‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 14 sur 117 · JUNIE · texte numérisé non relu

JUNIE

Eh î quel autre , Seigneur, voulez -vous que j’implore A qui demanderai-je un crime que j’ignore?

Vous, qui le punissez , vous ne l’ignorez pas.

De grâce, apprenez-moi. Seigneur, mes attentats?

Néron.

Quoi ! Madame , est-ce donc une légère offense De m’avoir si long-tems caché votre présence?

Ces trésors , dont le Ciel voulut vous embellir.

Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?

L’heureux Brirannicus verra- 1 il sans alarmes •Croître, loin de nos yeux, son amour et vos char* mes ?

Pourquoi , de cette gloire exclus jusqu’à ce jour, M’avcz-vous, sans pitié, relégué dans ma Cour?

On dit plus. Vous souffrez, sans en être offensée.

Qu’il vous ose , Madame, expliquer sa pensée ;

Car je ne croirai point que, sans me consulter,

La sévere Junie ait voulu le flatter.

Ni qu’elle ait consenti d’aimer et d’étre aimée.

Sans que j’en sois instruit que par la renommée ?

Je ne vous nîrai point , Seigneur, que scs soupirs M’ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.

Il n’a point détourné ses regards d’une fille ,

Seul reste du débris d’une illustre famille.

Peut-être , il se souvient qu’en un tems plus heureux Son pere me nomma pour l’objet de ses varux.

Il m’aime t il obéit àl’Fmpercur, son perc.

Et j’ose dire encore , â vous , à v otre mere :

Vos désirs sont toujours si conformes aux siens !....

Néron, l'interrompant.

Ma mere a scs desseins , Madame , et j’ai les miens.

Ne parlons plus ici de Claude et d’ Agiippine.

Ce n’est point par leur choix que je me détermine.

C’est à moi seul , Madame , à répondre de vous;

Et je veux de ma main vous choisir un époux.

Ah 1 Seigneur , songez- vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars , auteurs de ma naissance ?

Néron

Non , Madame, l’époux dont je vous entretiens.

Peut, sans honte, assembler vos aveux et les siens; Vous pouvez, sans rougir , consentir à sa flamme.

ït quel est donc , Seigneur, cet époux?

Néron.

Moi , Madame.

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BRITANNICUST;

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Vous?

Je vous nommerois, Madame, un autre nom Si j’cn savois quelqu’autre au-dessus de Néron.

Oui, pour vous faire un choix ou vous puissiez sou*~ crire ,

J’ai parcouru des yeux la Cour, Rome et l’Empire.

Plus j'ai cherché, Madame , & plus je cherche encor In quelles mains je dois confier ce trésor ,

Plus je vois que Ccsar , digne seul de vous plaire,

En doit être lui seul l’heureux dépositaire ,

Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis l’Empire des humains.

Vous-même , consultez vos premières années.

Claudius à son fils les avoit destinées.

Mais c’étoit en un tems où de l’Empire entier Il croyoit , quelque jour , le nommer l’héritier, les Dieux ont prononcé. Loin de leur contredire.

C’est à vous de passer du côté de l’Empire.

P.n vain de ce présent ils m’auroient honoré.

Si votre cœur devoit en être séparé ,

Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes.

Si , tandis que je donne aux veilles, aux alarmes Des jours toujours à plaindre, et toujours enviés,

Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.

Qu’Octavie à vos yeux ne fasse point d’ombrage;

Rome , aussi-bien que moi , vous donne son suffrage. Répudie Octavic et me fait dénouer Vn hymen que le Ciel ne veut point avouer,

Songez -y donc , Madame , et pesez en vous-m8mc Ce choix digne des soins d’un l’rîncc qui vous aime. Digne de vos beaux yeux , trop îong-tems captivas , Digne de l’univers , à qüi vous vous devez.

Seigneur, avec raison , je demeure étonnée.

Je me vois , dans le cours d’une même journée.

Comme une criminelle amenée on ces lieux;

Et lorsqu’avcc frayeur je parois à vos yeux.

Que sur mon innocence à peine je me tic.

Vous m’offrez, tout d’un coup , la place d’Octavie ! J’ose dire pourtant que je n’ai mérité Ki cet excès d’honneur , ni cette indignité.

Eh I pouvez-vous, Seigneur , souhaiter qu’une fille. Qui vit, presque en naissant , éteindre sa famille. Qui, dans l’obscurité , nourrissant sa douleur,

S’est tait une vertu conforme à son malheur.

Fasse subitement , de cette nuit profonde , \

Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde. Dont je n’ai pu de loin soutenir la clarté,

Et dont une autre enfin remplit la majesté?

Néron.

Je vous ai déjà dit que je la répudies

Ayez moins de frayeur , ou moins de modestie.

N’accusez point ici mon choix d’aveuglement.

Je vous réponds de vous ; consentez seulement.

Du sang dont vous sortez rappeliez la mémoire.

Et ne préférerez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir la gloire d’un refus , sujet au repentir.

C iij

Ou , si quelque chagrin en interrompt la course*

Tout l’univers > soigneux de les entretenir»

S'empresse à l’effacer de votre souvenir.

Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse*.

Il ne voit dans son sort que moi qui s’intéresse,

£t n’a pour tout plaisir , Seigneur, que quelques pieu». Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Néron.

Eh ! ce sont ces plaisirs et ccs pleurs que j’envie ,

Que tout autre que lui me paîroit de sa vie;

Mais je garde à ce Prince un traitement plus deux. Madame, il va bientôt paroître devant vous.

Àh! Seigneur, vos vertus m’ont toujours rassurée.

Néron.

le pouvois de ccs lieux lui défendre l’entrées Mais , Madame , je veux prévenir le danger Où son ressentiment le pourroit engager.

Je ne veux point le perdre ; il vaut mieux que lui*» même

Entende son arrêt de la bouche qu’il aime.

Si ses jours vous sont chers, éloigncz-le de vous.

Sans qu’il ait aucun lieu de me croire jaloux.

De son bannissement prenez sur vous l’ offense»

Et, soit par vos discours , soit par votre silence ,

Du moins , par vos froideurs , faites-lui concevoir Qu’il doit porter ailleurs scs vœux et son espoir».

Moi , que je lui prononce un arrêt si sévere 1 Ma bouche mille fuis lui jura le contraire.

Quand meme jusqties-lA je pourrois me trahir,

Mes yeux lui défendront , Seigneur , de m’obéir.

Néron.

Caché près de ces lieux, je vous verrai , Madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre ame. Vous n’aurez point pour moi de langages secrets: J’entendrai des regards, que vous croirez muetsj Lt sa perte sera l’infaillible salaire D’un geste, ou d’un soupir échappé pour lui plaire.

Hélas ! si j’ose encor former quelques souhaits. Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais!

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