‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 52 sur 87 · BRITANNICUS, JUNIE · texte numérisé non relu

BRITANNICUS, JUNIE

JUNIE

Retirez-vous, seigneur, et fuyez un courroux 2)

Que ina persévérance allume contre vous.

Néron est irrité. Je me suis échappée Tandis qu’à l’arrêter sa mère est occupée.

Adieu, réservez-vous, sans blesser mon amour,

Au plaisir de me voir justifier un jour.

Votre image sans cesse est présente à mon âme. i Rien ne l’en peut bannir.

1) Une femme qui médite la défaite d'un homme : il faut être aussi méchant que Narcisse, pour accuser Junie d’une pareille intention. L. R .

2) Il est bien naturel que Junie qui a causé tant de chagrin à Britannicus, soit empressée de le tirer d’erreur. Elle le vient chercher au lieu de la scène, parce qu’elle est assurée de n’y point trouver Néron: Je me suis échappée Tandis qu'à Var-

! réter sa mère est occupée. L. R.

Je vous entends, madame:

Vous voulez que ma fuite assure vos désirs,

Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs. Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu’une joie inquiète;

Hé bien, il faut partir!

JUNIE

Seigneur, sans m’imputer. . . .

Ah! vous deviez du moins plus longtemps disputer.

Je ne murmure point qu’une amitié commune Se range du parti que flatte la fortune;

Que l’éclat d’un empire ait pu vous éblouir;

Qu’aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir; Mais que, de ces grandeurs comme une autre occupée. Tous m’en ayez paru si longtemps détrompée,

Non, je l’avoue encor, mon cœur désespéré Contre ce seul malheur n’était point préparé.

J’ai vu sur ma ruine élever l’injustice;

De mes persécuteurs j’ai vu le ciel complice :

Tant d’horreurs n’avaient point épuisé son courroux, Madame; il me restait d’étre oublié de vous1).

JUNIE

Dans un temps plus heureux, ma juste impatience 2)

A) Oublier de signifiant, manquer de mémoire ou d’exactitude, p. e. , fai oublié de vous dire , est ici une forme que l’usage ne permet plus. Oublier est pris ici dans le sens de perdre le souvenir , et il faudrait dire oublié par.

2) Ce n’est pas la jalousie, mais le danger des deux amants, qui fait le mobile de l’intérêt; et quoique l’amante fidèle ne puisse supporter qu’on la soupçonne, Racine a bien senti qu’il fallait ici mettre de côté la fierté du sexe et la délicatesse d’un cœur amoureux, pour arriver à l’objet principal. Junie, quoiqu’ offensée, ne donne à son injure que deux vers, et précipite surle-champ l’explication.

?ActeIII, Scène VIL 87

Vous ferait repentir de votre défiance;

Mais Néron vous menace: en ce pressant danger,

Seigneur, j’ai d’autres soins que de vous affliger *).

Allez, rassurez-vous, et cessez de vous plaindre:

Néron nous écoutait, et m’ordonnait de feindre.

Quoi! le cruel * 2 J

JUNTE

Témoin de tout notre entretien,

D’un visage sévère examinait le mien 3),

Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D’un geste confident de notre intelligence 4).

Néron nous écoutait, madame! Mais, hélas!

Vos yeux auraient pu feindre, et ne m’abuser pas :

Ils pouvaient me nommer l’auteur de cet outrage !

L’amour est-il muet, ou n’a-t-il qu’un langage?

!) En prose, il faudrait que celui de vous affliger', la poésie permet ces ellipses dont nous avons relevé plusieurs exemples.

2) On a vu, dit L. H . , que Britannicus, même en croyant un moment aux apparences de l’infidélité, n’a point éclaté contre Junie. La douleur a été douce et tendre et s’est exprimée par des plaintes plutôt que par des reproches. Cette modération et cette réserve sont une des nuances de son caractère, comme de celui de Junie, et font partie de l’intérêt et de la dignité que comportaient ces deux rôles. Remarquez encore que le poète s’est bien gardé de donner à la jalousie un développement qui porterait à faux: le spectateur qui sait que la méprise peut cesser d’un mot, et que ce mot va être dit, ne veut pas qu’on le détourne par-l'a du véritable intérêt qui l’occupe.

3) Dans la bouche d’une seule personne, ces mots: Quoi ce cruel ... et ce qu’ajoute Junie, ont une forme et un sens très-naturels; mais coupés par le dialogue, il est plus difficile de reconnaître que le sujet de examinait est le cruel.

4) Un geste confident est peut-être une figure un peu hardie mais dont le sens se comprend.

De quel trouble un regard pouvait me préserver!

Il fallait....

JUNIE

Il fallait me taire et vous sauver.

Combien de fois, hélas! puisqu’il faut vous le dire,

Mon cœur de son désordre allait-il vous instruire!

De combien de soupirs interrompant le cours,

Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours!

Quel tourment de se taire en voyant ce qu’on aime,

De l’entendre gémir, de l’affliger soi-même,

Lorsque par un regard on peut le consoler!

Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler!

Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée,

Je ne me sentais pas assez dissimulée :

De mon front effrayée je craignais la pâleur1);

Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur;

Sans cesse il me semblait que Néron en colère Me venait reprocher trop de soin de vous plaire;

Je craignais mon amour vainement renfermé ;

Enfin, j’aurais voulu n’avoir jamais aimé.

Hélas! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre2),

Il n’est que trop instruit de mon cœur et du vôtre!

Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux :

Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux.

De mille autres secrets j’aurais compte à vous rendre3).

Ah! n’en voilà que trop; c’est trop me faire entendre,

Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés.

1) L. H. fait remarquer ces deux vers, parmi ceux de ce magnifique passage, comme frappés au coin de Racine , cela veut dire, comme de vrais modèles de sa poésie.

2) Pour son malheur , dit L. R. , aurait le même sens, mais ce serait moins élégant.

3) Tous les commentateurs blâment cette inversion, quoiqu’ elle ne cause aucune obscurité: f aurais à vous rendre compte de mille autres secrets.

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