‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 45 sur 117 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Votre très-humbîe et trèsobéissant serviteur ,

Racine»

a iij

PRÉFACE

JL 1TUS Regînam Berenicem , cul ctlam nuptias ■pollicitus fcrebatur , statim ab urbe dimisit invîtus invitam.

C’est-à-dire , que « Titus , qui aimoit pas- 55 sionnément Bérénice , et qui même , à ce s> qu’on croyoit , lui avoit promis de l’épouser , jj la renvoya de Rome , malgré lui et malgré j> elle , >• dès les premiers jours de son Empire, Cette action est très-fameuse dans l’Histoire , et ) e 1 ’ai trouvée très-propre pour le Théâtre , par la violence des passions qu’elle y pouvoit exciter. En effet , nous n’avons rien de plus touchant dans tous les Poètes que la séparation d’Enée et de Didon , dans Virgile j et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un Chant d’un Poëme héroïque , où l’action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d’une Tragédie , dont la durée ne doit être que de quelques heures ? Il est vrai que je n’ai point poussé

PRÉFACE

Bérénice jusqu’à se tuer comme Didon , parce que Bérénice n’ayant pas ici avec Titus les der-

niers engagemens que Didon avoir avec Ence , elle n’est pas obligée , comme elle , de renoncer à la vie. A cela près , le dernier adieu qu’elle dit à Titus , et l’effort qu’elle se fait pour s’en séparer , n’est pas le moins tragique de la Piece $ et j’ose dire qu’il renouvelle assez bien , dans le cœur des Spectateurs , l’émotion que le reste y avoit pu exciter. Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une "Tragédie i il suffit que l’action en soit grande , que les Acteurs en soient héroïques , que les passions y soient excitées et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la Tragédie,

Je crus que je pourrois rencontrer toutes ces parties dans mon sujet ; mais ce qui m’en plut davantage , c’est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avoit long-tems que je voulois essayer si je pourrois faire une Tragédie avec cette simplicité d’action qui a été si fort du goût des Anciens i car c’est un des premiers préceptes qu’ils nous ont laissés. « Que ce que vous ferez , dit

V) PRÉFACE

» Horace , soit toujours simple , et ne sohr » qu’un. » Us ont admiré Y Ajax de Sophocle , qui n’est autre chose qu’Ajax qui se tue de regret , à cause de la fureur où il étoit tombé , après le refus qu’on lui avoit fait des armes d’Achille. Us ont admiré le Philoctete , dont tout le sujet est Ulysse , qui vient pour surprendre les fléchés d’ Hercule. L ’ Œdipe même, quoique tout plein de reconnoissances , est moins chargé de matière que la plus simple Tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence , qui l’élevent , avec raison , au-dessus de tous les Poètes comiques , pour l’clégance de sa diction , et pour la vraisemblance de ses mœurs , ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui , par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute 5 et c’est , sans doute , / cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les Anciens lui ont données. Combien Ménandre étoit-il encore plus simple , puisque Térence est obligé de prendre deux Comédies de ce Poëte, pour en faire une des siennes !

Et il ne faut pas croire que cette réglé ne sait

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fondée que sur la fantaisie de ceux qui l’ont faite. Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la Tragédie j et quelle vraisemblance y a-til qu’il arrive en un jour une multitude de choses qui pourroient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien , et que tout ce grand nombre d’incidens a toujours été le réfuge des Poètes, qui ne sentoient dans leur génie ni assez d’abondance , ni assez de force , pour attacher durant cinq actes leurs Spectateurs, par une action simple , soutenue de la violence des passions , de la beauté des sentimens et de l’élégance de l’expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon Ouvrage. Mais aussi je ne puis croire que le Public me sache mauvais gré de lui avoir donné une Tragédie , qui a été honorée de tant de larmes , et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.

Ce n’est pas que quelques personnesne m’aient reproché cette même simplicité que j’avois rc-

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cherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une Tragédie qui étoit si peu chargée d’intrigues ne pouvoit être selon les réglés du Théâtre. Je m’informai s’ils se plaignoient qu’elle les eût ennuyés. On me dit qu’ils avouoient tous qu’elle n’ennuyoit point , qu’elle les touchoit même en plusieurs endroits et qu’ils la vcrroient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les conjure d’avoir assez bonne opinion d’eux-mêmes poux ne pas croire qu’une Piece qui les touche , et qui leur donne du plaisir , puisse être absolument contre les réglés. La principale réglé est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces réglés sont d’un long détail , dont je ne leut conseille pas de s’embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu’ils se reposent sur nous de la fatigue d’cclaircir les difficultés de la Poétique d’Aristote. Qu’ils se réservent le plaisir de pleurer et d’être attendris , et qu’ils me permettent de leur dire ce qu’un Musicien disoit à Philippe , Roi de Macédoine , qui prétendoit qu’une chanson n’étoit pas selon les réglés ; « A Dieu ne plaise , Seigneur , que

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î» vous soyiez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi î »

Voilà tout ce que j’ai à dire à ces personnes , à qui je ferai toujours gloire de plaire $ car pour le libelle que l’on a fait contre moi , je crois que les Lecteurs me dispenseront volontiers d’y répondre. Et que répondrais je à un homme qui ne pense rien , et qui ne sait pas meme construire . ce qu’il pense ? Il parle de Protase , comme s’il entendoit ce mot , et veut que cette première des quatre parties de la Tragéde soit toujours la plus proche de la derniere, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connoissance des réglés l’empêche de se divertir à la Comédie. Certainement si l’on en juge par sa dissertation , il n’y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu’il n’a jamais lu Sophocle , qu’il loue très-injustement d une grande multiplicité d'incidens; et qu’il n’a même jamais rien lu de la Poétique , que dans quelques Préfaces de Tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les réglés du Théâtre, puisqu’ heureusement pour le Public il ne s’applique pas à ce genre d’écrire. Ce que je ne lui pardonne pas , c’est de savoir si peu les

réglés de la bonne plaisanterie , lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit - il réjouie beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche , ces Mes lemo- selles mes réglés, et quantité d’autres basses affectations , qu’il trouvera condamnées dans tous les bons Auteurs , s’il se mêle jamais

de les lire. Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits Auteurs infortunés qui n’ont jamais pu , par eux-mêmes , exciter la curiosité du Public. Ils attendent toujours l’occasion de quelque Ouvrage qui réussisse pour l’attaquer ; non point par jalousie, car sur quel fondement seroient-ils jaloux ? mais dans l’espérance qu’on se donnera la peine de leur répondre , et qu’on les tirera de l’obscurité où leurs propres Ouvrages les auroient laissés toute leur vie.

NOTE

NOTE

DES RÉDACTEURS

ILe sujet de cette Piece est entièrement contenu dans le court passage de Suétone , rapporté et traduit au commencement de la Préface de Racine. D’ailleurs , ce sujet est si connu de tout le inonde qu’il seroit superflu de le détailler ici.

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