SIR LOUIS DAVIESKT M. MILLS AU "DOMINION DAY DINN^R
Le banquet annuel institué pour célébrer l'anniversaire de la Confédération, à Londres, est l'un de ces moyens d'action secondaires que M. Chamberlain et lord Strathcona emploient à réchauffer l'ardeur des ministres canadiens en pèlerinage à la Mecque de l'Impérialisme. Entre la poire et le fromage, nos représentants deviennent d'une générosité mondiale : ils offrent à M. Chamberlain soldats et marins canadiens en guise de hors d' œuvre et de pousse-café. Cet événement a pris cette année des proportions majestueuses. Au lieu de faire proposer le toast du Canada par un Canadien, comme il se faisait d'habitude, on obtint du Prophète lui-même qu'il condescendît à accomplir ce devoir.
Lord Strathcona présidait aux agapes.
M. Gilbert PARKER, M. P., glissa cette observation très sensée :
On permettra peut-être à un simple citoyen de rappeler qu'indépendamment de toute contribution particulière, les colonies ont assumé une très large part de la défense de l'Empire. Tout ceci s'est fait volontairement et ne pouvait l'être autrement ; car le temps est passé où l'on pouvait dire aux colonies : "Vous devez vous taxer de telle manière pour la défense de l'Empire."
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M. CHAMBERLAIN Lorsque le peuple canadien obtint la liberté la
plus complète pour suivre sa destinée et adopter la ligne de conduite qu'il voudrait lui-même choisir, on ne saurait nier, je crois, que les hommes d'Etat de notre pays et beaucoup des Canadiens les plus éminents croyaient que ce n'était qu'un pas vers le
résultat inévitable d'une séparation complète mais heureusement pour nous et
plus heureusement, à mon avis, pour le Canada, ces prévisions ne se sont pas réalisées Je ne crois pas que le monde ait jamais contemplé un spectacle plus
frappant, plus suggestif que celui que nos colonies et nos possessions ont donné en s 'unissant pour soutenir avec nous la grande lutte qui nous a été imposée, et en profitant ainsi de l'occasion qui s'offrait à elles de venir à notre secours. Elles ont au moins prouvé qu'elles comprenaient la valeur du mot " Empire. ," Ce mot comporte des privilèges, de grands privilèges ; mais il comporte également des responsabilités et des obligations ; et nos colonies ont prouvé qu'elles ne refusaient pas de s'y soumettre. Voyez le Canada, notre plus grande colonie, séparée par des milliers de milles du terrain de la lutte, n'y ayant aucun intérêt direct, et cependant se soulevant avec nous parce que V intérêt impérial est en danger. *' Qu'on me frappe n'importe où, peut maintenant s'écrier l'Empire, et tout l'Empire tressaillira ! L' Dans cette querelle, qui, à certain point de vue, n'est pas celle du Canada, sauf au point de vue de la
solidarité de l'Empire dont il fait partie, il nous a donné de ses meilleurs éléments
Suivant les paroles, les paroles éloquentes de sir Wilfrid Laurier, aucun lien d'union ne peut être plus fort que le lien créé dans un danger commun auquel ou a résisté en
commun Nous avons lu que, dans une antre circonstance, sir Wilfrid Laurier a
déclaré que si nous voulions une union plus intime où les colonies assumeraient avec nous ces obligations communes comme résultat d'une responsabilité légale — que si nous voulions leur appui, il nous faudrait les appeler à nos conseils. Je suis convaincu d'une chose, c'est que rien ne serait plus fatal à ce mouvement, qui, je crois, progresse, que d'agir prématurément. Le mouvement doit venir de nos colonies et nous ne devons pas les entraîner indûment. Mais, si elles désirent cette union plus intime, si elles sont disposées à nous aider, non-seulement de leurs armes, mais de leurs avis, je crois qu'il n'est rien que le peuple de notre pays soit mieux disposé à accueillir
Nous vous sommes reconnaissants de votre appui et de votre sympathie. Nous sommes isolés— isolés au milieu des grandes nations du monde — mais tant que nous avons autour de nous nos parents, notre commune famille, nous ne sommes pas seuls.
Suivant l'expression d'un de vos hommes d'Etat, notre isolement est " splendide "
tant que vous le partagez avec nous.
Le contraste est frappant entre l'opinion de M. Chamberlain sur l'unité militaire de l' Empire et ses vues sur l'organisation politique qui en sera peut-être la conséquence. Ce qu'il veut évidemment, c'est l'appui des colonies en temps de guerre ; il n'est pas pressé de compliquer son œuvre d'une révolution politique, tant qu'il pourra conserver au mouvement impérialiste la direction que la guerre d'Afrique et l'enthousiasme des colonies lui ont donnée.
Le ministre des Colonies ne fait pas la moindre allusion à la réserve contenue dans le décret du cabinet canadien qui ordonnait l'enrôlement des troupes destinées au Sud- Africain. M. Chamberlain a toujours feint d'ignorer la " no précèdent clause " : il en a conclu dès l'origine et avec raison qu'il n'y avait là qu'un truc politique destiné à calmer les appréhensions d'un certain nombre de Canadiens qui ne comprenaient pas encore " la valeur du mot Empire. " Il eut, ce soir-là, une nouvelle preuve de la justesse de son opinion. Deux ministres canadiens assistaient à ce banquet du Dominion Day.
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Tous deux avaient consenti à l'introduction de la fameuse clause, en 1899 ; mais à Londres, ils évitèrent soigneusement de la rappeler à l'attention du Secrétaire Colonial.
M. David MILLS, ministre de la Justice, dit :
Les sentiments favorables à l'unité de l'Empire ont grandi très rapidement
au Canada durant les dernières cinq années. Nous avons tous à cœur de voir l'unité de l'Empire se maintenir; de voir s'établir par degrés un régime quelconque d'union qui rencontre à la fois les exigences des colonies autonomes et celles du Royaume Uni. Nons sommes convaincus qu'on peut atteindre ce résultat ; et cette conviction vient 'en grande partie des sentiments sympathiques qui se sont développés dans le Royaume- Uni
Ces "sentiments sympathiques" venaient de se manifester d'une façon toute particulière au parlement britannique par l'écrasement de la proposition de sir Howard Vincent en faveur du commerce des colonies. ( 1 )
Sir LOUIS DAVIES : " On ne saurait adopter une attitude plus propre à
retarder l'unification de l'Empire qu'en voulant violenter, à l'heure actuelle, l'opinion publique qui se dirige vers cette unification. " Répondant aux remarques de M. Chamberlain sur la froideur qui existait autrefois entre la mère-patrie et ses colonies, il dit qu'en effet il y eut un temps où il existait beaucoup de méfiance des deux côtés, où les colonies regardaient Downing Street avec crainte et défiance. Mais une sympathie réciproque s' est éveillée en Angleterre et aux colonies et cette sympathie s'est manifestée/^ r des actes réciproques
Nous savons ce que le Canada a fait pour l'Angleterre récemment ; mais je me demande où Sir Louis Davies voyait "l'acte réciproque" de l'Angleterre ?
Je regrette d'avoir lu, il y a quelques jours, dans un journal de Londres, un
article déclarant qu'on avait faussé l'opinion publique au Canada au sujet de l'envoi de troupes au Sud- Africain par le gouvernement canadien. Je n'hésite pas à dire que jamais de ma vie, je n'ai constaté un enthousiasme aussi unanime et [durable, dans toutes les parties du Canada, que celui qui accueillit alors l'action du gouvernement à ce sujet.
Ceci était une réponse indirecte au compte-rendu d'une interview que j'avais donnée à un rédacteur du Daily News. J'y affirmais que la province de Québec n'avait accepté qu'avec beaucoup de répugnance le changement d'attitude du gouvernement fédéral et l'envoi des troupes canadiennnes ; et j'ajoutais que dans les provinces anglaises, l'opinion était loin d'être aussi unanimement favorable à cette expédition que l'attitude de leurs politiciens et de leurs journaux pouvait le faire croire.
Lord DERBY (ancien gouverneur du Canada sous le nom de lord Stanley) :
Nous avons entendu les discours d'hommes d'Etat des deux rives de l'océan ;
ils ont traduit par de nobles paroles les sentiments de satisfaction que nous inspire la manière dont le Canada et la mère-patrie se sont rapprochés l'un de l'autre; et ils ont exprimé, par des mots qui me semblent à moi-même prophétiques, V anticipation d'une union encore plus générale et plus intime.
(1) Voir page XCI.
L,e Times du 2 juillet 1901, où j'ai cueilli ces extraits, commenta ces discours dans un premier-Londres où je trouve ce passage :
Les colons ont prouvé qu'ils savent ce que gnifient un Empire et l'état social des citoyens d 'un empire. Cette situation donne de grands privilèges ; mais elle comporte également, ainsi que M. Chamberlain l'a rappelé à ses auditeurs, des responsabilités et des obligations. Les colons n'ont pas failli sous ce double fardeau au moment de la lutte. Ils ont été ardents dans l'accomplissement tout entier du devoir. Notre correspondant de Toronto nous annonce aujourd'hui, dans un article très important, qu'un grand nombre d'entre eux se demandent très sérieusement s'ils ne doivent pas assumer, d'une façon permanente, leur part proportionnelle du fardeau de la défense de V Empire
L,e2o juillet 190 1, le Globe, de Toronto, publiait également un article de commentaires sur le Dominion Day Di?iner. Après s'être réjoui des sentiments impérialistes manifestés à cette occasion par les hommes d'Etat anglais et canadiens, le grand organe libéral accentuait les réserves de M. Chamberlain au sujet de l'organisation politique de l'Empire. Cet article se terminait ainsi :
Si cette organisation doit jamais s'accomplir, elle devra être la dernière phase plutôt que la première dans l'œuvre de l'unification impériale. La première, ou l'une des premières, ainsi que nous l'avons dit en d'autres occasions, est la préparation d'un plan quelconque de défense impériale, par lequel les grandes colonies commenceront à supporter une part du lourd fardeau qui jusqu'ici est retombé tout entier sur la mèrepatrie. Ce point important réglé, nous aborderons la mère-patrie sur un terrain plus égal lorsqu'il s'agira de traiter, dans des négociations subséquentes, d'une union plus intime.
L,e Globe entre à merveille dans le mouvement : des soldats d'abord, ensuite... on verra.
Résistance des Australiens
L,es journaux de septembre et d'octobre ont publié nombre d'articles et de lettres au sujet de la nouvelle confédération australienne. Plusieurs de ces articles sont écrits sur un ton très acerbe à l'endroit des colons. 14 semble évident que les Australiens sont décidés à repousser l'intervention du gouvernement britannique dans leur politique intérieure, même lorsque cette politique affecte les intérêts du commerce et des industries de la Grande Bretagne ou qu'elle crée à la mère-patrie des complications diplomatiques. Déjà le gouvernement japonais, d'une part, et les grandes compagnies anglaises de navigation, d'autre part, se plaignent amèrement des lois actuelles ou projetées de l'Australie sur le commerce, l'immigration et le travail. M. Chamberlain a envoyé à lord Hopetoun, gouverneur-général du Commonwealth, une dépêche demandant que le gouvernement fît certaines modifications à ces mesures législatives.
Le premier ministre, M. BARTON, "déclara qu'avec le concours de ses collègues il avait fait répondre à cette dépêche, faisant savoir qu'il acquiesçait au principe de la politique énoncée, et promettant que le gouvernement ne proposerait aucune mesure législative contraire au désir qu'on avait exprimé.''
" M. REID (ancien premier ministre de la Nouvelle Galles du Sud et leader de l'opposition dans la nouvelle Chambre fédérale) dénonça violemment le cabinet Barton pour avoir fait cette promesse à M. Chamberlain. Il déclara qu'il était inconstitutionnel et inconvenant que le gouvernement anglais fût renseigné sur la politique du ministère avant que le parlement australien en fût saisi. Il ajouta qu'il étudierait la question sérieusement, afin de voir si l'action du Cabinet ne devrait pas faire en elle-même le sujet d'un débat à la Chambre des représentants."
(Voir dépêche au Times du 28 septembre 1901.)
D'autres dépêches annoncent qu'effrayé de l'attitude de M. Reid et des colères du parti ouvrier, le gouvernement va probablement revenir sur sa décision et repousser la demande de M. Chamberlain. C'est déjà fait quant à la question du travail des Jaunes et l'immigration des Asiatiques et des Européens pauvres et illettrés — sans exception des fils de la mère-patrie.
M. Reid aurait fort à faire au Canada. Depuis quatre ans, toutes les négociations entre le gouvernement canadien et les autorités
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impériales se sont faites secrètement. L,e Parlement a fini par connaître le résultat de quelques-unes de ces négociations ; d'autres sont devenues publiques de la manière la plus inattendue et la plus irrégulière — comme la déclaration de Sir Louis Davies à la Ligue de l'Empire, au sujet de la réserve navale (i) ; d'autres enfin sont encore dans l'ombre. Ht le danger pour nous, c'est qu'il est parfaitement inutile de compter sur l'opposition tory pour jeter la lumière sur ces machinations ténébreuses qui lui conviennent à merveille. On a constaté au chapitre IV (2) qu'il y a eu correspondance entre les autorités impériales et le gouvernement d'Ottawa au sujet des commissions offertes aux officiers canadiens et du recrutement de simples soldats pour l'armée britannique. C'est cette correspondance que j'ai en vain essayé d'obtenir au cours de la session de 1901. Au moment de la prorogation, on m'a passé quelques lettres de M. Chamberlain et de lord Minto, fragments incomplets de la correspondance officielle, enfouis sous un monceau de documents absolument inutiles. Je n'en reviendrai pas moins à la charge à la prochaine session.
[1] Voir pagfe cxir.
[2] Voir armée, page lxii et suivantes.