‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 90 sur 117 · BAJAZET, ATALIDE · texte numérisé non relu

BAJAZET, ATALIDE

Eli ! bien , c’est maintenant qu’il faut que je vous laisse !...

Le Ciel punit ma feinte, et confond votre adresse.

Bien ne m’a pu parer contre ces derniers coups;

Il falloit ou mourir , ou n’ctrc plus à vous.

De quoi nous a servi «ette indigne contrainte?

TRAGÉDIE. î*

Je meurs plus tard : voilà tout le fruit de ma feinte. Je vous l’avois prédit ; mais vous l’avez voulu.

J’ai reculé vos pîeuis autant que je l’ai pu.

Belle Atalide. au nom de cette complaisance , Daignez de la Sultane éviter la présence !

Vos pleurs vous trahiroient ; cachez les à ses yeux. Et ne prolongez point de dangereux adieux !

Atalide.

Non , Seigneur, vos bontés pour une infortunée Ont assez disputé contre la destinée.

Il vous en coûte trop pour vouloir m’épargner.

Il faut vous rendre : il faut me quitter et régner.

Vous quitter ?

Atalide.

Je le veux ... Je me suis consultée.

De mille soins jaloux jusqu’alors agitée,

Jl est vrai , )e n’ai pu concevoir , sans effroi ,

Que Baiazet pût vivre, et n’etre plus à moi ;

Et , lorsque quelquefois de ma rivale heureuse 3c me renrésentois l’image douloureuse.

Votre mort { pardonnez aux fureurs des amans) JSe me paroissoir pas le plus grand des tourmensî jrfais , à mes tristes yeux, votre mort préparée Dans route son horreur ne s’etoit pas montrée.

Je ne vous voyois pas, ainsi que je vous vois. Prêt à me dire adieu pour la dernière fois!

Seigneur , je sais trop bien avec quelle constance Vous allez de la mort affronter la présence.

Je sais que votre coeur se fait quelques plaisirs

De me prouver sa foi dans scs derniers soupirs;

Mais , hélas ! épargnez une ame plus timide!

Mesurez vos malheurs aux forces d’Atalidc ,

Et ne m’exposez point aux plus vives douleurs Qui jamais d’une amante épuisèrent les pleurs.

Eh ! que deviendrez- vous , si , dès cette journée, le célèbre à vos yeux ce funeste hymcucC ?

Ne vous informez point ce que je deviendrai.

Peut-être , à mon destin, Seigneur, j’obéirai.

Que sais- je? à ma douleur je cheichcrai des charmes. Je songerai , peut-être , au milieu de mes larmes. Qu’à vous perdre pour moi vous étiez résolu.

Que vous vivez , qu’enfin c'est moi qui l’ai voulu.

Non , vous ne verrez point cette fête cruelle.

Plus vous me commandez de vous être infidèle. Madame , plus je vois combien vous méritez De ne point obtenir ce que vous souhaitez.

Quoi 1 cet amour si tendre , et né dans notre enfance. Dont les feux , avec nous , ont crû dans le silence, Vos larmes que ma main pouvoit seule arrêter.

Mes scrmcns redoublés de ne vous point quitter!

Tout cela finiioit par une perfidie?

J’épouserois , et qui ? ( s’il faut que je le die )

Une esclave attachée à ses seuls intérêts ,

Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts,

Qui m'offre (Ou son hymen, ou la mort infaillible* Tandis qu’à, mes périls Atalidc sensible.

TRAGÉDIE. }j

Et trop digne du sang qui lui donna le jour,

Veut me sacrifier jusques à son amour !...

Ah ! qu’au jaloux Sultan ma tête soit portée.

Puisqu’il faut à ce prix qu’elle soit rachetée !

Seigneur, tous pourriez vivre , et ne me point trahir.

Parlez ; si je le puis , je suis prêt d’obéir.

La Sultane vous aime; et, malgré sa colère,

Si vous preniez , Seigneur , plus de soin de lui plaire.

Si vos soupirs daignoient lui faite pressentir

Qu’un jour...

B A I A Z E T , l'interrompant.

Je vous entends; je n’v puis consentit*.

Ne vous figurez point que , dans ccttc journée ,

D’un lâche désespoir ma vertu constance Craigne les soins d’un trône où je pourrois monter,

Et par un prompt trépas cherche à les éviter.

J’écoute trop peut-être une imprudente audace;

Mais sans cesse occupé des grands noms de ma race, J’cspérois que, fuyant un indigne repos.

Je prendrois quelque place entte tant de Héros.

Mais quelque ambition , quelque amour qui inc brûle, Je ne puis plus tromper une amante crédule.

En vain , pour mesauver , je vous l’aurois promis ,

Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis. Peut être, dans le rems que je voudrois lui plaire, Feroient par leur désordre un effet tout contraire ,

Et de mes froids soupirs ses regards offensés ,

Veri'oicnt trop que mon ccenr ne les a point poussés . ..?*

0 Ciel ! combien de fois je l’aurois éclaircie,

Si je n’eusse à sa haine exposé que ma rie;

Si je n’avois pas craint que ses soupçons jaloux N’eussent trop aisément remonté lusqu’à vous î Et j'irois l’abuser d’une fausse promesse?

Je me parjureiois? et , par cette bassesse....

Ah! loin de m’ordonner cet indigne détour.

Si votre cœur ctoit moins plein de son amour.

Je vous verrois , sans doute, en rougir la première. Mais pour vous épargner une injuste priere,

Adieu : je vais trouver Roxanc de ce pas ,

Et je vous quitte.

Et moi , je ne vous quitte pas.

Venez, cruel! venez, je vais vous y conduire ,

Et de tous nos secrets c’est moi qui veux l'instruire, ruisquo , malgré mes pleurs, mon amant furieux Sc fait tant de plaisir d’expirer à mes yeux ,

Roxane , malgré vous , nous joindra l’un et l’autre. Elle aura plus de soif Je mon sang que du vôtre.

Et je pounai donner a vos yeux effrayés Le spectacle sang ant que vous me prépariez,

O Ciel ! que faites-vous?

Atausi,

Cruel ! pouvez-vous croire Que je sois, moins que vous, jalouse de ma gloire? Pensez-vous que cent fois , en vous faisant parler.

Ma rougeur ne fût pas prête à me déceler?

1 Mai*

Mais on me pre'scntoit votre perte prochaine.

Pourquoi faut-il, ingrat! quand la mienne est certaine, Que vous n’osiez pour moi ce que j’osois pour vous? Peut-être il suffira d’un mot un peu plus doux. Hoxane dans son coeur peut-ctre vous pardonne. Vous-même , vous vdyez le tems qu’elle vous donne. A-t-elle en vous quittant fait sortir le Visir ?

Bcs Gardes à mes yeux viennent- ils vous saisir?

Enfin , dans sa fureur , implorant mon adresse.

Ses pleurs ne m’ont-ils pas découvert sa tendresse? Peut-être elle n’attend qu’un espoir incertain ,

Qui lui fasse tomber les armes de la main.

Allez , Seigneur; sauvez votre vie et la mienne.

Eh ! bien..,. Mais quels discours faut-il que je lui tienne?

Ah ! daignez sur ce choix ne me point consulter. D’occasion , le Ciel pourront vous les dicter.

Allez.... Entre elle et vous je ne dois point paraître. Votre trouble ou le mien nous ferait reconnoîtrc.

Allez , encore un coup.... je n’ose m'y trouver.

Dites,,., tout ce qu’il faut , Seigneur, pour vous sauver.

Fin du second Acte.

BAJAZET

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