Acte IY, Scène IY
Et serez-vous le seul que vous n’oserez croire?
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus:
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus :
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu’on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire:
Leur prompte servitude a fatigué Tibère Moi-même, revêtu d’un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude avec la liberté.
J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.
D’un empoisonnement vous craignez la noirceur!
Faites périr le frère, abandonnez la sœur;
Rome, sur les autels prodiguant les victimes 2),
Fussenfils innocents, leur trouvera des crimes :
Yous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux ou jadis la sœur et le frère sont nés.
NERON
Narcisse, encore un coup, je ne puis l’entreprendre.
x) Remarquez ce choix des mots: une servitude qui fatigue celui qui l'impose. C’est, selon L. R ., une allusion à ce mot de Tibère: o hommes ad servitutem paratos. On vit, sous Tibère et les empereurs suivants, les Romains, comme le dit Tacite, ruere in servitium , se précipiter dans la servitude. Qui eut cru que ce peuple, si longtemps jaloux de sa liberté, et qui traitait les rois avec tant de mépris, étant gouverné par des monstres, donnerait l’exemple de la plus honteuse servitude, et prodiguerait à ces monstres même ce titre si beau, et si rarement mérité, de père de la patrie ! On pourrait se demander, lequel paraît plus misérable, le peuple qui tombe dans un si grand avilissement, ou le prince qui abuse si affreusement de ce peuple avili ?
2) Tout ce que dit Narcisse est puisé dans l’histoire de ce temps dont Tacite et Suétone nous donnent une peinture aussi détaillée qu’épouvantable.
J’ai promis à Burrlius, il a fallu me rendre1).
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J’oppose à ses raisons un courage inutile,
Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille.
N ARC IS SE
Burrlius ne pense pas, seigneur, tout ce qu’il dit:
Son adroite vertu ménage son crédit;
Ou plutôt ils n’ont tous qu’une même pensée.
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée:
Tous seriez libre alors, seigneur, et, devant vous,
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire? „Néron, s’ils en sont crus, n’est point né pour l’empire; 11 ne dit, il ne fait que ce qu’on lui prescrit:
Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
Il excelle à conduire un char dans la carrière 2),
!) C’est la dernière voix de ses remords, dit L. R., que Narcisse va étouffer. Il lui a d’abord fait entendre qu’il s’agissait de la sûreté de sa vie: il a intéressé son amour pour Junie, sa haine pour Agrippine, sa passion pour la tyrannie ; enfin pour l’irriter contre ses gouverneurs, il le prend par l’endroit le plus sensible, en réveillant la folle ambition qu’il avait de briller sur le théâtre. Elle était si grande, que sa jalousie contre Britannicus venait en partie, suivant Suétone, de ce que la voix de Britannicus était plus belle que la sienne (iVero, c. 33) : Britannicum non minus æmulatione vocis , quœ illi jucundior suppe tebat , quam metu , ne quandoque apud hôminum gratiam paterna memoria prœvàleret , veneno aggressus est.
2) C’est ce que Suétone raconte de lui dans les chapitres 20 — 26 de la Vie de Néron : Mox et ipse aurigare , atque etiam spectari sœpius voluit . . . universorum se oculis in Circo maximo præbuit . . . rogatus (in Achaja) ut cantar et super cœnam , exceptusque effusius , solos scire audire Grcecos , solosque se et studiis suis dignos ait . . . aurigavit quoque plurifariam , Olympiis vero etiam