X X V II
Poète-Ami qui dors, oublieux du Soleil Non moins que de f Orgueil décevant qui nous mène Et des Douleurs dont est faite la Joie humaine, J'ai souvent désiré reposer ton sommeil !
Car au delà les Temps et par delà l'éveil Des générations futures — phénomène Merveilleux — ta Pensée étendit son domaine, Magique parc épris d'un calme sans pareil,
Où bien des fois, quittant les jardins limitrophes, Je vais cueillir les parfums rares de tes Strophes, Pour enchanter mes peines en te relisant !
Et, jaloux de ta juste Gloire, je V envie,
Toi qui mourus au seuil entr'ouvert du Présent
Sans avoir aperçu les horreurs de la Vie !
Rodolphe DARZENS.
L'hiérodoule au cœur d'éternel diamant Dans la suprême nuit contemple éperdûment L'hiver du ciel blanchi par le givre des astres.
Celui qui chante est un enfant, et sa chanson, Rose clémente, éclose douce en la mémoire, Grandit, grave d'amour, vers Vaurore illusoire D'où les prêtresses d'or sourient dans un frisson.
Et toi, n'écoute plus les fifres de l'automne, Les sanglots de la nuit, ou les dolents midis S'éteindre vers l'hiver en les chênes raidis, Parmi l'oubli des fleurs, dont la terre s'étonne.
O saisons! c'est de vivre et d'aimer le seul prix : La voix hardie entr'ouvre un jardin de délices Où tu viennes parmi les parfums, et remplisses Tout ton rêve de joie et de printemps fleuris.
Laisse la vie, ami, qui s'agite méchante Et qu'emportent les vents vers d'obscurs lendemains ; Un exil tendre offre à ton songe des chemins D'extase! et l'hiver même, écoute ! la voix chante.
Regarde, et quand tes yeux se pâmeront d'amour, Tu verras s'avancer la belle hiérodoule Dont la marche aux sentiers que sa sandale foule Parsème tout le ciel des corolles du jour.
André FONTAINAS.
C'est le printemps. Chantons. Le ciel est clair, Des oiseaux bleus nichent parmi les branches, Des violettes ont parfume' les airs, Où cà et là planent des formes blanches : Là-bas sourit l'écume de la mer.
En des prairies que des sources arrosent Errent, gemmés d'opale et de rubis, Des rois tristes un peu, malgré les roses, Et, dans la brise que le printemps tiédit, Vole le chant de leurs lèvres décloses.
O chansons pures et tendres, dont le vent Emporte la mélancolique gloire :
Chansons de rois pâles, chansons d'enfants. Chansons où meurt l'espérance illusoire Des étés longs, calmes et triomphants !
Vers la lumière, déjà presque effacée, Montent, douces et dolentes, les chansons. Le printemps passe. Les lèvres sont lassées. L'été fuit. C'est l'automne et ses frissons. Entends l'hiver et sa marche glacée.
A. -Ferdinand HÉROLD.
Les longs voiles de Vombre, aux dalles de granit. S'épaississent pour tous ; les yeux, fanaux de vie, Brûlent comme lampes fixes, un instant, à travers Les landes denses et brèves de l'oubli, Crêpes flottant aux soirs parmi l'heure infinie.
Puis la lueur se meurt devant le porche ouvert Des labyrinthes sourds où ne glisse nulle sandale. Ou nulle main glacée ne vient guider la main Du visiteur timide, catéchumène paie De Vétonnement sourd et du gel sibyllin.
Mais la voix du poète, quand sa face est entrée Toute dans V inconnu, et la lente spirale Des escaliers de nuit s'en revient et réveille Les papillons des violons et des cymbales Et sa voix de statue éclate et s'émerveille,
Et l'heure des vivants s'arrête et prête l'oreille.
Gustave KAHN.
Ainsi que priaient les apôtres, Unis en F esprit, à genoux, Nous voici les uns près des autres, N'es-tu pas au milieu de nous ?
Oh! silence, une voix s'élève Du fond de l'ombre de nos chants.
Elle s'ouvre en nous comme un rêve, Comme une flamme dans l'encens.
Elle est semblable à la lumière Qui trône au blanc faite des monts, Où se mêlent à nos prières Toutes les roses des vallons.
Et nous sommes unis en elle Dont les ondes et les accords Enveloppent nos voix mortelles Dans son immortalité d'or.
Charles VAN LERBERGHE.
Frère, qui t'a dit mort ? Certes la porte est close Qui donne sur la nuit où se turent tes pas, Et ceux qui près du feu devisent de la rose S'étonnent que ta voix ne leur réponde pas.
Mais d'autres sont entrés par la porte de l'aube. Et nous dirent ton nom consacré par tes chants ; Et nous sûmes alors, malgré l'Hôte qui rôde, Que tu n'étais pas mort au carrefour des champs.
Tu nous guettes, ô Frère, aux carreaux de l'auberge. Et le passeur t'attend encore sur la berge. Si l'on faisait silence on entendrait couler
Tes larmes, sur le seuil qu'éclaire un peu la flamme, Et voici que le vent nocturne va troubler Ton ombre dans les fleurs où revivra ton âme.
Stuart MERRILL.
Tu t'en allas un soir de mai : la ville en fête Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour, Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour, Ame mélancolique et toujours inquiète.
En vain, les mornes dieux, formidables et doux. Ont détaché ta main de nos mains fraternelles : Le sel acre des pleurs brûle encor nos prunelles, Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous
Et suscite, parmi les roses des vesprées, Sous des voiles tissus de soleils et de deux, Une vierge dolente au regard anxieux Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.
Forme grave dressée au seuil mauvais du sort, Image de fierté qui pleurait et s'est tue. Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue; Mais j'ai heurté du front les portes de la Mort,
Hélas ! et tu survis dans nos seules mémoires Et, sans que rien m'entende au tombeau souterrain. Je fixe tristement sur le vantail d'airain Avec l'amer laurier les palmes illusoires.
Pierre QUILLARD.