‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 102 sur 117 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

..A. H J que vîens-tu m’apprendre, Zatime? Bajaxet en est-il amoureux?

Vois -tu, dans «s discours, qu’ils s’entendent tous demt ?

Zatimi.

ïîle n’a point parlé. Toujours évanouie.

Madame , elle ne marque aucun reste de vie Que par de longs soupirs et des gémissemens,

Qu’il sembie que son cœur va suivre à tous momens. Vos femmes, dont le soin à I’cnvi la soulage,

Ont découvert son sein pour leur donner passage. Moi-mcmc, avec ardeur secondant ce dessein.

J’ai trouvé ce billet enfermé dans son sein.

( Lui présentant un billet. )

Du Prince , votre amant , j’ai reconnu la lettre;

St j’ai cru qu’en vos mains je devois le remettre.

Rox ani. prenant le b llet.

Donne.... Pourquoi frémir? et quel trouble soudai»' Me glace à cet objet et fait trembler ma main?

Il peut l’avoir écrit sans m’avoir offensée.

11 peut meme.... Lisons, et voyons sa pensée ( "Elle lit bas le commencement, et haut ces trois derniers verr.'f

s» Ni la mort, ni vous meme,

» Ne me fere* jamais prononcer que je l’aime,

« Puisque jamais je n’aimerai que vous. »

( A part . après avoir lu, )

Ah! de la trahison me voilà donc fnstruite!

Je reconnois l’appât dont ils m’ayoicnt séduite*

Ainsi donc mon amour étoit récompensé, tâche ! indigne du jour que je t’avois laissé?

Ah ! je respire enfin , et ma joie est cxtrSme Que le traître , une fois , se soit trahi lui-meme ! libre des soins cruels où j’allois m’engager ,

Jda tranquille fureur n’a plus qu’à se venger.

FÜ

( A Zaïime. )

Qu’il meure !... Vengeons-nous... Courez.... qu’on le saisisse.

Que la main des muets s’arme pous son supplice ;

Qu’ils viennent préparer ces noeuds infortunés Par qui de ses pareils les jours sont terminés. ..

Cours , Zatime , sois prompte à servir ma colereî

Ah ! Madame !

Quoi donc?

Si, sans trop vous déplaire.

Dans les justes transports. Madame, où je vous vois, ï’osois vous faire entendre une timide voix!

Bajazet, il est vrai trop indigne de vivre,

Aux mains de ces cruels mérite qu’on le livre;

Mais, tout ingrat qu’il est, croyez-vous aujourd’hui Qu’Amurat ne soit pas plus à craindre que lui»

Eh ! qui sait si déjà quelque bouche iniïdelle Ne l’a point averti de votre amour nouvelle?

Des cœurs comme le sien , vous le savez assez.

Ne se regagnent plus , quand ils sont offensés ;

Et la plus prompte mort , dans ce moment sévere. Devient de leur amour la marque la plus cherc !

R o x A N E , à part.

Avec quelle insolence , et quelle cr uauté Ils se louoient tous doux de ma crédulité!

Quel penchant , quel plaisir je sentois à les croire l j. u ne remportois pas une grande victoire ,

Perfide ! en abusant ce cœur préoccupé ,

Qui lui-même craignoit de se voir détrompé ï Tu n’as pas eu besoin de tout ton artifice*.

Et , je veux bien te faire encor cette justice.

Toi-même, je m’assure, as rougi plus d’un jour Du peu qu’il t’en coûtoit pour tromper tant d’amour» Moi qui , de ce haut rang , qui me rendoit si fiere. Dans le sein du malheur t’ai cherché la première» Pour attacher des jours , tranquilles , fortunés Aux périls dont tes jours étoient environnés!

Après tant de bonté , de soin , d’ardeurs extrêmes.

Tu ne saurois jamais prononcer que tu m’aimes!...

Mais dans quel souvenir me laissé- je égarer?...

Tu pleures , malheureuse ? Ah ! tu devois pleurer lorsque d’un vain désir à ta perte poussée ,

Tu conçus de le voir la première pensée !

Tu pleures ! et l’ingrat , tout prêt à te trahir.

Prépare les discours dont il veut t’éblouir!

Pour plaire à ta rivale il prend soin de sa vie....

( A Zaïime . )

Ah! traître, tu mourras!... Quoi! tua’ es point partie? ( A part. )

Va.... Mais, nous-meme, allons, précipitons nos pas» Qu’il me voie, attentive au soin de son trépas», lui montrer , à la fois , et l’ordre de son frerc Et de sa trahison ce gage trop sincère....

{ Montrant le billet de Bajaret } •

( A Zatimt.

Toi , Zatimc , retiens ma rivale en ces lieux.

Qu’il n’ait j en expirant , que ses cris pour adieux*

F iij

Qu’elle soit , cependant , fidèlement servie. Prends soin d’elle. Ma haine a besoin de sa vie.

Ah : si pour son amant facile à s’attendrir,

La peur de son trépas la fit presque mourir.

Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle De le montrer bientôt pâle et mort devant elle!

De voir sur cet obiet ses rcgaids arrêtés Me.paycr les plaisirs que je leur ai prêtés!

Va, reticns-la. Sur-tout, garde bien le silence. Moi.... Mais qui vient ici différer ma vengeance ?

( Zatime sort, )

Page 1