‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 3 sur 117 · livre nouveau t et dans le Recueil des Pièces fuw · texte numérisé non relu

livre nouveau t et dans le Recueil des Pièces fuw

xij JUGEMENS ET ANECDOTES.

gitives faites sur les Tragédies de nos deux Poëte® fameux, ( P. Corneille et Racine ) qu’en 1740 Gissey imprima , en deux volumes , je ne ttouvc rien sur Britannicus. »

« On sait l’impression que firent sur Louis XIV quelques vers de cette Pièce. Lorsque Narcisse ( à la fin de la cinquième scène du quatrième acte ) rapporte à Néron les discours qu’on tient contre lui, il lui fait entendre qu’on raille son ardeur à briller par des talens qui ne doivent point être les talens d’un Empereur ;

» Il excelle à conduire un char dans la carrière,

» A disputer des prix indignes de ses mains,

» A se donner lui même en spectacle aux Romains,

» A venir prodiguer sa voix sur un Théâtre.... &c.

Ces vers frappèrent le jeune Monarque , qui avoit quelquefois dansé dans les Ballets $ et , quoiqu’il dansât avec beaucoup de noblesse , il ne voulut plus paroître dans aucun Ballet, reconnoissant qu’un Roi ne doit point se donner en spectacle. »

« Ceux qui ajoutent foi en tout au Boîœana croient que Boileau , qui trouvoit les vers de Bajaiet trop négligés , trouvoit aussi le dénouement

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de Britannîcus puérile , et reprochoit à l’Auteur d’avoir fait Britannîcus trop petit devant Néron. 11 y a grande apparence que M. de Monchesnay , ( Auteur du Bolaana ) mal servi par sa mémoire lorsqu’il composa ce Recueil , s’est trompé en cet endroit. Je n’ai jamais entendu dire que Boi* leau eût fait de pareilles Critiques. Je sais seulement qu’il engagea mon pere à supprimer une scene entière de cette Piece , avant que de la donner aux Comédiens.... Ces deux amis avoient un égal empressement à se communiquer leurs Ouvrages avant que de les montrer au Public, égale sévérité de critique l’un pour l’autre , et égale docilité. »

« Voici cette scene que Boileau avoir conservée , et qu’il m’a remise. Elle étoit la première du troisième acte , et se passoit entre Burrhus et Narcisse.

Burrhus.

Quoi! N-aicissc, au Palais obsédant l’Empereur, Laisse Britannîcus en proie à sa fureur,

Narcisse , qui devroit, d’une amitié sincere.

Sacrifier au fils tout ce qu’il tient du pere >

Qui devroit , en plaignant avec lui son malheur.

Loin des yeux de César détourner sa douleur!

xiv JUGEMENS ET ANECDOTES.

Voulez-vous qu’accablé d’horreur, d’inquiétude* Pressé du désespoir qui suit la solitude,

11 avance sa perte , en voulant l’éloigner.

Et force l’Empereur à ne plus l’épargner?

Lorsque de Claudius l’impuissante vieillesse Laissa de tout l’Empire Agrippine maîtresse.

Qu’instruit du successeur que lui gardoient les Dieux, 11 vit déjà son nom écrit dans tous les yeux ,

Ce Prince, à ses bienfaits mesurant votre zele.

Crut laisser à son fi’s un gouverneur fidele.

Et qui sans s’ébranler verroit passer un jour Du côté de Néron la fortune et la Cour.

Cependant , aujourd’hui, sur la moindre menace Qui de Britannicus présage la disgrâce ,

Narc ; sse , qui devo t le quitter !e dernier.

Semble dans le malheur le plonger le premier î César vous voit par-tout attendre son passage.

Narcisse.

Avec tout l’univers je viens lui rendre hommage. Seigneur » c’est le dessein qui m’amène en ccs lieux.

Près de Britannicus vous le servirez mieux.

Craignez-vous que César n’accuse votre absence ?

Sa grandeur lui répond de votre obéissance.

C’est à Britannicus qu’il faut justifier Un soin dont ses malheurs se doivent défier*

Vous pouvez sans péril respecter sa mtserei Néron n’a point juré la perte de son frcrc.

Quelque froideur qui semble altéra leurs esprits »

Digilized by

JJJGEMENS ET ANECDOTES, xt

Votre maître n’est point au nombre des proscrits. Héron meme, ensoncrur, touché de votre zele, Vous en tiendi oit pcur-ctre un compte plus fidèle Que de tous c<s respects, v-ainemcn r assidus.

Oubliés dans la foule aussi-tôt que rendus.

Narcisse.

Ce langage , Seigneur, est facile à comprendre.

Avec quelque bonic César daigne m’entendre;

Mes soins, trop bien reçus pour; oient vous irriter...,

A l’avenir, Seigneur, je saurai l’éviter.

* Narcisse, vous réglez mes desseins sur les vôtres:

Ce que vous avez fait vous l’imputez aux autres.

Ainsi lorsqu'inutilc au reste des humains,

Claude laissoit gémir l’Empire entre vos mains,

I.e reproche éternel de votre conscience Condamnoit devant lui Borne entiete au silence.

Vous lui laissiez à peine écouter vos flatteurs»

' Le reste vous sembloit autant d'accusateurs.

Qui , prêts à s’élever contic votre conduite,

Alloicnt des nos malheurs développer la suite.

Et lui portant les cris du peuple et du sénat.

Lui demander justice au nom de tout l’état?

. Toutefois , pour César je crains votre prc'scncc;

Je crains, puisqu’il vous faut parler sans complaisance. Tous ceux qui , comme vous , flattant tous ses désirs , Sont toujours dans son coeur du parti des plaisirs.

Jadis à nos conseils l’Empereur plus docile Affcctoit pour 50a frere une bor.té facile ,

b iij

xvj JUGEMENS ET ANECDOTES.

Et de son rang pour lui modérant la. splendeur.

De sa chûte à ses yeux cachoir la profondeur.

Quel soupçon aujourd’hui , quel désir de vengeance Rompt du sang des Césars l’heureuse intelligence? Junie est enlevée, Agrippine frémit;

Jaloux et sans espoir Brirannicus gémit:

Du coeur de l’Empereur son épouse bannie D’un divorce à toute heure, attend l’ignominie.

Elle pleure, et voilà ce que leur a coûté L’entretien d’un flatteur qui veut être écouté.

Narcisse.

Seigneur , c’est un peu !o'n pousser la violence î Vous pouvez tout; j’écoutc et garde le silence.

Mes actions , un jour , pourront vous répartir; Jusqucs-IL...

BURRHUS, l'interrompant.

Puissiez-vous bientôt me démentir J Plût aux Dieux qu’en effet ce reproche vous touche î Je vous aiderai meme à me fermer la bouche.

Sénèque , dont les soins devroient me soulager. Occupé loin de Rome, ignore ce danger.

Réparons , vous et moi, cette absence funeste:

Du sang de nos Césars réunissons le reste ; Rapprochons-lcs , Narcisse, au plutôt, dès ce jour. Tandis qu’ils ne sont point séparés sans retour.

ce On ne trouve rien dans cette scené qui ne réponde au reste de la Piece pour la versification , ajoute Racine , le fils j mais Boileau craignit

JUGEMENS ET ANECDOTES, xvi>

qu’elle ne produisît un mauvais effet sut les Spectateurs. V ous les indisposerez , dit-il à son ami , en leur montrant ces deux hommes ensemble. Pleins d' admiration pour l y un et d'horreur pour l'autre , ils souffriront pendant leur entretien. Convient - il au gouverneur de l'Empereur , d cet homme si respectable , par son rang et sa probité , de s'abaisser à parler à un misérable affranchi, le plus scélérat de tous les hommes ? Il le do t trop mépriser pour avoir avec lui quelque éclaircissement; et, d'ailleurs , quel fruit espere t-il de ses remontrances ? Est-il assez simple pour croire qu'elles feront naître quel m . que s remords dans le cœur de Narcisse ? Lon qu'il lui fait connaître l'intérêt qu'il prend à Britannicus , il découvre son secret à un traître ; et au lieu de servir Britannicus il en précipite la perte . Ces réflexions parurent justes , et la scene fut supprimée. »

« Cette Pièce fît connoître que l’Auteur n’étoit pas seulement rempli des Poëtes Grecs , et qu’il savoit également imiter les fameux Ecrivains de l'antiquité. Que de vers heureux , et ( ombien d’expressions énergiques prises dans Tacite 1 Tout ce que Burrhus dit à Néron , quand

xviij JUGEMENS ET ANECDOTES.

il se jette à ses pieds ( dans îa quatrième scene du quatrième acte ) , et qu'il tâche à l’attendrir en faveur de Britannicus , est un extrait de ce que Séneque a écrit de plus beau, dans son Traité sur la clémence , adressé à ce même Néron j et ce passage du panégyrique de Trajan par Pline , insulas quas modo Senaiorum , jam delatorum turba complevcrat , &c. , a fourni ces deux beaux vers (de la seconde scene du premier acte, entre Burrhus et Agrippine. Ces vers sont dans la bouche de Burrhus, qui s’applaudit de l’heureuse révolution à laquelle ses conseils ont contribué ) ;

« les déserts , autrefois peuplés de Sénateurs ,

' » Ne sont plus habités que par leurs délateurs. »

Racine , le fils , dans ses Remarques sur les Tragédies de son pere , rapporte ces vers de l’Epître de Boileau à l’Auteur de Britannicus :

« Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance ;

« Et ta plume , peut-être , aux censeurs de Pyrrhus s> Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus. »

cc Boileau par ces vers consoloit son ami des critiques que sa Tragédie d’ Andromaque avoit cs-

JUGEMENS ET ANECDOTES, xi*

suyccs , et lui fâisoit voir qu’elles n’avoient servi qu’à lui donner plus de vigueur et que ses envieux conspiroicnt à sa gloire , parce qu’un noble génie

« Plus on veut l’aflfoiblir , plus il croît et s’élance. »

« Quelque belle , en effet , que soit la Piece d* A-.id'omaquc , quand l’Auteur passe à celle de Britannicus , on peut bien dire qu'il croît et sV* lance , ajoute Racine le fils. Cette Pièce est celle des Rois , des Ministres et de tous les Courtisans. Les Rois y apprennent dans quel abîme ils peuvent tomber quand ils n’écoutent que leurs flatteurs $ les Ministres apprennent de Burrhus avec quel courage ils doivent dire la vérité à leurs maîtres , s’ils veulent mériter la confiance dont ils sont honorés j les Courtisans apprennent d’Agrippine à modérer leur ambition , s’ils ne veulent pas s’attirer une disgrâce certaine ; enfin tous les honnêtes gens , dont le défaut commun est trop de franchise , apprennent de Britannicus à être plus prudens et réservés dans leurs discours , et à songer que rarement, et, sur-tout,, à 1a Cour 3 ils vivent avec leurs semblables. »

xx JUGEMENS ET ANECDOTES.

« Quelque convenable que soit cette Picce au Théâtre dont Riccoboni formoit le projet , il la met au nombre de celles qu’il faudroit corriger 5 il veut qu’on en supprime les amours de Néron , de Britannicus et de Junie , afin , dit-il , qu'il ne soit point question d'amour dans une Pièce si estimable. »

« La sévérité de Riccoboni , dont je ne puis que louer le motif, me paroît trop grande , continue Racine le fils. L’amour dans cette Tragédie n’a rien de dangereux , puisqu’il rend plus esri mable un jeune Prince et une jeune Princesse , qui destinés à être unis ,

a Quand l’Empire dévoie suivre Jfurhyménée , «

( scene troisième du second acte ) ne se consolent dans leur disgrâce que par l’espérance de cette même union ,

0 El qui s'aidaient l’un l’autre à porter leurs malheurs. »

( scene troisième du premier acte ) L’amour de Néron redouble la haine qu’on a pour lui, lorsque non content d’avoir dépouillé ce Prince de

JUGEMENS ET ANECDOTES. xx?

TEmpire qui lui appartcnoit, il veut encore lui ôter la seule consolation qui lui reste. »

et On peut dire encore que l’amour , quoiqu’il ne soit pas absolument nécessaire à cette Tragédie, n’y est point épisodique , puisqu’il est toujours lié avec l’action , dont il cause la catastrophe , qui devient presque certaine au moment où Néron surprend son rival aux pieds de J unie.

( Scene septième du troisième acte. \

<« Cette Picce si belle , et qui fait faire tant d’utiles réflexions , fut très -mal reçue, parce qu’on ne va point au spectacle pour réfléchir , et qu’on y cherche le plaisir du cœur plutôt que celui de l’esprit.... Pour découvrir toutes les beautés que cette Tragédie renferme, il faut la méditer , comme quand on lit Tacite. Les ennemis de l’Auteur avoient coutume de dire qu’il devoit le succès de ses Pièces à l’habileté des Acteurs. Ce n’étoit pas du jeu des Comédiens qu’il pouvoit attendre le succès d’une Tragédie qui gagnera toujours davantage à une lecture attentive qu’à la représentation la mieux exécutée. Le tems de la représentation est trop rapide pour une Pièce qui donne toujours à penser, »

xtij JUGEMENS ET ANECDOTES.

« Ce fut même ce mérite si nouveau qui ex cita contre celle-ci tant d’ennemis , comme on le voit par la première Préface , que l’Auteur supprima quand il vit le Public rendre justice à son Ouvrage. L’application qu’il s’y faisoit des plaintes de Tércnce contre un vieux Poëte , mal intentionné qui venoit briguer des voix contre lui % jusqu’aux heures où Von représentait ses Pièces y ne doit point faire soupçonner Corneille d’une basse jalousie ; mais ses partisans , qui formoient un parti très-considérable et employoient toutes sortes de moyens pour nuire aux Pièces de son rival....»

« La versification de cette Tragédie est toute différente de la versification des Tragédies du même Auteur qui la précèdent et de celles qui la suivent. »

« Un nommé Robinet , qui écrivoit , en vers, dans un style plattement burlesque , l’histoire des Pièces de Théâtre , et que les Historiens du Théâtre François , ( les freres Parfaict ) citent souvent, se vante en écrivant l’histoite de cette Tragédie d’en avoir fait une sur le même sujet. Il prétend que dans la sienne, qu’il crut fort

bonne ,

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxüj

bonne , il regne moins d’uniformité , qu’il a mis plus de passion dans le caractère de Néron et d’Agrippine , qu’il a mieux préparé les incidens , &c.... s>

Voici la lettre de Robinet , rapportée par les fteres Parfaict , dans leur Histoire du Théâtre François»

A l’Hôtel Bourguignon , je fus Dimanche ( iy Décembre ) voir Britannicw j Que Néron, ce fils de Mégère,

Et plus scélérat que sa tnejc ,

Eit mourir politiquement ,

Par Félon* empoisonnement ,

Pour régner en toute assurance ,

Connoissant , en sa conscience ,

Qu’il étoit d’un bien revetu A ce seul jeune Prince dû.

Voilà , si j’ai bonne mémoire ,

En deux mots, le fonds de l’histoire*

Or sus , ce beau canevas-là ,

Je vis, étant bien assis-là ,

De belles et grandes nuances ,

Des tenans et des dépendances De cet événement fatal , formant un sujet Théâtral ,

En vers d’un style magnifique ,

Et tous remplis de politique ,

Qui font la nique, hautement,

xûr JUGEMENS ET ANECDOTES,

( Du moins , c’cst-là mon sentiment )

A plusieurs de ceux d’slndromaque ,

Si qu’ils ne craignent point l’attaque »

Où l’examen , nenni , nenni ,

De ce petit de Subügny ,

Qui fit la critique contr’elle ,

Sous le nom de Folle Querelle.

Qu’il aille, qu’il aille un peu U,

Ce beau Monsieur le censcur-là , lit nous verrons s’il aura prise Sur ces vers, que tout chacun prise.

Mais, là, là, crions bellement»

Car, pour en parler franchement.

C’est , je crois , grâce à sa critique Que l’on trouve en ce Dramatique Un style bien plus châtié ,

Plus net et plus purifié.

Je me tais de l’économie ,

Étant ici juge et partie ,

Car j’ai fait aussi ce sujet ,

D’un autre ignorant le projet i Et je suis quasi prêt à croire ( Mais, peut-être, m’en fais-je accroire J Que je l’ai , touc au moins , traité Avec moins d’uniformité ;

Que , plus libre dans ina carrière ,

J’ai pius varié la matière i Qu'avccque plus de passion ,

De véhémence et d’action ,

J’ai su pousser le caractère

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxv

Et de Néron et de sa mere ;

Qu’cn chaque acte , comme on a fait »

Je ne finis pas mon sujet ,

Faute de quelque vers d’attente Pour joindie la sccne suivante ;

Que j’ai tout de meme , à mon gré ,

Chaque incident mieux préparé ,

Et qu’étant clans la catastrophe Un tant soit peu plus Philosophe Je ne U précipite point ;

Mais, comme j’ai dit, sur ce point»

Il peut être que je me Batte.

Sans que plus donc te me dilate En tel examen de bibus ,

J’ajoute, sans aucun abus,

Que les Acteurs et les Actrices *

Comme enchanteurs , comme enchantrices j Par leûr jeu tout miraculeux Et leurs vetemens merveilleux ,

Qui sont des choses non pareilles»

Charmant les yeux et les oreilles »

De telle sorte , en vérité ,

Qu’il fatidroir , de nécessité ,

Trouver maintes choses très-belles.

Quand elles ne seroient point telles.

« Nous ne doutons point que la comparaison critique de Robinet , et les termes orgueilleusement modestes qu’il emploie pour mettre sa pré-

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xxvj JUGEMENS ET ANECDOTES.

tendue Tragédie au-dessus d’un des chef d’œuvres du Théâtre François ne paroissent plaisans, » ajoutent les freres Parfaict.

Boursault fit aussi une Critique , assez vive > de cette Tragédie , et la publia dans la Préface de son petit Roman à'Artcmise et Poliantc. L’amertume de cette Critique paroît avoir particuliérement pris sa source dans la querelle qu’avoient eue Boursault et Racine, d’après le jugement que P. Corneille avoit porté du Gtrmanicus de Boursault, ( Voyez le Catalogue des Pièces de ce dernier, dans le huitième volume des Comédies du Théâtre François de notre Collection. ) et peut-être aussi dans les Satyres de Boileau, où Boursault étoit assez mal fraité et dont il connoissoit l’Auteur pour être l’ami intime de Racine et le plus zélé défenseur de ses Pièces. Cette Critique nous apprend , avec éloge , quels furent les Acteurs qui remplirent les principaux rôles de la Tragédie de Britannicus. Ce furent les Demoiselles des Œillets et d’Ennebaut qui jouèrent çeux d’Agrippine et de Junie. Floridor , Brécourt* La Fleur et Hauteroche , ceux de Néron , de Britannicus, de Burrhus et de Narcisse*

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxvîj

Le Botceana rapporte , à cette occasion , cette anecdote, assez singulière. « Britannicus n’eut pas d’abord un succès proportionné à son mérite. Le rôle de Néron y étoit joué par Floridor , le meilleur Comédien de son siede $ mais comme c’étoit un Acteur aimé du Public , tout le monde souffroit de lui voir représenter Néron , et d’être obligé de lui vouloir du mal. Cela fut cause que Ton donna le rôle à un Acteur moins chéri , et la Piece s’en trouva mieux. » On ne dit pas le nom de ce second Acteur.

Racine , piqué du peu de succès qu’eut d’abord cette Piece et des Critiques qu’on en faisoit, publia, dans la première édition qu’il en donna , une Préface qu’il supprima ensuite , et que nous allons rapporter , aux passages près qui se retrouvent dans sa seconde Préface , qu’il fit pour l’édition suivante , et que nous avons placée ici , au-devant de la Piece.

« De tous les Ouvrages que j’ai donnés au Public il n’y en a point qui m’ait attiré plus d’applaudissemcns , ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j’aie pris pour travailler cette Tragédie , il semble qu’autant que je me suis

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xxvii } JUGEMENS ET ANECDOTES.

efforcé de la rendre bonne , autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n’y a point de cabale qu’ils n’aient faite , point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisois trop cruel. Pour moi , je croyois que le nom seul de Néron faisoit entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu’ils rafinent sur son histoire , et veulent dite qu’il étoit honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu’avoir lu Tacite pour savoir que, s’il a été quelque tems un bon Empereur, il a toujours été un très - méchant homme... Il ne s’agit point dans ma Tragédie des affaires du dehors Néron est ici dans son particulier et dans sa famille , et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourroient aisément leur prouver que je n’ai point de réparation à lui faire. D’autres ont dit, au contraire , que je Pavois fait trop bon. J’avoue que je ne m’étois pas formé l’idée d’un bon homme en la personne de Néron. Je l’ai toujours regardé comme un monstre ; mais c’est ici un monstre naissant. Il n’a pas encore mis le feu à Rome.,.. A cela près , il me.

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxî*

semble qu’il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnoisse. Quelques-uns ont pris l’intérêt de Narcisse et se sont plaints que j’en eusse fait un très-méchant homme et le confident de Néron.,.. ( Racine s’autorise de cela d’après Tacite. Voyez sa seconde Préface. ) Les autres se sont scandalisés que j’eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le Héros d’une Tragédie. Je leur ai déclaré, dans la Préface d ' Andromrque , le sen-r liment d’Aristote sur le Héros de la Tragédie, et que, bien loin d’être parfait » il faut toujours qu’il ait quelqu’imperfection.... Mais, disent-ils , ce Prince n’entroit que dans sa quinzième année lorsqu’il mourut. On le fait vivre lui et Narcisse dix ans de plus qu’ils n’ont vécu*. Je n’aurois point parlé de cette objection si elle n’avoit été faite , avec chaleur , par un homme qui s’est donné la liberté de faire régner vingt ans un Empereur qui n’en a régné que huit , quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, oit l’on suppute les tems par les années des Empereurs. » ( Il paroîtque c’est du Gcr — manicus de Boursault que Racine veut parler ici. }

XXX JUGEMENS ET ANECDOTES

« Junic ne manque pas , non plus , de censeurs. Ils disent que d’une vieille coquette , nommée Junia Silana j’en ai fait une jeune fille très-sage. Qu’auroient*ils à me répondre si je leur disois que cette Junic est un personnage inventé , comme l’Emilie de Cinna y comme la Sabine A' Horace ? Mais j’ai à leur dire qûe s’ils avoient bien lu l’histoire ils y auraient trouvé une Junia Calvina*... Si je la présente plus retenue qu’elle n’étoit , je n’ai pas ouï-dire qu’il nous fut défendu de rectifier les moeurs d’un personnage , sur-tout , lorsqu’il n’est pas connu. «

ce L’on trouve étrange qu’elle paroisse sur le Théâtre après la mort de Britannicus. Certainement , la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu’elle dise , en quatre vers, assez touchans, qu’elle passe chez Octavie. Mais , disent -ils, cela ne valoit pas la peine de la faire revenir. Un autre l'auroit pu raconter pour elle, fis ne savent pas qu’une des réglés du Théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action , et que tous les Anciens font venir souvent sur la scene des Acteurs qui n’ont autre chose à dire , si-non, qu’ils viennent d’un

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxxf

endroit et qu’ils s’en retournent en un autre.

■ Tout cela est inutile , disent mes censeurs. La Pièce est finie au récit de la mort de Britannicus , et l'on ne devroit point écouter le reste. On L’écoute pourtant , et même avec autant d’attention qu’aucune fin de Tragédie. Pour moi , j’ai toujours compris que la Tragédie étoit l’imitation d’une action complette , où plusieurs personnes concourent. Cette action n’est point finie que l’on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C’est ainsi que Sophocle en use presque par-tout. C’est ainsi que dans l 'Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d’Hémon et la punition de Crcon »

après la mort de cette Princesse , que je. n’en ai employé aux imprécations d’Agrippine , à la retraite de- Junie , à la punition de Narcisse , aprè& la mort de Britannicus.

« Que faudrait -il faire pour contenter des juges si difficiles ? La chose seroit aisée , pour peu qu’on Voulût trahir le bon-sens. Il ne faur droit que s’écarter du naturel pour se jetter dans l’extraordinaire. Au lieu d’une action simple > chargée de peu de matière , telle que doit être

xxxi; JUGEMENS ET ANECDOTES.

une action qui se passe en un seul jour , et qui'> s’avançant par degrés vers sa fin , n’est soutenue que par les intérêts , les sentimens et les passions des personnages , il fâudroit remplir cette même action de quantité d’incidens , qui ne se pourroient passer qu’en un mois j d’un grand nombre de jeux de Théâtre , d’autant plus surprenans qu’ils seroient moins vraisemblables j d’une infinité de déclamations où l’on fèroit dire aux Acteurs tout le contraire de ce qu’ils devroient dire. Il fâudroit , par exemple , représenter quelque Héros ivre , qui se vou droit faire haïr de sa maîtresse , de gaieté de cœur j un Lacédémonien , grand parleur ; ( Lysandcr , dans V Agésilas t de P. Corneille, et Agésilas lui-même ) un conquérant qui ne débiteroit que des maximes d’amour j ( César , dans La Mort de Pompée t et Pompée , dans Sertorius , du même Auteur ) une femme qui donneroit des leçons de fierté à des cor.quérans j ( Viriate , dans Sertorius y et Cornélie , dans La Mort de Pompée ) selon 1 opinion de M. Luneau de Boisgermain y dans son édition de Racine , et le Pausanias dej Quinault , selon l’opinion des frères Paifaiçt*

JUGEMENS ET ANECDOTES, xxxiij

Voilà , sans doute , de quoi faire récrier tous ces Messieurs. Mais que diroit , cependant , le petit nombre de gens sages auxquels je m’efforce de plaire ? De quel front oserai-je me montrer , pour ainsi dire , aux yeux de ces grands hommes de l’antiquité que fai choisis pour modèles ? car , pour me servir de la pensée d’un Ancien , voilà les véritables Spectateurs que nous devons nous proposer j et nous devons , sans cesse , nous demander : Que diroient Homere et Virgile s'ils lisoient ces vers ? Que diroit Sophocle s'il voyoit représenter cette scene ? Quoi qu’il en soit , je n’ai point prétendu empêcher qu’on ne parlât contre mes Ouvrages ; je l’aurois prétendu inutilement. Quid de te alii loquantur ipsi videant > dit Cicéron , sed loquantur tamen. Je prie seulement le Lecteur de me pardonner cette petite? Préface que j’ai frite pour lui rendre raison de ma Tragédie. Il n’y a rien de plus naturel que de se défendre, quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n’avoir fait des Prologues que pour se justifiée contre les critiques d’un Poète mal intentionné , pialevoli veteris Poetce , et qui venoit briguer

miv JUGEMENS ET ANECDOTES.

des voix contre lui, jusqu’aux heures ou l’on rc-i jprésentoit ses Comédies.

Occtpta. est agi ;

Exclamai , Sec.... »

cc Enfin , je suis très-persuadé qu’on me peut faire bien d’autres critiques , sur lesquelles je ji’aurois d’autre parti à prendre que celui d’en profiter , à l’avenir. Mais je plains fort le malheur d’un homme qui tiavaiile pour le public. Ceux qui voient le mieux nos defauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers, ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu , en faveur de ceux qui leur donnent du plaisir. Il n’y a rien , au contraire , de plus injuste qu’un ignorant. Il croit toujours que l’admiration est le partage des gens qui ne savent rien. 11 condamne toute une Piece pour une scene qu’il n’approuve pas. 11 s’attaque même aux endroits les plus éclatans , pour faire croire qu’il a de l’esprit j et , pour peu que nous résistions à ses sentimens , il nous traite de présomptueux , qui ne veulent croire personne , et ne songe pas qu’il tire quelquefois plus de vanité d’une critique

fort

JUGE MENS ET ANECDOTES, xxxv

fort mauvaise que nous n’en tirons d’une assez bonne Piece de Théâtre.

Hamine imperito numquam quid

Quam injuttiut . »

Malgré la maniéré ferme avec laquelle Racine défendit d'abord , comme on vient de le voir , la petite scène où Junie reparoissoit apres la morr de Britannicus , il la supprima , cependant , selon l’avis de Boileau , à ce que l’on prétend.

Voici cette scene , qui étoit la sixième du cinquième acte. Junie revenoit avec Néron , qui lui disoit :

. .... De vos pleurs j’approuve la justice ;

Alais , Madame , évitez ce spectacle odieux.

Atoi-mêmc , en frémissant, j’en détourne les yeux. Il est mort : tôt ou tard , il faut qu’on vous l’avoue. Ainsi de nos destins la fortune se joue;

Quand nous nous rapprochons le Ciel nous désunit!

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