BRITANNICUS, JUNIE, NARCISSE
Madame, quel bonheur me rapproche de vous 2)?
Quoi! je 'puis donc jouir d’un entretien si doux?
Mais parmi ce plaisir quel chagrin me dévore 3) !
1) Ceux qui désapprouvent cette scène, parce que, disentils, s’aller cacher pour entendre une conversation, est un jeu puéril qui ne convient pas au sérieux de la tragédie, ne font pas attention que ce n’est pas ici un jeu, mais une cruauté dont Néron seul est capable. Il veut que Junie prononce ellemême à son amant l’arrêt de son bannissement; elle sera même la cause de sa mort, s’il lui échappe un geste, un soupir, ou un regard. 11 lui a dit, en la quittant: Madame , en le voyant , songez que je vous voi. Quelle situation que celle de Junie qui sait que Néron l’entend et la voit! Et qu’une pareille scène doit exciter l’attention du spectateur! L. R.
2) Que d’interrogations à la fois, et quelle vivacité devant une personne qui reste immobile! X. R.
3) Parmi exige toujours après lui un pluriel ou un nom collectif, comme -parmi les plaisirs , parmi la foule; mais on ne peut pas dire avec exactitude, parmi ce plaisir. L. d. B.
Hélas! puis-je espérer de vous revoir encore?
Faut-il que je dérobe, avec mille détours,
Un bonheur que vos yeux m’accordaient tous les jours?
Quelle nuit! Quel réveil! Vos pleurs, votre présence,
N’ont point de ces cruels désarmé l’insolence!
Que faisait votre amant? Quel démon envieux1)
M’a réfusé l’honneur de mourir à vos yeux?
Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte,
M’avez-vous, en secret, adressé quelque plainte ?
Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter2)?
Songiez-vous aux douleurs que vous m’alliez coûter?
Tous ne me dites rien! Quel accueil! Quelle glace!
Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce?
Parlez: nous sommes seuls. Notre ennemi, trompé,
Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé.
Ménageons les moments de cette heureuse absence.
Jü N IE.
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance:
Ces murs même, seigneur, peuvent avoir des yeux 3 )^
Et jamais l’empereur n’est absent de ces lieux 4).
1) Démon signifie dans ce vers, comme en general chez les anciens Grecs (Svlîuwv), divinité , génie.
2) L. d. B. remarque que ma princesse passe maintenant pour une expression fade, et cela est vrai; mais il faut ajouter, dit L. H ., que cette expression n’a rien de fade en elle-même quand elle est placée à propos comme ici. Ce qui a décrié cette dénomination, c’est d’abord qu’elle a été prodiguée au point de devenir une cheville, ensuite que la comédie et la parodie s’en sont emparées en ridicule: c’est au reste une trèspetite perte.
3) C’est, dit L. i?., ce que se doivent toujours dire ceux qui vivent a la cour. Remarquez encore que, dans la phrase dont on se sert en allemand et également en français, les murs ont des oreilles; l’idée est la même.
4) Et jamais V empereur; et à la fin, V empereur va venir. Elle prononce d’un ton respectueux V empereur , au lieu que Britannicus ne le nomme que Néron. L. R.