LES SOUHAITS DU VIEUX CURÉ
Je ne sais s'il existe encove à Paris, rue Bourbefi-Ville^ neuve, un petit restftiirant — devant lequel, enfant, je passais souvent, il y a une vingtaine d'années — et qu'on appelait alors, «'il m'en souvient bien, la maison du père eodot.
La maison du père Godot était un de ces établissements culinaires de sixième classe, inconnus, beureusement peutêtre, à nombre de Parisiens, à qui leur appétit, soutenu 4'u9e bdttffse bien garnie, permet ée fiiire chaque jour un déjeuner et un diner confortables.
âSO U TRIBC DES G£NEimS.
Pour dîner ou pour déjeuner chez le père Godot, il n'était nécessaire de posséder ni cinq francs, ni trois frans, ni deux francs, ni trente-deux sous, ni même vingt-deux sous... ce chiffre, assez fabuleusement réduit déjà pourtant, auquel sont cotés les repas de Rameau et autres Flicotteaux, o^s illustres trompe-la-faim sous la forme de restaurateurs.
A l'enseigne du Gagne-Petit, — enseigne loyale s'il en Xut, — chez le père Godot, on mangeait à la portion, voire même à la demi-portion, ce qui signifie que moyennant la somme de douze à quinze sous comptant, — oh i toujours comptant ! — la grisette, l'ouvrier sans ouvrage, le petit employé ou l'acteur de la banlieue, pouvait entrer là se substaifter, ^ quitte à aller diner ailleurs ensuite, si ses moyens le lui permettaient.
Enfin, tous les dîneurs qui n'y voyaient pas plus loin que leur dîner, venaient au Gagne-Petit chaque jour sans se préoccuper d'y approfondir les mystères de la gibelotte.
Et voilà comment, en dépit des plaisants, la maison du père Godot faisait, sinon des affaires d'or, du moins d'honnêtes affaires, en réuissant tant bien que mal, bon an mal an, les deux bouts.
\^rès tout, n'est-ce pas, il faut bien qu'il y ait dans Lutèce des gens qui ne gagnent rien et d'autres qui se contentent de faire semblant de diner...
Quand ce ne serait que pour servir d'ombre dans le grand tableau de la vie parisienne aux gens qui gagnent ou qui dînent plus qu'il ne faut.
Or, c'était vers la fin du mois de septembre 1835.
Six heures du soir venaient de sonner... L'heure où Paris se met à table.
Il n'y avait encore que cinq à six personnes dans la salle basse du père Godot, lorsque Horace y entra.
Horace était un jeune homme de trente à trente-deux ans, grand, mince, aux |raits fins et distingués.
Sa mise, quoique des plus simples, décelait pourtant plutôt le bien-être que la gêne.
Il y a toute l'explication de la position financière d'un homme dans la finesse du drap de sou habit ou de sa redingote, dans la coupe de son pantalon, dans la manière surtout dont il est chaussé...
Et Horace était donc ce qu'on appelle communément bien mis.
Après avoir jeté sur sa droite, en entrent chez le père Godot, un rapide coup d'œil sur un groupe de quatre jeunes femmes qui se livraient à un festin de trois francs, à elles quatre, notre jeune homme, poussant une exclamation de dépit, comme quelqu'un qui ne trouve pas ce qu'il cherche, se dirigeait machinalement vers une table ea face de lui...
LA mBU DES GÊNSORS.
Et tout en marchant, malgré son évidente {Mréoccupation, ses regards se promenaient de côté et d'autre...
Evidemment encore c'était sa i>remière visite au restaurant du père Godot...
Lorsque tout à coup un éclair de surprise illumina les traits soucieux de notre jeune homme.
Il venait d'apercevoir un prêtre assis devant une table dans un coin de la salle...
Et ce prêtre, dont les cheveux étaient tout blancs, avait une de ces figures toutes radieuses de bonté et de douceur, et vers lesquelles on se sent tout de suite attiré...
Sans se rendre compte du sentiment qui le poussait, Horace s'était avancé vers l'homme de Dieu, et le saluant avec respect :
— Cda vous serait-il désagréable, Monsieur, lui dît-il, que je prisse place à votre table?
— Désagréable i pourquoi donc. Monsieur? répliqua le prêtre ; bien au contraire.
Et le jeune homme et le vieillard échangèrent un sonrire de sympathie... ens'asseyant l'un en face de l'autre...
— Quoi qu'il faut servir à monsieur? un potage? un demi-potage ? criait à ce moment une voix dans les oreilles d'Horace.
C'était Anastase, le garçon, Tunique serviteur de la maison Godot, un petit bonhomme de quatorze ans à peine, qui demandait ainsi ses ordres au nouveau-venu.
LES SOCHAITS WS VICBX CURÉ. S93
— Donne-moi ce que tu Youdraç, mon ami, repartit Horace.
— Alors, UQ potage entier pour monsieur... Monsieur mangera bien un potage entier?..
Et ànasta^ courait déjà à la cuisine, quand , se ravisant :
— Âh! fit-il, monsieur prend-il du vin ?*
Horace regarda à la dérobée le prêtre en face de lui.
Le brave homme entamait alors sa bouteille... une vraie bouteille, ma foi!
— Non, pas de vin; merci, mon garçon, répondit Horace.
Ce fut au tour du prêtre d'examiner du coin de l'œil son vis-à-vis.
Pendant ce temps^ Horace dépliait sa serviette.
Cependant Anastase reparaissait déj^, apportant triomphalement au cUent une julienne dans laquelle la pomme de terre dominait.avec une véritable tyrannie de reine des légumes.
Quelques secondes après, Horace achevait son espèce de potage, comme le prêtre achevait une espèce de beefsteak... qui avait dû bien abuser de sa patience...
Et la conversation s'engageait ainsi entre le vieillard et le jeune homme :
— Vous êtes de Paris, Monsieur?
C'était le prêtre qiû faisait les avances.
— Oui, Monsieur. ♦
— Âh !.. ah !.. une belle ville, Monsieur, une ville magnifique... superbe! bien au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Moi, c'est la première fois de ma vie que je viens dans la capitale, et en m'en retournant dans mon petit village normand, j'emporterai, je vous assure, des souvenirs précieux de mon voyage.
— Mais qu'est-ce que vous faites donc là?..
Tout en écoutant le prêtre, Horace avait pris une carafe et se versait...
Horace s'arrêta à mi- verre pour répondre en regardant son interlocuteur.
— Mais j'ai soif, je me sers h boire. Monsieur.
— A boire, à boire... répéta le prêtre; mais cela n'est pas bon, k votre âge, de boire de l'eau.
Et, tenez, voulez-vous m'obliger?..
Et une légère rougeur se répandait, tandis qu'il parlait ainsi, sur les traits du vieillard.
— Je ne boirai jamais une bouteille à moi tout seul, vous comprenez?.? Voulez-vous que nous la partagions, là, sans façon?
Et, sans attendre la réponse du jeune homme, le vieillard lui versait déjà son vin.
Horace rougit à son tour.
LES fiOU&AITS DU VIEUX CURÉ. 2[S5
— Yods êtes trop boa, Monsieur, fit-il, en vérité, et je ne sais si je dois...
— Bahi.. reprit le prêtre»., je m'ennuyais tout seul à ma table... vous avez été assez aimable pour venir m'y tenir compagnie... il est bien juste que je fournisse ma quote-part de gracieuseté... D'ailleurs !.. bien vrai ! encore une fois.^. je ne bois pas beaucoup de vin, voyez-vous, mon enfant... En Normandie, nous ne sommes pas habitués à ce genre de douceurs... C'est donc un service que vous me rendez en acceptant ce que je vous offre... Eh! eh!., qui sait!.. J'aurais été trop gourmand peut-être... un vilain péché!., et grâce à vous, ainsi je ne risque plus de mal faire.
Horace sourit au vieillard.
A ce moment, Anastase apportait au premier un beefsteak nouvelle édition, au second une fricassée de poulet...
Une fricassée de poulet pour six sous ! . .
Et on osait médire de la maison du père Godot !
Tout en mangeant, nos deux amis... car ils étaient amis déjà, vraiment, ce vieillard et ce jeune homme!., oh! à coup sûr, bien autant que certaines gens qui ont vécu vingt ans ensemble; tout en mangeant, donc, nos deux amis avaient repris leur conversation.
— Et de quel côté de la Normandie êtes-vous, mon père? demanda Horace.
— Oh!., du petit côté, mon enfant, du département d
90ê LA TBIBII DBS GAREimS.
VEwtt.., Je dessers Fleury-sur-I'AndeUe... à quatre Itenes des Andelys... Connaissez-vous ee pays-14^
— Non.
— Flenry n'est qu'un pauvre village... trop pauvre, hélas !.. et j'avais espéré en venant à Paris... Mais ceci ne vous intéresserait que médiocrement, je pense?..
— Pourquoi donc?
— Oh î c'est que les chagrins d'un petit curé de campagne...
— Valent bien les ennuis d'un petit artiste de Paris...
— Ahl vous êtes artiste, mon enfant, artiste... peiatre?
— Oui, mon père.
Le vieillard considéra le jeune homme avec une sorte de joie naïve.
— Ah! vous êtes artiste! répéta-t-il...
Et après une pause :
— Eh bien! au fait, reprit-il, vous avez raison, mon ami:., mon cher... Gomment vous nommez-vous?
— Horace,
— Bon ! Moi, je me nomme Blondeau, entendez -vous?.. Donc, vous avez raison, mon cher Horace... Je vais, pois-
que cela ne vous ennuie pas, vou&r conter mes diagrins. A votre tour ensuite, vous me direz ce qui vous tourmente.. .
Et qui sait! peut-être que, de cette étrange confidence, s'il ne résulte pas un complet adoucissement à nos peines,
do moins» mon Diea! n'est-ca pas... un sag^ avis, parfois un l)on cous^...
Mais bavez donc... Ati! nous allcms nous fâcher, prenez-y garde, si vous mettez encore tant d'eau dans votre verrel..
— Oui, oui, <{uoi qu'il arrive, reprit Horace en serrant la main du vieillard, il adviendra pour l'un de nous, de cette rencontre, une des plus douces joies qu'il ait jamais éprouvées...
— Pour l'un de nous!., pour l'un de nous!.. Pourquoi pas pour tous les deux, mon enfant?.. Vous êtes donc un égoïste, vous?.. Eh! eh !.. vous voulez donc accaparer tou le plaisir à vous tout seul ?..
Mais vous ne mangez plus ?
— Non !.. je n'ai plus faim, mon père.
— Déjà... vous n'êtes pas en appétit aujourd'hui, ce me semUe. Cependant... vous prendrez bien encore un fruit?..
— Oh! non!..
— Laissez donc !.. J'ai demandé au garçon une poire et Un raisin. Je ne sais où j'avais les yeux de croire que je mangerais tout cela...
Tenez, voilà qu'on m'apporte justement mon dessert.
— Allons... la poire ou le raisin ? Qu'est-ee que vous
préférez?
---Ifais...
f S8 U TftIBU DES GÊNEURS.
— AU fiiit! tiens, je De veux p9.s me gêner, moi, J'aime mîoi'x le laîsh). Voîcî la poîre i>our vous.
Et moioteu^nt; en deux mois ma pelUe histolî-e, n'estce p9s, mon eafaut?
Et les coïK'es ?ppuyés suî* la laWe, le visage bleo en Tace de son compagoon, qu^ ne pouvait se lasser de coîilempler CCS iraîis aoimésd'U'ie expression angélique, le vieux curé commei.*ça aiosi :
— Vous saurez donc, mon jeuoe ami, que j'étais venu tout joyeux à Paris pour y recueillir un modeste héritage... beax mille lianes... Vous voyez que cela n'élait pas bien énorme, — et que si je m'en relouine tout triste à mon pays, c'est que l'héiildge m'a glissé entre les doigts, emporté par un malbonoûle homme qui n'a pas songé, sans doute, en commetUnt sa mauvaise action à mon égard, que c'était bien plutôt le^bon Dieu qu'il volait qu'un humble pasteur... puisque cet argent que je venais chercher près de lut, il ne l'ignorait pas, était destiné au service de Dieu.
Une larme mouilla les yeux du vieux curé.
—Mais, fit Horace ému, cet homme qiii vous a volé, mon père, vous avez porté plainte contre lui au moins?
Le vieillard secoua la tête.
— Â quoi bon? reprit-il. D'abord cet homme a disparu depms longtemps, et quand on le rattraperait... ci^oyez-
u nom} DES GtNSims. 259
voos donc qu'on retrouverait sur lui cet argent... qu'il m'a pris?..
•—Cependant...
— Et puis... quand ce ne serait pas pour lui... que je méprise sans doute. .. j'ai découvert que ce méchant homme avait laissé à Paris une femme, des enfants, dans la misère... et vous comprenez, mon ami... C'est bien assez déjà qu'ils soient malheureux, abandonnés, sans que le déshonneur encore... *
Bref... je les ai consolés au contraire... comme j'ai pu... en pleurant un peu avec eux...
— Et eu leur ouvrant votre bourse aussi, avouez-le, mon pèref
— Oh!., cela... c'était tout naturel... ils manquaient de pâî.n.
Et voîlà toute mon hîsiotre, mon enfant. Je m'en retourne comme j'él^îs venu... Je me trompe... j'avais Tespéraoce en arrivant... et je ne Tai plus.
— Maià serait-ce une indiscrétion, mon père, que de vous, demander ce que vous comptiez faire de ces deux mille l'rancs (jue voos veniez chercher à Paris?..
Le vieux piètre sourit avec mélancolie.
— Je vous l'ai dit, mon ami, reprit-il, je les avais consacrés d'avance au service de Dieu. Possesseur de ces deux mille francs, mon intention était de faire reconstruire le clocher de ma pauvre église, lequel clocher ne tient plus
966 LA IMBU MS GtMËCRS.
depuis longtemps qu'à un fil . . . puis d'élever tout autour de notre cimetière unbon mur à la place de la mauvaise barrière en bois à demi détruite qui l'enclôt, mais ne le pror tége pas. Yous concevez, mon enfant. . . le repos des morts. . . c'est sacré, cela. .. et j'aurais été si heureux que mes chers trépassés pussent dormir tranquillement sous la terre que j'ai bénie i
Le prêtre essuya ses yeux. Horace s'était détourné légèrement.
— Ah ! continua le premier avec un gros soupir, et puis j'avais rêvé encore une grande joie, grâce à mes 2,000 fr. : l'église de Fleury ne possède pas un seul tableau, pas une madone, pas un portrait de saint... et riche comme je croyais l'être bientôt... Mon Dieu ! je sais bien que pour prier il n'est pas absolument utile... Mais c'est égal, voyez vous, mon ami» une sainte image placée au-dessus du maître-autel... Ah!..
Le vieux curé n'acheva pas; mais un nouveau soupir au moins aussi désolé que le précédent dit, pour lui, à Horace, combien de regrets, amers s'étaient amassés dans
ce digne cœur navré par la perte de ses plus chères espé-
rances.
Horace demeura muet un instant ; il semblait gravement réfléchir.
Tout à coup, serrant encore la main du vieux curé :
— Voyons, mon père, dît-il, ne vous désolez pas.
LA TRIM DES GCHECRS. fêi
Quant à la réédiflcation de votre clocher et à la construction du mur de votre cimetière, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, d'abord, en s'adressant aux fidèles... de votre paroisse.
Le prêtre hocha la tête.
— La paroisse se compose de six cents habitants tout au plus, répliqua-t-il... et tous.;, pauvres... comme leur curé...
Ah!., il y en a bien un cependant parmi eux, qui, s'il le voulait...
— Ah! vous voyez bien.
— Sans doute, mais il ne le veut pas. Je lui ai déjà parlé cent fois de cette bonne œuvre, et cent fois il m'a tourné le dos... ce vilain Poupillier.
— Ah ' il se nomme Poupillier.
— Oui, un maître maçon.... Vous concevez, un maître maçon, la besogne ne lui reviendrait qu'à moitié prix à lui... D'ailleurs, il est riche, très-riche.
Horace se leva.
— Vous partez, mon récit vous a ennuyé, n'est-ce pas? fît le prêtre en regardant, non sans quelque étonnement le jeune homme. Et cependant vous m'aviez promis de me conter à votre tour vos peines.
— Je ne l'ai pas oublié, mon père, et je compte bien aussi tenir ma promesse plus tard.
— Plus tard!.. Mais quelle heure est-il? Sept heures
262 LA TRIBU DES OÊNEimS.
déjà Mon Dieu i comme le temps passe vite quand on cause. Mais, cher enfant, je pars à neuf heures pour mon pays.
— A neuf heures ! Par quelle voiture ?
— Je ne sais pas. Ça se prend rue du Bouloi, une rue tout près d'ici ; c'est même à cause de cela que j'ai dîné dans ce quartier.
— Eh bien!., mon -père... une proposition, voulezvous? fit gaiement Horace en se penchant vers Je vieux curé.
— Une proposition... et laquelle, mon ami, repartit ce dernier, de plus en plus surpris de l'allure joyeuse du jeune homme.
— La voici : je suis artiste, je vous l'ai dit... rien ne me retient pour l'instant à Paris. Je cours jusque chez moi chercher ce qu'il me faut pour peindre... un chevalet, une toile et une boîte à couleurs...
Je prends en même temps un petit paquet de linge... quelques bardes...
À neuf heures, heure militaire, je vous rejoins à la voiture de la rue du Bouloi.
Et nous partons ensemble pour Fleury-sur-l'Andelle.
Et dans un mois... — Ah i il faudra que vous me nourrissiez, par exemple, pendant ce temps-là, mon père...
Mais je mange et je bois fort discrètement, vous l'avez vu...
L4 TBnu Dn GfiMBimS. Î63
. Et dans ai mois» dîs-Je, si votre église n'a pas encore 80Q docber en bon éi?t...
Si vos chers morts De dorment pds bien tranouilles encore dci'rfèi^e uve épaisse mur^i'le...
Eh bien, du moo>s, vous auvc^ au-dessus de votre
maîtie-autet un tpbleau de Si^.înt ou de sainte, à votre choix... et un beau U^bleau, je vous le jure...
Et; qu\ saU?.. peut-t;tre que ce tableau portera bonheur à l'église...
Qui S9it si maitve Poupiir*er, le maçon, ne se piquera pas d'honneur à sou tour?..
Et si la muraille et le clocher n'arriveront p9s à la suite du tableau ?
Allons, bon pèt'e, que dites-vous de ma proposition? voyous, vous pi?>t-eUe? m'erumeue-i-vous ?
Tandifs qu'Horace pa^liïît ai»)j^ le vieux curé, qui av.'»it bondi sur s^ chaise dès les premiei's motS; n'avait pi»s cessé de ûxer suv son inlo»'oculeur des regards éliuce'?D»s.
}{ u'éeoujoU p?s 'es pî»TO'es du joyue homme, il les buvait; î( les 9spi\?U pi«â' tous l'*3 pOiCS.
A ceiic deroici'e pliii»3e quî terminait le polit discours d'HOt ate :
— M emmeiie2-vous ?
Le vieillard, au Keu de répondi*e» poussa un petit cri.
d64 LA TMini DES GiNEBM.
En même temps, Il appelait le garçon difpère Godot, et, lui mettant une pièce de cinq francs i^ns la main :
— Payez-vous, payez-vous ! balbutlait-il ; deux dîners, deux dîners, vous entendez; celui de monsieur que voilà et le mien...
Et pressant avec effusion de ses deux mains la main d'Horace, le vieux curé ajouta tout bas à l'oreille du jeune homme :
-— Je commence à vous nourrir, vous le voyez, mon enfant ; c'est donc vous dire que j'accepte avec transport votre proposition.
— Oh ! un beau tableau dans mon église, un beau tableau! Ce sera la Vierge et son divin enfant, entendezvous, mon ami ? Ça vous est égal à vous, le snjet ; et moi, c'est celui que j'avais rêvé. Ah ! si je vous emmène à ce prix-là, si je vous emmène... Mais je le crois bien, et vous mangerez plus qu'ici. Ah ! mais je vous y forcerai bien, cher ami, et...
Mais allez donc; que faites-vous là à%m'écouter bavarder? Gourez donc chez vous, mon enfant, courez donc songez qu'il ne nous reste plus que deux heures avant de partir.
Horace était sur le seuil du restaurant, adressant de la main un : an revoir i à son vieil ami.
— Ah ! rappelez-vous le nom de la rue au moins où
LA TRIBU DES <^N£I)ilS. Î65
nous prenons la voiture, rue du Bouloi ; vous la connaissez, n'est-ce pas, cette rue-là, mon enfant ?
— Oui, oui, soyez tranquille.
Et Horace disparut.
— Votre monnaie, monsieur, que vous oubliez, dit l'honnête Anastase au prêtre qui sortait à son tour de la maison du Gag^ne-PeUt, quelques secondes après ce que nous venons de raconter.
Le curé regarda dans les mains de l'enfant les trente sous qui lui revenaient sur sa pièce de cinq francs. * — Garde pour toi, dit-il.
— Pour moi, tout?., s'écria Anastase, émerveillé d'une telle générosité.
— Oui, tout!..
Et le vieux prêtre, en s'acheminant doucement vers la rue du Bouloi, murmurait : ^
— Oh ! quand on est heureux, il me semble qu'il est encore plus facile d'être bon !
* A l'époque où se passe notre histoire, la vapeur ne transportait pas encore à volonté, en France, de l'un à l'autre des quatre *poînts cardinaux, et voyageurs et marchandises, avec une rapidité qui peut être fort avantageuse pour les marchandises, mais qui, certes, n'est pas to^jours des plus agréables pour les voyageurs.
J'entends des voyageurs qui aiment à voyager.
Oh ! le progrès! la belle chose, en vérité, pour vous priver la plupart du temps de mille petits plaisirs, au profit d'une satisfaction douteuse I
Partis tout simplement de Paris par la diligence d'É-
vreux, sur les neuf heures du soir, le curé BioDdeau t son nouvel amî le peintre Horace, arrivaient donc tout simplement aussi, le lendemain matin, à sept heures et demie, à Fleury.
Fleury est un petit village qui traverse la route de Rouen à Paris. II est situé au pied d'une côte, sur la rive droite de l'Andelle; l'autre *pente de la vallée est beaucoup plus rapide, et, pour la franchir, la roule forme plusieurs zigzags. Du haut de cette montée, la vallée de l'Andelle offre un coup d'oeil délicieux; la vue se plaît à suivre les méandres delà rivière au milieu des veiHes prairies, des jardins, des potagers, des champs de la plus grande fertilité; de jolis coteaux, partout cultivés, forment une digne parure I à ce ri^t tableau. .
En remettant le pied sur le territoire de son village, le vieux curé n'avait pu retenir un soupir de satisfaction. C'était la joie du cœur simple et sans ambition, se retrou- I vant là où il avait l'habitude de battre.
— Venez, mon enfant, dit-il en prenant le bras d'Horace, dans deux minutes nous serons chez nous.
Et le préire et le jeune homme' s'acheminèrent par la grande rue, l'unique rue— comme dans tous les villages— de Fleury ; le premier s'inclinant à chaque instant, parce qu'à chaque instant, sur son passage, se trouvait qutlque laboureur, quelque femme, quelque enfant qui saluait avec
i&B LA TRIBU D£S GBNBVRS.
respect \% retour de son pasteur...; le second, examinant tout autour de lui, avec la curiosité de l'artiste, ces maisons bâties en terre séchée au soleil, recouvertes de toits de chaume et flanquées, la plupart, sur la façade d'un p^ tit jardin où — utile àvM — presque toujours les flears se mêlaient aux légumes.
Cependant — le vieux curé n'avait pas trompé son compagnon, — en moins de deux minutes, ils étaient arrivés sur la place du village, devant l'église; le presbytère y attenait.
Le prêtre frappa à la porte de sa maison.
La porte s'ouvrit.
— Monsieur le curé, fit une voix, quel bonheur i C'était mademoiselle Marguerite, la servante du vieux
prêtre.
— Oui, ma bonne, c'est moi, et je ne reviens pas seul, tu vois... je t'amène un ami.
Mademoiselle Marguerite regarda Horace.
Horace regarda mademoiselle Marguerite.
C'était une petite yieille toute maigre, toute ridée, toute jaune, mais sur le visage de laquelle, comme un reflet de la physionomie de son maître, rayonnait une expression angélique de douceur et de bonté.
— Eh bien !.. puisque vous l'amenez, que Monsieur soit
le bien venu, fit Marguerite en adressant sa plus belle révérence à Horace.
LA IMBU Des GÊNttlIS. ft69
— Est-'Ceque Monsieur restera queuque temps chez nous?
— Autant qu'il lui plaira, ma bonnt.
— Bien !.. bien !.. vous comprenez, monsieur le curé, je demande ça parce qu'il faudra que je songe tout de suite, alors...
— À lui préparer une chambre. . . sans doute, sans doute, Marguerite... et il n'aura pas même assez d'une chambre... il lui faudra encore... Mais nous nous occuperons de tout cela plus tard. Pour le moment, Marguerite, fais-nous bien vite à déjeuner, car monsieur Horace et moi nous mourons de faim...
— Ah ! monsieur s'appelle Horace?
— Oui, ma bonne, et Horace sera pour vous un ami, Je l'espère, comme il est déjà l'ami de votre maître...
Si vous le voulez bien, toutefois ?
En parlant ainsi, Horace avait tendu la main à la petite vieille.
— Si je le veux bien ! s'écria-t-elle en laissant presser ses doigts secs et effilés par les doigts nerveux et charnus du jeune homme; si je le veux bien !.. Mais c'est déjà fait, pas vrai, monteur le curé?.. Je vous aime déjà, moi, puisque vous aimez notre maître... Et là-dessus, asseyezvous. Je m'en vas vous faire bien vite une bonne grosse omelette.
Marguerite avait disparu ; le curé se tourna vers Horace :
i70 LA TRIBU »BS GÊNEimB*
— Voilà toute ma société, depuis vingt ans (pie Je suis dans ce pays, dit-il... Les naïves causeries de ma bonne Marguerite et mon bréviaire, quelques rosiers que je cultive dans un coin de terre, là, derrière cette fenêtre : voilà mes joies. Mes devoirs, je n'ai pas besoin de vous les dire, n'est-ce pas? Je tâche d'instruire et d'écbirer ceux qui veulent bien m'entendre ; je les console quand ils souffrent ; je les prépare à se trouver devant Dieu quand ils meurent. Et c'est ainsi que ma vie s'écoule...
— Comme celle d'un digne et saint homme, interrompit Horace.
— Comme celle d'un homme qui croit et qui aime, fit le prêtre.
Mais, reprit-il gaiement, taadis que Marguerite apprête notre déjeuner, si nous songions un peu, en effet, à vous trouver un atelier quelque part, hein, mon jeune ami? Ma maison n'est pas grande, comme vous voyez; mais, c'est ^al, je crois que j'ai là-haut...
Horace prit le bras du curé.
•— Avant de nous occuper du soin de la servir, dit-il sérieusement, ne pensez-vous pas, mon père, qu'il serait mieux d'aller lui adresser un petit bonjour? Pour vous qui avez été quelque temps éloigné d'elle ce sera un vrai bonheur, j'en suis sûr... Et pour moi... dame!., il faut
LA TMBO DSft CtREIRIS. 271
Men que vous me montriez la place où tous comptez mettre mon tableau* Le vieux curé jeta un doux regard sur le jeune homme.
— Merci !.. merci, mon cher enfant, murmura-t^l. Vous avez raison, allons la voir tout de suite, notre pauvre église !.. Je craignais que vous ne fussiez un peu fatigué, c'est pour cela que je n'osais pas encore vous proposer... ce qui est, il est vrai, un bonheur pour moi. Mais puisque cela ne vous contrarie pas...
>— Et le vi^x curé, ouvrant une porte de la salle à manger, derrière laquelle se trouvait la cuisine :
— Marguerite, fit-il, mets toujours le couvert ; nous revenons dans un quart d'heure.
— Bien, Monsirar ; pas plus tard, n'est-ce pas ? l'omelette serait froide.
Oui, oui, la pauvre église 1 le vieux curé l'avait bien dit à l'artiste.
. A l'exiérieur, des murailles lézardées du bas en haut, un clocher sans flèche et tombant en ruines, un porche en auvent auquel on parvenait par des degrés en pierres disjointes et usées, dominant une place creusée par les eaux et mal ombragée par quelques tîlleuls rabougris.
 l'intérieur^ rien sur quoi l'œil pût s'arrêter avec un peu de charme; quatre murs blanchis à la chaux et sans aucun omemeni, de mauvais bancs reposant sur un mau*
trt LA TMW DM QÉ|IBim«
vais «arrelage, un autel ea forme de tombeau, lunnoaté d'un grand crucifix en cuivre ; des fonts ba|>tisoitaox en plâtre, une chaire en bois de sapin.
Voilà la description de ce qu'était l'église de Fleury-surl'Andelle en l'an de grâce 1835.
Et cependant, en sortant de là, côte à côte avec le vieux prêtre, Horace rêvait...
11 rêvait, lui, le jeune homme, lePari^en, l'artiste...
Le sceptique, enfin ...
Âh 1 c'est que cette chétive maison de Dieu avait une âme... elle était habitée par la prière, la ferveur et la résignation.
Derrière l'église s'étendait le cimetière.
Ce cimetière, enclos de pieux à moitié pourris, ouvert à tous les regards, à tous les bruits... et où, suivant la touchante expression du vietix prêtre, ses chers morts ne devaient pas dormir tranquilles.
Gomme le curé et Horace, après avoir parcouru le cimetière, moutaient une petite ruelle qui longeait l'église et aboutissait des champs à la pIsKse, un grand gars de vingt-cinq ans environ se trouva sur leur passage.
— Âht te voilà, Vignon, fit le curé au jeune paysan, en l'arrêtant du geste. Eh bien ! deviens-tu plus sage, enfin, mon ami ?
LA TKUID DES GMnffiS. 273
Yignon, aa lieu de répondre, examina d'abord en dessous le compagnon du curé.
Le paysan flairait le Parisien
— Mais, répliqua-t-il enfin, avec un air mi-narquois, migêné... Mais, monsieur le curé, j'ai toujours été sage, il me semble... Je ne sais pas ce que vous avez à me sermoner plus que tous les autres chaque fois que vous me rencon-r trez ; on aura vingt-six ans à la Noël et on s'amuse quelquefois un brin , c'est possible ; mais on n'est point à pendre pour ça.
Le curé secoua la tête.
— Si pour mériter le titre d'honnête homme il ne s'agissait que de point encourir la peine d'être pendu, reprit-il, l'honnêteté serait trop facile i.. et à ce compte-là, certes, Yignon, tu serais la perle des braves gens... Je sais fort bien qu'on ne t'a jamais accusé d'avoir détourné à ton pirofit le bien d'autrui...
— Ahi.. vousen convenez... c'est encore heureux... Eh bien !.. si je travaille raide, et si je ne vole personne» qu'est-ce que vous me réclamez encore, monsieur le curé i
Le regard du vieux Blondeau devint .presque sévère.
— Ce que je réclame de toi, fit-il en s'approchant du paysan de façon à lui poser la main sur J'épaule, tu le sais bien, Yignon..., et au lieu de ce ton railleur que tu affectes avec moi quand tu me rencontres^ tu devrais me
7H ^ TMW^ D^, 6ttSi)S||lt^
ténK^go^r du respect, s\ tu ne s^iis pas encore me témoigner d'obéissance.
Yignon fit un brusque mouvement et un pas de côté, se dégageant ainsi de l'étreinte du prêtre.
E{ remettant sa casquette sur sa tête :
— J'comprends pas les rébus, dit-il avec un gros rire impertinent.
Et, d'un bond, s'élançant au-delà d'Horace qui se trouvait dans la ruelle montante, au-dessous du vieux prêtre, le paysan eut bientôt atteint une sente sur la droite, bordée d'une épaisse haie d'aubépine, derrière laquelle il disparut.
Le curé haussa tristement les épaules.
— Pauvre fou ! murmura-t-il, ça se croit fort parce que ça a le triste courage de braver un vieillard...
— Qu'est-ce donc que ce garçon ? dit Horace, qui avait suivi cette petite scène au dénoûment bizarre, avec un certain intérêt.
— Ce que c'est, repartit le prêtre en reprenant le bras d-'Horace, je viens de vous le dire, mon ami, un fou... et de la pire espèce, hélas !.. un fou méchant. Doué de muscles d'acier, il abuse de cette puij^nce que la nature lui a donnée, pour battre tous ceux qui lui déplaisent ou qui lui résistent. De plus, comme à force de s'habijtuer à ne pqint se r^coiiVQ^tfe de maître, il s'est habitué en même temps à uç point s'imposer de lois, au lieu cjçse conduire
LA TRIBO DES GfiNEDRS. 9^5
Qûmme les autres garçons du village qui prennent pour femme tout honnêtement, devant l'église et les hommes, celle qu'ils aiment, Vignon a jugé convenable de pervertir une jeune fille qui vit là-bas, tenez, avec sa mère... Et pis que cela, il a tant fait près de cette pauvre enfant que depuis cinq mois bientôt qu'elle est à lui — elle qui, auparavant, n'aurait manqué pour rien au monde à aucun de ses devoirs religieux — elle n'a pas franchi une seule fois lé seuil de l'église ; pas une seule fois elle n'est venue s'agenouiller devant moi, au tribunal de la pénitence.
En parlant de la sorte, le vieux curé avait des larmes dans les yeux.
Et Horace écoutait ces pieux regrets avec une émotion dont la veille encore il ne se fUt pas cru capable.
Cependant le vieux prêtre et l'artiste rentraient au presbytère.
Le déjeuner était prêt depuis longtemps déjà... car on avait outrepassé le quart d'heure demandé.
L'omelette était même un tant soit peu froide.
— C'est de votre faute, Messieurs, dit Marguerite.
— Cest de notre faute, répétèrent avec humilité le curé et Horace.
La collation achevée par un dernier coup d'un bon cidre, clair et parfumé, auquel Horace avait largement fait fête, on s'occupa dy soin de loger l'artiste.
â7d LA TRIBO DES GÊNEURS.
Le presbytère, construit en caillons et en mortier, se composait d'un étage, surmonté d'un toit en pente, k deux pignons, sous lequel s'étendaient deux petites mansardes.
Quoi qu'en pussent dire le curé et sa servante, qui voulaient à toute force lui céder, l'un sa chambre au premier étage, l'autre sa chambre au rez-de-chaussée, ce fut dans les mansardes q'uHorace fit élection de domicile.
-— J'aurai un appartement complet, au contraire, répondait-il aux deux braves créatures qui lui répétaient à tour * de rôle : « Mais vous serez mal, là haut ! »
Ma chambre à coucher près de mon atelier... l'asile du repos près de l'asile du travail!... Que voulez-vous de mieux? Et puis, il y a de l'air ici et du jour. Je travaillerai tard, je me lèverai tôt... Je serai à mon aise... Et je ne gênerai personne! Je reste ici.
Il fallut bien se rendre. 11 y avait, dans un cabinet noir du presbytère, un lit tout garni, qui avait servi jadis à un neveu du curé, venu à Fleury passer quelques mois pour se remettre tout à fait des secousses d'une grave maladie.
En un clin d'œil ce lit fut transporté par Marguerite dans celle des mansardes choisie par Horace pour sa chambre à coucher.
Pendant que la servante disposait ainsi d'un côté Vasile du repos, Horace, aux yeux du curé, tout réjoui déjà de
LA TRIBU DES GÊNEURS. f77
ces préparatifs, mettait en place dans Vasile du iravaU, et son chevalet et sa toile et sa palette et sa boîte.
— Comment, voilà tout ce qu'il faut pour faire un chef-d'œuvre ? disait gaîment le vieillard en examinant pièce à pièce et les planchettes de noyer, et les brosses, et les petites fioles remplies d'huile ou d'essence.
— Mon Dieu, oui! répondait Horace; un peu de couleur... quelques pieds de toile, et... beaucoup de génie.
''Et avec ça... on passe à la postérité! Après avoir trop souvent manqué de pain de son vivant.
— Pauvre enfant!... Oui, je comprends, l'art ne traite pas toujours généreusement ses adeptes, n'est-ce pas?
— Oh ! ce n'est pas absolument pour moi que je parle, mon père.
~ Enfin, travaillez, travaillez toujours à votre aise ici, un mois, deux mois, trois mois si vous voulez, mon ami ; ne vous pressez pas, vous avez le temps. Et chaque année ensuite, si l'atelier du presbytère ne vous a pas trop laissé • d'ennuyeux souvenirs... Eh bien, qui vous empêchera d'y revenir? On ne touchera' à rien là dedans, durant votre absence. Ces mansardes vous appartiennent désormais... De même que votre place est marquée à ma modeste table, comme dans mon cœur.
Le curé et sa servante avaient laissé Horace seul,
STB LA TRIBU DES GCIMEURS.
ï/artiste ouvrit la fenêtre de son atelier... Autour de cette fenêtre s'enroulaient des cordons de vigne vierge, de lierre et de clématite.
Au-dessous, dans leur petit coin de terre, s'épanouissai^t les rosiers de toute sorte, ces élèves chéries du vieux prêtre...
Au loin, des bois, des champs, des pommiers couverts de fruits...
Et serpentant à travers tout cela, la rivière blanche et brillante au soleil comme un ruban d'argent !
— Horace, immobile devant ce tableau, rafraîchi par * cet air pur, embaumé par ces parfums, Horace poussa un
doux et tendre soupir. Un de ces soupirs qui ne regrettent pas, mais qui remercient.
— Allons ! murmura-t-il, j'ai bien fait d'entrer dans ce petit restaurant de la rue Bourbon-Villeneuve. Et je suis enchanté maintenant de ne pas y avoir trouvé celle que j'y allais chercher.
Adieu, Clotilde; oh! cette fois c'est bien fini !.. Je croîs que je vais l'oublier.
Horace avait demandé instamment à son hôte de ne voir son tableau que lorsqu'il serait achevé.
Et le vieux curé lui avait répondu :
— Soiti mon enfant, soit! Quoiqu'il m'eût été fort agréable, je l'avoue, de monter quelquefois vous regarder travailler ; puisque vous le désirez, je ne monterai point.
Je sais qu'on doit s'incliner devant la volonté d'un artiste.
Quant à Marguerite, à laquelle le jeune homme avait aussi adressé la prière de ne pas soulever le rideau dont il couvrait sa toile quand il sortait, Marguerite s'étaît également écîrtée dès les premiers mots au peintte : -ii::^
— Oh! soyez tranquille, monsieur Horace, soyez tranquille... Par état, une servante de curé, ça.n'est pas curieux... surtout quand on le lui défend i.. Je ferai comme mon maître, j'attendrai.
Horace avait ainsi réglé sa vie au presbytère :
H se levait le matin à cinq heures, allait faire un tour de promenade jusqu'à sept, rentrait travailler jusqu'à dix, l'heure du déjeûner, remontait ensuite à son atelier jusqu'à cinq heures.
Puis, après le dîner, il passait la soirée, soit ep causeries avec son hôte, soit, quand celui-ci était absent, à lire, assis dans le jardin, un ou deux chapitres de Walter Scx)tt, dont il avait apporté quelques volumes dans le fond de son bagage.
Et quand neuf heures sonnaient, Horace serrait la main de son hôte, disait bonsoir à la bonne Marguerite.
Et quelques instants encore, et il dormait profondément dans son lit.
Comme s'il n'eût jamais été un Parisien, comme s'il ne fût pas un artiste.
Deux qualités antipathiques d'ordinaire, avec la faculté de savoir se coucher à neuf heures.
C'était un matin» le dixième jour après son arrivée à Fleury.
Ce matin là, en sortant du presbytère, Horace, au lieu
de se diriger vers les bois environnants, ainsi que cela avait été jusqu'alors son habitude, comme but de promenade, remonta au contraire la grende rue du village jusqu'à une sorte de ruelle ou d'impasse qui coupait verticalement cette rue vers le milieu environ.
Arrivé là, s'airessant à un enfant qui jouait avec des pommes vertes dans la poussière grise :
— Sais-tu où demeure madame Bouvet, petit? demanda-t-il.
L'enfant leva d'abord de grands yeux étonnés sur celui qui lui parlait.
Mais, comme depuis dix jours qu'il habitait le village, à force de le voir passer devant leur porte, hommes, femmes et enfants, tout le monde avait fini par s'habituer à voir le beau Monsieur, comme on appelait Horace, le petit garçon, surmontant son premier mouvement d'embarras naïf, répondit d'une manière à peu près intelligible :
— La mère Bouvet?.. C'est là... tenez, m'sieur, c'te maison... dans la ruelle... oùsqu'il y a une chèvre à côté.
— Merci ! tiens, voilà pour toi.
Et Horace jeta une pièce de dix sous à l'enfant et entra dans la ruelle.
> Il n'était plus qu'à quelques pas de la maison, ou pour mieux dire de la chaumière désignée, lorsqu'il s'arrêta subitement.
98S LA TRUm DES GnGtnsuRS.
On se disputait dans cette maison, et assez vertement même, à en juger par le diapason aigu des voix qui formaient leur partie dans ce concert orageux.
Deux de ces voix étaient féminines.
Quand à la troisième, il n'y avait pas à en douter, elle appartenait k un homme... et à uu homme en colère.
Après s'être orienté une seconde, Horace, qui s'aperçut que la fenêtre de la maison susdite était ouverte, fit trois pas encore et se trouva, de la sorte, contre cette fenêtre.-
Son œil pouvait plonger dans l'intérieur : il regarda.
Il pouvait entendre ce qu'on disait... il écouta...
Dans une salle misérablement meublée il y avait en effet deux femmes, l'une vieille, l'autre toute jeune encore et assez }olie.
C'était la mère Bouvet et Edmée, sa fille.
La première, assise dans un coin, sur un mauvais tabouret de paille, travaillait au bhqmer ; — ou appelle bloquieTy dans toute la Normandie, un espèce de métier portatif sur lequel les femmes fabriquent de la dentelle.
En ne quittant pas la besogne du matin au soir, elles font ainsi presque un mètre de blonde ordinaire par jour.
On leur paie le mètre de trente à quarante centimes.
Devinez maintenant, si vous pouvez, comment ces femmes, quand elles n'ont pas d'autres ressources, en
LA TRIBU DES GËIfEURS. 283
arrivent à manger assez peu, avec leur quarante centimes par Jour, pour ne pas mourir de faim tous les soirs.
Edmée, la jeune fille ne travaillait pas, elle ; elle était debout, les coudes appuyés sur la cheminée, et elle pleurait.
Quant à l'homme qui se querellait avecies deux femmes, dans cette salle, nous le connaissons déjà : c'était Yignon, ce jeune gars qui ne savait pas deviner les rébus.
Yignon avait les bras croisés, lui, le dos au chambranle de la fenêtre. ^
Au moment où Horace s'était assez approché pour pouvoir examiner ce tableau, Yignon et les deux femmes parlaient tous les trois à la fois. Ce qui fit que d'abord Horace ne comprit pas grand'chose à ce qu'il entendait.
Cependant, peu à peu, s'accoutumant à ce mélange de phrases, à cette discordance de sons, qui avait commencé par l'assourdir, Horace finit par trouver un joint à ces paroles, un sens à ces cris.
Edmée reprochait à Yignon de ne pas tenir la promesse qu'il lui avait faite depuis longtemps de l'épouser. La mère Bouvet mettait son grain de sel dans les reproches de sa fille, et M. Yignon — chez qui, à ce qu'il paraît, c'était une habitude passée dans le sang, de ne prendre rien ni personne au sérieuic — répondait en ricanant à la mère et à la fille.
Néanmoins, outre son ton goguenard, M. Yignon avait
2$4 Li TBIBU DES GÊNEURS.
encore dans sa physionomie, dans son maintien, un air d'impatience et de mauvaise humeur, qui se trahissait à chaque instant par des froncements de sourcils ou de violents coups frappés du pied sur le plancher.
Assurément, entre ces trois personnages, la discorde en était arrivée à .son dernier degré d'ascendance.
Encore une larme d'Edmée, encore un cri de la vieille, encore un froncement de sourcils de Vignon et l'échelle devait se briser ! ... Et gare dessous ! . . .
— - Oui, disait Édmée, c'est honteux!... et pour vous, et pour nous deux, ma mère et moi... Chacun nous méprise dans le pays... moi, je ne puis plus passer devant une maison sans qu'on me rie au nez... personne ne dit plus bonjour à ma mère... et vous... on vous fuit comme un chien galeux...
— Eh bien ! ceux qui te rient au nez, tu n'as qu'à le leur rendre... Ceux qui ne disent plus bonjour à ta mère... elle n'a qu'à leur dire bonsoir, elle... Et quant aux gens qui me fuient, laisse faire, quand j'aurai envie de les rattraper pour leur payer un coup à boire ils ne courront plus si fort...
— Oh ! pardi, on sait bien que pour boire vous êtes toujours bon là, vous !
— Faut ben être bon à quelque chose.
— En attendant, je vous répète que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça...
U TRlBD Des GfiRÊlJRS. 288
— Non, certes, Edmée a raison. Vlà cinq mois que ça dure... c'est assez.
— Oh! maman Bouvet, prenez garde, vous allez casser votre ta))Ouret eu sautant dessus comme ça.
— Sï j'ai fait une chose que je ne devais pas faire, vous m'en punissez assez, allez, Jacques!..*.
— Oui! oui! oh!... je t'avais bien prévenue, ma pauvre fille, qu'il f arriverait mal d'écouter ce gueux-là.
— Ce gueux-là est aussi riche que vous, mère Bouvet, vous savez?...
— Je sais que tu es un méchant garçon, voilà ce que je sais. Si tu es si riche, qui t'empêche donc d'entrer en ménage, voyons?
— J'aime autant ne pas me presser d'entrer là, d'où je suis sûr de ne plus sortir.
— Oui d'à!... C'est-à-dire alors que nous devons attendre ton bon plaisir ?
— Mon bon plaisir est que tant que vous m'étourdirez les oreilles avec vos criailleries, vous n'aboutirez à rien.
— Oh ! on voit bien qu'il n'y a que des femmes dans cette maison. Si mon père existait encore, allez, Jacques, vous ne vous conduiriez pas avec moi comme vous le faites.
— Les hommes comme les femmes, je m'en soucie comme d'une guigne, Edmée. Si ton père vivait encore...
- D'abord je ne vous aurais pas écouté.
SSO LA tmm DES G^IÎRS.
— Ça c'est possible, et c'eût été tant pis pour toi, eh ! eh! Mais en admettant que tu m'eusses écouté tout de même, eh! eh! si le père Bouvet avait voulu faire trop le méchant ensuite avec moi...
— Vous l'auriez frappé peut-être, dites... un vieillard... lâche cœur !
~ Oui, oui, c'est bien vrai, Edmée, c'est un lâche cœur; il ne respecte rien !
— Edmée et vous mère Bouvet, tenez croyez moi : n'allons pas plus loin, pas vrai ? Laissez-moi filer, je commence à avoir assez de vos gentillesses.
— Va-fen si tu veux... mais si ce mot là te blesse, Jacques, eh bien i tant mieux, je te le répéterai encore l tu es un lâche cœur, entends-tu?
— Un malhonnête homme!...
C'était Edmée qui venait de pronoocer ces derniers mots, mais elle les achevait à peine qu'elle poussa un cri de terreur.
A bout de patience, Jacques Vignon s'était élancé sur elle.
De sa main gauche il tenait déjà la jeune fille par un bras, tandis que son autre main se levait menaçante...
La vieille femme, terrifiée de son côté au point de ne pas oser aller au secours de sa fille, s'était réfugiée derrière une table, en jetant au loin son métier.
out à coup la scène changea comme par enchante-
LA TKIBD DES GMtOR9. 997
ment. Avant que la main de Vignon ne s'abaissât sur Edmée, des doigts de fer avaient saisi cette main qu'ils broyaient.
Ce fut au tour de Vignon de jeter un cri ; mais un cri de douleur, celui-là. Il se retourna comme un tigre blessé, et de sa main restée libre il voulut frapper Horace, car c'était Horai*.e. nous n'avons pas besoin de le dire, qui venait d'arriver là, comme le Deus ex machina du théâtre antique..
Mais ce pauvre Jacques Vignon avait compté sans son hôte.
Horace, quoique petit et gi)êle en apparence, vi&-à-vis du jeune paysan, était cependant d'une vigueur bien supérieure à celle de son adversaire.
En même temps .donc que Vignon levait la main qui lui restait, Horace serrait encore d'un cran celle qu'il tenait prisonnière.
C'était trop, — même pour un homme fort et brave, — c'était, trop pour avoir encore la force de résister.
Vignon devint livide, s'affaissa sur lui-même et tomba à genoux.
— Mais vous me briser les os, monsieur, murmurat-il!... Que vous ai-je fait?... Assez!... assez!... monsieur ! Lâchez-moi ! . . .
— Grâce! s'écria Edmée, qui ne se souvint plus qu'il l'avait menacée en voyant son am^nf souffrir.
Historien fidèle, nous devons dire que la mère Bouvet ne bougea point de sa place, elle, et ne proféra pas un mot à l'aspect du jeune paysan terrassé et suppliant.
La chronique rapporte même, mais nous n'y croyons point, que la mère Bouvet eut, au contraire, à ce moment, un mauvais sourire aux lèvres. Après cela, elle était vieille, elle ne pouvait plus aimer comme aimait sa fille... Mon Dieu ! le sourire de la mère Bouvet est assez vraisemblable.
Aux premiers mots plaintifs de Yignon, Horace avait un peu desserré son étau vivant; à l'appel désolée d'Edmée, Yignon était tout à fait libre. Cependant il restait à genoux, considérant tour à tour d'un œil hagard et sa main rouge et meurtrie, et cet homme, qui venait ainsi de le mater si soudainement, lui qui n'avait pas encore trouvé son maître à dix lieues à la ronde.
Horace avait pris une chaise et s'était assis.
— Tu vois, mon garçon, dit-il au paysan, que tu ne brillerais pas avec moi à ce jeu-là, n'est-ce pas? Que veux-tu ; M. le curé a dû te dire, sans doute, ces mots de l'Évangile 'que tu auras oubliés : « Celui qui frappe par répée, périra par l'épée. » Je n'ai pas l'intention de te tuer, à coup sûr... mais jfe veux te corriger de ta manie de battre beaucoup les hoi^mes, et un peu aussi les les femmes, à ce que j'ai cru voir tout à l'heure. £t puis,
tu as encore une autre fâcheuse habitude dont Je veux aussi te débarrasser, celle de ne pas tenir ta parole; rdève-toi donc, assieds-toi ; vous aussi, ma Jolie Edmée, asseyez-YOus ! oh ! ne craignez rien ; si M. Jacques Yignon est raisonnable, je ne le toucherai pas. Il y a mieux, s'il yeut m'écouter maintenant et m'obéir ensuite, Je suppose qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir fait ma connaissance. Âhi... Et vous, ma bonne madame Bouvet, reprenez donc votre ouvrage. Que diable i Je ne suis pas ffiitré ici pour vous empêcher de travailler, moi.
Gomme mus par une puissance secrète, Yignon, Edmée et la mère Bouvet avaient exécuté sans hésitation les ordres de l'artiste.
Ils étaient là, tous trois assis devant cet étranger, muets, mais les yeux attachés sur lui avec une expression indicible de surprise et de soumission....
-^ Maintenant causons donc, fit Horace.
Une heure après Horace rentrait au presbytère.
Or, pendant que l'artiste était allé, comme nous l'avons vu, rendre visite à la mère Bouvet, voici ce qui s'était passé chez le vLux curé.
Sur les sept heuiCo, c:.;;iuie le bonhomme Blondeau
descendait du lit, Marguerite était accourue à la porte de
la chambre de son maître en lui criant :
— Monsieur le curé, monsieur le curé, dépêchez-voui
de vous habiller, entendez- vous; M. Poupillier est en bas et il a à vous parler tout de suite. Il s'agit de l'église...
— C'est bon^ Marguerite, répondit le vieillard, c'est bon, Je desceiHls; prie M. Poupillier de ne pas s'impatienter.
Et tout en revêtant à la hâte son pantalon et sa robe de chambre, le tieUx curé murmtBiratt entre ses dents :
— M. Poupiflier a à me parler... et il s'agit de l'église... Mon Dièû ! est-de que vohs auriez daigné toudier le cœur de cet avare; e6t-ce qu'il consentiraH enfin... Ab! c'est bien drôle... c'est Mèn drôle... M. Pouj^lîier qui vient me t^uver si matiti que cela !
Et le curé descendit à la salle à manger, où l'attendait soti ttsileur.
M. PoupiUler, le maître maçon de Fleury, était un homme de quarante-cinq ans, laid, gros, court et commun, aux membres ronds, aux épaules et à la tête carrées. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa face hâlée et criblée de petite vérole, c'était la profusion de ses chevètix grîs, coupés de très-près, et descendant jusqu'à moitié du front. Ses petits yeux roux étincelaient sôus ses sourcils bruns et touffus. Ses lèvres étaient sans cesse agitées comme par un mouvement fébrile.
M. Poupillier, qui tambourinait avec ses doigts aux vitres de la fenêtre de la salle en] attendant le curé, se
LA TMflU 0£8 ÛÉMCOBS. f9l
KiDurna tout d'une pièce en entendant les pas de ce deN nier et salua.
— Eh bien! eh bien! mon cher PouplUier, qu'est-ce donc ? fit le prêtre en tendant la main à l'artisan, on dit que vous avez des choses aimables à me conter, hein ?
Poupillier tâche de sourire, ce qui lui était toujouns difficile, — les avares ne savent sourire qu'aux écus.
— En effet, répliqua-t-il, en effet, monsieur le curé, je suppose que ma proposition ne vous mettra pas trop de mauvaise humeur?...
— Ah! bah! cet air joyeux... Aurais-je deviné juste, Poupillier? s'agirait-il vraiment dans votre pensée, des r^rations de notre pauvre église ?
Poupillier inclina la tête.
— C'est bien cda, monâeur le curé, fit-il.
Le vieillard ouvrit de grands yeux et recula, malgré lui, d'un pas.
Le curé sceptique à l'endroit de l'avare, puisqu'il le connaissait de longue date, avait douté très fort des intentions généreuses du maître maçon ; et k ce moment même, que Poupillier venait de lui répondre oui, le curé doutait encore.
Poupillier considéra le vieillard. L'av^e devinait la pensée empreinte sur ce visage.
11 essaya de nouveau de mal sourire en disant :
— Ça vous étonnC/ pas vrai, monsieur le curé, que
292 LA TiaBU DES GÊNEURS.
J'accoure vous apprendre, tout d'un coup comme ça, que je me suis décidé à r'arranger votre église.
— Dame! repartit le curé en souriant, je ne vous le cache pas, mon ami... Vous concevez, quand on ne s'attend pas à une chose. Mais entendons-nous bien d'abord, voyons!...
Et le digne homme qui n'eûf pas voulu abuser de la bonne foi, même d'un avare, continua ainsi :
— Vous savez, Poupillier, que si vous reconstruisez notre clocher; si vous récrépissez notre église, après avoir par ci par là, remplacé quelques poutres, quelques solives qui commencent à se fatiguer...
— Tout cela est à ma charge; je le sais, interrompit Poupillier.
— Vous n'ignorez pas encore, insista le prêtre, que si par la suite en faisant appel aux bonnes toes, je puis vous rendre une partie, une petite partie, de ce que vous aurez déboursé au service de Dieu...
— Je ne vous demande rien et ne vous demanderai jamais rien pour ce que je compte, faire à votre église. J'accomplis un devoir... voilà tout! ça me suffît.
Pour le coup, le vieux curé bondit comme un jeune homme. Poupillier accomplissait un devoir.,, et cela lui suffisait.
Il n'était pas possible ! le maître maçon avait été touché du bout de l'aile par un bon ange.
M TRIBU DES GÊNEIIRS* S9
Uq instant le prêtre eut envie de demander â Poupillier quand et où et comment il avait rencontré cet ange-là.
Mais il réfléchit qu'après tout, puisque la bonne action était constante, il n'était pas absolument nécessaire d'en approfondir les motifs.
Le curé se contenta donc de tendre encore une fois la main au maître maçon en lui disant tout simplement :
— Eh bien ! merci, Poupillier, ce que vous faites est très-beau, mon ami.
Poupillier ne regarda pas le curé en face ; on eût dit qu'il ressentait une certaine gêne à s'entendre louer ainsi.
— Hum! hum ! fit-il à voix basse, comme ça, monsieur le curé, vous êtes content; tant mieux l... Alors je puis mettre mes échafaudages dès demain ?
— Dès demain ! dès aujourd'hui, dès tout de suite, mon ami !
— Demain, c'est convenu, monsieur le curé, nous entamerons l'affaire : le récrépissage, le clocher, les marches du porche et le dallage intérieur.
— Et le dallage ?
— ^ Pourquoi pas... et pendant que nous y serons... Âh! j'oubliais... ne m'avez-vous pas demandé aussi, M. le curé, si j'avais quelques moellons de trop... pour ce petit mur... autour du cimetière... après Téglise, le cimetière
294 LA TRIBU DES GÊflElIRS.
e'est tout naturel... qu'est-ce que vous en dîles, monsieur le curé?...
Le vieux curé ne répondit pas cette fois ; il était ton^é de joie et-d'étonnemeut sur une chaise. Comment! Poupillier ne se contentait pas de lui refaire son église!... Décidément ce n'était pas un ange, mais une léjg;ion d'anges qui s'était 2d)attue sur l'âme du maître maçon.
Cependant ce dernier, de plus en plus embarrassé de son rôle de bienfaiteur, ne sachant plus quelle contenance tenir devant la joie du vieux prêtre, se disposait à tourner les talons.
Ce fut à ce moment qu'Horace rentra.
En apercevant l'artiste, M. Poupillier 6ta sa casquette.
— Horace ! Horace cria le curé au jeune homme. Oh ! venez donc me féliciter et remercier avec moi ce bon M. Poupillier. Vous ne savez pas? Il consent à rajeunir notre vieille église... ce bon Poupillier!... Nous aurons un clocher, nous aurons des dalles, nous serons récrépis à neuf. Et ce n'est pas tout! Nous aurons un mur à notre cimetière !
Horace salua le maître maçon.
— Je vous remercie encore au nom de ihon vieil ami, de tout ce que vous allez faire pour lui, monsieur, dit-il.
Poupillier tortillait sa casquette entre ses doigts.
— Œi ! il n'y a pas de quoi me rémercier tant que c^, murmura-t-il ; c'est... une idée que j'ai eue... EUe est
U TRIBq DES GÊMÊimS. 205
bonne... J'en suis bien aise... Là-dessus... faites excuse, messieurs... Hais j'ai un peu faim... Vous allez déjeuner aussi, pas vrai... Bien le bonjour, messieurs.
Et le maitre maçon sortit sans se retourner.
— Ce pauvre Poupîilier, fit le prêtre en suivant de Fœil, à travers la fenêtre, l'artisan qui s'enfuyait plutôt qu'il s'en allait, je le lui disais bien... il n'y a que le premier pas qui coûte. C'est égal... Pour un prunier pas, il a'a pas l'air de lui coûter beaucoup... •
Cétait le soir de ce jour béni par le vieux curé; ce jour de nouvelles si heureuses et si inattendues, ce jour où maître Poupillier avait si brusquement dépouillé l'avare endurci pour devenir presque un bienfaisant prodigue.
 la suite du dîner, le prêtre et son jeune ami avaient causé une heure environ, en se promenant dans le Jardinet aux rosiers. Puis comme le crépuscule commençait à poindre, tandis qu'Horace montait à sa chambre cher* cher un volume de l'An/tguafre, dont il voulait lire un passage à son vieil ami... celui-ci, traversant la place, se rendait à l'église pour voir, suivant son habitude de chaque soir, si quelque fidèle ne l'attendait pas au tribunal de la pénitence.
L'église était déserte. Cependant, en en franchissant le seuil, le vieux curé crut entendre oomme le bruit d'un sanglot.
296 LA TRtBt DES GÊNEURS.
Il s'arrêta, croyant s'être abusé.
Un second sanglot raisonna dans le silence. Il y avait quelqu'un au confessionnal. Le prêtre se hâta ; on pleurait; on avait besoin de ses consolations. C'était une femme qui l'attendait.
— Je vous écoute, ma fille, dit doucement l'honune de Dieu, quand il ne se trouva plus séparé que par un mince grillage de celle qui pleurait.
— Mon père, pardonnez-moi! balbutia la pécheresse. Le prêtre tressaillit et leva les yeux au ciel, comme
pour lui adresser de ferventes actions de grâce : c'était bien la voix d'Edmée qui venait d'entendre ; d'Edmée, qui demandait pardon de ses fautes, avec des larmes. La brebis égarée était revenue au bercail.
A un mois de distance de ces événements, par un beau jour d'octobre, tout le village de Fleury-sur-l'Ândelle, semblait en fête : non-seulement il y (avait un mariage au village, mais encore, il était question, pour l'église complètement restaurée, de l'inauguration au-dessus du maftre-autel, lors de la messe de midi, d'un tableau de la Vierge qu'un ami de monsieur le curé était venu lui peindre tout exprès au presbytère.
Or, le jour en question, comme Horace et le vieux curé déjeûnaient, une chai^ de poste, s'arrêta devant le presbytère. Un domestique sauta hors de la voiture ; il tenait
un objet d'assez grande dimension, enveloppé soigneusement dans du papier.
— M. Horace, madame? demanda le domestique à la vieille Marguerite qui s'était mis à la fenêtre de la salle à manger au bruit de la cbaise de poste.
— C'est ici, monsieur, repartit Marguerite.
Et elle ouvrit au* domestique tandis qu'Horace disait à son hôte :
— Ah! je sais ce que c'est... c'est mon cadre qu'on m'apporte.
— En chaise de poste ! fit le curé.
Horace sourit.
— ll.nous fallait ce cadre aujourd'hui, reprit-il, puisque c'est aujourd'hui que je dois vous montrer mon œuvre, et qu'elle doit prendre sa place dans votre égjiise. Ma loi! je ii'v ai ^as regardé de si près; j'ai écrit qu'on m'envoyât ie ( •<' Men vite, et le voilà, c'est le principal.
Le vieux prêtre ne répliqua pas. Seulement il peassôt à part lui, qu'il failftii que les marchands de cadres de P^is fi«!sent de luiea Ixmaes aixair es pour envoyer les com* m^nides en ppoKince par un domestique vo^a^nt eu poste. Cependant ce dernier, sur un signe d'Horace, s'était assis ùjim m c^oin de la saUe. Horace avait dégagé le cadre de son eaveloppe.
— Mais il est Irop beau ee «adre ! s'éeria le <Hifé
LA TRnW DBS GÊRCURS. 299
ea s'avftnçsmt poar en admirer les brillantes sculptures.
— Trop beau pour le tableau... c'est possible, mon père, fit Horace.
— Je ne dis pas cela... je suis très-persuadé d'avance au contraire, mon enfant, que le tableau le mérite... Mais c'est égal, c'est une folio...
— Enfin, mon vieil ami, interrompit Horace en s'élançant vers l'escalier pour monter à ses mansardes, attendez-la un instant encore que je vous appelle, je vous prie, vous et votre bonne Marguerite... Oh ! je tiens à son opinion à elle aussi, sur ma peinture. Et quand vous aurez vu tous deux ce que j'ai fait pour l'église de Fleury... Eh bien! si votre opinion est que j'ai trop préjugé de mon oeuvre en lui voulant pour accompagnement un cadre aussi somptueux, il sera toujours temps de renvoyer celuici et d'en faire venir un autre plus simple.
Horace avait disparu. Marguerite s'approcha du domestique.
— Si monsieur voulait se rafraîchir, demanda-t-elle de sa douce voix habituelle.
Le valet salua négativement.
— Vous ne voulez pas, mon garçon? reprit le vieux curé, qui depuis qu'Horace n'était plus là semblait suivre ardemment une peosée étrange, pourquoi donc ? Il fait chaud, un verre de cidre ne voas lera de mal, surtout si
VOUS le videz à la santé de votre maître. Y a441 longtemps que vous êtes au service de M. Horace?
— Trois ans, Monsieur, répondit simplement le domestique.
Le vieux curé tressaillit.
Marguerite ouvrit de grands yeux, lorsqu'elle entendit cette réponse.
Quant au valet, ces mots : « trois ans, Monsieur, » s'étaient à peine échappés de sa bouche qu'il était devenu rouge comme une cerise. D'instinct, le pauvre garçon venait de comprendre, avant même d'apercevoir la surprise empreinte sur le visage du curé et de sa servante, qu'il avait commis une maladresse.
Mais la voix d'Horace retentissait dans l'escalier :
— Mon père! ma bonne Marguerite! criait-il, montez!
»ti TiU^. ?/ NOUS altond...
Le V. ' ' ■ w ': i .tiîie se levèrent en ^échangeant entre eux un iv.^. * , ^ lis. «t bien jdes choses. Cependant ils gravirent l'escalier; ils entrèrent dans i'atelierdu peintre. Le tableau était là, qui les attendait, en effet, bien exposé à demi de face au jour, dans sa bordure toute d'or. •
Ils regardèrent, et ils poussèrent en même temps un cri: admiration, joie, reconnaissance, respect, bonheur, atten-
drissementy il y avait tout cela daos ce cri parti du fond de deux âmes naïves...
Oh! c'est que le tableau était bieo beau aussi, je vous assure! Cest qu'il y avait sur cette toile une figure ravissante de la vierge Marie, tenant son divin enfant dans ses bras; c'est qu'aux pieds de cette mère de Dieu s'élevant vers le ciel sur un nuage d'encens, se trouvaient prosternés et dans l'adoration deux saints, dont l'un, avec ses cheveux blancs et ses traits rayonnants de bonté, était la vivante image du vieux curé de Fleury.
Marguerite était tombée à genoux devant le tableau. Elle priait. -^ Enncore un éloge qui en valait bien un autre.
Quant au vieux curé il chancelait tout en pleurant entre les bras d'Horace. 11 semblait fou... complètement fou... mais d'une de ces folies dont on ne voudraât jamais guérir... La folie du bonheur.
Tout à coup s'arrachant de l'étreinte du jeune homme, le vieillard bondit vers le tableau, et touchant presque du doigt le nom dont le chef-d'œuvre était signé : un nom célèbre de père, en fils depuis bientôt deux siècles .-
— Ah î murmura-t-il, cher enfant, je comprends tout maintenant, et la conversion de M. Poupillier, et le repentir d'Edmée, et son mariage aujourd'hui avec Jacques Vi-
gnon. Les réparations de mon église; le mur âevé autour du cimetière, et la dot d'Edmée aussi, n'est-ce pas ? tout cela est votre ouvrage, cher enfant, comme cette adorable sainte Vierge et le portrait de ce pauvre vieux prêtre, que vous avez mis là dans le paradis avant que Dieu ne Ty ait ap;jelé!..
Midi sonnait à l'église de Fleury, et le vieux curé offrait à IHeu le saint sacrifice, en présence d'une foule compacte accourue pour admirer le beau tableau créé au presbytère.
Immobile au seuil de l'église, Horace promenait ses yeux de tous côtés, il sourit à Ëdmée, à Jacques Vignon et à la mère Bouvet, qui étaient là, eux aussi, déjà, en habit de noces... et qui quêtaient tous trois le regard de l'arUste... *^ sourit encore au vieux curé qui ne pouvait le voir alors. Ha: s K[\\\ pensait peut-être k lui, même en songeant à Dieu, li Sourit e S\n à son tableau, comme un père eût souri à bon iifaiii ?ii lui disant adieu. Puis, s'inclinant devant ir
pauvic * ■it ifix de cuivre qui planait sur tout cela, homme .^
et choses, comme ane étoile sur un monde :
— Allons, murmura Horace, je me souviendrai toute ma vie de l'église de Fleury; c'est là que j'ai appris à prier.
F Quelques minutes après, Horace pottlait dans sa chaise de poste.
Et maintenant, lecteur, si vous êtes curieux de connaître ce nom célèbre dout était signé ce tableau donné en 1835 par un jeune peintre parisien à l'église de Fleury, allez un de ces jours visiter ce petit village, le tableau est toujours dans l'église, au-dessus du maître-autel : vous saurez ainsi tout entier le nom du héros de cette histoire.