‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 44 sur 87 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

AGRIPPINE, BURRHUS, ALBINE

AGRIPPINE

Hé bien! je me trompais, Burrhus, dans mes soupçons?

Et tous tous signalez par d’illustres leçons!

On exile Pallas, dont le crime peut-être Est d’avoir à l’empire élevé votre maître.

Tous le savez trop bien; jamais, sans ses avis,

Claude, qu’il gouvernait, n’eût adopté mon fis.

Que dis-je? A son épouse on donne une rivadei On affranchit Néron de la foi conjugale:

Digne emploi d’un ministre ennemi des flatteurs,

Choisi pour mettre un frein à ses jeunes ardeurs,

De les flatter lui-même, et nourrir dans son âme *)

Le mépris de sa mère et l’oubli de sa femme!

B U R RH ü S.

Madame, jusqu’ici c’est trop tôt m’accuser;

L empereur n’a rien fait qu’on ne puisse excuser.

N’imputez qu’à Pallas un exil nécessaire:

Son orgueil dès longtemps exigeait ce salaire;

Et 1 empereur ne fait qu’accomplir à regret Ce que toute la cour demandait en secret Le reste est un malheur qui n’est point sans ressource:

Des larmes d Octavie on peut tarir la source.

Mais calmez vos transports; par un chemin plus doux,

Yous lui pourrez plutôt ramener son époux:

Les menaces, les cris, le rendront plus farouche.

AGRIPPINE

Ah! Ion s efforce en vain de me fermer la bouche2).

*) Qu’il est dur à un honnête homme d’être accusé des choses dont il est le plus incapable! Burrhus vient d’exhorter îséron à ménager Agrippine, et à respecter les vertus d’Octavie, et le voici accusé d’inspirer à son élève Le mépris de sa merey et V oubli de sa femme. L. R.

) Apres 1 exil de Pallas, dit Tacite, prceceps Agrippina ruere ad terrorem et minas , adultum jam esse Britannicum.

Je vois que mon silence irrite vos dédains1);

Et c’est trop respecter l’ouvrage de mes mains. Pallas n’emporte pas tout l’appui d’Agrippine :

Le ciel m’en laisse assez pour venger ma ruine.

Le fils de Claudius commence à ressentir Des crimes dont je n’ai que le seul repentir2). J’irai, n’en doutez point, le montrer à l’arme'e3), Plaindre aux jeux des soldats son enfance opprimée, Leur faire, à mon exemple, expier leur erreur.

On verra d’un coté le fils d’un empereur 4) Redemandant la foi jurée à sa famille,

Et de Germanicus on entendra la fille;

De l’autre, l’on verra le fils d’Ænobarbus 5),

Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,

Qui, tous deux de l’exil rappelés par moi-même,

1) Irriter est pris ici dans le sens d 'accroître', mais l’est- il avec justesse? demande L. H. Quand on dit, le silence irrite la curiosité , c’ést que la curiosité s'accroît en effet d’autant plus qu’elle est irritée ; mais le silence ne saurait irriter les dédains ; il les enhardit , il les encourage. Le commentateur lui-même excuse la sévérité de sa critique, parce que c’est de Racine qu’il s’agit.

2) Ressentir des crimes , pour en avoir du ressentiment n’est point une expression obscure, comme le dit L. d. B., mais il est vrai qu’en ce sens elle n’est plus usitée. Cependant l’analogie du mot ressentiment rend ici la phrase si claire, que L. H . ne se sent nullement tenté de la blâmer.

3) Suivant Tacite qui dit: iraturam cum illo in castra... Au diretur hinc Germanici ftlia , inde debilis rursus Burrhus et exul Seneca.

4) Tout ce morceau d’Agrippine , et notamment l’éloquence amère de ce parallèle entre le fils de Claude et celui de Domitius, entre la fille de Germanicus et lé tribun Burrhus, sont des emprunts que le génie de la poésie devait faire ici k celui de l’histoire. L. H .

5) Quand elle est irritée, elle ne l’appelle ni César, ni Néron, ni l’empereur, ni son fils: c’est le fils d’Ænobarbus. L. R.

Page 1