Benvenuio Cellini, des statuettes de Pradier, des animaux de Bm*ye et de
Un monde de trésors, enfin I..
BriiHd* Amour n'étak qu'une pauvre paysanne devenue une fille entretenue ; mais elle possédait ce qui avait toujours manqué h Fanny KIotz : de Tintelii* gence, elle sentail, d'instinct, ce qui était beau...
Et k vue de ee sa&on, rempli de chefs-d'oeavre, au lieu de lui faire éprouver un sentiment de plaisir, l'attristait, elle comprît que ces chefis-d'OBnvre n'étaient pas à leur place, elle les regarda presque avec regret, honteux qu'elle les jugeait d^apparteiHr à un tel maître.,.
— Eb bi^( s'éepîa Fanny Klotz, qui ne se doutait guère de Feffet que produisait l'aspect de ses richesses sur BrÎB-d'Anour. .. Eli bien! qu'en penses-t«, ma bMae! ereis*tn qn» y%ù aie là pour de Targenl Y
-^ Oui , je crois que cela a dû coûter cher. .
-^ Et serait revendu presque sans perte, si >'efi avais envie! Oh ! je ne m'endors pas, noi!.. Je ne me suis jamais fait donner que de bonnes choses... Mais ce n'est pas tout. . Passons à m«n boudoir, à présent t . . Il na pas son pareil à Paris, ma chère,.. Tiens I
Brin*d' Amour a,wt suivi Fanny Klotz...
iU eila ne put retenir un cri de stupélaetioR>^ .
Le boadoiv dô Fanny Ktol» est connu à Paris. Il revient, selon ki lonatt^ A la sunuM de soixaAto^difK
Mat v'MfOtnu tSB
Biille fr*ncs, *^«t ^lle R*ex$gère {As. -- Flgorez-Tôus des tapisseries comme on n*en voit plus, au plafond, aux murailles, sur le parquet !.. Des glaces de Yeotse, de tous côtés, réfléchissant, les unes dans les autres, dans des cadres splendides , un meuble Louis XV, étincelant d*or et de soie... Une garniture de cheminée et un lustre en vieux Sèvres, qui, a eux seuls, ont coûté mille louis 1..
— Mais, mon Dieu ! qui a pu donner tout eela à cette femme, pensait Brin-d* Amour, et pourquoi lui a-t-on donné cela, et pourquoi le conserve-t-elle î
Ces questions que s'adressait Brin-d* Amour, devaient bientôt être résolues.
Fanny KIotz aimait autant à parler d'elle qu*à faire parade de ce qu'elle possédait, et si elle n'avait pas encore édifié Brin-d' Amour sur Tun ou Tautre de ces* deux sujets, c'est que jusque-là elle ne s'était rencontrée que par hasard avec cette dernière dans des soirées, à des dîners, à des bals. . toutes occasions où ttrln-d' Amour n'avait jamais prêté qu'une médiocre reconnaissance aux avances de la riche lorette.
Après le boudoir, le tour de la chambre à coucher devait suivre ; cette pièce n'avait rien de très-extraordinaire et la visite en avait été faite assez rapidement, mais quand Fanny Klotz tenait une victime, elle ne la lâchait pas facilement... De l'admiration de l'ameublement, Brin-d'Anjour s*était donc trouvée contrainte de passer à Tadmiration des bijoux, des dentelles, des velours, que sais-je !
Fanny Klotz n'était pas une simple grosse loretti»
%hi Mim d'amouk.
riche, c'était nne femme qui avait ia passion d'emma?-!'
gasiner...
Pendant vingt minutes elle avait déroulé, comme un panorama, devant les yeux fatigués de Brin-d* Amour, une série de cachemires longs, petits, carrés, de crêpes de Chine, unis ou brodés, de guipures, de bracelets, de pendants d*oreilles, de colliers... ceux-ci plus ou moins précieux, ceux-là plus ou moins parsemés de diamants...
Enfin, n'ayant plus rien à exhiber, elle avait, sans lui laisser reprendre haleine, entraîné Brin-d*Âmour sûr un divàfî et s'était prise à s'exhiber moralement, elle-même, dans un discours qui ne souffrait pas d'interruptions et que je vais essayer de rendre ici :
— El voilà, ma chère! s'était-eile écriée, tout cela est à moi!., bien à moi!., avec huit bonnes mille livres de rentes sur l'État... du trois pour cent... et pas un sou de dettes!... Et voilà!., me trouves-tu malheureuse? Mais aussi je me suis toujours tuée à amasser... c'est dans ma nature... A seize ans, je n'avais qu'un pauvre petit ménage déchois blanc — que j'ai vendu depuis pour seize francs, — mais je possédais quinze cents francs dans un bas, au fond d'une armoire... grossis sou à sou. Et voilà !.. je suis depuis vingt-deux ans avec le même homme... un homme très-bien... très-distingué... il est en province maintenant, mais chaque fois qu'il vient à Paris il couche ici... Il m'a donné mille francs par mois pendant douze ans... puis ça a baissé .. aujourd'hui, Une Bi'en donne plus guère que trois cents... mais je ne
9RIN D*A1100lli 258
lui eu veux pas... parce que jamais il ne in*a tourmentée. J. Je faisais ce que je voulais, et pourvu que je fusse exacte à ses rendez-vous... il ne s'embarrassait
pas du reste... D*ailleursje ne lui ai jamais donné à rougir. . j*ai toujours su choisir mon monde... Et voilai., aussi, tu vois... il m*en reste quelque chose 1 Ohl je connaissais mon affaire... quand on m'offrait un cadeau... oui ça me va I que je disais... mais pas de babioles, ça ne sert à rien... J*avais un vieux juif, qui existe encore, dans ma manche... c'était lui qui me conseillait pour mes cadeaux... je Itii faisais une remise, j'avais de bous tableaux, de bons bijoux, de bons meubles, ou de l'argent quand on le préférait... et tout le monde était content Et voilà !.. je n'ai jamais voulu preudre d*amant pour l'histoire de m'amu* ser. .. ça m'aurais fatiguée... et puis, à quoi ça sert-il un amant? à se moquer de vous... pas autre chose! pas si bête!.. Si je voulais me marier maintenant! ah! mon Dieu! je ne manquerais pas de maris... et j'y songerai peut-être. . parce qu'en vieillissant on s'ennuie... et que je ne veux pas m'ennuyer... J'aurais pu comme tant d'autres aussi avoir ma voiture, des domestiques... mais, peuhl combien en* ai-je vues qui me riaient au nez du baut de leur calèche en me regardant à pied dans la rue... — Riez, riez! me di« sais-je... vous finirez ài'bApital, vous, et moi.. . j'ai de bonnes renies... dtx cachemires... des diamants... Et voilà!..
N'ai-je pas raison ?
Cette tirade entremêlée de : Et voilà ! et débitée avec une volubilité qu'il faut avoir entendue pour s*
W( BBtli s'akour.
faira une idée, fut éooatëe sans ftourdlter par Brind*Amour.
Mais, à ces derniers mets qae lui adressait Fanny Klotz : N'ai' je pas raison f plutôt en corollaire de 5011 discours que comme une véritable interrogation, Brin-<l'Amour, à bout de patience, énervée, ahtifie, Saisit la balle au bond.
D'ailleurs, elle avait frisonne en entendant cette femnm, qui lui répugnait, qui eût répugné à la dernière figurante d'un petit théâtre de boulevard, se permettre de railler ses pareilles qui mouraient à l'hôpital, elle, qui ne devrait de mourir dans son lit, — si on ne Tassassinait pas, auparavant, un jour pour la voler, — qu'au triste bonheur que Dieu lui avait fait, de posséder un caillou sous le sein gauche, à la place du cœur...
Brin-«d* Amour se leva donc brusquement.
^ Oui. vous avez raison f dit-elle, avec un regard qui démentait ses paroles, mais que Fanny Klotz ne comprit pas, vous avez parfaitement raison... el je vous félicite de votre sagesse.
Mais, je vous en dnnande pardon, il faut que je TOUS quitte.
Il y a déjà longtemps que je suis ici, et Ton m*at^ tend.
*-< Que je ne te retienne pas, ma bonne! repartit Fanny Klotz en se levant à son tour...
Ah!.. j*y songe !.. mais tu avais \ me parler, mas*tudit?
-^ C'est vrai... En môme temps que je voulais vous voir... Tenez !.. vous m*avez appris vous-même, une
BRIN D'àMOOR. SS7
fois, si je ne me trompe» que vous faisiez souvent des... affaires... pour obliger vos amies...
Cette parure ne me plaît plus... je ne sais à qui m*adresser... pour la vendre... Connaissez^vous quelqu'un qui me rachèterait î
Brin-d* Amour tira de sa poche un écrin et le présenta à Fanny Klotz.
— Bah ! tu vends tes diamants, ma petite ! s'écria la grosse Allemande en ouvrant la botte. Ah ! au fait... c'est vrail.. tu n'es plus avec le baron de Fresne; on m'a conté cela T. Prends garde, ma chérie... en ce moment les entreteneurs huppés sont rares et...
Brin-d* Amour ne put contenir un vif mouvement d'impatience.
Elle était venue chez Fanny Klotz pour lui vendre ses bijoux, — car Fanny Klotz joignait, en effet, à son petit talent d'amasser, celui de faire des affaires^ c'est-à-dire de prêter à ses amies, sur gages, ou de leur acheter à perte... — mais elle n'était pas venue chercher un conseil.
— Ça te fâche, ce que je te dis? reprit Fanny Klotz, — qui s'aperçut du mouvement de Brin-d' Amour .. — Excusez-moi, ma petite... c'était dans ton intérêt .. mais...
— Mais... ce collier?., ce bracelet... cette broche? que valent-ils?..
— Ça vaut mille écus.
— Ils en ont coûté trois mille.
— Je le crois sans peine!., mais le diamant a tant perdu... Est-ce que tu as besoin de ces mille écus?
258 BRin d'àmoub.
Brin-d' Amour hésita.. .
— Elle me vole ! pensa-t-elle, mais je ne connais personne... un autre me volera davantage, peutètrel..
— Eh hieni reprit Fanny Klotz... ça te ne va pas... ma chère Lavergne?.. Tant pis!., tant pis pour toi I .. je te traite en amie !.. vrai !.. Tu conçois... tu n'as qu*à offrir ça dans une boutique... à un marchand... tu verras ce quon t'en offrira !..
Brin-d' Amour hésitait toujours.
Une pendule sonna deux heures-.
— Deux heures 1 fit-elle avec effroi , ah ! mon Dieu !
Georges rattendait à deux heures, pour déjeuner, aux Cbamps-Ëlysées.
— Donnez-moi les mille écus, dit-elle vivement à Fanny Klotz... j*aime mieux en finir tout de suite.
Un sourire de juif plissa les lèvres de la grosse Allemande; elle se hâta de prendre les billets de banque dans un tiroir de sa commode.
Les diamants valaient le double de ce qu'elle les achetait.
Bientôt api*ès Brin-d' Amour remontait dans son coupé, heureuse d'avoir de quoi vivre pour quelque temps, sans inquiétude, auprès de son Georges.
Et Fanuy Klotz enfermait les diamants qu'elle venait d'acheter avee ses autres bijoux, en se di* saut :
— Quand je voudrai vendre tout cela, je me ferai deux mille livides de rentes de plus I
Une larme de Laelen.
Quoique sous l'influence de Bacchus , — comme disaient nos pères, — lors de sa visite impromptue à sa maîtresse, Lucien, on se rappelle, avait pourtant conservé assez de bon sens pour s^étonner de la manière glaciale dont Juliette le recevait.. .
Le lendemain matin ^ en se réveillant de sangfrôid, le souvenir de cette soirée le surprît bien plus encore. Juliette avait dormi tandis qu*ii était auprès d'ellel Juliette ne Tavait pas embrassé une seule fois I Juliette Tavait laissé partir sans le rappeler I Tout cela était inconcevable pour Lucien. Néanmoins, en y réfléchissant, il devait finir par se donner à lui-même des motifs de la conduite de Juliette dont il se trouvât à peu près satisfait. Il était si éloigné de se douter de la vérité. — Peut-être était-elle véritablement indisposée, se dit-il, ou bien mon état de gaieté, trop gaie, lui aura déplu !.. Et, après tout, elle n'avait pas absolnmer
200 BRIN D^AHOUR.
tort, cela n*a rien de bien divertissant pour une femme, un homme gris!..
Un instant, même, il songea à se rendre chez elle, sinon pour lui demander pardon de ses torts, du moins pour les atténuer un peu, grâce à une telle démarche.
Mais ce bon mouvement n'eut pas de suites, l'amour-propre le comprima tout aussitôt.
— Bah! fit-il, il ne faut pas la mettre sur ce piedlà... S'excuser près d'une maîtresse, c*est lui donner des droits à se montrer plus exigeante à Tavenir.
D'ailleurs; elle va venir, j'en suis suri..
Et puis I si elle ne vient pas I qu'est-ce que cela me fait!
Sur cette conclusion, M. Lucien se leva; et, en effet, pendant une heure environ, occupé des soins de sa toilette, il oublia, ou à peu près, et l'aventure de la veille chez Juliette, et qu'il comptait la voir bientôt arriver chez lui.
Mais, ce temps écoulé, — la pendule marquait alors onze heures, — cette iiidifférenca factice s'évanouit tout d'un coup ; Lucien s'aperçut que Juliette n'arrivait pas.
Décidément, Juliette lui gardait rancune.
Il demeura immobile au milieu de sa chambre à coucher, prêtant l'oreille au moindre bruit du dehors, préoccupé de la singularité de ce ressentiment de Juliette, tellement préoccupé, qu'il finit par s'effrayer de cette quasi- inquiétude, et se demander tout bas s'il n'était pas possible que, par hasard, il tînt plus à Jut ^u'il ne se l'était imaginé jusque-là.
BRIN D^ÂHOUR. 261
Avant qu'il n*eât pu résoudre cette question assez complexe, Lucien entendit s'ouvrir sa porte.
— C'est elle 1 pensa-t-ii.
Et, — contraste curieux, — Tamant inquiet reprit immédiatement sa physionomie accoutumée d'amant ennuyé.
Mais ce n'était pas elle, et Lucien ne put retenir une exclamation de désappointement et d'impalience à l'aspect de la personne dont la visite remplaçait si mal, à son gré, celle qu'il attendaitt
Cette personne n'était autre que d'Estorg.
D'Estorg avait le maintien dégagé, son air riant, son regard sûr, habituels. Il ne s'aperçut pas ou il feignit de ne point s'apercevoir, d'abord, que Lucien avait fait cinq ou six pas à sa rencontre et, qu'à sa vue, il en avait reculé au moins autant.
— Bonjour, mon bon Lucien, s'écria-t-il «n se jetant dans un fauteuil; ça va bien ce matin? Ouf!., ça m'éreinte'de monter tes quatre étages. Mais quand on a à converser avec un ami, les étages ne se comptent plus, et j'ai à te parler, mon bon.
A la suite de sa déception, en apercevant d'Estorg à la place de Juliette, cette pensée s'était formée dans le cerveau de Lucien :
— Encore d'Estorg, à qui Juliette platt beaucoup! Que le diable emporte l'animal I J'en suis réduit maintenant à désirer que Juliette n'arrive plus.
« Tu as à me parler, répondit-il donc assez sèchement au lion. Eh bien! va, mais dépêche-toi, car il faut que je sorte tout de suite. »
D'Estorg sourit de la façon la plus joviale.
— Ob ! ce ne sera pas long, tranquillise-toî, répiiqua-t-il, deux mots, tout simplement.
Deux pauvres mots, et puis nous sortirons ensemble. Je te conduirai où tu as affaire, si cela te convient ; j*ai mon coupé en bas,
— Bien, bien, merci! voyons, que me veux-luî En prononçant ces mots, Lucien tourna le dos à
d'Estorg et s'occupa devant une glace à mettre sa cravate.
D*Estorg conservait Tapparence d'un visiteur qui ne remarque pas qu'on lui fait mauvais accueil ou qui s'en soucie peu.
— Voici le fait, mon cher Lucien, dit-il : Mon Dieu ! ce que j'ai à te conter est assez bizarre, et ma démarche elle-même a un certain cachet d'originalité qui, près d'un autre que toi, serait peut-être un peu... risquée ., mais, tu es un garçon d'esprit, Lucien, tout le monde sait cela, et c'est parce que je le sais comme tout le monde, que j'ai voulu agir moi-même à ton endroit, avec autant d'esprit que j'ai pu m'en procurer. Tu m'écoutes, u'est-il pas vrai ?
Lucien, qui n'avait rien compris à ce préambule» d'autant plus qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre attention, — toujours préoccupé qu^il était de Juliette^ et s'attendant, d'ailleurs, à quelque banale confidence de la part de d'Estorg, — Lucien, à cet appel de ce dernier : Tu m'écoutes, n'est-il pas vrai? se hâta de répondre : Je t'écoute, sans, pour cela, abandonner, devant la glace, la confection de son nœud de cravate, mais non sans maudire une fois de plus entre ses dents l'importun visiteur,
BRIN d'amoor. 263
D'Estorg, nonchalamment renversé 'dans sou faa-> teuii, allait parler.
Mais il se ravisa.
Se levant, le sourire toujours aux lèvres, il se dirigea vers Lucien, et lui frappant sur l'épaule :
— Ce cher Lucien! fit^il. Ehl ehl je le répète, c'est drôle, quoique ça, ce que je vais te dire là.
Tu en riras le premier, je le parie.
Oui, certalnenient, tu en riras beaucoup ; tu es si gai, si philosophe!
Cependant, j'avoue que je ne sais pas trop comment...
Ah bah! liens, je vais droit au but, sans périphrases, ça vaut mieux.
Je t*ai pris ta maîtresse, mon bon, et je viens te rapprendre.
Lucien se retourna avec une pro£|)titude de tigre, du côté de d'Estorg.
Cependant, il n'avait pas encore compris; le mot seul de maîtresse Tavait frappé.
— Ma maîtresse! murmura-t-il, quoi?... qui çaî... quelle maîtresse?
— Ehl parbleu ! la petite que j'ai rencontrée ici... Juliette, la jolie Juliette, repartit bénévolement d'Es • torg. Est-ce que tu en aurais une autre de même espèce? Peste I mon gaillard. Alors je m'inscris aussi pour ce^le-ià q^and je quitterai Juliette.
Lucien considérait d'Estorg d'un œil stupide, si stU'^ pide que ce dernier se prit à rire en s'écriant :
— Ha ça! mais quelle satanée figure me fais-tu là?
Je m'imagine que tu vas me serrer la main «n me fé** —
264 BRiN D*AMODR.
licitant, et de t*avotr débarrassé d*ane fille qni devait te gêner beaucoup, — toi, rhomroe libre, rUbmme de marbre, comme tu t'intitules, — et de* la manière as* sez régence dont je t^annonce la cbose, et tn me com- *temples d*uQ air tout aussi effaré que si je venais t*apprendre que tu es nommé président de la république !
Est-ce que je me serais abusé? Tiendrais -tu à Juliette, par hasard?., et, au lieu d*un ami auquel je donne avis que j*ai eu la galanterie de le dégager de ses chaînes, aurais-je devant moi un rival prêt à payer ma plaisanterie de Foffre d'un coup d*épée?
Lucien se passa les deux mains sur le front; il était blême comme un mort ; son cœur battait à le suffoquer.
Un moment, il avait éprouvé le désir de s'élancer sur d*Estorg, de le frapper au visage.
Mais d'Estorg était grand, vigoureux.
Lucien, comme tous les hommes sans âme, était un Iftche.
Il avait réfléchi, il n'avait pas frappé d'Estorg.
Et maintenant, devant l'expectative d*uu duel que d'Estorg offrait, lui-même, comme pâtura à son ressentiment, il réfléchissait encore, reculant par peur devant ce moyen de se venger, aussi vite que, par instinct de rage, il l'avait d'abord ardemment accueilli.
-* Eh bien! voyons, reprit d'Estorg qui s'était remis, toujours calme sur son fauteuil,.tu ne jne réponds past II est urgent pourtant que je sache à quoi m'en tenir! J'ai cru, en me chargeant de ta maitresse, acquérir des droits à ta reconnaissance; si, par hasard, je me suis trompé dans mes prévisions, dis-le-
BBiif d'amour. 265
moi ; nous faisons en ce moment fort sotte figure ainsi tn face Vun de l'autre. »
Lucien prit une chaise, d'une main tremblante, et s'assit à côté de d'Estorg.
— Mon Dieul fit-il, je suis... un peu surpris... parce que... tu le conçois... malgré tout, je m'attendais si peu... mais, quand lu m'auras expliqué...
— Comment je t'ai supplanté Oh! c'est très-simple, ya!.. ça ressemble à tout. D'abord, la petite m'r plu Elle est ornée d*un air honnête et décent qui m'a séduit tout de suite, — nous ne sqpimes pas habituée à ces airs>là, nous autres, et franchement, ce qui m'.a même le plus surpris, c'est d'en avoir rencontré un si superbe échantillon chez toi. — J'ai présumé que c'était quelque pauvre fille de famille que le diable avait, par malice, jetée sous tes griffes, et, ma foi! comme tu ne me faisais,, d'ailleurs, pas l'effet de tenir beaucoup à ta propriété, je ne me suis nullement effraya à l'envie de t'en déposséder, au contraire. Et je ne* plaisante pas du tout, à cette heure, me passer mo:^ caprice en cette occasion, m'a semblé, je te le répète, un moyen, sinon de t'amuser, du moins de te rendro servite; une maîtresse pauvre est un fâcheux fardeai. quand on n'est pas très-riche soi-même, et, entre nous, tu ne roules pas sur l'or, tu ne t'en caches pas. Bref, je me suis présenté chez ta belle, qui a dé buté par m'accueillir assez rudement. Oh! ça, jo dois le confesser, elle a très-mal reçu mes premières ouvertures, plus mal que je ne m'y attendais, et ça m'a fait plaisir ; c'est gentil, c*est drôle, une femm-^ qui n'a pas le sou et qui refuse une voiture, des cache-
2t)6 BRIN d'AMO0R.
mires, des diamants. Mais je ne me suis point décou« ragé, comme de raison. Je lui ai laissé le temps de la réflexion, huit jours, une tout semaine entière. C'était convenable; puis, hier au soir...
— Hier au soirl balbutia Lucien.
— Oui, oui, hier au soir, tu es arrivé comme j'étais là, caché. Ohl c'était très-piquant, mon bon ami. Je pae suis caché bon jeu, bon argent. Vrai, un instant, cela m'a causé un je ne sais quoi de t'entendre sonner, Ëh! on ne se trouve pas tous les jours dans des situations semt^ables I et si, au lieu d'être le Lucien, rhomme d'esprit, le philosophe que je connais, tu avais été quelque amant sauvage et cruel, — dam! ça se voit, — j'aurais bien pu passer un mauvais quart d'heure. — L'amant qui se cache perd cinquante pour cent en face de l'amant qui le trouve.
Cependant, bientôt je suis revenu à des idées plus saines. Ta conversation entremêlée de hoquets* — car tu étais gris comme un Polonais, à ce qu'il paraît, hier au soir, mon bon, — n'a pas peu contribué à me ramener dans le vrai. Gueusard, tu voulais rester avec Juliette. Ëb bien! et moi, qu'est-ce que je serais donc devenu, alors? À propos! chez qui as-tu été coucher en la quittant, hein ? drôle 1
— Après ! après ! fit Lucien en s'efforçant de sourire.
— Comment! après! après! mais c'est fini! Je suis tellement rentré dans le vrai que, dès hier au soir, quand tu as été parti, j'avais arrêté mon plan de cou duite à ton égard.
Et je ne m'en suis pas écarté d'une ligne.
BEIÀ D^AMOOn. 267
• Juliette est àmoiy — à moi... moralement... ohl je ne suis pas si bêle que de l)rusquer les événements, — de ce matin.
J'avais fait préparer à l'avance, certain que j'étais de mon fait, un joli petit appartement, à son intention, rue Laffitte.
A l'heure qu'il est, elle admire sans doute, en compagnie de sa vieille bonne, — car elle n'a pas voulu se séparer de sa vieille bonne; elle a du cœur, cet'e petite, — les trésors mobiliers que j'ai mis à ses pieds, ~ trésors qui ne me coûtent pas très-cher, par parenthèse, huit à dix mille francs, au plus; mais elle ne doit pas être bien difficile, c'était si pauvre chez elle! Ahl mon bon ami, ça devait bien t'affliger quand tu entrais dans son petit salon jaune fané. Peuhl
Et je suis venu te prévenir du léger changement opéré dans ton existence.
« Il ne me reste qIus qu'à savoir ton opinion sur cette facétie galante et la manière dont elle a été conduite
Et à te serrer la main pour courir rejoindre ton ex-amante, que je dois emmener déjeuner à la campagne
En disant ces mots, d*Eslorg se leva et tendit la main à Lucien.
Lucien se leva également.
Mais il ne prit pas la main qu'on lui offrait.
— Décidément, s'écria d'Estorg, son regard étonné arrêté sur Lucien, tu m'en veux Jonc un peu? Comment!., toi!..
Lucien essaya de nouveau de sourire*
Dire ce qa*il avait éprouvé pendant Tétrange narration de d'Estorg, serait impossible. Fureur d'autant plus cruelle qu'elle se contenait; regrets, orgueil blessé, désespoir, tout cela avait bouleversé de fond en comble ce cœur qui s'était ignoré lui-même dans le bonheur, qui ne se sentait battre que pour sou^rir.
D'estorg était un fat, mais non un méchant homme. Quoiqu'il fût loin d'apprécier à sa juste valeur le mal qu'il avait fait à Lucien, — autant parce qu'il ne voyait pas sujet réel de chagrin là-dedans, que parce qu'il ne supposait pas Lucien susceptible de ressentir du chagrin, — néanmoins, à l'aspect de ce visage altéré, devant, surtout, ce refus de toucher sa main, il comprit enfin que sa facétie galante et la façon toute régence dont il l'avait contée à Lucien, n'étaient pas absolument du goût de ce dernier.
Cela le rendit assez embarrassé de son personnage*
C'était en effet fort gênant de* voir quelqu'un à qui l'on conte une histoire dans l'intention de s'amuser, se prendre à froncer le sourcil après vous avoir écouté.
Le meilleur moyen de sortir de là, c'est de se retirer, si Ton ne vous retient pas.
D*Ëstorg usa de ce moyen.
Il prit son chapeau, regardant du coin de l'œil si Lucien ne s'apprêtait pas à le retenir.
Hais Lucien ne bougea pas.
— Adieu donc, fit d'Estorg en se dirigeant vers la porte de la chambre à coucher. Adieu, Lucien. Tu me détestes, à cette heure, je le vois bien, et je le regrette d'autant plus que je ne pouvais m'y attendre.
Mais j'espère que tu reviendras bieulôt à des pensées plus raisonnables.
Et que tu n'oublieras pas que, débiteur envers toi d'un plaisir, je me mets pour dix plaisirs à ta disposition.
Adieu.
Et d'Estorg s'éloigna.
Lucien le suivit des yeux ; il écouta le bruit de ses aae pqlnas usl i'ent mourant dans l'escalier.
Puis, quand il n'entendit plus rien, quand il se vit bien seul, il promena d'abord ses regards autour de lui avec une expression indicible de stupeur.
Et poussant ce cri de rage :
— Je l'aimais ! je l'aimais ! »
Il donna; avec une telle violence, un coup de pied dans une chaise en face de lui, qu'elle alla, en tournoyant, tomber sur* une table où elle brisa tout un verre d'eau en cristal de Bohême.
— Ahl juste ciel! Monsieur a fait un malheur !
. C'était le concierge de Lucien qui entrait au moment où ce dernier laissait si furieusement s'épancher sa colère.
— Qu'est-ce! que me voulez-vous? hurla Lucien en bondissant vers Timportun.
— Mon Dieu! pardon, Monsieur... c'est une lettre qu'on vient d'apporter pour vous... j'avais pensé...
— Donnez... merci... et allez- vous-en...
Le malheureux concierge, qui s'imagina que Lucien était atteint d'hydrophobie, se sauva à toutes jambes sans répliquer*
870 Bnm D*AMoun.
Lucien regarda la suscription de la lettre et chaiH cela...
C'était l'écriture de Juliette.
Il lut...
Et, pour la première fois de sa vie, après avoir lu cette lettre... une larme s*échàppa de ses yeux...
Voici ce que Juliette lui disait :
• Vous ne m'avez jamais aimée, Lucien, vous me pardonnerez donc bien vite, je l'espère, de vous appren«lre que moi. qui vous ai aimé, je ne vous ainie plus. Vous auriez pu me garder toujours... vous ne l'avez pas voulu... Je vous rends votre liberté tout entière et je reprends la mienne.
» Adiea. Je ne sais si je serai heureuse avec un autre, mais j'ai l'assurance, du moins, qu'il sera plus heureux loi, que vous ne le paraissiez avec moi.
• Juliette. >
XUL
€teorff«s Mallcr.
Georges Malles était an singalier garçon.
Il avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et il était incapable, dans cette carrière qu'il avait embrassée, et où il est si facile de prouver ce que Ton vaut, d'une œuvre vraiment bors ligne.
Il avait du cœur, beaucoup de cœur, et il était incapable d'une grande action.
D*où cela provenait-il ?
Tout simplement de ce que Georges, avant d'être un homme d'esprit et de cœur, était d'abord lui,.. c'est-à-dire un homme qui préférait le plaisir à la gloire, son bien-être personnel au bonheur des autres : le pUisir, en ce qu*ii sacrifiait au désir de gagner de l'argent, — l'argent qui donne toutes les jouissances, — en se lançant dans la petite, mais fructueuse littérature, l'honneur qu'il eût pu 'acquérir en consacrant son temps à quelque travail sérieux... son bien-être personnel, en ce qu'il reculait, et en ce qu'il devait
273 BRIN D*AMOnR.
reculer toujours, devaut toute occasion où sa géuérorite pouvait compromettre ses intérêts.
Vous nous tracez là lej)ortrait d'un égoïste, allezvous vous écrier.
Un instant I
L'égoïste est celui qui ne pense et qui ne pensera >:mais qu'à lui, qui n'aime et qui n'aimera éternelle- (]ue lui.
Eh bien I non, Georges n'était pas un égoïste j
A plusieurs reprises il s'était laissé aller à la noble (dée de mettre son intelligence tout entière au service ]e son pays en^le dotant de quelque beau roman, de linéique belle comédie sur les pages desquels il passe- (ait, s'il le fallait, de longues nuits durant de longues "nnées.
Souvent, très-souvent, il avait obligé des malheu- •cux de sa bourse, sur son passage... Il avait fait mieux... il était allé, parfois, au devant de ces infortunes.
Il est vrai qu'il n'avait jamais mis à exécution ses \ rojets de chefs-d'œuvre. . .
Il est vrai qu'il n'avait jamais fait une aumône ou ' cndu un service plus grand que Tétat présent de sa /course ne le lui avait permis.
Cependant, entre un égoïste et lui, nous le répétons, ;i y a une distance immense.
Georges était un homme sans passion... voilà tout. .. La raison prédominait: en lui les aspirations au bon et au beau.
Possesseur d'une grande fortune, il eût été, à coup
BRIN D'AHOaK t73
sfir, un grand écri?ain el on bienfaiteur de Vhvt» inanité.
Il n'avait que de quoi vivre honorablement... il se contentail de chercher à gagner de quoi vivre gaie* ment...
Et de faire, chemin faisant, sans se priver, an pea de bien aux malheureux.
Eh! mon Dieu! ce singulier garçon, comme je l'intitulais tout à l'heure en commençant ce chapitre, était I>lus sage, après tout, que bien des gens que je vois traîner une existence médiocre, entourés de leur gloire, ou se ruiner en obligeant des ingrats I
Reste à savoir, maintenant, s'il est bon de s'attacher d'amour ou d'amitié à un sage de l'espèce de Georges MuUer.
Quant à ceci, nous nous prononcerons contre, vu que nous supposons qu'en amitié, comme eu amour, on doit faire peu de cas des restrictions.
Certes, si le jour où Brin-d' Amour s'était ardem* ment éprise de Georges, son bon ange lui eût glissé ces mots à l'oreille :
« Défie-toi de ton entraînement vers ce jeune homme... il ne t'aimera jamais que ce qu'il jugera convenable de t'aimer ! $
Brin-d' Amour eût étouffé dans son sein sa tendresse naissante et elle se fût éloignée, sans retour, de cet amant qui ne permettait à son cœur qu'un nombre réglé de pulsations...
Et elle se fût évité ainsi bten des larmes ! ..
Mais le bon ange de Brin-d' Amour ne l'avait pas conseillée, — peut-être parce qu'il jugeait que quel-
S74 BRIN D*AVODR.
qaea mois de boBlMiiir ii'étaknt pM ifop paf es par des
larmes, si abondantes qu'elles pussent couler !..
Brin -d'Amour s'était donaée corps et ftme à Georges.
On a vu, jusqu'à ce moment, ce qui était résulté, pour It lorette, de sou amour. . .
On va voir comment, après le bonbeur, elle allait en arriver aux larmes.
Depuis le jour où Brin-d* Amour surprise, flagrante delicto, par le baron de Fresne avait dit à Georges :
— Maintenant je suis à toi tout entière!
Georges s'était senti emprisonné dans cette liaison Q^ il semblait eependant^ au contraire, qu'il dût respirer plus que jamais à l'aise...
C'est qu'en effet ce n'est point une petite affaire que de devenir, (put d'un coup, plus heureux qu'on ne s'y attendait... qu'on ne désirait, peut ètrel..
U y a comme cela dans la vie une foule d'occasions où l'on maudirait volontiers le basard de se montrer plus.géiiéreax envers vous qu'on ne l'en a prié.
Sans doute Georges avait été fort enchanté de devenir l'amant de Brin-d' Amour...
A Montmorency, on se le rappelle, pendant cette nuit toute de délire et de poésie où la lorette s'était jetée dans ses bras en lui criant : Je t'aime !.. Georges avait même alors pris au sérieux l'aventure pour répondre, saas sourire, k la pauvre fille : Je t'aime l
Mais, depuis cette nuit... depuis surtout la rupture de Brin-d' Amour et du baron, le cœur de Georges avait bien perdu d^ cette brûlante joie, qu'on prend pour de la tendresse et qui n'est que la vanité que vow
BRin b'amour. t78
inspire inMUblement le reflet d'une passion qu'on a allumée !
D'abord, Georges s'était aperçu que Bria-d'Anu>ur était jalouse, et il n'avait accepté qu'avec peine les mille petites tyrannies et obsessions dont une femme jalouse entoure son amant.
Cependant, comme il n*est point de rose sans épines, notre jeune homme de lettres se fût encore volontiers laissé longtemps piquer par les épines pour conserver la rose.
Mais ^oilà que, tout d'un coup, les épines s'étaient converties en piques longues et acérées.
Ce qui avait énormément refroidi Georges à l'endroit de la rose.
C'est-à-dire que Georges qui avait compté, en prenant Brin -d'Amour pour mattresse, ne satisfaire qu'à un' joli caprice... ne former qu'une de ces alliances d'autant plus éphémères qu'elles sont tout de suite plus ardentes, s'était vu, petit à petit, engagé dans un amour sérieux, dans une liaison qui ne demandait qa'à ne finir qu'avec la vie.. .
Franchement, dans ses instants de lucidité, c'eût été effrayant pour un amant de bon aloi... Que devait-ce donc ^pour être un amant [de la nature de Georges !
Il résista pourtant asseï longtemps au désir de rompre une chaîne qui lui pesait et qu'il jugeait devoir être aussi lourde pour sa mattresse que pour lui.
Il vit Brin^'d' Amour se séparer de tout son entourage de luxe, renvoyer son cocher, vendre sa voiture, remercier sa fenune de chambre, quitter sou apparte-
f76 BRI!! d'amour.
ment toat resplendissant de la rae de la Ferme...
Et il se tat. ..
Brin-d* Amour faisait tout cela 'si gaiement, qu'en ▼érité il y eût eu de la cruauté à changer cette philosophie en tristesse, en la plaignant quand elle ne sourcillait même pas...
Mais pour contenir, sans broncher, son embarras et son ennui, Georges n'en fut pas moins gêné et ennuyé.
Et ce qui, un jour, dans un accès de mélancolie, avide de consolations, — à la suite de sa chute aux Variétés, — lui avait échappé sous forme de touchants regrets, déborda enfin un autre jour, en manière de conseils sérieux, dans un instant de mauvaise humeur.
La veille, en se promenant avec Brin-d* Amour, Georges s'était, par hasard, informé près d'elle du motif pour lequel il ne lui voyait plus un riche bracelet qu'il avait admiré plus d'une fois à son bras...
Et Brin-d' Amour, toute rougissante, lui avait répondu qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait fait de ce br(iceleU..
Le lendemain, Georges qui sortait d'une répétition où la jeune première et le second comique s'étaient montrés plus mauvais qu'à leur ordinaire, parce que leurs rôles, assuraient-ils, n'étaient pas dans leurs cordes, le lendemain, Georges se rendait, le sourcil encore fi-oncé, les nerfs agacés, chez Brin-d' Amour, — qui n'en pouvait mais, — dans l'intention de firapper un grand coup.
Cependant, Brin^'Amour était souffrante ce Jour-
BRIlf D^AMOCR. 277
là... Georges ne s*en préoccupa point... la pauvre lorette eût été yriaiment malade que, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il ne lui eut pas encore épargné la petite scène qu'il avait apprêtée.
Elle alla au devant de lui, comme de coutume, quand elle l'aperçut et l'embrassa.
11 ne lui rendit pas' son baiser.
Cette question : — Qu'as-tu donc? — de la part de ^ Brin-d' Amour, ne pouvait manquer d'accueillir une conduite aussi étrange.
Georges y avait bien compté.
— J'ai... j'ai... fit-il... Assieds-toi. . je vais te le dire.
Brin-d' Amour obéit, son regard surpris ^arrêté sur son amant.
— Ma chère amie, reprit Georges, ce que j'ai à te dire est très-grave.
Tu vas sans doute te fftcher. .. m'accuser de dureté... me crier que je ne t'aime plus...
Je t'aime toujours, pourtant ..je t'aime autant... plus même que je ne t'ai jamais aimée...
Et c'est à cause de cela que je préfère te parler tout de suite que d'attendre.
Dans certains moments, attendre, ce n'est que de la faiblesse... dans d'autres, cela devient de la lâcheté.
Brin-d' Amour, qui n'avait pas perdu un mot de ce prologue du petit drame que Georges mettait alors en scène, Brin-d* Amour, qui était devenue pâle dès le premier mot, se leva au dernier.
Ainsi que tous les gens qui aiment de toute leur
27S BRm D*AUOUR.
âme , elle n'avait qa*utie pensée , qa*ane crainte, quand elle apercevait an naage sur le front de son amant : c'est qu'il Falmftt plus...
Et elle venait d'entrevoir non pas un nuage, mais une tempête...
Elle se leva donc, et regardant Georges en face. ,
— Tii veux me quitter? murmura- t-elle.
Georges ne répondit point, mais son silence répondit pour lui.
Brin-d* Amour comprima un sanglot qui lui montait à la gorge : le coup était tellement fort, en eft^t, tellement inattendu, malgré toutes les appréhensions qui avaient pu le précéder, que sa violence môme donna à Brin-d' Amour le courage de le supporter : le courage du désespoir.
— Et... pourquoi veux-tu me quitter? reprit-elle, en pesant sur chaque syllabe, comme si elle eût tenu à en bien faire comprendre la valeur à sou amant.
— Pourquoi?., repartit Georges...
Mais assiedMoiet sois calme, je t'en prie...
D'abord, je ne veux pas te quitter... tout à fait... nous nous verrons... souvent... tous les trois... tous les deux jours...
Brin-d' Amour s'était assise.
— Pourquoi veux-tu me quitter? répéta-t-elle. Georges regarda Brin-d' Amour, et il détourna la
tète aussitôt... il n'osa pas supporter la vue de ce calme effrayant.
Mais il s'était trop avancé pour reculer.
BRiM d'amoimi. 279
C'était pour lai mamtenâDt une affaire de œopago aassi.
— Eh bien! répliqna-t-il, je pense... qu'il faut que nops nous séparions... parce que... je neerots pas que nous puissions continuer d'être benreai ensemble.
Je t'ai fait perdre ta position... tu t'imposes des privations... pénibles...
Tu te tais là-dessus par affection pour moi... car tu m*aimes... oh! je ne l'ignore pas. • tu m'aimes beaucoup!..
Mais il est dé mon devoir, pour toi et pour moi, de ne pas accepter plus longtemps une telle situation.
Un jour viendrait... bien éloigné peut-être... mais il viendrait, enfin, — tout s'use, malheureusement. . et, surtout, le bonheur chèrement acheté... — où tu aurais le droit de me reprocher tes sacrifices!..
Et je n*entends pas mériter un pareil reproche !
Si j*étais riche, je serais un misérable de te tenir ce langage, Suzanne, après les preuves d'affection dont tu m*as comblé...
' Je suis pauvre... je ne puis t'être utile... mes pa* rôles te sembleront, sans doute, cruelles, cependant tu te diras aussi, je Tespère, que ce sont celles d'un honnête homme.
Il y a longtemps déjà que mon projet était de...
Georges s'arrêta court.
Briu-d'Âmour l'avait écouté attentivement, anxieusement, en retenant son haleine, — comme un coupable doit écouter sa condamnation à mort, — jus-
2S0 BRIN D*AHOOB.
qa*à ee passage : c où tn aurais le droit de m*adresser un pareil reproche. »
Mais, de ce moment, un froid graciai s'était emparé de toot rètre de la pauvre fille...
Après de telles paroles, elle n'avait plus rieu à entendre.
Ses yeux s'étaient troublés... la respiration lui avait manqué...
Elle avait ressenti, enfin, ce que l'on doit ressentir quand on meurt...
Tout s'anéantir en soi...
Et quand Georges s'était arrêté...
C'est qu'elle venait de tomber, comme^ une masse inerte, à la renverse sur son fauteuil.
Une variété de la doolear.
Lorsque Brin-d' Amour revint à la vie, son regard s'arrêta sur Georges qui , penché vers elle, inquiet, désolé, lui humectait délicatement les tempes, du bout d'un mouchoir imbibé d'eau de Cologne.
Brin«d' Amour se rappela ce que son amant venait de lui dire...
Et à l'aspect de ce chagrin. . de ces regrets, peutêtre, exprimés par la physionomie de Georges, s'élancer à son cou en lui criant avec des larmes : Obi tu m'aimes encore, n'est-ce pas! i\x ne veux pas me quitter! fut le premier mouvement de la iorette.
Mais, tout aussitôt, elle se sentit retenir par un sentiment de fierté. . .
Georges pouvait ne plus l'aimer, mais elle l'aimait trop toujours, elle, pour provoquer de sa part un mot qu'elle n'eût dû sans doute, en ce moment, qu'à de la pitié.
Elle demeura assise.
S82 BKiN d'auuuii.
— Eh bien! ta es mieux? fit timidement Georges.
— Oui, oui, je vous remercie, repartit Brin-d* Amour en tendant ha. main à Georges, je suis mieux*, c'est fini...
— Mon Dieu I je t*ai affligée, ma pauvre amie !. . Si j'avais su, crois bien...
Brin-d' Amour serra fortement la main de Georges dans la sienne.
— Ne revenons pas là-dessus, voulez-vous? interrompit-elle, et tenez I mon ami, je vous demande pardon de cette prière, mais, si cela ne vous contrariait pas...
J'ai besoin d'être seule, me comprenez-vous ?
Georges considéra Brin-d' Amour avec étonuement : il ne s'attendait pas à tant de résignation...
Un instant, il eut peur que cette résignation ne fût qu'apparente, et que, sous son masque Brin-d* Amour ne cachât quelque funeste projet enfanté par le désespoir.
Mais Georges était du nombre des hommes qui ne croient pas qn'une femme se puisse tuer pour eux. .
Il avait redouté des larmes, des cris, des reproches, ses craintes ne s'étaient point réalisées, il est vrai...
Néanmoins, cette scène l'avait fatigué... — cela fatigue toujours un peu de faire souffrir une femme. ^
D'ailleurs, comme il était très-décidé à ne pas revenir sur ce qu'il avait arrêté, à quoi pouvait-il être bon, — à ce moment, surtout, — près de sa maîtresse?
Il prit donc hardiment la balle au bond.
— Tu as raison, dit- il à Brin-d' Amour, je le comprends, tu as besoin d'être seule, ma chère fille...
BRIN d'amoor. 283
Aâieadonc... ncfasnons reverrons... demain... nous causerons . . . plas tranquillement. . .
Adieu.
Et il déposa, sur le front de la lorette, un baiser qu'elle reçut en frissonnant...
Ce dont il ne s'aperçut pas.
Et il s'éloigna en répétant : Adieu I à demain!
Sitôt qu'elle fut seule, l'énergie fébrile qui avait soutenu Brin-d' Amour devant Georges, s'éteignit comme une ombre.
On ne s'en impose pas à soi-même, quelque bonne volonté qu'on veuille souvent y mettre.
Déaillusions , regrets, eolèi*c, jalousie, soupçons, désirs de vengeance, — le' cortège tout entier, enfin, des désespoirs d'amour, — tout cela fondit sur le cœur de la lorette ei le déchira.
Affaissée sur elle-même, au fond d'un divan, dans un coin de sa chambre à coucher, elle resta ainsi cinq heures de suite, ne bougeant pas, ne pleurant plus, — les larmes vraies s'épuisent vite, — le regard fixe, la tête brûlante, le sein agité ..
Durant ce temps, sa domestique vint, d'abord, pour lui annoncer qus le dîner était servi, et, ensuite, pour lui demander si elle désirait de la lumière.
Et, chaque fois, ces mots : laissez-moi ! sèchement répondus, témoignèrent à la pauvre servante , — qui, ne le comprit, peut-être pas, — que les gens qui souffrent du cœur, n'ont besoin — un certain temps, du moins, — ni de manger, ni de voir clair.
Sur les huit heures, Brin-d' Amour était encore plongée dans son engourdissement douloureux.
281 BEUi d'ahode.
Quand, pour la troisième fois, la domestique parut à la porte de la chambre à coucher.
Hais, cette fois, elle D*était pas seule ; une dame la suivait...
La domestique annonça :
— Madame Marie Delaunay.
Et, cette fois aussi, Brin-d' Amour sortit de sa léthargie autrement que par sa réponse accoutumée. Malheureusement il nous çst souvent permis d^ètre triste, mais en général, c'est une sottise, ou tout au moins, une maladresse de laisser voir nos larmes à des indifférents.
Cette visite imprévue contrariait horriblement Brind*Âmour.
Cependant elle s*écria :
— Faites entrer.
Et elle se leva, prête à recevoir, le sourire aux lèvres, celle qu'elle maudissait intérieurement.
Marie Delaunay n'avait pas attendu l'invitation de^ Brin-d' Amour pour s'avancer.*
— Ah! mon Dieul fit-elle, à la vue de l'obscurité qui régnait dans la pièce où se tenait Brin-d' Amour, mais il n'est pas possible ! Tu dormais dans ce four ! jeté dérange...
— Non! non! repartit Brin-d' Amour, je suis un peu indisposée, je reposais, mais je n'en suis pas moins enchantée de te recevoir.
Et par quel hasard ?. . .
Brin-d'Amour s'interrompit malgré elle; Téclat d'une lampe — que la bonne, qui n'était pas fftchée d'eu venir à ses fins, apportait alors, — avait blessé
BRIN D^AMOUM 285
ses yeux fatigués par les larmes; elle se les couvrit de son mouchoir, mais pas assez vite pour que Marie Delaunay ne s'aperçut qu'ils étaient rouges.
Cependant elle eut l'air de n'avoir rien vu... Au contraire ; elle alla obligeamment au secours de Brind' Amour.
— Par quel hasard je viens chez toi, ma bonne, repartit-elle, ohl tout uniment, parce qu'il y a longtemps déjà que je suis furieuse d'être brouillée avec toi et que je veux que nous nous rapatrions...
C'est vrai ! ça! c'est bête, entre amies, de ne plus se voir, de ne plus se parler quand on se rencontre, et tout ça, pour quoi, pour un homme !
Je suppose que tu ne m'en veux plus de t' avoir pris d'Eslorg?
• Brin-d' Amour sourit malgré elle : lui demander si elle regrettait d'Estorg, quand elle perdait Georges, c'était demander à un millionnaire, qui a appris, du matin, qu'il est ruiné, s'il regrette un louis tombé de sa poche, la veille.
— Au surplus, je ne l'ai pas gardé longtemps, ce beau Monsieur! reprit Marie Delaunay, et je ne m'en repens guère, il est ennuyeux à avaler sa langue, et j'abhorre les hommes ennuyeux !
Enfin, puisque tout motif de froideur a cessé d'exister entre nous, je me suis demandé pourquoi nous continuions de ne plus nous fréquenter.
* Je sais bien que tu vis, depuis quelques mois, un Au à l'écart..»
Je ne t'en Mftme pas, au moms, ma chère...
286 IRIN D* AMOUR.
Si ta es heureuse ainsi, cela ta regarde et ne regarde que toi.
Pourtant, quelque heureuse qu'on soit, les distractions ne déplaisent pas.
Telle que tu me vois, je vais en soirée, mon coupé est en bas...
Tout en m'habillant, tout à l'heure, je pensais à toi, comme cela m' arrive souvent.
La maison où je vais ce soir, est charmante, trèsbon ton, ou s'y amuse beaucoup... C'est chez le comte deSimiane, connais-tu?
— Non.
— Je le conçois, sotte que je suisl.. c'est un lion tout frais, il arrive de province, pas mal du touti et riche à lingots^ à ce qu'il paraît...
Bref, l'idée m'est poussée, en mettant mes gants, de profiter de cette occasiou pour nous réconcilier tout à fait, et psitt I aussitôt dit, aussitôt fait, j'ai passé à ton ancien logement, on m'a donné ta nouvelle adresse, et me voici... Je suis seule... Arthur Bernard que j'ai maintenant, est chez son père, à Bordeaux, pour un mois, je t'emmène, nous arrivons toutes deux chez M. de Simiane, nous rions un peu, nous dansons, nous jouons, nous causons, et je te ramène quand tu voudras.
Eh bien! ça teva-t-il.
Briu-d' Amour regarda Marie Delaunay.
— Et, en venant ici< tout d'un coup, fit-elle, pour te réconcilier, comme tu dis, avec moi, en m'offriAt de me conduire chez ce M. de Simiane, où l'on s'amuse
BRIN dVmoor. 217
tant I tu n'as eu, vraiment, qu'une seule pensée, celle de me revoir et de me distraire ?
Marie se troubla sous le regard scrutateur de Brin-d'Amour.
— Mais quelle autre pensée veux-tu donc que j'aie eue? murmura-t-elle. Ha çà; est-ce que tu me détes* tes toujours, est-ce que je me suis trompée en présumant que tu a^ais oublié Tbistoire de d'Estorg?
Brin-d'Âmour secoua la tète.
— Tu sais bien que non, repartit-elle.
— Allons! voyons, sois franche, Marié, quel motif t'amène cb^z moi, si subitement?.. Comment, se faitil, d'abord, que tu aies songé à moi, et, ensuite, à me déterrer dans ce logement, en ne me trouvant \iiius où je demeurais autrefois ? et comment peux-tu croire que je sois si disposée, tout de suite, à t* accompagner en soirée, moi qui, depuis près d'un an, ne parais plus volontairement nulle part?
Marie Delaunay demeura encore un instant embai*rassée, hésitante.
Puis prenant résolument son parti.
— Eh bien ! tant piè ! s'écria-l-elle, tu me chasseras après si ça te fait plaisir ; mais, ma foi, j'aime mieux t'avouer la vérité.
Et l'ancienne rivale de Brin-d'Amour saisissant les deux mains de celle-ci dans les siennes :
— Voilà ce qu'il en est, continua-t-elle, j'ai vu Fanny Klotz...
Brin-d'Amour rougit légèrement.
* — Elle t'a dit que je lui avais vendu mes diamants? fit-elie.
288 BRIN D*AV01ia.
— Oui, reprit Marie Deiaunay.
— Ta m* as crue malheareuse et ta es* venne à moi...
— Oui I pour t'offrir le peu que j*ai d*aburd, et ensuite, pour t'aider, si tu veux, à sortir de Tornière où tu t'es jetée.
Brin-d* Amour tressaillit à cette proposition, mais Marie Deiaunay ne s'en aperçut pas.
— Écoute, reprit-elle, mon petit Brin ; on peut avoir été rivales et ne pas se haïr pour cela, et, pour ma part, moi, je suis loin de te haïr, je t'aime beaucoup, an contraire I je t'aime, parce que je n'ai «pas oublié, — je ne sais si tu t'en souviens, toi, — qu'un jour, il y a de cela deux ans, étant dans une pane incroyable et ne recevant que des refus de tout le monde, j'ai trouvé près de toi, que je connaissais à peine...
— Ne parle pas de cela, interrompit vivement Brind' Amour, tu es une bonne fille, Marie... tu n'oublies pas... c'est bien !.. moi je n'ai pas besoin de me rappeler...
— Que tu m'as obligée! Si fait! parce que c'est ce qui me donne le droit de venir te dire à mon tour :
As-tn besoin de ma bourse? elle est à toi... C'est un prêté-rendu ..
— Mais cette soirée où tu m'offres de me conduire, quelle raison...
— Quelle raison I ah! voilà, ça,' c'est plus difficile à~ expliquer, mais puis<|ue j'y suis...
Ëh bien! je veux t'emmener avec moi, parce que...
Parce que, — ne m'interromps pas, surtout... £coute-moi jusqu'à la fin 1 — parce que je vois que tu
BRUf D^AMOUB. 269
te perds, mon cher Brin, et que je désire te sauver !..
Oh I n'ouvre pas ainsi de grands yeux ! j'y lis d'autant pins que tu as pleuré, énormémennt pleuré; aujourd'hui, que tu pleurais encore quand je suis arrivée. ..
Et je ne présume pas que les gens heureux se plaisent à pleurer, comme ça, pendant des heures pour leur propre agrément.
Je n'en suis pas sur ta liaison avec Georges Hulleri ton vaudevilliste ..
Brin-d' Amour tressaillit de nouveau... Marie Delaunay ne s*en préoccupa point.
— Tu peux l'aimer, l'adorer, si ça t'amuse, continua-t-elle. Eh! mon Dieul je n'y trouve aucun mal.
Mais, ce à quoi je trouve du mal, c'est à ce que, après avoir rompu avec le haron de Fresne. à cause de ton amant, tu te laisses aller à te dépouiller de tout, petit à petit, pour rester seule avec cet amant.
Vois-tu, ma bonne, je ne suis pas une femme d'esprit, moi, je ne l'ignore pas, mais j'ai du bon sens, et mon bon sens me faufile dans le tuyau de l'oreille :
c Que les amants ne vous savent aucun gré de ce que vous faites peureux... Ils s'habituent à vos sacrifices, à la longue ça leur semble dû , si bien qu'un beau jour, quand il leur prend envie de vous planter là, parce qu'ils ont assez de vous, ces beaux messieurs sont encore prêts à- se fâcher si vous vous permettez de leur reprocher ce que vous avez perdu pour les aimer...
C'est stupide ! ma chère.
Tu n'as plus rien, ni meubles, ni voiture, ni diamants... Tu habites un pauvre panai de logement de
^90 Btatf t'huotn.
six cents francs, ta es servie par une bonne... Toi! loi dont on citait les cbevaux, la maison, la toilette, le luxe!..
Tu n'as plus rien, et demain peut-être, s'il est possible, tu auras moins encore I
Allons donc I Un amant qui tient à être aimé tout seul, doit d'abord, lui-même, assez aimer sa mattre&se pour lui donner tout ce qu'il lui faut pour être heureuse ! et si cette façon d'aimer lui est interdite ! alors, ah! ma foi I alors, il n'a pas le droit d'être si exigeant que de vouloir posséder sa maîtresse sans partage I
Il faut donc que tu sortes, au plus tôt, de ta mau- Taise passe!.. Il le faut! et ensuite, si ton Georges est un brave garçon, il te pardonnera d'avoir été raisonnable!..
S'il se fâche, tu l'enverras promener.
Marie Delaunay se tut.
Brin-d' Amour l'avait écoutée avec attention, en se demandant, tour à tour, si les conseils qu'on lui donnait là n'étaient pas bons...
S*il n'était pas vrai, en effet, que ce fût une folie de se vouer à un homme qui devait tôt ou tard vous payer d^ingratitude?..
Si le meilleur moyen , d'ailleurs , de conserver un amant, notait pas de prouver à cet amant qu'on pouvait se passer souvent de lui, ne Fût-ce que dans les occasions où l'on avait soif de plaisirs...
La douleur a ses errements comme la joie. •• feux follets qui illuminent un cerveau exalté, mais qui s*y éteignent aussi vite qu'un mot,, un signe, un regard, les y a vite allumés.
BHfN n*AMOCJH. 291
Marie Delannay achevait à peine. . .
Brin-d' Amour se leva brasqnement.
— Tu as raison I s'écria-t-elle, c'est une sottise d*aimer comme je Tai fait, je le reconnais, et je m'en repen.s de toutes mes forces.
Je m*habiHe et je t'accompagne à ta soirée.
— A la bonne heure! voilà qui est parler 1 fil joyeusement Marie Delaunay^ je vais t'aider à ta toilette.
Allons I vite I A la besogné.
Et femme de chambre improvisée, débarrassée de tout ce qui aurait pu la gêner, la lorette pur sang, s'empressa auprès de son amie.
En moins d'une demi-heure, Brin-d' Amour fut lacée, chaussée, coiffée, habillée...
Quelques traces de larmes se trahissaient encore sur son visage, la poudre de riz, ce fard qui n'en est pas un, — ce velouté factice, ce complément nécessaire d'une toilette, que n'ont pas eu le bonheur de connaître les petites mattresses du dernier siècle — les eût bien vite effacées.
Quand elle eut terminé sa tenue de guerre, tandis que Marie Delaunay remettait ses gants et son chapeau, Brin-d' Amour, immobile devant une glace, se contempla une minute avec une sorte de stupéfaction.
— Est-ce bien toi? semblait-elle dire à elle-même, est-ce bien toi, Suzanne, qui vas, ainsi parée, jolie, brillante, rire, causer, danser, peut-être, quand tout à l'heure tu pleurais tant?
Si Georges te voyait, que penserait-il?
Il a doue bien fait de te rendre ta liberté? tu ne
292 iRIN 0*AMOOil.
]*aimes donc pas plus que tout an monde, plaisirs, richesses, avenir, puisque tu veux si vite l'oublier?
Biais Marie Delaunay ne laissa pas à Brin-d'Anoar le temps de continuer ce monologue mental, et bien en prit à la conseillère, car la réponse de Suzanne, à la Brin-d'Âmour de la glace n*eùt sans doute pas été en faveur de la soirée du comte de Simiane.
-*- Eh bien! partons-nous? s*écria Marie Delaunay. As-tu fini de te mirer, coquette? oh! tu es toujours jolie, va, plus jolie que jamais.
Tu feras un effet désespérant.
Tu es un amour de papillon qui sort de sa chrysalide, chacun voudra t'altraper. .
Brin -d'Amour récompensa d'un sourire les compliments de son amie.
-- Partons! murmurart-elle en étouffant un soupir.
Une tfcmlère étiDcelie.
Chemin faisant, Brin*d*Amoar fut, sinon gaie, du moins aimable avec Marie Delaunay; elle parla nii pea et elle écouta sans trop de distraction son amie parier beaucoup.
Hais quand la Toiture s'arrêta devant la maison du comte de Simiane, quand, en montant l'escalier, elle entendit retentir la voix d'un orchestre, quand, enfin, elle mit le pied dans l'antichambre où des domestiques attendaient pour annoncer, sa force factice la quitta tout d'un coup ; elle se senlit prise d'un violent regret d'être venue à cette soirée, son cœur défaUllîty des larmes l'oppressaient.
Elle eût été seule que, sans hésiter, elle se fût enfuie à ce moment.
— Âh çal mais, fit Marie Delaunay, qui avait jeté un coup d'œil par une porte entr'ouverte. Dieu me pardonne ! on danse beaucoup ici. Et moi qui m'ima*
gioais que c'était un petit raout sans cérémonie. Nous allons trouver des toilettes de bal.
— Nous ferions peut-être mieux de ne pas entrer, qu*en penses-tu? s*empressa de dire Brin-d' Amour.
— Ah bahl puisque nous y sommes... C'est égal, c'est un mauvais tour que Simianë me joue. .. Ah I le voici.
Un jeune homme, d*une tournure et d'un physique irréprochables, venait de paraître dans Tantichambre et s'avançait vers nos deux dames. Marie Delaunay courut à sa rencontre en lui ci^iaot :
— Comment, monstre d'homme que vous èles, vous me promettez une soirée, et j'arrive à un bal, en robe de soie, «^.t pas coiffée I.. et avec une amie encore, que j'expose, par conséquent, à être aussi ridicule que moi. Mais on ne fait pas de choses pareilles, mon bon, c'est infâme!
/ Le comte de Simiane prit, en souriant, Marie Delaunay et Brin-d* Amour par la main, et les entraînant dans la pièce où l'on dansait :
— Vous êtes assez jolies pour vous passer de grande toilette, Mesdames, leur dit-il. D'ailleurs, je vous le jure, mon bar n'est qu'une sauterie improvisée, et vous allez en avoir la preuve en voyant la plupart d& ees dames mises tout aussi simplement, — s'il vous plaît de le trouver ainsi, *- que vous.
Un quadrille s'achevait comme le comte introduisait les nouvelles arrivées dans ses appartements; elles purent donc, grâce au désordre qui suit infailliblement la un d'une conti'edanse, — et tout en remarquant qu*en etki les toilettes étaient en général sans
BHiN d'amouk. 295
prétention, — prendre place sans aYoir été le point de mire de tous.
Marie Delaunay songea alors à présenter Brin-d*Amour au comte.
— Madame de Lavergne, mon amie intime, lui ditelle.
Bria-d*Âmour salua M. de Simiane qui lui offrit, en échange quelques compliments assez joliment tournés.
Puis, comme des soins de maître d6 maison le réclamaient, le comte demanda à ces dames la permission de les quitter.
— Comment le trouves- tu? fit Marie Delaunay i Brin-d' Amour quand M. de Simiane se fut éloigné.
— Qui ça? repartit Brin-d* Amour d*un ton si naturel que sou interlocutrice en partit d'un grand éclat de rire.
— Mais* pardieu I fit-elle, monsieur de Simiane. Je ne pense pas qu'il soit question de l'empereur de Russie en ce moment.
— Ahl oui, monsieur de Simiane. Franchement, je ne l'ai pas beaucoup regardé.
— Eh bieni regarde-le... et... s'il te plaît... je ne te dis que cela, ma chère. Ohl j'avais mon idée en t'amenant ici.
Monsieur de Simiane possède soixante mille li-* vres de rentes, ma bonne, continua Marie Delaunay en se penchant à l'oreille de son amie, et pas de mtf* tresse« en titre du moins.
Ce sont là, vois-tu, def ces occasions qa'ii ne faut.* pas laisser échapper. En réfwhlique, nn hoiWM
S9A B&in D'AiiotJft.
soixante mille livres de rentes, on doit entourer ça de coton et de petits soins.
Si Arthur Bernard n*était pas aussi gentil avec moi, je sais bien que... pour mon compte...
— Oh ! ne te gêne pas, interrompit vivement Brînd'Amour, si monsieur de Simiane te tente le moins du monde, je t'assure que je ne te le disputerai pas.
Marie Delaugay secoua la tête.
— Hum ! hum I mon petit Brin, dit-elle, qu'est-ce que cela? nous nous occupons trop de ce qu*il faut ou^ blier, je crois. Ce n*est pas ce que tu m*avais promis, pourtant.
Brin-d' Amour sourit à sa compagne.
— Ne me gronde pas, répondit-elle, je vais être plus raisonnable, je te le promets.
Cependant, quelques hommes, quelques femmes s'étaient approchés de nos deux amies ; c'étaient des connaissances de Marie Delaunav: on se serrait la main, on causait.
Pour Brin-d'Amour, parmi ces soixante à quatrevingt personnes qui passaient devant elle d'un salon à l'autre, c'est à peine si elle en apercevait quatre ou cinq au front desquelles elle pût attacher un nom. Le monde galant est un monde qui se renouvelle sans cesse; après un an environ d'exil de ce monde, il n'était pas étonnant que Brin-d' Amour s'y trouvât dépaysée.
Mais l'orchestre préludait à une valse à deux temps; Marie Delaunay était déjà dans les bras d'un ^-avalicr... Brin-d'Amour refusa trois invitations,
fiRlIf b^AMOOR. 207
quoiqu'elles fussent plus pressantes les unes que les autres...
Elle se résignait à être en soirée, mais son abnégation n'allait pas jusqu'à y danser
Les couples tournoyaient sous ses yeux, ceux-ci gracieux, ceux-là ridicules, — quant à la partie masculine surtout, — dans leur abandon. . .
Elle avait fini par ne plus distinguer personne de toutes celles qu'elle regardait ainsi... personne... pas même Marie Delaunay qui lui criait chaque fois qu'elle passait devant elle :
— Eh bien!., ma bonne ! tu ne valses pas ! Mais pourquoi ne valses-tu donc pas, ma bonne?
Elle songeait à Georges,' qui ne voulait plus la voir que de temps à autre, à Georges qui ne l'aimait plus...
A cet instant, un jeune homme et une jeune femme entraient dans le salqp.
Le jeune homme ressemblait à tous ces jeunes gens, qui se ressemblent tous entre eux, et qu'on intitule communément des lions
Mais la jeune femme ne ressemblait pas à toutes les femmes, comme celles qui étaient là, elle!..
Ce n'était pas sa mise, quoiqu'elle respirât la plus exquise élégance, ce n'était pas sa figure, quoiqu'elle fût des plus jolies, son maintien, quoiqu'il parût des plus séduisants, qu'il y avait de remarquable en cette jeune femme... c'était sa physionomie... mélange d'audace et de timidité, de plaisir et de crainte, de coquetterie et de pudeur, impossible à dépeindre, indéfinissable à observer.
298 BRIN d'amoor.
Son cavalier paraissait fier de lui donner le bras.
Elle semblait à la fois enchantée et honteuse d'être au bras de son cavalier.
Tous les yeux s'étaient fixés sur elle... elle rougis^ sait sous tous ces regards, et, cependant, le sien leur ripostait hardiment par des étincelles.
Le comte de Simiane était accouru au devant du couple dont Tapparition mettait, de la sorte, en émoi ses invités... Il avait déposé un baiser respectueux sur le bras de la jeune femme ; il avait serré la main du jeune homme.
— Hais entrez donc I entrez donc ! s*était*il écrié ensuite : Ne restez pas ainsi sur la porte... vous venez si tard... du moins que vos amis vous voient bien vite!..
Et les précédant, pour leur faire livrer passage, repoussant même, au besoin, les valseurs, — car la valse continuait, — qui eussent pu les gêner sur leur route, M. de Simiane conduisait les nouveaux arrivés vers un salon réservé pour la conversation et le jeu.
Brin-d'Âmour, toujours plongée dans ses rêveries, n'avait p:is encore donné la moindre attention h cet incident, qui ressemblait si fort à un événement...
Lorsque des accents bien connus frappent son oreille.
Une femme passait devant elle, lui frôlant presque le visage de sa robe. ..
Cette femme disait :
— Mais, monsieur le comte, ne vous donnez pas tant de peine !.. Les valseurs vont nous maudire.,, vous les troublez à cause de nous.
MIM D*AMO0R 999
Brin-d*Ainoar lève la tôte.
— Juliette ! s'écrie-t-elle. -
Et Juliette, qui s*entend nommer, se retourne et quitte aussitôt le bras de d*Estorg en s'écriant à sou tour :
— Suzanne I
Nos deux amies demeurent comme- stupéfiées en face Tune de Tautre.
D*Estorg qui avaii reconnu, de son câté, Brin-d'Amour, ne savait trop quelle contenance tenir entre son ancienne et sa nouvelle maîtresse.
Le comte de Simiane regardait alternativement, et d'Estorg, et Juliette, et Brin-d' Amour, comme pour demander à chacun d'eux T explication de ce coup de théâtre...
Il était urgent de sortir de' cette situation, car plusieurs personnes, dans le salon, commençaient aussi à $*étonner de Teffet que s*étaient produit, Tune sur l'autre, Juliette et Brin-d'Amour, et du malaise évident de d'Estorg auprès d'elles...
Juliette reconquit, la première, sa présence d'esprit.
— ^ Viens I dit-elle en prenant vivement le bras de Brin-d'amour qui se laissa faire.
Puis elle continua, en s'adressant à M. de Simiane :
--* Monsieur le comte, madame est une de mes anciennes amies que je suis heureuse de revoir.
Nous avons mille choses à nous conter.. « Seriezvous asâez bon pour nous conduire quelque part où nous puissions causer sans être dérangées?
300 BRtir D*JLMOtJft.
Le comte fit un signe de tôle affirmatif.
'— Noos revenons dans dix minâtes, reprit Juliette avec un regard à d'Estorg.
Quelques secondes après, Brin-d'Âmour et Juliette étaient seules, assises l'une près de Tautre, sur une causeuse, dans la chambre à coucher du comte de Simiane.
Elles étaient pfties. toutes deux; Brin-d'A-mour, surtout, paraissait sous le poids d'une pénible émotion.
Elles demeurèrent un instant à se considérer en silence. Tune a?ec une sorte d'espoir, l'autre presque avec crainte.
Enfin, ce fut Brin-d' Amour qui, la première, cette fois, prit la parole.
, — Toi, ici ! murmura-t-elle I
Elle s'arrêta... Juliette ne broncha point.
— Toi, ici ! reprit Brin-d' Amour, toi!..
Cette rencontre au fbal de l'Opéra, il y a huit mois', n'était donc pas un mauvais rêve de mon imagination... ta conduite à mon égard, quelques jours auparavant, t'était donc dictée par une pensée que, seulement maintenant, je définis! . Après avoir fui'mes conseils, tu les as raillés. . et, aujourd'hui, je te retrouve...
—.Ce que tu es toi-même... Mon Dieu I oui! fit Juliette.
Elle avait eu le temps de se remettre tandis que Brin-d' Amour parlait.
Elle prononça ces mots sans ironie, sans doute, mais avec un calme qui blessa), au moins 'autant, Brin-d'Amour.
BKIN O^AlfOCR. 304
— Si ce sont là tous les regrets que tu éprouves, dit cette dernière en se levant, je ne conçois pas trop pourquoi tu as désiré cet entretien.
Tu es devenue... ce qm suis,., il ne m'est plus permis d*en douter...
Mais comme je t'avais supplié, moi, de rester ce que tu étais f tu ne t'étonneras pas que, t'épargnant mes reproches, je m*épargue en même temps, à moi-même, le spectacle de ta joie dans ta chute.
Adieu 1
Juliette â*élança vers Brin-d' Amour.
— Suzanne! s'écria- t-elle, Suzanne!.. Tu ne t'en iras pas sans m'entendre!..
Il y avait une larme dans la voix de la jeune fille ; Brin-d'Âroour se laissa ramener sur la causeuse.
— Mais... pour que tu sois ici, fit-elle en s'emparant des mains de Juliette et en la regardant en face, il faut donc que ton père soit mort!...
— Il est mort ! répéta Juliette à voix hasse. — Quand donc î
— En février... en se battant... devant le Palais- Royal.
— En février ! . . C'était lui ! murmura Brin-d'Amour, qui se rappela le récit de cet homme, la poitrine traversée par une balle, qui était expiré en prononçant le nom de sa fille.
— Mais la rencontre au bal de l'Opéra... c*était avant février, reprit-elle... tu avais doue déjà un* aiuant... alors?
Juliette allait répondre.
302 * BRm D* AMOUR.
La porte delà chambre à coacher s*entr*oaTrît ; la lète da comte de Simîane apparat :
-^ Mesdames» fit-il d*un ton suppliant, n'oubliez pas que Ton vous attend et que Ton se meurt d'impatience à vous attendre !•
Gommô nn rayon de soleil efface, en un clin d'œil, les traces d'un orage, de même l'idée du plaisir en expectative effaça la tristesse sur le visage de Juliette.
Elle se leva à son tour.
— Au fait, c'est juste, dit-elle, nous ne pouvons rester plus longtemps ici... ce serait ridi(?ule... Suzanne, viens-tu?.. Nous reprendrons plus tard... demain, si tu veux, nos explications.
A son tour aussi, Brin-d* Amour retint son amie qui s'éloignait déjà.
— Mais tu ne m'as rien expliqué encore I... fit* elle.
-> Un mot, un seul, tu me le dois bien I .
Dis-moi, du moins, pourquoi et comment tu es tombée si vite ?
Un léger baussement d'épaules précéda la réponse de Juliette : après avoir cédé à un premier mouvement de honte à l'aspect de celle qui avait mis tous ses efforts à la lui épargner, elle se laissait bien vite reprendre par ses mauvais instincts.
— D'ahordy ma chère, repartit-elle enfin, défais-toi donc, je t'en supplie, de ce langage dramatique qui ne signifie rien du tout, surtout dans ta bouche.
En vérité, on te prendrait, à t'entendre, ponr une vieille tante de province qui gronde une nièce libertine !..
BRIN D'AMOCK. 303
Je ne sais pas si je suis si tombée que cela, mais je sais que j'ai des parures magniGques, une voiture, des domestiques... — absolument comme toi quand je t'ai revue pour la première fois. . — que tout le monde est à mes pieds, et que cela m*amuse beaucoup... et que je n*ai nullement envie que cela cesse !
Cependant, admettons que je sois tombée... tu désires apprendre pourquoi et comment cela m*est arrivé, n'est-ce pas ?
En deux mots voici mon histoire : J'abrégerai, car j'entends le signal d'une polka, et d'Estorg danse la première avec moi...
A propos, il a donc été avec toi d'Estorg, il me Ta dit... Ce pauvre garçon 1 c'est cela qu'il était si embarrassé tout à l'heure, quand nous nous sommes apei'çues toutes deux...
Mon histoire la voici :
Pourquoi ai-je eu un amant... parce que je m'ennuyais chez mon ^ère. . .
Comment ai-je eu un amant? Eu rencontrant un homme qui m'a plu et auquel j'ai plu.
Maintenant te fàut^ii quelques détails ?
Mon premier amant ne m'aimait pas, je l'adorais... Il me rendait malheureuse, naturellement j'ai fini par le prendre en aversion, et je l'ai quitté.
Il était pauvre, j'en ai pris un riche, celui-là m'adore, moi, je ne l'aime que très-tranquillement, et tout est pour le mieux entre nous.
Bref, mon amant riche se nomme d'Estorg, comme tu ne l'ignores pas.
304 >UH D'àHOUR.
Et mon amant pauvre se nomme Lucien... comme tu ne l'ignores plus.
Brin-d' Amour poussa un cri.
— Lucien !
Juliette était près de la porte de la chambre 4
coucher.
— Oui, Lucien , répéla-t-elle, un assez mauvais diable, d'ailleurs, qui ne pouvait pas te souffrir, tout ^ en ayant l'air d'être ton ami dévoué... Je le préviens
de cela en passant... Ce sont de ces petits services qu'on se rend entre femmes..
Au revoir !.. Viens me demander à déjeuner un de ces malins... 18, rue de Larochefoucault... J'y serai toujours pour toi... quoiqu'il arrive.
Et elle disparut.
Brin-d' Amour resta immobile, altérée, pétrifléç^ à
sa place. .
Juliette était perdue, perdue à jamais!..
Et celui qui avait commencé sa perte était Lucien I . . Lucien, qui la détestait, elle, Suzanne, à laquelle il devait tant!.. Lucien, qui avait causé sa rupture avec le baron de Fresne, - elle en était sûre, maintenant. . Lucien 1 cet homme sans cœurl.. sans mœurs!
sans honneur 1
Abreuvée de dégoûts et de tristesse quand Brnd' Amour quitta la pièce solitaire où Juliette s était si effrontément dévoilée devant elle, la sauterie du comte de Simiane était à l'apogée de sa gaieté.
On dansait dans deux salons; dans un troisième l or roulait sur les tables de jeu ; partout le plaisir ammait les visages.
BRIN D*AHOUR. 305
Bnn-d*Ànioar promena ses regards sur cette foule de gens heureux, ou qui le paraissaient, et, comme cela arrive presque toujours , en pareille occasion, à ce spectacle, Tâme souffrante de la pauvre fille u*en sentit que plus vivement sa blessure.
— Allons!., se dit-elle, j'ai été une folie de venir ici... Chez moi, j'aurais pu pleurer, du moins. . J'aurais pu songer à mon Georges...
Oh ! Georges I s'il m'aimait encore ! je pardonnerais, je crois, à Juliette, de n'être plus, que ce qmje suis... Je pardonnerais à tout ce monde de rire, et de s'amuser...
Ah!..
Une pensée avait surgi dans le cerveau de Brind' Amour.
Ses traits s'étaient illuminés d'une expression indicible d'espoir et de joie.
Elle se glissa derrière les danseurs jusqu'à l'antichambre. Elle prit son par-dessus, son chapeau. i — Madame part- déjà? Oh ! monsieur sera désolé ! . •
t lui dit un facétieux domestique.
Elle ne répondit pas. Elle était dans l'escalier, elle ^ respira ; elle avait eu si peur qu'on ne s'aperçût de
son départ et qu'on ne voulût la retenir ! ^ Elle descendit rapidement Tescalier et sortit de la i» maison ; il y avait vingt coupés devant la porte : parmi ûl^ ces vingt voitures de maître, c'eût été jouer de malheur que de ne pas trouver un cocher disposé à gagner f(K cinq francs, pour nue course de dix minutes, quand ^ on lui assurait que la soirée était encore loin de sa fin . Brin-d'Amour, à minuit soiïnant, était chez GeCfges.
%06 BRIN D*AJ100R.
Georges venait de rentrer ; il se déshabillai en songeant beaucoup à une de ses pièces qui devait passer au premier jour, un peu, à cette pauvre Brin-d' Amour, à laquelle il avait signitié qu*il ne l'aimerait plus qu'à ses moments perdus. •
En entendant frapper à sa porte, — car Brin-d' Amour n'osa pas sonner, — Georges ne douta pas un instant de la visite qui lui arrivait.
Il n'y a qu'une maîtresse qu'on a quittée du matin, ou un créancier qu'on ne paye pas, pour rendre des visites à minuit.
Tout en allant ouvrir, Georges se demanda si la visite de Brin-d' Amour lui était agréable.
La réponse fut à l'avantage de Brin-d'Amour.
Il tira les verroux de sa porte et fit jouer le pêne dans la serrure... tout cela de la meilleure façon du monde.
Brin-d' Amour parut.
— t'est moi I balbulia-t-elle, car l'émotion , doublée de la promptitude avec laquelle elle avait monté l'escalier, brisait sa voix. C'est inoil*. Est-ce que f ai eu tort de venir? Est-ce que cela te contrarie de me voir? Est-ce que tu vas me chasser, mon Georges ?
— Te chasser, mon pauvre ange!.. Mais, au contrairCy sois mille fois la bienvenue...
— Vraiment ! oh I tu m'aimes donc toujours!
Et Brin-d'Amour s'élança dans les bras de son amant, riant et pleurant tout à la fois, mais heureuse 1 oh! heureuse 1 comme elle ne l'avait jamais été de sa vie... même avec Georges t..
BRIN DAMOlIt. 307
Cest si bon un bonheur qu*ou a cra perdu et qu'on croit retrouver! .
— Mais comme te voilà donc eu toilette, fit Georges, eu regardant la lorelte à la lumière. D*où viens-tu donc ainsi ?
Brin-d' Amour n'était pas préparée à cette question, elle ne pouvait guère dire la vérité, elle ne savait que répondre...
— Mais... je ne suis pas en toilette, répliqua-t-elle en embrassant Georges pour se donner une contenance, — car elle se sentait rougir : c'était la pvemiore fois qu'elle lui mentait; — je sors de chez moi., et j'ai voulu me faire belle... pour ie séduire un peul
Soit qu'il crût sa maîtresse, soit qu'il ne voulût pas troubler le plaisir qu'elle semblait éprouver, Georges parut suffisamment édifié sur le compte de cette toilette, intempestive, cependant, il faut le reconnaître.
— Hais tu me séduiras toujours I dit-il en la serrant tendrement contre lui.
Le lit était préparé..
La lampe de nuit ne jetait dans la chambre que sa pftle clarté.
Pendant une heure Brin-d' Amour put croire que Georges avait oublié sa cruelle résolution...
Quand elle s'endormit, entre ses bras chéris, lasse de jouissance, mais non rassasiée, — comme la courlisannc antique, mais mue par un autre mobile, — ce fat encore en souriant à l'espérance...
308 BRIN H'AMOOR.
Au réveil, sourires et espoir devaient se dissiper ensemble.
On surprend les sens, mais on ne surprend pas le cœur.
En quittant Georges, le lendemain matin, Brin* d'Amour se retrouvait ce qu'elle était la veille.
Adieu I lui avait dit Georges. Adieu I ma chère fille. . et, à présent, tu sais!., soyons sages... il le faut... Nous ne nous reverrous plus que dans trois jours.
Malliear obllye. — Dernier conpi &t foadre.
Trois jours! trois joars sans voir une personne adorée, ({uand on sait qu^il ne dépend que de cette personne d'arriver près de vous, ou de vous appeler à elle l Trois jourâ à se dire : que fait-elle maintenant... penset-elle à moi... me trompe-t-elle?.. Trois jours de souffrance, enfin... c'est bien long!
Cependant Georges en avait ainsi ordonné, et Brind*Amour s'était inclinée devant la volonté do son ornant, parce qu'elle comprenait bien que cette volonté était de fer et qu'elle se jugeait plus de force pour la subir que pour se révolter contre elle.
La première journée s'écoula assez facilement pour la loretté; — quand les yeux sont encore httuffdes de baisers, les lar nies y viefment moins vite ; — mais la seconde fut plus rude.
Ces pauvres lorettes, filles cbéries de l'oisiveté, qui, m£me heuretises, sont sans «rmes pour se défendre de
3f0 ftRm D*AM«On.
l'ennui, que peayent-eUes contre lui quand elles sont tristes!..
Ce jour-là, Brin-d'Âmour se leva à midi.
Elle s'était éveillée, cependant, dès sept heures, mais elle se sentait plus fatiguée que la veille.
Le chagrin brise mille fois plus que le plaisir.
Elle se mit à sa toilette avec Tintention d'y dépenser au moins deux heures, mais elle se trouva laide, et elle renonça à vouloir se faire jolie.
D'ailleurs, à quoi bon, puisqu'elle ne devait le voir que le lendemain?
On lui servit à déjeuner ; elle ne toucha à rien. Elle n'avait pas faim.
Elle essaya de lire, la lecture l'ennuya; de broder, son ouvrage lui parut insipide.
Elle se coucha sur son divan et se prit à ne plus penser franchement qu'à Georges.
C'était encore la meilleure manière de se laisser vivre.
Elle atteignit de la sorte six heures du soir.
Le dîner l'attendait; elle n'y fit guère plus honneur qu'au déjeuner.
Mais, en se levant de table, son visage semblait pourtant moins abattu.
C'est qu'elle venait d'imaginer un^moyen de passer sa soirée.
Elle avait arrangé cela ainsi :
. Elle prendrait une voiture qui la conduirait, en traversant la place Louvôis, *- afin qu'elle pût, au passage, saluer les fenêtres de Georges, — aux Tuileries. Elle se promènerait, jusqu'à la fermeture des grilles,
BRIN «d'AMOOR. S4 f
dans le jardin, elle reviendrait chez elle, après avoir jeté un second regard à la demeure de son amant.
Rien ne paraissait devoir s'opposer à l'exécution de ce plan de conduite, assez discrète d'ailleurs.
Brin-d' Amour s*habilla donc très-simplement; sa domestique lui alla chercher un coupé de remise ; elle passa sous les fenêtres de Georges, — qui n'eurent pas Tair de s'apercevoir qu'elle les regardait, les ingrates ! — ce qui la froissa même un peu, par parenthèse, — et elle arriva aux Tuileries.
— Vous m'attendrez, dit-elle au cocher du remise.
Ceci n'était pas une affaire de prodigalité de la part de la pauvre fille. Livrée aux fantaisies du chagrin, elle ne pouvait vraiment pas savoir si cela lui plairait de se promener plutôt cinq minutes que deux heures.
Le jour commençait à tomber ; c'était l'heure où le jardin devient le plus agréable. Brin-d' Amour, son voile baissé, se dirigea du côté le plus solitaire, sous ces beaux marronniers qu'ont épargné, non par respect, mais par oubli, je pense, tant de révolutions.
11 faisait frais; au bout de quelque temps, Brind'Amour releva sou voile, afin de jouir de l'air pur qui lui rafraichi^sait le visage.
Puis elle s'assit sur un banc de pierre.
Elle était alors dans l'allée qui longe la terrasse dfl bord de l'eau.
Dans cette même allée, où Brin-d' Amour venait déjà de passer à peu près une demi-heure, durant environ une demi-hem*e également s'était promené aussi, en se croisant parfois avee Brin-d' Amoor» un hommet le
313 BRIN D*AI|OfIR.
Gbaf^eau 6ur les y<ittx, la tète iaclinée sur la poitrine, les deux malas dans les poches de son paletot.
Par hasard, au mooient où Brin-d' Amour prenait plaee, en tournant le dos au ch&teau, sur le banc de pierre, Thomme aux mains dans les poches, tournant le dos, luf, aux Champs-Elysées, s'approchait de ce banc, avec Tintention de s'y reposer.
Il y avait certes de la place, à l'aise, pour deux sur le banc, fit cependant, à l'aspect de celui qui osait vouloir le partager avec elle, à la vue de celle qui s'était permis de s'y asseoir avant lui, Brin-d'Âmour laissa échapper un mouvement d'impatience... le monsieur ne put retenir un geste de contrariété.
Ils se regardèrent l'un l'autre, sans doute pour se reprocher mutuellement leur mutuelle importunité.
Et ils jetèrent à la fois une exclamation de surprise.
Le promeneur était Lucien Suard.
— Vous ici? seule, Suzanne! dit Lucien.
— Vous y êtes bien... seul aussi!.. Pourquoi n*y serais-je pas? repartit Brin-d'Amour.
Lucien se laissa tomber près de la lorette. Sou premier mouvement à elle alors fut de se lever pour s'éloigner.
— Eh bien I que faites- vous donc? reprit-il, vous vous enfuyez! vous ne voulez pas me parler?
Brin-d'Amour hésita.
La curiosité l'emporta en elle sur le dégoût ; elle reprit sa place sur le banc.
— Qct'avez-yous à me dire^ et que voulez-vous que je^vous dise? reprit-elle; udus sommes pis que des
BRIH d'amour. 313
étrangers l'un pour l'autre, à présent nous sommes des ennemis.
— Des ennemis! répéta lentement Lucien, comme s'il eût cherché la signification de ces paroles.
Ah ! s'éeria-t-il après un silence, vous l'avez donc vue?.. Elle vous a tout appris?
— Et quand même je n'aurais pas à vous reprocher d'avoir été le premier instrument de la perte d'une honnête jeune fille, supposez-vous donc que je ne devrais pas considérer comme mon ennemi et accueillir en conséquence celui qui, — j'en ai la certitude, — n'a pas craint de recourir à une ignoble et infâme délation, plutôt pour assouvir son besoin de faire le mal que pour se venger de quelque offense imaginaire?
Lucien ne répondit pas.
— Cependant, je vous le jure. Monsieur, reprit Brin-d'Amour, si je vous hais, si je vous méprise aujourd'hui, c'est moins à cause de ce qui m'a frappée personnellement, par vptre fait, que pour ce qui coucerne ma pauvre Juliette.
Lucien tressaillit à ce nom.
— Vous pouviez me punir lâchement de m'être toujours DQontrée trop bonne envers vous, continua Brind' Amour, qui s'animait en parlant, vous aviez le droit d'être un ingrat et un lâche, et je m'attendais, je vous l'avoue, à vous voir tôt ou tard user de ce droit.
Mais ce qui vous était défendu, à vous pins qu'à tout autre, parce que, plus que tout autre, à défaut de cœur pour aimer ce qui est pur et beau, vous devriez avoir du moins riotelligeuce da le respecter. Ce qui
314 BKiN d'amoor.
Yous était défendu, ce que je ne vous pardonnerai jamais, c'est...
— D'avoir aimé Juliette et de Taimi^r encore, interrompit Lucien, d'une voiiL sourde... Oui, oui, vous aurez raison, Suzanne, de ne point me le pardonner 1. . je ne me le pardonne pas moi-même !
Brin-d'Amour partit d'un éclat de rire moqueur.
— Avoir aimél.. aimer encore!., vousl.. vous !.. ût-elle, allons donc !
Lucien se tourna en face de Brin-d'Amour.
— Regardez-moi, Suzanne, lui-ii.
Elle obéit machinalement.
Et elle recula, saisie d'un étonnement presque douloureux.
Lucien, en un mois, avait vieilli de dix ans ; ses cheveux grisonnaient aux tempes; ses yeux, entourés d'un cercle de bistre, étaient ternes ; deux rides avaient creusé le profond ravin de chaque côté de sa bouche molle et décolorée.
La colère de Brin-d'Amour s'évanouit.
Du moment que cet homme avait aimé et qu'il souffrait pour cet amour, elle ne se sentait plus la force de continuer à le haïr. Les malades et les amoureux sont les gens qui savent le mieux se comprendre entre eux.
— Vous le voyez, fit doucement Lucien, vous le voyezj n'est-ce pas Suzanne... je l'aimée, et je l'aime encore ?
Oh! reprit-il, avec un geste désespéré, et elle ne m'aime plus, elle!..
Tenez, Suzanne, vous me disiez tout à rheore, et
toiit le monde le croit comme vous, que je n'ai pas de cœur. Moi-même, longtemps, bien longtemps, j*ai pu penser, comme tout le monde, comme vous, que j*étais construit autrement qu*un autre. Je faisais tout pour qu'on pensât cela de moi... pour le penser moi-même.
Dieu m'a prouvé cruellement que je n'étais qu'une misérable créature comme les antres. .. J'ai senti battre mon cœur, Suzanne, et Je n*ai frissonné à ses tressaillements que lorsqu'il n'y avait plus là, près de moi, une main chérie pour les comprimer I
£t c'était justice I
Car vous saurez tout Suzanne. Elle m'a aimé, elle aussi, cette pauvre enfant! Et quand elle m'aimait, moi, triste sot que j'étais, je me riais d'elle, je la repoussais presque du pied !
Elle eût peut-être passé sa vie avec moi.
Et je ne l'ai pas voulu I
Lucien s'arrêta ; une larme brûlante oscillait au bord de sa paupière
Brin-d' Amour l'écoutait, pâle, émue, attérée.
— Et maintenant, poursuivit-il, après un silence, maintenant... — oh! ouilDieu m'a bien puni! — elle fait plus que de ne plus m'aimer... elle passe devant moi avec indifférence... je lui ai appris l'égoïsme... oh! elle a profité de la leçon ! . — Sans un souvenir pour moi et sans tendresse pour son nouvel amant.. . — elle ne l'aime pas non plus, lui, «j'en suis sûr .. — elle n*est occupée que d'un seul but : le plaisir. D'Estorg est riche, jeune ; tant qu'il satisfera ses sens et ses besoins, elle le gardera ; du jour où il se montrera
316 BRIN D'aMOOR.
plus froid ou moins généreux, elle l'abaiidonnera pour en prendre un autre.
Tout ce que je vous dis là, je ne l'invente point, Suzanne, je le tiens d'elle... d*elle! entendez-vous? (7est elle qui s'est ainsi dévoilée à mes yeux, quelques jours après notre séparation, dans une soirée où je la rencontrai... et cela gaiement, du ton le plus naturel, comme si, pendant qu'elle osait s'exprimer ainisi de* vaut moi, je n'eusse pas envie, par fois, dévoré d'amour et de rage, de la tuer de mes mains, afin de la faire taire I
Mais elle ne croyait pas avoir à se cacher de moi.
— Vous êtes un bon maître, Lucien, me disait-elle encore alors en souriant... avec vous, on apprend bi^n vite que Tamour est une duperie.
Je serai une de vos meilleures élèves !.. Lucien s'arrêta de nouveau ; sa voix devenait rauque et sifflante.
Brin-d* Amour prenait de plus en plus en pitié ce malheureux.
— Mais, lui dit-elle, Lucien, pourquoi, si vous souffrez tant, n'avoir pas essayé de distraire votre douleur? Quittez Paris, voyagez .. Peut-être...
— Quitter Paris !.. voyager!., ne plus la voir!., est-ce que cela me serait possible? interrompit brusquement Lucien. Oh ! ma bonne Suzanne, on s'aper^ çoit bien que vous êtes toujours heurense avec Georges, vous !.. Qu'il vous abandonne jamais, et que vous l'ai-» niiez encore, et vous verrez si vous serez si courageuse que de vous dire alors :
BRm d'amour. 317
Ma foi t il fant l'oublier à mon tonr .. eh bien! oublions- le I
Brin-d* Amour posa une main tremblante sur Tépaule de Lucien. Sans doute il devait ignorer ce qu'elle souffrait aussi, elle, depuis deux jours, mais ces prédictions n'en avaient pas moins quelque chose de fatal qui la glaça. .
Lucien ne comprit pas ce mouvement ; et puis la nuit qui arrivait Tempècha de remarquer l'effet qu'il avait produit sur la lorette.
Les deux délaissés gardèrent quelques instants le silence, s'oubliant l'un l'autre, chacun d'eux entraîné par ses propres réflexions.
Enfin Lucien se leva.
— Elle va ce soir à l'Opéra, dit-il, il se fait tard, et il faut que je sois là pour la voir arrivep.
Adieu, Suzanne.
Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
— Adieu, Suzanne, reprit-il, je me suis mal conduit envers vous, je vous en demande pardon.
Pardonnez-moi, allez I
La vengeance que vous auriez pu imagine? la plus terrible contre moi n'aurait pas pu approcher de ce que le sort m'a réservé.
Figurez-vous donc que vous êtes vengée.
Et, je Yous le répète, pardonnez-moi I Que, lorsque j« vous rencontrerai, je puisse du moins, moi qui suis méprisé même de ma mère et de ma sœur, pleureiNlevant vous... et, comme maintenant, vous serrer là Biain.
— Je V0tts pardonne, s'écria vivement Suzanne; et
318 BRIN D*AMOCR.
je ferai plu?*. . . je prierai Dieu pour vous !. . Qui sait !.. Peut-être un jour, Juliette, touchée de votre désespoir...
Un rire amer s'échappa des lèvres de Lucien.
— Merci, dit-il, et adieu.
Et il s^éloigna rapidement.
Brin d'Amour ie suivit des yeux. Quand il eut disparu, elle prit à son tour le chemin de la grille du jardin devant laquelle l'attendait sa voiture.
La rencontre imprévue de Lucien, ses confidences, sa douleur, avaient bouleversé la lorette ; elle se sentait plus découragée qu'en sortant de chez elle; elle était énervée ; elle étouffait.
L'idée de remonter en voiture, pour retourner à sa d< meure, lui déplut ; elle paya le cocher et s'en alla à pied.
Elle traversa le Palais-Royal, — ou National, comme il vous conviendra, — et gagna la rue Richelieu.
La place Louvois n'avait pas changé de physionomie ; les trois fenêtres de Georges étaient toujours au quatrième de la maison numéro 2..
Brîn-d'Amour s'arrêta, pour contempler la maison et les fenêtres.
Nulle lumière n'y paraissait.
— Si je m'informais s'il est chez lui ? pensa-t-elle. Non ! non I se dit-elle en souriant, je dois le voir
demain... attendons! Il m'a bien reçu avant-hier... il meceeevrait peut-être, mal ce soir !
Néanmoins, ce fut avec beaucoup de peine qu'dle se décida à passe^ devant la porte du numéro 2. Il lui semblait toujours qu'il était impossible, que, tandis
BRIN d'aMOCR. 319
qu'elle se tenait là, Georges ne sortit pas de chez lui où n*y rentrât point.
Enfin, elle se remit en route.
Il était environ neuf heures et demie quand elle arriva chez elle.
Comme elle sonnait, elle entendit que sa domestique accourait ouvrir avec une précipitation inaccoutumée.
Elle eut une effroyable palpitation d'espérance.
A la vue de sa maîtresse, la bonne parut enchantée.
— Mais, arrivez donc. Madame! fit-elle à voix basse, Monsieur est là qui vous attend depuis près d'une heure.
— Oh I mon Dieul s'écria Brin-d* Amour en s'élançant vers sa chambre à coucher.
Georges était là , en effet , depuis près d'une heure.
Il feuilletait un livre qu'il jeta, en se levant, à l'approche de Brin d'Amour.
— Tu m'a^s attenduel balbutia-t-elle, — car la joie l'empêchait de parler. — Tu m'as attendue, mon ami! .oh !.. que je suis désolée !..
Et elle voulut se jf ter à son cou.
Mais Georges étendit la main en avant et la re^ poussa...
Elle le regarda avec terreur.
Il était froid et sévère. Il avait les sourcils froncés, la bouche plissée par un rictus dédaigneux.
— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il ! fit Brin-d' Amour, clouée à sa place par ce regard, par ce geste, par ce maintien.
— Il y a, repartit Georges, en accentuant chaque
3% BRm D*AMOCn.
syllabe, il y a, Madame, que je suis yenn diez vous ce soir, que je vous attends depuis une heure, pour vous dire un éternel adieu.
— Un étemel adieu, répéta Brin-d'Amour, Madame,,. Otil mais... qu'as-tu donc. . . Georges?., que t'ai-je fait... Allons I je suis folle,- n*est-ce pas?., tu nem*as pas dit cela?
Georges prit son chapeau. Mi-amour-propre froissé, mi-reste de tendresse brisée, mi-résolution d*en finir avec une liaison qui le gênait, il était décidé à brusquer les choses; d'ailleurs, il avait un motif d*en agir ainsi... et puis il attendait, depuis une heure, Briud* Amour... et l'on ne se figure pas jusqu'à quelles barbaries peut se porter un amant qui a attendu une heure sa maîtresse.
Brin-d* Amour ne bougea pas... elle n'en avait pas la force.
Ce fut Georges qui s'approcha d'elle.
— - Où êtes- vous allée avant-hier au soir? fît-il lentement.
Brin-d'Amour chercha daus sa tête... En vérité, elle ne se souvenait pas !.. La pauvre fille devant son amant, menaçant et glacial comme la statue du conamandeur, avait bien autre chose à faire que de se rappeler cette misérable soirée où elle avait été s'ennuyer malgré elle.
Georges prit le silence de Tégarement pour celui d'uue couslîience coupable.
— Vous ne vous rappelez pasL. continua- t-il d'un ton raiiteor. Ëh bien ! je vais aider votre aie-
BRIIf D*AM«I7R. 381
moire... Voos êtes allée eu soirée chez le comte de Simiane.
Brin-d'Amoar rougit jusqu'à la racine des cheveux ; car ce qu*elle se rappela, surtout alors, c'est que, l'ayant-veille, elle avait menti à Georges.
— Je suis allée, en effet, à cette soirée, murmurat-elle.
— Vous Tavouezl s'écria Georges, c*est bien heureux... vous l'avouez !..
Ahl.. vous m* adorez, et le jour même où je vous dis, non pas que je vous aime moins, mais que, dans notre intérêt, à tous deux, nous devons nous séparer un peu, vous courez en soirée... rire... danser... vous chercher un nouvel amant, sans doute!..
Un jet de flamme jaillit du regard de Brin-d'Amour.
— Georges I s'écria-t-elle.
Hais Georges était en proie à la plus mauvaise colère : la colère préméditée ; il ne remarqua pas réclair que lui avait lancé sa maîtresse, et il s'irrita davantage à son appel.
— Àhl vous alle^ au bal! re]frit«41, et vous osez ensuite, dans votre toilette encore imprégnée des par*^ fums de ce bal, vous présenter chez moi !.. Et vous avez rimpudeur de me dire que c'est pour moi que TOUS vous êtes faite belle !
— Georges! écoute -moi! murmura Brin -d'Amour.
— Je ne veux pas vous écouter! je n'ai rien à enteadre de vous! continua Georges.
Je TOUS le répète, je suis veiu vo&a «dresser on adieu étemel. •• Adieu doue.
Je pars avec ua remords : celui de tous avoir aimée.
Bria-d'Aoïour voulut mettre sa main sur la bouche de son amant... il se rejeta en arrière.
Cependant, il n*en avait pas encore terminé avec sa colère.
— Je pars, reprit-il, avec la persuasion que vous ne valez pas mieux que vos pareilles...
Je pars, en vous disant que vous m*avez menti et que Vous n*ètes qu'une...
Georges n'acheva pas.
A son tour Brin-d' Amour s*était dressée devant lui, toujours pftle, ûiais tellement belle de fierté et de résolution, que le mot qu'il allait prononcer se glaça, malgré lui, à cette vue, sur ^s lèvres I
Elle dirigea sa main vefs U porte.
•^ Adieu! fit elle.
Il la contempla encore une secondé... il hésita...
U venait de comprendre qu'il avait été trop loin... q«'il avait oflénsé cette femttie. . . et qu'elle ne devait rien avoir à se reprocher.
S'il l'eût aimée, il se NÉtjeté à ce moiiient aux genoux de sa mattresse:
Mais il ne l'aimait pas.
Sa s4ttpéfaction passée, devant la uoMb eontenance de la lorette, il se sentait froissé du geste donc «Hé avait accompagué sou mot : Adieu I
Ce geste et ce mot signifiaient : Sortez I
BRIN D*AHOUft. 323
Il vonlut se venger de ce geste.
Il salua ironiquement Brin-d*Amour...
Mais ce fut tout ce qu'il put trouver de plus cruel.
— Adieu I répéta-t-il encore.
Et il s'éloigna.
LoolM et Mm flrèrc
Octobre était reveira, et, avec octobre, revenaient les journées pluvieuses et froides,' les longues soirées. L'hiver approchait ; l'hiver, la saison des plaisirs pour les élus de ce monde, l'époque la plus triste pour les malheureux,, qui n'ont même plus alors, afin de se remettre un peu le cœur, quand ils le sentent trop brisé, un rayon de ce beau soleil que Dieu fait, •n été, briller pour les pauvres comme pour les riches.
C'était un soir; un brouillard épais pesait sur Paris, réduisant presque les réverbères, à l'état de veilleuses... faisant glisser les piétons sur les trottoirs boueux.
Dans une maison de pauvre apparence du faubourg Sahit-Deuis, une fempae gravissait lentement un escalier, s'appuyant, d'une main, sur la rampe humide, de l'autre, tenant une petite botte à lait, & moitié plme.
MKa 9'AllOOIi 325
Déjà deux, pais trois, pais quatre étages avaient été gravis par celte femme, et cependant elle montait loajoars...
C'est qu'elle habitait au sixième ... tout aussi haut qu'il était possible d'habiter... dans cette maison... — Je n'ignore pas qu'il existe à Paris des maisons à huit étages. Avec le temps, j'espère bien qu'on ne s'en tiendra pas là et que les propriétaires ne reculeront pas devant trente ou quarante marches de plus. Seulement, alors, je crois qu'ils feront bien de munir leurs propriétés d'un système, plus ou moins ingé« nieux, pour hisser leurs locataires supérieurs.
Notre femme à la botte à lait montait donc toujours, — quoique de plus en plus lentement, comme une personne qui accomplit un travail pénible...
Cependant elle avait à peu près atteint le terme de son ascension... Quelques marches encore et elle se trouvait au palier du sixième étage... lorsqu'elle s'arrêta subitement.
Sa main droite quitta la rampe pour se porter à son front...
La botte à lait s'échappa de sa main gauche. . Elle poussa un léger gémissement, oscilla sur ellemême.
Elle allait tomber à la renverse, se tuer, peut-être.
— Hon Dieu! bégaya-t-elle en fermant les yeux.
— Mon Dleul répéta une voix derrière elle.
Et deux petits bras faibles, mais résolus, retinrent la pauvre femme.
Ce secours inespéré la ranima. >>
^ Du courage I.. Essayez de monter encore, oonlinaa la voix à soo oreille.
Ne craignez rien, nous ne vons quitterons pas, firent les petits bras autour de sa taille.
Quelques secondes après, la femme et Tenfant, — car c'était un enfant, une petite fille d'une douzaine d'années, qui était venue ainsi à son secours, «-étaient dans une chambre éclairée par une lampe de cuivre; la femme, couchée évanouie sur un lit, l'eiiCant, de* bout près d'elle, la considérant avec inquiétude.
L'évanouissement fut long. La petite fille n'épargna point ses soins pourtant pour qu'il ces^t. Vinaigre, eau de Cologne, eau fraîche, tout ce qu'elle put trouver autour d'elle, tout ce dont il est utile de se servir en pareille occasion, elle l'employa pour rappeler la qialade à la vie.
Enfin, cette dernière r'ouvrit les yeux. D'abord son regard se promena vaguement autour d'elle, puis il s'arrêta sur l'enfant.
Figurez- vous une petite tète fraîche, aux traits fins et réguliers, à la physionomie douce et intelligente, et vous aurez le portrait de cette jolie créature.
La malade lui sourit doucement comme si elle eût aperçu un ange à ses côtés.
— Merci, chère enfant, fit-elle en lui tendant la main, merci! Vous m'avez sauvée, sans vous, je me tuais.
La petite fille porta à ses lèvres la main qu'on lui domiait.
— Et c'aurait été bien malheureux, rq[)artit-elle, vous êtes si belle, MadAne!
La fwme sajarit fl'an pMe soaiîre.
— Yoas avez eu un étourdissement, Q*est«»ee past contiuaa Tenfaiit. Je vous voyais mouter si lentement devant moi, que, je ae sais pourquoi, j'avais peur pour vous/ et bien m'en a pris.
Et tout votre lait qui est perdu !
Mais qaaad voos vous trouverez tout à fait «lieux, j'irai vous en chercher d'autre, entendez-vous t La femme secoua la tète.
— Mieux I murmura t-elle.
Elle reprit en s'adressant à la petite fille : — <^ Vous èt«s donc ma voisine?
— Oui, Madame ; j^babite avee mon frère sur ie earré, en face de voas. Oh I je vous ai déjà renoontrée plusieurs fois, quoiqu'il n'y ait pas longtemps que vous ayez emménagé dans cette maison.
— Vraiment l Et coniment vous nommez -vous, chère petite?
— Louise, Madame. Mon frère est commissionnaire ; il s'appelle Jacques Faynot.
— Et vous, Madame, quel est votre nom?
A cette question, proférée avec l'accent d'une innocente curiosité, la femme sourit de nouveau. . — Suzanne, répondit-elle.
— Suzanne, reprit l'enfant Ah I il est plus joli que le mien, ce nom-là I Suzanne !.. J'ai une tante au pays qui s'appelle comme vous, et qui est presque aussi belle que vous.
C'est drôle, hein?
£h bie&l iA«da«»e Sawuie, ai Tona Yo«toi je
3IS nma ft^monu
vais vous aider à voos âésbabiUer, parce que tous êtes bien pAleT
Est-ce que vous avez mai quelque part?
Suzanne répondit par un signe de tête affirmatif.
— Vraiment 1 continua la petite fille, et où cela donc?
— Ici, repartit Suzanne en posant sa main sur sa poitrine.
— Et vous souffrez beaucoup!
— Beaucoup, depuis quelques instants surtout.
— Ob!. et moi qui vous fais causer; vilaine que je suis I Vite I vite ! désbabiilez-vous, coucbez-vous, ensuite je courrai cbez le médecin, si vous voulez.
La malade, aidée par l'enfant, se débarrassa de ses vêtements.
Tout en s'occupant de ce soin, qui n'était pas sans quelque difficulté, vu son état de faiblesse, elle ne quittait pas des yeux celle qui lui montrait tant d'intérêt d*une façon au-dessus de son Age.
— Mais si votre frère avait besoin de vous, mou enfant? lui dit-elle en se mettant au lit.
— Oh! il n'est pas ici. Il ne doit revenir que sur les huit heures; il avait une course extraordinaire, ce soir ; il m'a prévenue, et il n'est pas encore huit heures. Il n'y a que le souper après lequel il attendra peut-être en rentrant, mais quand il saura ce qui m'a retardée...
— Non, non, je ne veux pas qu'à cause de moi... je me sens mieux... et...
Gomme pour donner un démenti à ses paroles, un spasme nerveux interrompit à ce moment la malade.
BRiM d'amour. 319
Louise se pencha sur elle.
— De l'air!., de l'air I.. murmura Suzanne, j'é*touffe!..
L'en faut se précipita vers la fenêtre de la cbambce et rouvrit toute grande.
Puis elle revint aussi vite près du lit.
Et, à sa grande épouvante, cette fois, — car elle comprenait maintenant que ce ne pouvait plus être la suite d'un simple étourdissement, — elle revit la malheureuse femme de nouveau inanimée.
La pauvre petite fille demeurait immobile, atterrée, ne sachant que faire.
Des pas résonnèrent dans l'escalier.
— Ah!., mon frère!., s'écria-t-elle.
Et elle s'élança hors de la chambre.
Son espoir ne devait pas être trompé! c'était bien son frère qui montait.
— Jacques! Jacques! viens vite! lui cria-t-elle, il y a ici une dame qui est bien mal.
Le commissionnaire g4*avit quatre à quatre l'étage qui le séparait encore de sa sœur.
La petite fille était revenue près du lit de Suzanne toujours évanouie.
Jacqaes entra à son tour dans la chambre.
— Qu'est-ce donc que cette dameT qu'a-t-elleî fît-il. Il s'approcha du lit.
Et, tout aussitôt, au premier coup d'œil jeté sur la femme évanouie, il pâlit affreusement et poussa un grand cri.
Suzanne! cette femmequi habitait un* sixième étage d'une maison du faubourg Saint-Denis...
399 BKlfl P'UIQ^H.
Celte femme seule et mourante* Hbus une petite chambre pauvrement meublée..*
C'était Brin-d'Âmourl.. Jacques venait de la reooU'* nattre.
Jacques, le commissionnaire auquel» huit mois auparavant, Brin- d'Amour, assise dans son élégante chambre à coucher, offrait de Tor pour espionner son amant.
Cependant, comment Brin-d'Amour en était-elle arrivée là ?
Comment?
Avez-vous jamais souffert, lecteur? Lectrice, con* naissez-vous le chagrin?
Et je ne parle pas seulement ici des douleurs amou« reuses. Le malheur a plus d'une corde à son arc, hélas I pour frapper la pauvre espèce humaine.
Or, n*est-il pas vrai que, quand vous pleuriez une amitié perdue, peut-être, sinon une maîtresse infidèle, un frère, un père au tombeau, sinon un amant mort dans vos bras ou parti loin de vous, n'estil pas vrai qu'il vous a pris, au milieu de vos larmes, un besoin de solitude, une horreur de la société, un dégoût de la vie invincibles? Ce sentiment d'atonie, de faiblesse, de désespoir, a duré plus ou moins en vous, selou votre caractère, votre tempérament, vos habitudes, mais, enfin, vous l'avez éprouvé; et s'il ne doit plus jamais vous ressaisir l'âme, — ce dont je prie Dieu pour vous. — du moins vous en avez assez gardé le souvenir pour comprendre et plaindre ceux 4u'on vous montrera courbés^ brisés sous ses étreintes.
Eh bien! co bqsqin de solitude, cçtte horreur du
moade, ce dégoût de la vie, Bria-d' Amont avait res* senti tout cela à la suite de l'abandon de Georges.
SeBlenent, moins henreuse que la plupart des femmes, — chez lesquelles, quoiqu'on dise, la dou« leur a moins de prise que chez les hommes, — elle s'était si longtemps et si avidement nourrie de son désespoir, elle avait repoussé avec tant d*énergie les secours de la consolation qui apaise, de la distraction qui endort, de l'oubli qui guérît, que la mort, qu'elle lie voulait pas aller chercher, sans doute, mais qu'elle appelait tout bas, avait fini par l'entendre et lui sourire de loin.
Les sourires de la mort, c*est la maladie, c'est la misëre 1
Brin-d' Amour, on le sait, ne possédait plus guère de ressources s^^ les derniers temps de sa liaison avec Georges.
Un mois après le cruel dénouement de cette liaison, elle avait renvoyé sa domestique qu'elle ne pouvait plus payer.
Un mois plus tard, atteinte alors d'une affection de langueur, elle avait vendu la plus grande partie de son mobilier, et elle était venue se cacher au sixième étage de cette maison du faubourg Saint-Denis ou nous la retrouvons aujourd'hui.
Et elle s'éteignait là, seule, calme, résignée, attendant que le dernier moment arrivât pour écrire à ceux qui l'aimaient encore, — à sa mère, à son père, — parce qu'elle avait peur que ceux qui l'aimaient encore o'e98ay99seal de la sauver...
Et qu'elle ne voulait pas qu'on la sauvât.
Jacques, le commissionnaire, considérait, immobile, en silence, Brin^d* Amour évanouie.
La petite Louise regardait son frère, elle, surprise du cri qu'il avait poussé à la vue de la malade, effrayée de rémotion avec laquelle il continuait d'arrêter ses yeux sur elle. ,
Le visage de Brin-d' Amour, éclairé par la faible lueur de la lampe, posée sur la cheminée, était d'une pâleur mate ; ses lèvres étaient minces et serrées ; ses yeux clos, rentrés sous leurs orbites.
Elle semblait déjà morte.
Le long des joues de Jacques, presque aussi p&les que celles de Brin-d' Amour, deux larmes coulaient lentement.
Louise pleurait de voir pleurer son frère.
Tout à coup, Jacques frappa violemment du pied.
Si violemment!., que Louise en recula... s'imaginant que son frère devenait fou.
Mais il ne devenait p^s fou, au contraire, il recouvrait toute sa raison égarée un instant...
— Misérable que je suis I s'écria-t-il. Elle se meurt, et je reste là sans songer à la secourir!
Ne bouge pas d*ici, Louise! Attends-moi... je vais ebercher un médecin, entends-tu?. .
Mais ne bouge pas, je t'en supplie!..
Mets la main sur son cœur, le sens- tu battre)
L'enfant obéit... Ses petits doigts allèrent douce*
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ment se poser sur la poitrine amaigrie de Brind' Amour.
— Il bat, fit-elle.
— Merci, mon Dieu I murmura Jaoques.
Attends-moi, Louise, veille bien, et n'aie pas penri
reprit-il, elle n'est pas morte, elle ne mourra pas !.. Ohl il ne faut pas qu'elle meure !
Et il disparut.^
GoBvaleseenee d*iiii coeur.
Pendant douze jours Brin-d* Amour fut entre la vie et la mort.
Pendant douze jours, en proie aux tortures d'une affection cérébrale et d'une inflammation de poitrine tout à la fois, elle demeura comme morte intellectuellement, déjà, sinon physiquement, se plaignant de son mal, sans en avoir la conscience, recevant des soins empressés, continuels, attentifs, sans un regard ou une pensée de reconnaissance pour ceux dont tous les efforts tendaient ainsi à la sauver.
Mais ces douze jours passés, la maladie diminua d'intensité.
Le médecin auquel Jacques avait confié Texistence de Briu-d'Âmour, — un homme d'un grand talent, d'ailleurs, et déjà célèbre, quoique jeune encore, — le médecin répondit enfin à Jacques de cette existence.
Et, un matin, comme sortant d'un long et pénible
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dômmeil, Brin^d'Âm^ur recouvra-loût doucement jsa raison.
On lui avait tant tiré de sang, cependant, la ôëvre Tavait si longtemps consumée, elle était si faible, que tout en promenant autour d*elle son regard, dégagé du voile qui, la veille encore, l'obscurcissait, elle eut peine à eoudrè uttâ idée à une autre (likrï% ton cerveau, et plus encore à formuler ses idées.
Elle reGonuaissait bieû l'endroit où elle &e trouvait ; son lit, ses quelques meubles, sa pendule, vestiges opulents de son ancienne opulence, étonnés de leur présence dans cette mansarde, certain portrait appendu au^-dessus de la cheminée, lui disaient le pré« sent en lui rappelant le passé.
Une petite fille assise près de don clievet, travaillait à un oovragie de broderie. .
Brin-d' Amour recovinnt aussi cette enfant... c'était celle qui Tavait si généreusement secourue le jour où elle avait failli, en se tuant dans l'escalier) éviter à la maladie la peine de la faire souffrir !..
Mais il y avait encore dans la chambre, -^ à gauche, près de la fenêtre, lisant, debout, un journal, — puis, adroite, près de la cheminée, accroupie et veillant sur uniiquide qui bouillait devant ie feu, — un homme, une femme, au visage desquels Brin-d'ÂmoUi^ ne pouvait attacher un nom.
A travers les cils de sa paupière entf'duverte, la Diiiede considérait cet homme et cette femme inconnus, se demandant ce qu'ils faisaient là et comment ils y étaietit venus.
A ce momem, la femme aoerouine près da feu se
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tourna ; elle tenait à la main une tasse dans laquelle elle versait la tisane arrivée à son point voulu de préparation.
L'enfant se leva pour prendre la tasse.
L'homme qui lisait jeta son journal et regarda Tenfant.
— Ce n*est pas trop chaud, n'est-ce pas? prends garde ! dit-il.
— Hais non ! c'est bien 1 ût gaiement la petite Louise.
Et elle s'avança vers la malade.
Brin-d' Amour ouvrit ses yeux tout grands.
— Âh ! mon Dieul murmura l'enfant, à cet aspect. .. Mais regarde donc, frère... ou dirait que madame Suzanne me voit!
Jacques et la femme, — une vieille et «xceilente garde qui n'avait pas quitté Brin-d' Amour depuis sa maladie, — accoururent près du lit. ..
- — Oui, je vous vois, Louise, et je vous remercie, dit Brin -d'Amour avec un doux sourire à la petite fille, c'est donc vous qui m'avez soignée ?.. J'ai été bien mal n'est-ce pas?..
Louise allait répondre.
Jacques, dont le visage était resplendissant de joie, saisit le bras de sa sœur eu lui disant :
— Tu sais ! il ne faut pas qu'elle parle ! L'enfant rassura son frère par un regard, et se penchant vers Brin-d' Amour :
— Oui, vous avez été très-mal ! repartit-elle, mais vous êtes sauvée maintenant I Cependant, je veux que vous vous montriez bien raisonnable, bien sagel..
Buvez ceci.,, et dormez encore un peu...
Plus tard... ee soir... nous 4!aiiser(ms, entendez-