LA PASSOIRE ET LE VIEUX PILON
Encor toute gluante
Et toute dégouttante Des pommes qu'à l'instant dans ses flancs on passa, La passoire aux chaudrons en ce temps -là causa : (( Gens confits et vieillots, qui pour être de cuivre Vurez peine sans doute à m'entendre et me suivre. A quelle gibelotte et quel roux songez- vous,
Alignés sur vos clous?
Ignorez -vous, bourgeois confits d'esprit de caste. Que les temps sont venus de voiler votre faste Et vos airs de noblesse et de fausse vertu:1 L'avenir est à nous, les gens en fer battu! J'ai vu sur le journal en très gros caractère. — Le cocher le montrait à notre cuisinière, — Que tous les gens de peu, vous entendez, bourgeois!
Seraient avant peu rois.
Ah ! vous riiez jadis des pauvres prolétaires : Tremblez donc maintenant, gens aux belles manières! Car nous allons enfin prendre le gouvernail Et vous montrer céans le fer- blanc au travail ! »
Avec les clairs reflets qu'a la très vieille soie ,
Sous les rayons mutins que le feu leur renvoie,
Les chaudrons ont souri de ce discours brutal
Et pas un n'a daigné répondre au vil métal.
Les vieux chenets forgés, du temps de Louis seize,
Dans l'âtre, de plaisir, gambillent à leur aise :
« Des Talleyrands de zinc ! . . . Des ministres percés ! .
La passoire au pouvoir! Non, \raiment, c'est assez! »
Le fourneau se sent mal, car, le fait est notoire.
C'est être « ci-devant » que chauffer la baignoire;
Le hachoir sur sa planche et la serpe en son coin
Ont des éclairs glacés rappelant Guillotin ;
Et la broche à rôtir et puis la lèche- frite
Pour cuire les bourgeois disputent la marmite.
Mais le bon vieux pilon, pour avoir trop pilé. Cagneux, rongé, rhumatisant, pelé, Qui gît dans la passoire, aussi barbouillé qu'elle. Trouvant les mots profonds du serviteur fidèle,
Enfle la voix et geint :
m Ta ratata ! passoire, entends ton vieux copain; A nous deux, moi pilon et toi la mijaurée, On ne fera jamais que gens dans la purée ! »
MORALE
Le vieux avait raison; laissons les esprits creux, S'il faut des orateurs, tranquillement chez eux.