Acte IV, Scène IL
J’arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte1);
Et tandis que Burrhus allait secrètement De Farinée en vos mains exiger le serment 2 3),
Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices,
Dans Rome les autels fumaient de sacrifices;
Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé.
Enfin, des légions l’entière obéissance Ayant de votre empire affermi la puissance^),
On vit Claude; et le peuple, étonné de son sort,
Apprit en même temps votre règne et sa mort.
C’est le sincère ayeu que je voulais vous faire:
Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire :
Du fruit de tant de soins à peine jouissant En avez-vous six mois paru reconnaissant 4),
Que lassé d’un respect qui vous gênait peut-être,
1) Mors ejus célata est , dit Suétone ( Claudius , c. 45), donec circa successorem omnia ordinarentur. Itaque et quasi pro cegro adhuc vota sucepta sunt , et inducti per simulationem comœdi , qui vélut desiderantem oiblectarent .
2) Suivant Tacite, comitante Burrho Nero egraditur ad cohortem , illatusque castris imperator consalutatur : sententiam mi litum secuta patrum consulta. Yoyez encore Suétone, Nero , c. 8.
3) Racine a séparé les deux participes: s’il eût mis ayant affermi , le vers manquerait d’élégance; car ce participe ayant est peu agréable en poésie. C’est, selon L . i?., la seule fois qu’il se trouve dans Racine, et encore dans un morceau naturellement susceptible des formes du récit, et dont la diction doit être plus sévère que gracieuse. Selon le même commentateur, Boileau n’a pas mis en vers le mot ayant; mais il se trouve beaucoup trop souvent dans ceux de Voltaire. La poésie le repousse, parce qu’en se joignant toujours à un autre participe, il rend la phrase lâche et traînante.
4) Voilà un autre exemple de ces constructions hardies, qui ne sont pas à imiter : à peine se doit rapporter à reconnaissant , mais il est placé de manière qu’il peut également se rapporter à jouissant.
Vous avez affecté de ne me plus connaître.
J’ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons, De l’infidélité vous tracer des leçons,
Ravis d’étre vaincus dans leur propre science.
J’ai vu favorisés1) de votre confiance Othon, Sénécion, jeunes voluptueux 2),
Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux ;
Et lorsque, vos mépris excitant mes murmures,
Je vous ai demandé raison de tant d’injures (Seul recours d’un ingrat qui se voit confondu), Par de nouveaux affronts vous m’avez répondu. Aujourd’hui je promets Junie à votre frère;
Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour,
Devient en une nuit l’objet de votre amour 3) ;
Je vois de votre cœur Octavie effacée,
Prête à sortir du lit ou je l’avais placée;
Je vois Pallas banni, votre frère arrêté;
Tous attentez enfin jusqu’à ma liberté;
!) Quoiqu’il y ait favoriser dans la première édition, et que cette faute, qui est apparemment une faute d’impression, se soit perpétuée dans les éditions suivantes, on doit lire favorisés .
2) Burrhus et Sénèque consentaient à de pareilles liaisons, dans l’espérance que l’amour des voluptés adoucirait la férocité de Néron. L. R.
3) En une nuit forme un redoublement de syllabes nasales, qu’il était facile d’éviter en mettant dans une nuit . Mais une faute beaucoup plus considérable, et la seule de cette scène si supérieurement écrite, c’est enlevée à la cour , expression impropre, et même employée à contre-sens. Enlevée à la cour signifie éloignée par force de la cour, et l’auteur veut dire enlevée de chez elle et transportée à la cour . L. H. ne doute pas que Racine ne se soit autorisé de cette phrase reçue, enlevé aux deux, aux nues; mais cette manière de parler n’est admise que lorsqu’ enlever signifie emporter, lancer en haut, et alors aux deux équivaut à ces mots dans les deux, qui s’allient très-bien avec enlever . Mais enlever dans la cour serait un terme impropre.