‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 61 sur 117 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ANTÏOCHUS, ARSACE*

A.insi le Ciel s’apprête à vous rendre justice l Vous partirez , Seigneur ; mais avec Bérénice, loin de vous la ravir , on va vous la livier.

Atsace, laisse-moi le tems de respirer.

Ce changement est grand , ma surprise est extrême, Titus entre mes mains remet tout ce qu’il aime 1

Dois-je croire , grand? Dieux , ce que je viens d’ouïr ?

Et , quand je le croirais , dois-je m’en réjouir ?

Mais, moi-même, Seigneur , que faut-il que je croie? Quel obstacle nouveau s’oppose à votre joie ?

Mc trompiez-vous tantôt , au sortir de ces lieux , Lorsqu’encor tout ému de vos derniers adieux , Tremblant d’avoir ose s’expliquer devant elle ,

Votre cœur me eontoit son audace nouvelle ?

Vous fuyiez un hymen qui vous faîsoit trembler.

Cet hyhicn est rompu : quel soin peut vous troubler ? Suivez les doux transports où l’Amour vous invite.

Aktïochus.

Arsacc, je me vois charge de sa conduite.

Je jouirai Iong-tcms de ses chers entretiens î S cs yeux meme pourront s’accoutumer aux miens > Et peut-être son cœur fera la différence I)cs froideurs de Titus à ma persévérance.

Titus m’accable ici du poids de sa grandeur :

Tout disparoîc dans Rome auprès de sa splendeur; Mais quoiqQc l’Orient soit plein de sa mémoire, Bérénice y verra des traces de ma gloire !

N’cn doutez point , Seigneur , tout succédé à vos voeux.

Antiochus.

À h 1 que nous nous plaisons à nous tromper tous deux i A R s A C E.

Eh î pourquoi nous tromper ?

Anticchvs.

Quoi! je lui pourrois plaire?

Bérénice à mes voeux ne seroit plus contraire ?

Bérénice , d’un mot , fiatteroit mes douleurs ? Pcnscs-tu seulement que , parmi scs malheurs.

Quand l’univers entier négligcroit ses charmes. L’ingrate me permît de lui donner des larmes »

Ou qu’elle s’abaissât jusques à recevoir

Des soins qu’à mon amour elle croiroit devoir ?

Eh ! qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce ?

Sa fortune, Seigneur, va prendre une autre face, Titus la quitte.

Antiochus.

Hélas , de ce grand changement Il ne me reviendra que le nouveau tourment D’apprendre par scs pleurs à quel point elle l’aime.

Je la verrai gémir , je la plaindrai moi-même.

Pour fruit de tant d’amour, j’aurai le triste emploi De recueillir des pleurs, qui ne sont pas pour moi !

Quoi ! ne vous plairez-vous qu’à vous gêner sans cesse? Jamais dans un grand cœur vit-on plus de foiblesse ? Ouvrez les yeux, Seigneur •, et songeons, entre nous. Par combien de raisons Hérénice est à vous.

Puisqu’aujourd’hui Titus ne prétend plus lui plaire.

Songez que votre hymen lui' devient necessaire.

Antiochus,.

Nécessaire ?

A ses pleurs accordez quelques jours;

De ses premiers sanglots laissez passer le cours :

Tout parlera pour vous , le dépit , la vengeance , L’absence de Titus , le tems , votre présence.

Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir.

Vos deux États voisins, qui cherchent à s’unir. L’intérêt , la raison , l’amitié , tout vous lie.

Antiochus.

Ah ! je respire , Arsace , et tu me rends la vie. J’accepte avec plaisir un présage si doux.

Que tardons-nous? faisons ce qu’on attend de nous. Entrons chez Bérénice 5 et , puisqu’on nous l’ordonne , Allons lui déclarer que Titus l’abandonne....

Mais plutôt demeurons... Que faisois-je ? Est-ce à moi , Arsace , à me charger de ce cruel emploi?

Soit vertu, soit amour, mon coeur s’en effarouche. L’aimable Bérénice entendroit de ma bouche • ( A part. )

Qu’on l’abandonne?.... Ah J Heine!.... Eh! qui l’auroic pensé

Que ce mot dût jamais vous être prononcé ?

Arsace.

La haine sur Titus tombera toute entière.

Seigneur , si vous parlez , ce n’est qu’à sa prière. Antiochus.

Non , ne la voyons point. Respectons sa douleur.

Assez d’autres viendront lui conter son malheur.

Eh ! ne la crois-tu pas assez infortunée D’apprendre à quel mépris Titus l’a condamnée ,

Sans lui donner encor le déplaisir fatal D’apprendre ce mépris par son propre rival Encore un coup, fuyons; et, par cette nouvelle, K’ailons point nous charger d’une haine immortelle.

Ah! la voici. Seigneur; prenez votre parti.

Antiochus.

O Ciel 1

Page 1