P. DE BRÉ VILLE
J'ai toujours beaucoup aimé et beaucoup admiré Chabrier, parce que j'ai toujours pensé qu'il était le compositeur le plus vivant de son époque.
Vivant, vibrant, exubérant, tout plein de virils enthousiasmes et de magnifiques indignations, tel il m'apparait encore aujourd'hui et tel il fut, en effet, sans relâche ni mesure, depuis la première minute du noviciat artistique jusqu'à l'heure lamentable où son esprit, vaincu par l'effort de surhumaine vie dépensé à la création des personnages de Briséïs, s arrêta net, non pas à la suite d'une décadence quelconque, mais sain et fort, supprimant de façon irrémédiable et foudroyante ce don de vie que je trouve prodigieux.
Et c'est ce don superbe qui a permis à notre grand ami d'être à la fois, dans sa musique comme avec nous, sublime et familier, tendre et brutal, gai jusqu'à l'exaspération du rire et de la fantaisie, et bon jusque dans l'expression des tristesses ou des douleurs. Et c'est parce qu'il fut si vivant, si expansifet de génie si peu économe, que je l'aime et que je l'admire à présent en son œuvre, où il a mis le meilleur de lui-même et où il va revivre dans la gloire qu'il est temps de lui décerner.
Alfred BRUNE AU.
J'ai admiré et j'admirerai toujours, finalement, Chabrier, parce qu'arrivé à une époque où certaines écoles musicales qui n'ont point désarmé affirmaient par leurs œuvres, sinon par leurs paroles, la supériorité artistique du cerveau sur le cœur, il protesta de merveilleuse façon en créant des œuvres nerveuses, vibrantes, brutales, tendres, hardies et joyeuses qui, parmi les grisailles de ses jeunes contemporains, firent V effet d'un coup de soleil.
Et c'est la gloire de Catulle Mendès d'avoir su discerner ce clair génie et de l'avoir dirigé vers le Théâtre où devait s'exalter et s'affirmer son originale et puissante vision de la Vie.
Trop tardivement, hélas! car Briséïs reste inachevée.
Notre joyeux et bon ami est tombé foudroyé au seuil de la gloire, comme ébloui d'avoir soulevé le voile de l'Eternelle Beauté.
Gustave CHARPENTIER.
Chabrier eut au plus haut degré ce don qui fait les grands artistes et par lequel ils recréent toutes choses : une personnalité fortement accusée. Il se laissa être lui-même dans ses œuvres comme dans sa vie, avec sa verve, sa puissante gaieté, sa bonté facile et son besoin d'expansion. Cette originalité qui fit son génie fut aussi la cause du charme particulier qu'il répandait autour de lui. Ce charme ne survit plus que dans la mémoire de ceux qui Vont connu et aimé. Et c'est pourquoi, lorsque tant d'autres voix s'élèvent pour glorifier ses œuvres, j'ai voulu simplement rappeler le souvenir des heures joyeuses écoulées dans son intimité et que nul de ses amis n'oubliera.
Ernest CHAUSSON.
Emmanuel Chabrier a été sans contredit le plus prodigieusement doué des musiciens français de notre génération.
Son enthousiasme en art, sa verve étaient extraordinaires, ce qui n'empêchait pas qui! « peinât » beaucoup en travaillant, et il n'est que trop vraisemblable, hélas ! qu'il est mort à la peine.
Par un sentiment de coquetterie raffinée il enviait parfois leur métier facile à certains de ses confrères, lui dont V ingéniosité musicale, doublée d'une impeccable écriture, était d'une abondance stupéfiante. Vraiment ce n'était pas à lui d'accuser la nature
77 est regrettable qu'aucun de nos directeurs parisiens n'ait eu Pidée de lui commander un grand ouvrage dans lequel sa fantaisie comique se serait trouvée avoir pleine carrière ; nous y aurions gagné, outre un chef-d'œuvre sans doute, de ne pas voir éclore quantité d'opérettes lamentables, bien lugubres pour ceux qui ont eu la bonne fortune d'entendre rire le pauvre et grand Chabrier !
Paul HILLEMACHER
Lucien HILLEMACHER.
Rarement le mot si souvent cité de Buffon fut d'une plus juste application qu'en l'œuvre d' Emmanuel Chabrier.
Le style de Chabrier, c'est Chabrier lui-môme, avec sa fougue toute méridionale et si primesautière, avec sa bonhomie presque héroïque, avec sa richesse d'images et ses saillies toujours inattendues, avec, surtout, son effusion affectueuse, trait primordial de son génie, cause première de V irrésistible expansion mélodique qui nous subjugue en son œuvre.
Le poète, à plus forte raison le poète de sons qu'est le musicien, ne peut créer que par le cœur ; en art, le sentiment seul donne la vie.
Che\ ce grand primitif qu'était Emmanuel Chabrier et ici l'ami qui lui conserve une bien profonde affection peut en faire foi) le cœur était la faculté dominante : c'est pourquoi Chabrier fut un très grand artiste.
Vincent d'IXDY.
Emmanuel Chabrier, l'inoubliable ami, a laissé dans son œuvre la profonde empreinte de son esprit et de son cœur.
Sa verve originale, sa gaieté débordante, sa bonté, sa tendresse, son enthousiasme s'étalent en étincelantes couleurs sur sa riche palette musicale, et le premier acte de Briséïs donne la mesure de ce que l'on était en droit d'attendre du grand artiste dont l'indépendance, la foi et l'honnêteté ne se courbèrent jamais devant la mode ou les conventions.
Son œuvre vivra.
Charles LAMOUREUX.
Emmanuel Chabrier a magistralement prouvé que l'une des qualités distinctives de notre race, la gaieté saine et vigoureuse, peut s'allier avec la perfection de la forme et l'art le plus achevé.
Sa muse était une belle fille saine et plantureuse, qui, quand il lui plaisait, riait à gorge déployée et répandait autour d'elle sa joie exubérante. Certes, elle était capable de ressentir et de rendre d'autres sentiments, de se montrer, s'il le fallait, tragique, tendre ou douloureuse ; mais elle dédaignait les mélancolies nébuleuses et les fades mièvreries qui ont peu à peu envahi la musique, et finiraient par en faire un art veule et incompréhensible.
En somme, le verbe si clair, si lumineux de Chabrier donne un démenti formel à ceux qui doutent que notre sol puisse enfanter des musiciens capables d'exprimer le génie même de la race.
Je ne connais rien de V opéra que le Maître laisse inachevé. Ce que j'affirme, c'est que, si la mort n'eût interrompu prématurément sa noble carrière, il aurait pu, quelque jour, écrire une œuvre complète, réunissant les ardeurs passionnées delà Sulamite, le coloris ensoleillé rf'Espana , la verve bouffe de /'Étoile, la spirituelle gaieté des Cigales, des Cochons roses, des Gros dindons, et aussi ce parfum de vraie nature, cette odeur de terroir gaulois qu'on respire à chaque mesure dans tant de pages pittoresques, chatoyantes et si touchantes parfois sous leur simplicité robuste.
Xavier LEROUX.
Par la puissance de son tempérament, la fougue entraînante de son inspiration, la nouveauté de ses rythmes, la personnalité de ses idées, Chabrier mérite d'être placé parmi les premiers des musiciens de l'Ecole française moderne. Artiste aux aspirations les plus nobles, visant toujours au plus haut, il a fait, avec le cœur, de la musique qui arrive au cœur. Exubérant, débordant, joyeux, on peut dire qu'il a créé le rire en musique, le rire jaillissant de rythmes imprévus, d'harmonies heureuses et neuves, de sonorités éclatantes, de combinaisons se renouvelant sans cesse. Sa pensée est un torrent tumultueux qui arrache tout sur son passage, mais qui, s'il entraîne de la terre et des cailloux, roule aussi de l'or le plus pur.
Briséïs est là, œuvre inachevée, hélas ! qui montre à quelle hauteur aurait pu atteindre ce grand artiste s'il était sorti vivant de cette terrible lutte avec l'idéal qui l'a terrassé et tué.
Qu'il soit permis à un ami d'apporter te tribut de son admiration et de ses regrets au pied de ce monument funéraire élevé à Emmanuel Chabrier par le poète qui lui a inspiré ses deux plus nobles œuvres : Gwendoline et Briséïs.
André MESSAGER.
Je considère F œuvre d'Emmanuel Chabrier comme des manifestations très importantes dans l'histoire de la Musique. La grâce de son invention, l'intensité des sensations et la maîtrise de sa technique font de lui un des compositeurs qui auraient mérité Fadmiration du monde musical tout entier. J'espère, avec confiance, que ce temps de justice viendra ; et je serai bien fier alors d'avoir été l'un de ceux qui, hors de son pays natal, contribuèrent à faire admirer ses rares dons d'artiste créateur.
Félix MOTTL.
Quand les lentes forêts s'évadaient de leur givre, Quand le jeune soleil libérait les étangs, Tu plaignais la nature obstinée à revivre. Reprise, chaque année, au leurre du printemps.
Tu ?z' es plus le captif du mois et de Vannée : La mort, élargissant d'un coup ton horizon, Soustrait au mouvement sans but ta destinée, Et tu connais enfin l'immuable saison.
Mais nous, amis de ta jeunesse et de ta gloire, Fidèles qui gardons depuis tantôt sept ans Au cœur ton souvenir, tes vers dans la mémoire, C'est à nous maintenant de craindre le printemps.
Nous ne voyons jamais qu'avec des yeux moroses Ses prés pleins de parfums, ses fleurs et ses clartés, Car nous ne pouvons pas oublier que les roses Refleurissaient ainsi quand tu nous as quittés.
Marcel COLLIERE.