‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 60 sur 117 · TITUS, ANTIOCHUS, ARSACE · texte numérisé non relu

TITUS, ANTIOCHUS, ARSACE

Titus,

^^uoi! l’rïnce, vous partiez? Quelle raison subite Presse votre départ , ou plutôt votre fuite ? Vouliez-vous me cacher jusques à vos adieux ?

Est-ce comme ennemi que vous quittez ces lieux? Que diront , avec moi , la Cour , Rome , l’Empire ? Mais , comme votre ami , que ne puis-je vous dire ? De quoi m’accusez-vous ? Vous avois-je , sans choix. Confondu jusqu’ici dans la foule des Rois ?

Mon cœur vous fut ouvert tant qu’a vécu mon pere : C’étoit le seul présent que je pouvois vous faire ;

Et lorsqu’avec mon cœur ma main peut s’épancher , Vous fuyez mes bienfaits, tout prêts à vous chercher i Pensez-vous qu’oubliant ma fortune passée ,

Sur ma seule grandeur j’arrête ma pensée.

Et que tous mes amis s’y présentent de loin ,

Comme autant d’inconnus , dont je n’ai plus besoin ? . Vous-même, à mes regards qui vouliez vous soustraire? Prince, plus que jamais vous m’etes nécessaire.

D ij

Antiochus.

Moi , Seigneur ?

Titus.

Vous.

Antiochus.

Hélas ! d’un Prince malheureux Que pouvez-vous, Seigneur, attendre que des voeux !

Titus.

Je n’ai pas oublié , Prince , que ma victoire Devoir à vos exploits la moitié de sa gloire >

Que Rome vit passer au nombre des vaincus rius d’un captif chargé des fers d’Antiochus;

Que dans le Capitole elle voie attachées

Les dépouilles des Juifs par vos mains arrachées.

Je n’attends pas de vous de ces sanglans exploits ,

Et je veux seulement emprunter votre voix.

Je sais que Bérénice , à vos soins redevable ,

Croit posséder en vous un ami véritable.

Elle ne voit dans Rome et n’écoute que vous;

Vous ne faites qu’un coeur et qu’une ame avec nous.

Au nom d’une amitié si constante et si belle , Employez le pouvoir que vous avez sur elle !

Voycz-la , de ma part.

Antiochus.

Moi , paroître à scs yeux i La Reine , pour jamais , a reçu mes adieux.

Titus.

Prince, il faut que pour moi vous lui parliez encore. Antiochus.

Ah! parlez-lui, Seigneur !... La Reine vous adore.

Pourquoi vous dérober vous-même , en ce moment »

Le plaisir de lui faire un aveu si charmant ?

Elle l’attend , Seigneur , avec impatience.

Je réponds, en parrant , de son obéissance ;

Et meme elle m’a dit que prêt à l’épouser ,

Vous ne la verrez plus que pour l’y disposer.

T i t us.

Ah 1 qu’un aveu si doux auroit lieu de me plaire] Que je serois heureux , si j’avois à le faire !

Mes transports aujourd’hui s’attendoient d’éclater; Cependant, aujourd’hui. Prince , il faut la quitter.

Antjochus.

La quitter ! vous , Seigneur ]

Titus.

Telle est ma destinée , A Tour elle et pour Titus il n’est plus d’hymenée.

D’un espoir si charmant je me Hatois en vain.

Prince , il faut avec vous qu’elle parte demain.

A w t i o c ii u s.

Qu’entends je ? ô Ciel I

Titus.

Plaignez ma grandeur imporune.

Maître de l’univers, je réglé sa fortune:

Je puis faire les Rois , je puis Iss déposer;

Cependant de mon cœur je ne puis disposer.

Borne , contre les Rois , de tout tems, soulevée , Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée.

L’éclat du diadème et cent Rois pour aveux Déshonorent ma flamme et blessent tous les yeux.

Mon cœur , libre d’ailleurs, sans craindre les murmures,

D iij

Peut brûler à son choix dans des flammes obscures; Et Rome, avec plaisir, rcccvroic de ma main La moins digne beauté qu’elle cache en son sein. Jules céda lui-même au torrent qui m’entraîne.

Si le peuple demain ne voit partir la Reine , Demain elle entendra ce peuple furieux Mc venir demander son départ à scs yeux.

Sauvons de cet alfront mon nom et sa mémoire ;

Et , puisqu’il faut céder , cédons à notre gloire.

Ma bouche et mes regards , muets depuis huit jours , L’auront pu préparer à ce triste discours;

Et même , en ce moment , inquiète , empressée ,

Elle veut qu’à ses yeux j’explique ma pensée.

D’un aman: intcidit soulagez le tourment.

Épargnez à mon coeur cet éclaircissement.

Allez ; expliquet-lui mon trouble et mon silence: Sur-tout, qu’elle me laisse éviter sa présence.

Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens. Portez-lui mes adieux , et recevez les siens.

Fuyons tous deux , fuyons un spectacle funeste ,

Qui de notre constance accableroit le reste.

Si l’espoir de régner et de vivre emmon cœur Peut de son infortune adoucir la rigueur ,

Ah! Prince, jurez-lui que, toujours trop fidèle, Gémissant dans ma Cour , et plus exilé qu’elle , Portant jusqu’au tombeau le nom de son amant , Mon règne ne sera qu’un long bannissement.

Si le Ciel , non content de me l’avoir ravie ,

Veut encor m’affliger par une longue vie....

Vous, que l’amitié seule attache sur ses pas.

TR AGÉDI E.

Prince, dans son malheur, ne l’abandonnez pas. Que l’Orient vous voie arriver à sa suite ;

Que ce soit un triomphe , et non pas une fuite. Qu’une amitié si belle ait d’éternels liens ,

Que mon nom soit toujours dans tous vos entretiens. Pour rendre vos États plus voisins l’un de l’autre , L’Euphrate bornera son Empire et le vôtre.

Je sais que le Sénat, tout plein de votre nom. D’une commune voix confirmera ce don.

Je joins la Cilicic à votre Comagcne.

Adieu. Ne quittez point ma Princesse, ma Reine, Tout ce qui de mon cœur fut l’unique désir.

Tout ce que j’aimerai , jusqu’au dernier soupir !

( Il tort. )

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