Acte II, Scène III
Mais c’était en un temps où de l’empire entier 11 croyait quelque jour le nommer l’héritier.
Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire 1), C’est à vous de passer du côté de l’empire.
En vain de ce présent ils m’auraient honoré,
Si votre cœur devait en être séparé;
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes : Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes,
Des jours toujours à plaindre et toujours enviés 2)
Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds. Qu’Octavie à vos yeux ne fasse point d’ombrage: Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen3) que le ciel ne veut point avouer. Songez-y donc, madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d’un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés4),
1) Contredire régit le régime direct, soit avec les choses, soit avec les personnes; on contredit quelqu'un; on contredit V expérience. Le régime indirect est latin: contradicere alicui , et Racine fait usage des latinismes comme d’un moyen pour différencier la poésie et la prose. Ce latinisme est aussi admissible, à cause du rapport étymologique, que celui de ce beau vers de Lafontaine i Celui de qui Ici tête ciu ciel était voisine. En français on est voisin du ciel , en latin vicinus cœlo.
2) Un jeune prince qui s’amusait, comme on le verra dans la suite, à conduire des chars, et à chanter sur le théâtre, ne donnait pas ses jours aux veilles et aux alarmes; mais l’amour est éloquent. L. R.
) Comme 1 hymen est un noeud , un lien, cette expression, dénouer un hymen , est aussi naturelle qu’elle est élégante.
4) Passons sur les beaux yeux qui reviennent pour la seconde fois; mais ces mots trop longtemps captivés sont des yeux que Britannicus a trop longtemps fixés. C’est à tort que L. H. critique ces mots comme une cheville, et qu’il y trouve une faute remarquable de pensée.
Digne de l’univers à qui vous vous devez1).
J ü NI E.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d’une même journée,
Comme une criminelle amenée en ces lieux;
Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux,
Que sur mon innocence à peine je me fie,
Tous m’offrez tout d’un coup 2) la place d’Octavie.
J’ose dire pourtant que je n’ai mérité Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité3).
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu’une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,
Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur,
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde,
Dont je n’ai pu de loin soutenir la clarté 4),
Et dont une autre enfin remplit la majesté?
NERON
Je vous ai déjà dit que je la répudie:
Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie, N’accusez point ici mon choix d’aveuglement;
Je vous réponds de vous ; consentez seulement.
') On lisait d’abord: Digne de Vunivers à qui vous les devez .
2) On doit distinguer les phrases tout d'un coup, tout en une fois, sur le champ, subitement; tout à coup , soudainement; pour le coup , pour cette fois, et encore un coup, encore une fois.
3) Cette antithèse donne à la réponse de Junie plus de
noblesse que n’aurait pu le faire un long exposé. Le diadème est à, ses yeux modestes un excès d'honneur ; la couche de Néron, ! après son divorce avec Octavie, est une indignité suivant son < cœur noble et généreux. : ?
4) L. R. observe qu’on dit la majesté, la splendeur de votre t rang, mais non pas la clarté . Selon L. H., cette observation c est juste et même fine, parce que ce mot qui répond à cette i nuit profonde , est amené si naturellement qu’il paraît nécessaire- ^