Acte IV, Scène IL
Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies ;
Et lorsque, convaincu de tant de perfidies.
Vous deviez ne me voir que pour les expier,
C’est vous qui m’ordonnez de me justifier!
NERON
Je me souviens toujours que je vous dois l’empire; Et, sans vous fatiguer du soin de le redire1),
Votre honte, madame, avec tranquillité Pouvait se reposer sur ma fidélité'. .A Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues Que jadis, j’ose ici vous le dire entre nous,
Vous n’aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous. „Tant d’honneurs, disaient-ils, et tant de déférences, Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses?
Quel crime a donc commis ce fils tant condamné? Est-ce pour obéir qu’elle l’a couronné?
N’est-il de son pouvoir que le dépositaire ?“
Non que, si jusque-là j’avais pu vous complaire,
Je n’eusse pris plaisir, madame, à vous céder Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander2); Mais , Rome veut un maître, et non une maîtresse.
1) Quelle expression ironique, aussi bien que la suivante, votre bonté , madame! Agrippine l’a accusé de crimes véritables, en lui reprochant l’enlèvement de Junie et la disgrâce d’Octavie, qui est, lui a-t-elle dit, prête à sortir du lit ou je V avais placée. Néron a dit à Narcisse, dans le second acte, qu’il redoute Agrippine quand elle atteste devant lui les saints droits d'un nœud qu'elle a formé . Il a avoué l’impression que faisaient sur lui les discours de sa mère: Mon génie étonné tremble devant le sien. Néron, dans cet acte, n’est plus le même; Narcisse l’a changé. Loin que son génie tremble , ilnejgo^e point à se justifier, et ne lui répond qu’avec une raillerie amère, Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu. L. R.
2) Ces termes correspondent admirablement au mépris qu’un tel fils veut témoigner à une telle mère.
Tous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse;
Le sénat chaque jour et le peuple, irrités De s’ouïr1) par ma voix dicter yos volontés, Publiaient qu’en mourant Claude avec sa puissance M’avait encor laissé sa simple obéissance 2).
Tous avez vu cent fois nos soldats en courroux Porter en murmurant leurs aigles devant vous: Honteux de rabaisser par cet indigne usage Les héros dont encore elles portent l’image3).
Toute autre se serait rendue à leurs discours ;
Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours. Avec Britannicus contre moi réunie,
Vous le fortifiez du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots.
Et lorsque malgré moi j’assure mon repos,
On vous voit de colère et de haine animée;
Vous voulez présenter mon rival à l’armée;
Déjà jusques au camp le bruit en a couru.
A) Quant à ce verbe ouïr voyez ce que nous venons de dire ci-devant, p. 94.
2) Néron, qui avait tant d’obligations a l’empereur Claudius, n’en parlait qu’avec mépris, dit Suétone, modo stultitice , modo sœvitiœ arguons. Et en vérité, on doit lire la vie de ce monstre aussi cruel qu’imbécille écrite par Suétone, pour voir a quel degré il méritait le plus profond mépris de tout homme sensé. Et sans ce mépris, Sénèque n’aurait pas osé composer sa satyre sur la mort de Claudius, c’est-à-dire, de celui qui avait adopté son élève.
3) Les soldats romains attachaient à leurs enseignes les images de leurs empereurs. Ces enseignes étaient sacrées, et ces empereurs avaient été mis au nombre des dieux. Suétone dit d’un roi des Parthes: aquilas et signa romana , Cœsarumque imagines adoravit. Dans la colonne Trajane, on voit ces images attachées aux enseignes, et nous savons par les historiens qu’elles rendaient les enseignes si pesantes, que pour en porter une, il fallait être très-robuste.