L'ANE ET LES GREVISTES
Perdu dans les brancards d'une maigre poussette, Tout poilu, maigriot et l'oreille inquiète. C'était un petit âne au joli trot menu. Qui du rayon •• Jouets " semblait être venu.
Pour bien gagner, le soir, et l'avoine et la paille Qu'un maître, vivotant, hélas! vaille que vaille. Lui dosait chichement et parfois oubliait, Sur le pavé pointu le petit âne allait.
Il allait remorquant, souvent la panse creuse.
Un chargement croulant sur une baladeuse.
Trop heureux si parfois, pour servir un client,
Le marchand, gros poussah, lourdement en descend.
Il allait, ignorant du collier qui le blesse, Et, de l'essieu rouillé connaissant la faiblesse. Pour amortir les heurts et feutrer tout cahot, Franchissait doucement et de biais le ruisseau.
BRINDILLES \ m
Or un malin d'hiver, grand émoi dans la rue : Le faubourg est en grève. On ne sait d'où venue. I.a consigne esl formelle et l'ouvrage arrêté. Pourquoi? Nul ne le sait par solidarité.
Palabre des clients autour de Inventaire :
u Qui travaille est un lâche, un parjure, un faux frère!
Vive la liberté! Prolétaires à nous!
Lâchez le tas, sinon... de la chaussette à clous!
— Il a raison, dit l'un. — Fort bien! » font quelques
[autres.
Mais voici que soudain, couvrant leurs voix d'apôtres, La voix du petit Ane, émergeant des brancards. En un braiement. d'abord, répond à leurs brocards.
Puis, quand ce fut fini, le pauvret, ô miracle! Trouvant des mots humains pour ces faiseurs d'oracle : « Gens de peu! mes pareils et mes frères, dit-il. Ferme/, fermez l'oreille à tout phraseur subtil!
Qui doneque vous paiera, pour le pot du ménage, (Si l'on dételle ainsi, si aous lâchons l'ouvrage.) Les poireaux, les navets et les choux, mes amis, Ft la viande au boucher et le bon vieux pain gris?
Nous irez, dites-vous, saboter les usines :
Pour qui le contre- coup? Frères, pour vos échines.
Vous pourrez des patrons faire des miséreux , Vous n'enrichirez pas un quarteron de gueux !
Croyez-moi, Dieu nous fit pour tirer sur la corde : Tirons en nous disant que sa miséricorde Nous garde un coin là-haut pour dormir notre saoul Dans un ciel où seront rien que les sans -le -sou ! »
Il dit et de nouveau , trouvant sa propre langue , Par un maître braiement ponctua sa harangue. Et cet ânon , plus fort que maire ou député, Trancha, dit-on, par là ce conflit en beauté.