‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 46 sur 117 · XI · texte numérisé non relu

XI

JUG£MENS ET ANECDOTES

SUR

pi ous avons fait connoîtic, dans le Catalogne des Pièces de P. Corneille , tome cinquième des Tragédies de notre Collection , pourquoi les amours et la séparation de Titus et Bérénice furent mis au Théâtre , et le différent succès qu’eurent, dans leur nouveauté ,les deux Pièces que produisit ce sujet. Quoique celle de Racine ait eu trente représentations , de suite , elle n’en a pas moins été très-vivement critiquée dans le tems , sur-tout, par l’Abbé de Villars , dont parle Racine à la fin de sa Préface ; depuis , par Fatouville , dans sa Comédie d 'Arlequin Protée , jouée au Théâtre Italien en i 3 j depuis , par Saint-Evrémont , par l’Abbé Dubos , par l’Abbé Pellegrin , dans le Mercure d’Octobre et de Novembre 17*4, et par plusieurs autres.

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Racine le fils nous apprend , dans les Mémoires sur la Vie de son pere , qu’il fut trèssensible aux critiques de l’Abbé de Villars et à celles de Eatouville. Celles du premier , connu par un Ouvrage cabalistique , intitulé Le Comte de Gabalis , te parurent outrées à Subligny , lui-même , qui , prenant alors la défense du même Pocte dont il avoit critiqué 1 ' A ndromaque , fit voir que l’Ecrivain ingénieux du peuple élémentaire n’entendoit pas les matières poétiques , dit Racine le fils. Tout sert aux Auteurs sages. L’Abbé de Villars avoit vivement ïelcvé l’exclamation Duux ! échappée à Bérénice » dans la derniere scene du premier acte , en parlant du moment de l’avénement de Titus à l’Empire :

«t Dieux 1 avec quel respect et quelle complaisance a» Tous les cœurs , en secret , l’assuroicnc de leur foi ! »

et L’Auteur en reconnoissant sa faute , en corrigea, deux autres , de la même nature, dont son critique ne s’étoit pas aperçu. Bérénice disoit à la. fin de cette même scene :

te ( , , Rome entière, en ce même moment, - -

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sî Fait des voeux pour Titus ; et , par des sacrifices ,

>© De son régné naissant consacre les prémices, o Je prérends quelque part à des souhaits si doux.

» l'hénice , allons nous joindre aux voeux qu’on fait pour nous. »

Et dans la quatrième scene du second acte :

« Pourquoi des immortels attester la puissance ? r»

« Dans la seconde édition , l’Auteur changea ces expressions qu’il avoit mises dans Ja bouche de Bérénice , sans faire attention qu’elle étoit Juive. »

« Sa Tragédie , quoiqu’honorée du suffrage du grand Condé , par l’heureuse application qu’il avoit faite de ces deux vers de la seconde scene du second acte :

<t Depuis deux ans entiers chaque jour je la vois y si Et crois toujours la voir pour la première fois , y>

fut très peu respectée sur le Théâtre Italien. Il assista à cette Parodie bouffonne , et y parut rire comme les autres ; mais il avouoit à ses amis qu’il n’avoit ri qu’extérieurement. La rime indécente que Scaramouchc ( jouant Paulin ) mettoit a la suite de la Reine Bérénice ( en répondant à

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Arlequin , jouant Titus , qui demandent où étoit cette Reine ) le chagrinoit au point de lui faire oublier le concours du Public à sa Piece, les larmes des Spectateurs et les éloges de la Cour.... Il fut encore frappé d’un mot de Chapelle, qui Et plus d’impression sur lui que toutes les criti- <]ues de l’Abbé de Villars ... Ses meilleurs amis vantoient l’art avec lequel il avoit traité un sujet si simple , en ajoutant que le sujet n’avoit pas été bien choisi.... Comme courtisan , il s’étoit engagé à le traiter. Si je m'y étais trouvé , disoit JBoileau , je Vaurois bien empêché de donner sa parole ! Chapelle , sans louer , ni critiquer , gardoit le silence. Mon pere, enfin , le pressa vivement de se déclarer. ^4voue^-moi , en ami , lui dit-il , votre sentiment. Que pense\-vous de Bérénice ? Chapelle répondit par ce refrain d’une chanson ancienne :

<t Marion pleure, Marion crie,

« Marion veut qu’on la marie. »

ce Malgré toutes les beautés dont cette Piece est remplie, dit encore Racine le fils, dans ses Remarques sur les Tragédies de son pere , ou n’y

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remarque point , comme dans Indromaque et dans Britannicus , un génie qui croît et s'élance. Qui l’a pu empêcher de continuer son vol , en s’élevant toujours ? La froideur du Public pour Britannicus et les ordres de la Princesse qui lui imposa un sujet qu’il n’avoit pas choisi. Il ne pouvoit se tirer plus heureusement de la faute d’avoir obéi , et l’on admirera toujours dans cette Piece la fécondité d’un génie qui de ces trois mots de Suétone invitus invitam dmisit a su tirer une Tragédie qui fut reçue bien plus favorablement que ne l’avoit été celle de Britannicus. Elle n’a point conservé toute cette brillante fortune qu’elle eut dans sa naissance j et quoiqu’elle n’ait point cessé de plaire , quoiqu’elle fasse toujours verser des larmes, quand il se trouve quelqu’ Actrice capable de bien rendre toute la passion et la délicatesse de son rôle , elle n’est point du nombre de celles qui plaisent assez pour être redemandées. »

ce Eh î pourquoi , dans un'e Nation à qui l’on n’ose présenter une Piece sans amour , cette Piece , toute pleine d’amour et de l’amour le plus tendre , cette Pièce admirable , par l’abon*

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dance , la vivacité , la délicatesse des sentiment et par l’élégance de l’expression , n’est-elle pas du nombre de celles qu’on redemande toujours ?

L’amour qui n’est que tendresse , n’étant point une passion tragique , n’excite jamais en nous cette émotion qui fait le grand plaisir de la Tragédie. La Nation n’a donc point entendu ses intérêts quand elle a engagé ses grands Poètes à mettre toujours l'amour sur le Théâtre.... »

« La Tragédie de Bérénice avoit un agrément particulier , parce qu’elle faisoit penser à d’autres amours qu’à ceux de Titus.... Elle fut victorieuse des critiques et des plaisanteries, et sera toujours regardée comme un chef-d’œuvre dans son genre , qui n’est point ( ce que je suis obligé d’avouer ) un genre tout-à-fait tragique , et même-, si l’on prend à la rigueur les principes d’Aristote , on n’ose la nommer Tragédie » puisque la pitié qu’elle excite n’est pas celle qui jette un grand trouble dans l’ame , et qu’elle n’excite aucune, crainte. On ne craint point pour Titus. S’il étoit capable de mourir d’amour on riroit de sa mort 5 et qu’a-t-on à craindre pour Bérénice ? Son amant , qui la couronne sur tant d’Etats %

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s’empresse lui-même à essuyer les larmes qu*iï fait couler. Il n’est pas nécessaire de remarquer qu’Antiochus , personnage épisodique , ne peut exciter ni crainte, ni pitié. L’amour dans un personnage secondaire , comme l’a dit l’Auteur , lui-même, dans la Préface de sa Thêbaïde , est une passion comme étrangère au sujet , et qui ne peut produire que de médiocres ejfets. »

« La morale d’une Pièce qui représente le triomphe de la raison et du devoir sur la passion n’est point douteuse j mais quand la passion est peinte avec des couleurs si vives et si séduisantes , il est bien à craindre qu’on n’en soit plus touché que de la morale.... »

« lUccoboni en remettant de son Théâtre cette Piece et quelques-unes encore de mon pere , lui rend cette justice qu’il savoit, mieux qu’un' autre, que les tendresses et les jalousies des amans ne sauroient trouver que fort peu de place parmi le majestueux , l’intéressant et le lugubre d’une action tragique , et qu’il s’est livré , malgré scs Lumitres , au goût général de son siecle , qu'il a craint de révolter • j>

« Est-il vraisemblable , continue Racine , le

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fils , qu’un homme qui a été capable de faire Britannicus suive son choix et son goût quand il entreprend Bérénice ? Il veut contenter la Cour j il veut plaire à son siecle et il s’écarte du chemin ou son goût le conduisoit. Ne l’avoit-on pas meme forcé de s’en écarter par le froid accueil qu’on avoit fait à Britannicus ? Quelle peine eut le Public à reconnoître enfin le mérite de cette Piece ! Un jeune Poëte peut-il avoir assez de courage pour se roidir contre un goût général , et pour continuer à s’exposer aux chagrins que lui causeront des Pièces telles que Britannicus , quand il voit qu’une Piece qui ne parle que d’amour est applaudie de la Cour et de la Ville, et fait couler des larmes jusqu’à la trentième représeiif tation ? Il étoit , cependant , moins flatté de ces larmes , dont il parle , dans la Préface de Bérénice y que de la justice rendue , à la fin , à sa Tragédie de Britannicus. Il reconnoît , dans la Préface de cette derniere , qu'elle est d’un genre solide y et qui lui fait plus d’honneur qu’une autre j et , puisque , malgré cela , il ne se flatte / point d’avoir le suffrage du Public , mais seulement celui des connoisseurs , on voit assez que c’est le Public qui a engagé le Poëte à travailler

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dans un autre genre : de même qu’il a engagé le sublime Corneille à mettre de l’amour dans toutes ses Pièces. »

« Si la Tragédie Françoise n’a donc pas été portée à ce que demande ce genre sublime de Poésie , n’en accusons pas les deux hommes qui ont etc les plus capables de l’y porter. C’est nousmêmes qui les en avons empêchés : ainsi n’en accusons que ce goût frivole qu’avoit répandu parmi nous la fureur des Romans. Ce goût changera, peut-être. Le public , après une si longue froideur pour Athalie , a enfin reconnu le mérite de cette Piece , qui doit nous apprendre quel est le vrai goût de la Tragédie. Notre Nation reconnoîtra peut-être , à la fin, que l’amour n’est que très-rarement digne d’y trouver place j mais quand elle voudra des Tragédies parfaites , sans amour , retrouvera-t-elle des hommes pareils aux deux Poètes dont elle n’a pas profité , comme elle pouvoit le faire î »

Les freres Parfaict nous apprennent dans leur Histoire du Théâtre François , que ce furent Floridor , Madame Champmêlé et son mari qui jouèrent d'original les rôles de Titus, de Béréjiice et d’Antiochus. i

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te En faisant Bérénice , après Britannicus , Racine passe de l'imitation de Tacite à celle de Tibitile, dit Voltaire, dans sa Préface des deux Bérénice , de P. Corneille et de Racine , édition de P. et T. Corneille , avec des Commentaires. Il se tira d’un très-mauvais pas par un effort de l’art , et par la magie enchanteresse de ce style qui n’a été donné qu’à lui. 3>

<c Jamais on n’a mieux senti quel est le mérite de la difficulté surmontée. Cette difficulté ctoit extrême : le fonds ne sembloit fournir que deux ou trois scenès , et il falloit faire cinq actes.... »

<e Bérénice est , sans contredit , la plus foible des Tragédies de Racine qui sont restées au Théâtre , dit encore Voltaire , à la fin de scs Commentaires sur cette Pièce , qu’il a placée audevant de la Bérénice de P. Corneille , dans son édition de cet Auteur. Ce n’est pas même une Tragédie $ mais que de beautés de détail , et quel charme inexprimable régné presque toujours dans la diction ! Pardonnons à Corneille de n’avoir jamais connu ni cette pureté, ni cette élégance i mais comment se peut-il faire que per- ' sonne , depuis Racine, n’ait approché de ce style enchanteur ? Est-ce un don de la nature ? est-cc

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le fruit d’un travail assidu ? C’est l’effet de l’un et de l’autre. Il n’est pas étonnant que personne ne soit arrivé à ce point de perfection ; mais il l’est que le Public ait depuis applaudi, avec transport , à des Pièces qui à peine étoient écrites en François , dans lesquelles il n’y avoit ni connoissance du cœur humain , ni bon sens, ni poésie. C’est que des situations séduisent j c’est que le goût est très-rare. Il en a été de même dans d’autres arts. En vain on a devant les yeux des Raphaël , des Titien , des Paul Yéronèse ; des Peintres médiocres usurpent , après eux , de la réputation , et il n’y a que les connoisseurs qui fixent , à la longue , le mérite des Ouvrages. » Dans la nouveauté de cette Tragédie il y avoit à la fin du quatrième acte une scene , que Racine . a supprimée depuis , et que voici.

Après que Titus , sur l’avis de Rutile , est parti pour aller voir le Sénat et le Peuple , Antiochus restoit avec Arsace , et lui disoit :

Arsacc , que dis-tu de toute ma conduite ?

Rien ne pouvoit tantôt s’opposer à ma fuite : Bérénice et Titus offensoient mes regards ;

Je partois pour jamais. Voilà comme je pars!

Je rentre , et dans les pleurs je retrouve la Reine.

J’oublie,

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?- f oublic , en même-tems , ma vengeance et sa haine-.

Je m’attendris aux pleurs qu’un rival fait couler ; Moi-même , à son secours je le viens appeler»

Et si sa diligence eût secondé mon zele ,

J’allois victorieux le conduire auprès d’elle. Malheureux que je suis 1 avec quelle chaleur Je travaille, sans cesse,, à mon propre malheur J C’en est trop.... De Titus, porte-lui les promesses > Arsace : je rougis de toutes mes foiblesscs.

Désespéré, confus , à moi-même odieux - .

Laisse-moi : je me veux cacher même à tes yeux.

C’étoit alors par cette scene que finissoit le quatrième acte..

Avant les deux Bérénices de P. Corneille et dé Racine , il avoit paru deux Tragédies de ce titre * la première de P. du Ryer , en 164$ , et la secondé de T. Corneille, en ié>j7j mais le sujet et les personnages de chacune dé ces deux-cî sont , tout— à-fàit , différais de ceux des deux autres.

Outre la Parodie de Fatouville , qui se trouvé insérée dans le Théâtre Italien , de Ghérardi , un anonyme avoit fait imprimer , en 1673 r à Utrecht , une Comédie , en trois actes , en prose intitulée , Tite , ou Les Bérénices , qui étoit aussi; tuie Parodie ^ et qui portoit. sur la.Tragydie dé

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P. Corneille et sur celle de Racine. On ne crot? pas que cette Comédie ait jamais été jouée.

« A l’une des représentations de la Bérénice de Racine , dont le rôle principale étoit joué par Mademoiselle Gaussin , une des sentinelles , fondant en larmes, laissa tomber son fusil, moins occupée de son devoir qu’attendrie par le jeu de l’Actrice. Un anonyme fit à cette occasion les vers suivans :

Quel spectacle touchant a frappé mes regards.

Quand sous le nom de Bérénice Gaussin de son amant déploroit l’injustico !

J’ai vu des flots de pleurs couler de toutes part* ;

Ft jusqu’aux fiers soldats, en larmes.

Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.

O Racine! ombre révérée.

De quel ravissement ne dois-tu pas jouir.

Lorsque tu vois , du haut de l’Empirée,

La tendre Gaussin embellir Les chef d’oeuvres de ton génie,

Répandre sur tes vêts les grâces et la vie D’un sentiment aimable et délicat ;

Surpasser I.e Couvreur , étonner Melpomcne Et remontrer sur notre scene Bérénice, avec plus d’éclat UC tu n’en sus ptêter aux pleurs de cette Reine !

dotes Dramatiques , de l’Abbé de La Porte.

Représentée 3 pour lu première fois , par les Comédiens François 3 au Théâtre de l'hôtel de Bourgogne , le il Novembre 1670.

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