‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 71 sur 87 · Acte IV, Scène IV · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène IV

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire!

Mais peut-être il fera ce que vous n’osez faire.

NERON

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.

NARCISSE

Et l’hymen de Junie en est-il le lien?

Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice?—^

NÉRON

C’est prendre trop de soin. Quoi qu’il en soit, Narcisse,

Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

NARCISSE

Agrippine, seigneur, se l’était bien promis:

Elle a repris sur vous son souverain empire.

NÉRON

Quoi donc? qu’a-t-elle dit? et que voulez-vous dire1)?

NARCISSE

Elle s’en est vantée assez publiquement 2).

NÉRON

De quoi?

N ARCIS S E

Qu’elle n’avait qu’à vous voir un moment;

Qu’à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,

On verrait succéder un silence modeste ;

*) Pourquoi le poète n’a-t-il pas mis: et que veux-tu me dire? Jamais Néron n’a dit vous à Narcisse. Néron est si troublé de ce qu’il vient d’entendre, quil ne sait à qui il répond (Z. i?.) ; et ce trouble est occasionné par la seule pensée qu’on peut croire qu’il est de nouveau l’esclave de la volonté de sa mère; et qu’elle s’est vantée par avance de ce nouveau triomphe.

2) Minis ejus ac violentia territus perdere statuit , dit Suétone dans le trente quatrième chapitre de sa Vie de Néron , où il raconte de quelle manière affreuse ce fils fit périr sa mère après l’avoir tenté trois fois par le poison , et qu’il la trouvait anti dotis prœmunitam.

us

Que vous-même à la paix souscririez le premier:

Heureux que sa bonté daignât tout oublier!

NÉRON

Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse?

Je n’ai que trop de pente à punir son audace1);

Et, si je m’en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d’un éternel regret.

Mais de tout l’univers quel sera le langage?

Sur les pas des tyrans veux-tu que je m’engage,

Et que Rome, effaçant tant de titres d’honneur,

Me laisse pour tout nom celui d’empoisonneur?

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides2).

NARCISSE

Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides?

Avez-vous prétendu qu’ils se tairaient toujours3)?

Est-ce à vous de prêter l’oreille à leurs discours?

De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire,

!) Pente , penchant, endroit d’une montagne, d’un lieu élevé qui va en descendant, et au figuré, inclination : la pente naturelle au vice est rapide .

2) Qu’importe à Néron que sa mère et son frère périssent par sa main! Tout ce qui l’occupe, c’est l’effet que produirait un si grand crime, sur ses peuples et sur tout l’univers. Parricide qui d’après son étymologie ne devrait signifier que l’assassin de son père ou de sa mère , désigne également celui celui qui tue son frère ou sa sœur ou ses enfants; quoique nous ayons fratricide , infanticide , qui lui sont toujours préférés comme plus déterminatifs.

3) Prétendre que , pour penser que , peut régir le futur ou le conditionnel: je prétends qu'il viendra ce soir . Mais comme, dans cette phrase, avez-vous prétendu qu'ils se tairaient , prétendre n’a pas précisément cette signification, et peut présenter le sens de vouloir , d 'exiger, de se flatter, qui régiraient l’imparfait du subjonctif, le conditionnel ne fait pas ici un bon effet. Cette petite imperfection n’aurait pas lieu s’il y avait: Avez-vous espéré . L. H.

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