PAR
HENRI BOURASSA
IMPRIMERIE " LE DEVOIR ", 71a rue Saint-Jacques, MONTREAL,
AVERTISSEMENT
Cette brochure n'est que la réimpression d'une série d'articles parus dans le Devoir, du 6 au 25 juillet. Sans en exagérer la valeur et la portée, je crois pouvoir dire qu'ils offrent des aperçus assez justes sur les principaux problèmes impériaux. Je me suis surtout appliqué à faire comprendre l'évolution accomplie dans le gouvernement et la constitution de l'empire britannique depuis l'établissement du régime des conférences, et à marquer le terme de cette évolution.
Il y a bientôt dix ans, je donnais du mouvement impérialiste la définition suivante :
'Le véritable impérialisme anglais, c'est la contribution des colo- ' nies aux guerres de V Angleterre — en hommes et en deniers, en hom- " mes surtout." (1)
Il me me semble pas que je me sois beaucoup trompé.
Pour atteindre leur but, les impérialistes de la grande école, disciples de Chamberlain, étaient prêts à y mettre le prix. Afin d'obtenir des colonies des contributions militaires substantielles et permanentes, ils leur offraient les avantages d'un tarif douanier impérial et le partage du gouvernement de l'empire. ^,
Les libéraux impérialistes, moins hardis mais plus rusés, ont adop té un moyen terme. Ils préfèrent laisser aux colonies, "en temps de paix/' foutes les apparences de l'autorité sur leurs flottes et leurs armées, comptant sur les circonstances, sur l'orgueil et la solidarité de la race anglo-saxonne et sur la faiblesse des politiciens d'outremer, pour obtenir ou arracher le concours des forces coloniales "en temps de guerre."
Cette politique a trouvé son expression dans le texte des arrangements conclus à la dernière conférence, entre les autorités impériales et les gouvernements canadien et australien.
Elle est exprimée d'une façon brutale et grotesque dans le traité relatif à l'emploi des vaisseaux canadiens.
Le premier article proclame solennellement que "le service naval " et les forces du Canada et de l'Australie seront exclusivement sous " la direction de leur gouvernement respectif."
Mais les seize autres articles tendent tous à écourter cette autorité "exclusive" des gouvernements coloniaux. A tel point que si une guerre éclatait au moment où les vaisseaux canadiens seraient à faire du charbon ou des provisions dans un port étranger, ils se trouveraient en état de guerre et sous l'autorité "exclusive" de l'Amirauté impé-
(1) Grande Bretagne et Canada.— Avertissement (1901).
riale, "pendant toute la durée de la guerre," sans qu'il soit même besoin d'un décret du cabinet d'Ottawa pour les mettre à la disposition de l 'Angleterre !
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On sait que ces arrangements ont été conclus en secret. Sir Wilfrid Laurier n'en a produit le texte à la Chambre qu'à la dernière extrémité. Pressé par M. Monk, il n'en a donné qu'un seul exemplaire envoyé immédiatement à l'imprimerie.
Les journaux officieux avaient annoncé un discours magistral du premk" ministre sur les résultats de la conférence. M. Laurier avait même menacé M. Monk de ses foudres. Et le parlement a été dissous brusquement sans que le premier ministre ait desserré les dents, et avant même que le texte des arrangements ait été distribué aux sénateurs, aux députés et au public.
Il nous faut nous contenter de ce que les journaux ont pu en attraper. On trouvera à la fin de cette brochure la version française, parue dans le Canada du 29 juillet, de l'arrangement relatif à la marine.
Quant à la "coopération" des forces de terre, j'ai fait traduire l'analyse que la Free Press d'Ottawa en a publiée le 31 juillet. C'est la plus complète que j'ai lue.
Signalons en passant que les représentants du Canada au Comité de la défense impériale étaient sir Frederick Borden. le major-général Mackenzie et le colonel Sam Hughes.
Oui, Sam Hughes, l'impérialiste, Vorangiste, le tory, le mangechrétiens, l'ogre anti-français dont la valetaille ministérielle nous a si souvent jeté le nom à la tête ! Et c'est lui que MM. Laurier, Brodeur et Lemieux ont chargé de déterminer les conditions auxquelles le Canada participera aux guerres de l'Empire!
3n réalité, ce brave Sam Hughes espèce de Tartarin-Ramollot de l'Ulster n'est guère dangereux. His bark is worse than his bite. Mais quand on se rappelle l'usage que les domestiques de M. Laurier ont fait de son nom pour faire peur aux petits enfants rouges de Québec, cette mission à la conférence de Londres nous fait mesurer le degré d'hypocrisie des faux masques qui nous gouvernent.
Sam Hughes délégué de sir Wilfrid Laurier, de Brodeur, de Lemieux ! oh ! là ! là !
A cette étude et à ces appendices j'ajoute deux articles sur l'attitude du premier ministre à Londres: l'un, antérieur à la conférence: — JSur quelle corde dansera-t-il ? — paru le 12 mai ; l 'autre en date du 28 juillet, conclusion de cette étude.
Je laisse au lecteur le soin de décider si j'avais prévu avec quelque clairvoyance le rôle que M. Laurier jouerait à Londres et si j'ai ensuite analysé ce rôle avec impartialité.
Au risque de désappointer les adversaires les plus ardents du premier ministre, à un moment où les passions politiques surchauffées exi-
@ent des opinions extrêmes, j'ajoute que l'homme mérite plus d'indulgence et de pitié que ses actes. Entraîné dans un courant dont la puissance domine les partis et les hommes, enserré dans les mailles d'une politique d'expédients dont il n'a jamais calculé les conséquences lointaines, victime de sa propre conformation cérébrale, nuageuse, sans idée nette ni principe arrêté — flottant dans l'air ambiant, ainsi qu'il le disait un jour avec tant de justesse — M. Laurier est beaucoup moins responsable qu'on ne le croit de sa duplicité, de ses atermoiements, de sa politique sinueuse et sans principes.
Ce qui pèse aujourd'hui sur ses épaules, au point de l'écraser, c'est le rôle exagéré que ses thuriféraire] et ses valets ont. voulu lui faire jouer dans la grande politique impériale. Le premier ministre du Canada est certainement l'un des hommes publics contemporains les plus distingués de l'empire. En Angleterre avec une autre formation, mieux entouré, il aurait sans doute été l'un des hommes marquants de son époque. Il est probablement, par nature, supérieur aux hommes qui gouvernent actuellement le royaume-uni et les autres colonies. Mais enchaîné par les petitesses et les exigences de notre misérable esprit de parti, rapetissé par les ruses et les expédients de la politique tout opportuniste qu'il a poursuivie depuis quinze ans, il n'est pas de force à tenir tête à des hommes dont la formation, le milieu, l'habitude de la grande politique ont raffermi le caractère et élargi les horizons.
En mettant au service d'une doctrine et d'un principe les qualités remarquables dont la Providence l'a douée, M. Laurier aurait pu rendre des services inappréciables à son pays et à l 'empire. Il a préféré servir tous les dieux. Ses professions de foi au pied de tous les autels lui ont valu maints coups d'encensoir. Il s'est élevé une gloire facile, et du haut de sa chaire de faux pontife il a excommunié les "fanatiques" de toutes les sectes.
Mais les fumées de l'encens se dissipent. Les hommes sincères de tous les groupes ne se laissent plus prendre à la grherie des phrases sonores et trompeuses : ils veulent des paroles claires et des actes vrais.
Et c'est pour cela que la puissance de l'homme des "compromis honorables", du "juste milieu" et de la fausse "conciliation" s'évanouit comme la brume du matin sous les coups d'un soleil ardent.
Henri BOURASSA
Montréal,, 19 août 1911.
N. B. — J'avais emprunté au "Times" les nombreuses citations du compte-rendu sommaire des conférences. Ayant reçu, depuis, le "précis" publié par le gouvernement impérial, c'est aux pages de ce document que se réfèrent maintenant les notes qui renvoyaient aux numéros du "Times". Le texte, du reste, est le même, — le "Times" étant, comme l'on sait, une sorte de journal officiel au point de vue de l'exactitude des comptes-rendus parlementaires, des rapports officiels, etc.
Ceci évitera à M. Lemieux l'occasion de répéter la niaiserie qu'il a débitée je ne sais trop où, que je puisais mes opinions dans le "Times", "journal ultra-impérialiste et adversaire acharné" de sir Wilfrid Laurier. Dans ces seize articles, je n'ai cité l'opinion du "Times" qu'une fois, et cette opinion était favorable à M. Laurier.
Mais on sait aujourd'hui ce que valent les dires d'un Lemieux !
Sur quelle corde dansera-t-il ?
(Du "DEVOIR", du 12 mai 1911.)
Le premier ministre est en route pour Londres et la conférence impériale.
Qu'y fera-t-il? Que proposera-t-il ? Quelle attitude prendra-til sur les propositions soumises par les autres délégués de l'Empire?
Demandera-t-il la dénonciation des traités qui assurent à plusieurs nations étrangères le bénéfice de la convention Knox-Fielding ?
Offrira-t-il une préférence plus grande aux produits anglais?
Va-t-il ouvrir ou fermer les portes des conseils de l'Empire? seplonger dans le "gouffre du militarisme" ou s'en éloigner avec horreur?
Se vantera-t-il de sa marine de guerre comme d'un moyen d'affermir l 'autonomie du Canada et même de préparer l'indépendance de la colonie, ainsi que l'affirmaient plusieurs de ses lieutenants dans; l 'élection de Drummond-Arthabaska ?
Emboîtera-t-il le pas à son principal ministre. M. Fielding, en' offrant à l'Angleterre la flotte et le sang du peuple canadien (pour toutes les guerres "justes au injustes" de la mère-patrie?
Ce serait le temps pour les journaux à gros tapage, à grand tirage et à faux plumage d'ouvrir un concours de devinettes. Toutes les réponses auraient chance de gagner un prix.
Le premier ministre a bien déclaré, il y a quelques jours, qu'il n'avait rien à proposer à la conférence. Mais ceci ne veut rien dire. Il y a souvent loin des paroles aux actes de M, Laurier. On ne peut même pas prendre pour acquis le contraire de ses affirmations; il a atteint, dans l'art de tromper, le degré de perfection que préconisait Talleyrand.
Le premier ministre a laissé entendre qu'il ne modifierait en rien sa politique.
Nous ne sommes guère plus avancés.
Quelle est la politique de M. Laurier, en matière d'impérialisme? Comme en tonte autre chose, il n'en a qu'une: c'est de n'en avoir aucune, ou plutôt d'être prêt à les avoir toutes, suivant les courants et les besoins du moment.
Voici la quatrième conférence impériale à laquelle M. Laurier prend part. Suivons ses traces et résumons ses attitudes.
En 1897, il voulait le libre-échange dans l'Empire et offrait son tarif de faveur à l'Angleterre, en pur don de reconnaissance et d'amour. En 1902, il faisait montrer les dents par M. Fielding et menaçait de relever ce tarif de faveur. En 1907, il louvoyait entre ces deux courants.
En 1897, il ne rêvait que guerre et carnage; il appelait de ses voeux les "feux des collines" et le "clairon des batailles" afin de donner aux enfants des colonies l'occasion de verser leur sang pour l'Empire. En 1902, il nous mettait en garde contre "le gouffre du militarisme" et refusait de conduire son pays au "CRIME" et au "SUI- CIDE" des armements impériaux. En 1907, il rejetait, en termes déjà plus mesurés, les projets de l 'état-major impérial et de l'amirauté. En 1909, par un arrêté ministériel adopté à la sourdine, il acceptait exactement les mêmes projets, dans l 'ensemble et dans les détails; et il envoyait ses deux hommes de guerre, Borden et Brodeur, nous engager résolument et sans notre consentement dans la voie du "crime" et du "suicide."
Non: ni les actes passés ni les paroles récentes du premier ministre ne peuvent éclairer personne — ni lui-même — sur ses intentions.
M, Jfc M.
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Un de ses mercenaires, payés pour faire auprès de ses "chers compatriotes", la besogne d'emplissage (pardon!), écrivait, l'autre jour, que M. Laurier allait encore une fois défendre l'autonomie du Canada contre les entreprises impérialistes. J'oublie si celui-ci fait ses gages au Soleil ou au Canada, ou s'il coudoie le valeureux Ajax à la cantine de la Vigie. Peu importe: c'est la même encre payée du même argent volé à la communauté. «Ce qui est intéressant, ce n'est pas l'individu qui tient la plume ni les mots qu'il aligne; c'est la pensée de ceux qui le paient et le font écrire.
'M. Laurier se prépare évidemment à répéter la comédie de 1907. S'il est vrai qu'il ne va à Londres que pour pontifier et parader dans les banquets et les fêtes publiques .;— < s'il n'a nullement l'intention d'entrer plus avant dans la centralisation militaire de l'Empire, — pourquoi emmène-t-il avec lui M. Brodeur, ministre de la marine, et M. Borden, ministre de la milice, . au lieu de MM. Fielding, ministre des finances, et Paterson ministre des douanes, ses compagnons de 1902?
On a d'abord fait entendre que le premier ministre ne voulait pas laisser à Ottawa le plus gaffeur de ses collègues, de crainte qu'il ne mît les pieds dans les plats plus souvent qu'à son tour. Mais cette explication, très plausible pour M. Brodeur, ne s'applique pas à sir Frederick Borden. Notre ministre de la guerre se compromet parfois dans les banquets et les affaires de coeur, mais c'est un parlementaire très adroit. Sa parenté avec M. R. L. Borden l'a jusqu'ici protégé contre les attaques de la gauche. Et cette impunité est encore fortifiée par
le fait que le chef de la comptabilité du ministère de la milice, cousin du ministre, est le propre frère du leader de l'opposition.
Du reste l'ajournement des Chambres a disposé de cette explication.
'Ce n'est pas non plus à cause de leur prestige, de leur distinction et de leur éloquence que M. Laurier a choisi MM. Borden et Brodeur,, de préférence à M. Pielding, à M. Pisher et surtout à son plénipotentiaire mondial, à l'Aleibiade afrikando- japonais du ministère, M. Rodolphe Lemieux.
Mais, dira-t-on, c'est précisément parce que le premier ministre veut résister victorieusement aux assauts de l'impérialisme militaire qu'il se fait accompagner par son connétable et son grand-amiral.
Non, M. Laurier n'a pas cette naïveté.
Sir Frederick Borden est un milicien de vieille date. Mais ses conquêtes dans le service civil, plus notoires que ses faits d'armes, l'ont mal préparé à discuter guerre et stratégie avec lord Roberts ou les chefs de l'état-major impérial.
M. Brodeur a, je crois, présidé à quelques régates de chaloupes, entre Saint-Hilaire et Saint-Mathias. Il veille aux destinées des bouées :du Saint -Laurent. Il en fait même la distribution gratuite aux bonnes gens de Sorel. Mais ces expériences nautiques et administratives ne l'ont pas rendu de force à tenir tête aux lords de l'amirauté, à jouer le rôle d'arbitre entre lord Charles Beresford et l'amiral Fisher ni même à mesurer la puissance relative, de la marine anglaise et de la flotte allemande. Et il est permis de douter que la profondeur de son génie et la fécondité de son imagination suppléent à l'insuffisance de sa technique.
Non. M. Laurier a pris ses ministres de la marine et de la milice afin de leur faire faire la besogne qu'il ne peut pas et ne veut pas accomplir lui-même.
Il prendra, lui, les attitudes héroïques; il lancera les périodes, ronflantes sur*la grandeur de l'empire et la fierté des "nations soeurs.'
Il fera quelques déclarations creusement autonomistes et vaguement impérialistes. Aux séances plénières du congrès, il repoussera, les propositions centralisatrices les plus avancées, dont les Anglais euxmêmes ne veulent pas, si ce n'est pas un procédé lent et graduel — "& slow but grœdwcd process."
Aux antiimpérialistes qui dominent encore, quoique faiblement, le ministère Asquith, il fera valoir les* bienfaits de la convention Knox- Fielding, négociée et conclue dans une large mesure, pour débarrasser les radicaux anglais de l'agitation pour la réforme du tarif.
Aux impérialistes qui régneront demain, il fera entrevoir les. 4 :i •possiQÏlities1 " de sa politique navale, de sa flotte "canadienne en temps de paix, mais impériale en temps de guerre" — et qui, en atten-
dant le moment de nous plonger dans le " gouffre du militarisme ", permet à l'amirauté anglaise de coller aux bons Canadiens les rebuts de la flotte impériale.
Et tandis que le grand comédien opérera sur la scène exposant aux regards du public de l'empire les ressources prestigieuses de son art et la diversité de ses costumes et de ses grimages, ses deux comparses feront, dans la coulisse, les opérations et le bedides avvaires auxquelles il ne se soucie pas d'associer son nom.
■Ce qui est certain, c'est que l'impérialisme va avancer encore d'un degré plus ou moins considérable ; et M. Laurier y aidera, sciemment / ou aveuglément, quels que soient le ton, la forme ou l'éclat de ses déclarations publiques et la nature de ses attitudes secrètes. A-
Le premier ministre est un homme habile et un merveilleux négociateur; mais il n'a ni la netteté de pensée ni la force de conviction, ni la vigueur de caractère qu'il faudrait pour tenir tête aux hommes—^ puissants qui dirigent le mouvement impérialiste. Il est totalement incapable de résister aux moyens de conquête et d'intimidation dont les impérialistes disposent. Il peut jouer quelque temps avec eux,-/ leur glisser à maintes reprises dans les mains; mais comme le saumon qui a mordu à l'amorce du pêcheur habile, il a beau se débattre et ruser, plonger au fond ou remonter à la surface, faire le mort ou bondir et partir comme une flèche en amont ou en aval du courant, il finira par se noyer et se laisser prendre.
A tous ceux qui ont à coeur le maintien et le progrès de l'autonomie du Canada et le sentiment des vraies traditions britanniques, de suivre d'un oeil vigilant les évolutions et les mouvements de notre opportuniste national.
Au Devoir, nous aurons l'oeil ouvert.
La Conférence Impériale
Le courrier de Londres nous a apporté, ces jours-ci, les comptesrendus des dernières séances de la conférence impériale. Il est maintenant possible 'de se faire une idée assez juste de l'ensemble des travaux accomplis. On peut même soulever un coin du voile que nos oligarques impériaux, sur les instances de M. Laurier, ont prudemment jeté sur leurs délibérations les plus importantes.
J'ai attendu cette documentation, du reste encore incomplète, avant de faire l'analyse de ces travaux et d'exprimer une opinion sur l'ensemble et la portée de la conférence.
Les domestiques du ministère, gagés et nourris pour écrire sans penser, se sont étonnés de ce silence. Ils en ont fait des gorges chaudes à l'office. C'est naturel.
Les lecteurs du Devoir, habitués à un autre genre de journalisme, comprennent le motif de ce retard. Cela me suffit.
Voici les points qu'il me semble intéressant de mettre en relief: la multiplicité et l'importance des sujets traités; la place envahissante que la conférence prend parmi les institutions politiques de l'Empire; la tendance centralisatrice qu'elle va imprimer forcément au gouvernement des possessions britanniques; l'accentuation marquée de l'impérialisme militaire; l'influence prépondérante du gouvernement impérial; l'attitude particulière de sir Wilfrid Laurier; enfin la nature et les motifs réels des critiques que le chef du gouvernement canadien a subies pour la première fois, en Angleterre.
Sujets traités.
La conférence a adopté des voeux ou formulé des décisions sur les matières suivantes :
Naturalisation impériale ;
Tarifs des câbles transocéaniques;
Impérialisation des câbles transatlantiques;
Etablissement de stations impériales de télégraphie sans fil ;
Postes et voies maritimes impériales;
Réduction des tarifs du canal de Suez ;
Destruction des combines maritimes.
Elle a réclamé ou recommandé l'adoption, par tout l'empire de lois uniformes relatives aux objets suivants :
Navigation et commerce maritime ;
Droits d'auteur; brevets d'invention et marques de commerce;
Compagnies à fonds social ;
Accidents du travail ;
Immigration ;
Expulsion des aubains;
Exécution, dans tout pays britannique, des jugements et sentences arbitrales rendus dans une partie quelconque de l'empire.
Elle a préconisé l'établissement d'un tribunal suprême de l'empire.
Elle a décrété, sur la proposition de M. Laurier, la constitution d'une Commission Royale ou plutôt impériale, chargée de s'eenquérir des ressources des pays britanniques et de faire rapport sur les "lois" et "méthodes" propres à les mettre en valeur.
Voilà pour la législation et le gouvernement intérieurs.
Par son adhésion à la Décoration de Londres, sur l'initiative de M. Laurier, et surtout par l'adoption du voeu formulé par M. Fisher, elle s'est liée moralement à la politique internationale de l'Angleterre.
C 'est ce voeu que M. Laurier — détail caractéristique — a combattu de sa parole et appuyé de son vote.
Je reviendrai sur cet incident, l 'un des plus intéressants et des plus significatifs de la conférence.
Sur la question suprême, celle de la défense militaire et maritime de l'Empire, la conférence a délibéré dans le secret le plus absolu — non-seulement lorsque les autorités britanniques lui ouvrirent les arcana imperii, suivant l'expression de M. Asquith, c'est-à-dire les mystères de la stratégie et de la diplomatie; mais encore lorsqu'on discuta le partage des responsabilités constitutionnelles et financières entre la mère-ipatrie et les colonies.
Ceci encore demande un chapitre spécial.
Cette brève énumération suffit à indiquer l'importance des débats qui sie sont clos à Londres le 20 juin; cit d'après le premier ministre du Royaume-Uni, les délibérations secrètes sont beaucoup plus graves que celles dont le public a eu connaissance, les ententes tacites ou officieuses ont une portée plus considérable que les voeux et les résolutions adoptés sous une forme concrète.
Importance de la Conférence.
Ce qui est peut-être encore plus significatif que tout le travail accompli, c'est la nature même de la conférence; c'est la place énorme, envahissante que cette institution née d'hier menace de prendre dans le jeu des institutions britanniques.
Sur ce point tout le monde est tombé d'accord.
Passant en revue le chemin parcouru depuis la conférence de 1907, M. Laurier disait, à la séance d'ouverture, le 23 mai:
"Le plus important des résultats obtenus a été de substituer au genre de conférences coloniales éphémères qui s'étaient réunies précédemment, un véritable régime impérial de conférences périodiques entre le gouvernement da Sa Majesté dans le Royaume et les gouvernements de Sa I.'-ajesté dans les P03 sessions d'outre-mer, pour la discussion des intérêts communs." ("Précis", page 6).
A la séance de clôture, l'émment homme d'Etat qui préside au gouvernement de l'Empire M. Asquith, disait que même si la conférence n'avait fait autre chose que d'initier, pour la première fois les gouvernants des possessions d'outre-mer aux secrets de la politique impériale "elle marquerait d'un jalon permanent le développement de l'histoire constitutionnelle de l'Empire." (..."it would hâve been a landmark in the development of what I may catt our Impérial constitutional history." — "Précis", page 84.)
Au banquet des Pilgrims, le 23 mai, lord Robert s parlait de "l'évolution graduelle de ces conférences, autrefois réunions accidentelles, sans caractère officiel. . .devenues une institution impériale permanente." (Times, 24 mai.)
Le 17 juin, au banquet de la presse, lord Curzon, ancien vice-roi des Indes, prononça un discours remarquable. Après avoir signalé l'impulsion que le dernier congrès des journalistes de l'empire a donnée à l'impérialisme militaire, il parla du rôle de la conférence:
Le progrès que la conférence a fait taire à l'idée impériale est considéra ble et solide. Comparez ses séances actuelles à celles des annr-i dernières. Alors ce n'était qu'une commission peu importante, dépendant d'un seul ministère (a small departmental committee), que le Bureau colonial faisait venir des divers points de l'Empire et siéger en secret afin de connaître son opinion sur toutes sortes de sujets dont le publie ne savait rien. Maintenant c'est une assemblée impériale, présidée habituellement par le Premier Ministre. Non seulement discute-t-elle les voies de communication, la naturalisation, V émigration, les câbles, les postes, mais elle pénètre au coeur même des affaires impériales. Ses membres ont siégé avec le comité de la Défense de l'Empire; ils ont entendu un discours du Ministre des Affaires étrangères sur la politique extérieure de l'Empire; ils ont exprimé leur propre opinion sur les conditions
dans lesquelles le parlement impérial devrait conclure les traités Nous ne
sommes peut-être pas arrivés jusqu'à la conception d'un parlement impérial; mais en tout cas nous avons quelque chose qui ressemble beaucoup à un gouvernement impérial, à un cabinet d'hommes d'Etat impériaux. ("Times," 19 juin.)
Lord Rosebery, d'un de ces coups d'aile qui donnent à la plupart de ses discours entrecoupés de plaisanteries familières, la marque et l'ampleur du génie politique, a été plus loin encore. Après avoir rappelé les efforts et la propagande de l'ancienne Ligue de la Fédération Impériale, dont il fut l'un des pionniers, il parla de l'avenir de la conférence, "germe d'une convention permanente.
Ces conférences, dit-il, devront aboutir à quelque chose de plus permanent, de plus constant, de plus puissant. . . Grâce à la pression extérieure du monde qui nous entoure, je crois que la cause avance à pas de géant et que
nous nous éveillerons un de ces jours, nous trouvant, dans toutes les sphères de l'action fédérale, un empire fédéré (some day we shall wake up and find ourselves for Impérial purposes a federated Empire. — '< Times", 20 juin.)
Je pourrais multiplier les citations de ce genue. Celles-ci, empruntées aux paroles des hommes les plus éminents de l'Empire, dans tous les groupes d'opinion, suffisent à marquer lrorbe parcouru et et à faire présager les progrès de cette évolution.
Me sera-t-il permis pour la justification du mouvement de résistance inauguré dès l'envoi des contingents d'Afrique, de rappeler ce que je disais, il y a près de dix ans, avant la conférence de 1902?
"Ne croyez pas d'ailleurs que ce conseil surgisse tout à coup, constitué par un acte du parlement impérial. Ce n'est pas la méthode anglaise. On -:onnait mieux là-bas l'art de préparer les évolutions constitutionnelles.
On va commencer par consulter xes premiers ministres coloniaux qui iront, à Londres, l'an prochain, assister au couronnement du Roi (Edouard T^TI) et assurer Sa Majesté de la fidélité inviolable et de la naïveté robuste de ses sujets des colonies. Ce ne sera du reste qu'une répétition du Jubilé.
Puis une nouvelle occasion, qu'on fera surgir au besoin, appellera de nouveau nos représentants au pied du trône. Ces visites "ad limina" finiront par devenir régulières — et dans les intervalles, les agents coloniaux sont toujours là, trop heureux de jouer le rôle des duègnes de comédie qui portent les billets doux des amoureux illicites. Enfin on donnera le. sanction constitutionnelle aux faits accomplis.
C'est de cette manière que toutes les institutions britanniques se sont établies."
(''Grande-Bretagne et Canada", 1901, page 35).
Il me semble que j 'ai vu aussi clair que les eunuques ministériels qui, alors comme aujourd'hui, me traitaient de fou et d'énergumène — en ce temps-là. parce que je prédisais ce qu'ils affirmaient être irréalisable, aujourd'hui parce que je combats ce qu'ils prétendent inévitable.
Oui, la conférence est devenue un véritable Conseil d'empire, une junte secrète, ne laissant connaître au public que ce qu'il lui plaît de dévoiler de ses débats et de ses décisions. C'est un Etat dans l'Etat — ou plutôt un Etat au-dessus des Etats — un véritable cabinet impérial, suivant l'expression de lord Curzon, sans responsabilité au peuple de l'Empire, puisqu'il n'existe pas encore de parlement impérial qui puissent en contrôler les agissements; sans responsabilité non plus à aucun des pays autonomes de l'empire, puisque les délégués de chaque Etat n'ont droit qu'à une seule voix collective. Et ces délégués, sans mandat défini, peuvent toujours se dérober à leurs responsabilités •particulières, soit en invoquant la volonté et le vote prépondérant des représentants des autres pays, ou en s 'abritant derrière le secret des délibérations et la censure arbitraire des comptes- rendus officiels.
Si le temps et l'espace le permettaient il y aurait ici des développements intéressants à faire, des comparaisons et des rapprochements historiques entre cette oligarchie hybride et l'ancien conseil privé des Tudors et des Stuarts, le Conseil des Dix de Venise et le cabinet américain.
Je me borne à exprimer l'avis que ce régime ne .peut être que transitoire. Il peut satisfaire les exigences des peuples conquis ; les compensations qu'il offre à la vanité personnelle des politiciens peuvent suffire à l'orgueil déprimé d'un Laurier; mais il est trop inférieur aux habitudes et à la fierté des Anglo-Saxons modernes pour durer longtemps sous sa forme actuelle. Il va continuer d'évoluer dans le sens
impérialiste jusqu'à ce qu'il ait amené l'Empire au point où l'attendent les prévisions de lord Rosebery — à moins que quelque contre-courant soudain ne surgisse pour en changer le cours, et alors ce serait la rupture de l'Empire.
Autonomie coloniale. — Prépondérance anglaise.
Le régime des conférences impériales tend inévitablement à la concentration du gouvernement de l'Empire et, par conséquent, à l 'affaiblissement de l'autonomie et de la liberté de chacun des pays qui le composent — ou plutôt des colonies; car cette concentration de pouvoirs ne peut s'opérer qu'au bénéfice de la métropole.
Les délibérations de cette année prouvent surabondamment cette thèse, en dépit des précautions prises par les délégués coloniaux pour dérober à leurs. mandants la nature et la portée, de leurs engagements sur la question primordiale des armements impériaux.
La seule énumération des sujets traités — je l'ai donnée hier. — suffît à marquer les tendances centralisatrices de la junte impériale.
Non seulement pousse-t-elle à l'uniformisation de lois et de règlements administratifs abandonnés jusqu'ici au ressort des divers parlements coloniaux, mais elle a même commencé à pénétrer sur le domaine du droit privé, des lois civiles, qui, au Canada et en Australie, ressortent à la juridiction des provinces ou états.
L'an dernier, M. Gouin et M. Taschereau protestaient contre les empiétements du gouvernement fédéral dans la législation relative aux compagnies à chartes. Que pensent-ils, que feront-ils dire et écrire par leurs esclaves — qui sont également ceux du ministère fédéral — ■des voeux adoptés à ce siujiet par la conférence impériale, avec le consentement de M<M. Laurier et Brodeur, et recommandant l'adoption, dians tout l'empire, de lois uniformes sur les 'compagnies!?
Que penseront-ils et que feront-ils des résolutions préconisant l'impérialisation des lois relatives aux accidents du travail? Et surtout du voeu adopté à la demande du gouvernement de Londres, pour permettre, dans tout pays britannique l'exécution d'un jugement rendu dans n'importe quelle autre partie de l'Empire?
Voit-on d'ici la situation d'un malheureux pris au collet à Tononto pour mépris de cour, commis, sans qu'il le sache, peut-être, à Cape Town ou à Melbourne ; ou voyant ses biens saisis; à Montréal en vertu d'un jugement rendu par défaut à Liverpool, à Calcutta ou à Sydney ?
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Mais c'est surtout dans l'étude des grands problèmes impériaux que la force de concentration s'est affirmée
Et cette manifestation est d'autant plus remarquable qu'à une exception près — sir Joseph Ward, premier ministre de la Nouvelle- Zélande — les membres de la conférence de 1911 étaient beaucoup moins imbus d'impérialisme que ceux des trois conférences précédentes —
surtout de 1897 et 1902, alors que M. Chamberlain jouissait de tout son prestige.
Le premier ministre anglais, M. Asquith. est l'un des rares libéraux impérialistes de la première heure; mais son impérialisme se borne à la coopération militaire de l'empire, c'est-à-dire aux moyens à prendre pour entraîner les colonies dans les armements impériaux. Il est opposé à tout projet de représentation des colonies et surtout à toute forme de politique douanière impériale.
M. Fisher, premier ministre de l'Australie, est l'élu du parti ouvrier, anti-militariste et anti-impérialiste. Le général Botha, en dépit du loyalisme qu'il affiche un peu trop souvent peut-être, n'est pas un impérialiste. Sir Edward Morris, de Terreneuve, non plus — du moins, si l'on en peut juger par son attitude à la conférence.
Dès le début, M. Asquith affirma que la politique de centralisation est absurde, la désintégration impossible, et qu'il faut à l'empire un régime intermédiaire "une combinaison de l'autonomie locale et du dévouement à un seul souverain" — l'autonomie étant "Varticwlus stantis aut cadentis imperii."
M. Laurier, avec sa rare souplesse et son habituel bonheur d'expression, s'empressa d'emboîter le pas au premier ministre de la Grande- Bretagne, et à sa définition d'ajouter la sienne, plus heureuse encore: "l'unité impériale basée sur V autonomie locale."
Et cependant, sur ce terrain si peu favorable à l'impérialisme, l'idée de concentration a encore avancé d'un cran, la suprématie de l'Angleterre s'est encore affirmée avec une force et une évidence remarquables, soit lorsque la conférence a repoussé les propositions les pkus impérialistes de sir Joseph Ward ou qu'elle a refusé d 'adopter le voeu le plus autonomiste formulé par le même M. Ward et combattu par M. Laurier.
MM. Asquith, Laurier et Ward.
C'est une personnalité intéressante que celle du premier ministre de la Nouvelle-Zélande. Evidemment inférieur à M. Asquith et à M. Laurier comme diplomate et négociateur, il leur est infiniment supérieur par le courage et la netteté de ses vues. Il a exprimé plus hautement que tout autre membre de la conférence la fierté et les aspirations des colonies.
On a dit que M. Laurier avait été le Nestor de la conférence. Il serait peut-être plus exact de dire qu'il a joué le rôle d'Ulysse, prudent, habile et rusé. M. Asquith en est resté tout le temps l'Agamemnon, le maître incontesté-mais un Agamemnon sage et tempéré. Sir Joseph Ward en fut sans contredit le bouillant Achille, mais un Achille ne boudant jamais, même quand ses rivaux lui dérobaient ses
Briséis.
Dès l'ouverture des séances, sir Joseph Ward proposa la publicité des délibérations. Tous ses collègues, M. Laurier en tête, s'y sont
opposés vivement et le régime du secret a été maintenu.
Le Néo-Zélandais a pris, à lui seul, l'initiative de près de la moitié des propositions. Il en a vu repousser plusieurs et des plus retentissantes; mais il a réussi à en faire accepter un plus grand nombre, et de très sérieuses, que tout autre membre de la conférence.
C'est lui qui a fait voter les propositions relatives à l'uniformisation des lois sur les compagnies, les brevets d'invention, les droits d'auteur, les marques de commerce, les accidents du travail, l'immigration. C'est lui aussi qui a fait adopter les voeux préconisant la naturalisation impériale, les missions des fonctionnaires de l'Etat, l'abaissement des tarifs télégraphiques, etc.
Conseil Impérial.
Dès la première séance M Ward proposa son voeu recommandant la création d'un grand conseil d'empire, ou "parlement de la défense impériale", chargé d'aviser le gouvernement britannique sur les intérêts généraux de l'empire et particulièrement sur la défense et les affaires étrangères. Il suggéra, comme base de représentation, un député par 200,000 âmes, ce qui, selon ses calculs de la population actuelle, donnerait comme résultats: Royaume-Uni, 220; Canada, 37; Australie, 25; Afrique-Sud, 7; Nouvelle-Zélande. 6; Terreneuve, 2. A ce parlement serait adjoint une sorte de comité exécutif composé de douze membres — le Royaume et les colonies nommant chacun deux membres.
Il appuya sa proposition sur un principe incontestable : le droit des colonies à la représentation. Il rappela que les Anglo-Saxons ne consentiraient pas longtemps à contribuer à la défense de l'empire sans être consultés.
"Aujourd'hui, dit-il, les différentes parties de l'Empire n'ont aucune voix " sur les questions qui touchent à la paix et à la guerre, et pourtant elles y " ont un intérêt vital. La Nouvelle Zélande, par exemple, contribua» (à la " défense) et avec le temps elle se propose d'augmenter notablement son sub- M side. Mais si les possessions d'outre-mer trouvent bon de contribuer au trésor "impérial, pour la création et l'entretien de la flotte, elles ont assurément 1 ' droit à quelque autorité (entitled to some voice) sur ces matières qui sont "pour elles des problèmes vitaux." — ("Précis", page 15).
Ce n'est pas, comme on l'a prétendu ici, M. Laurier qui conduisit le débat contre la proposition de M. Ward.
Le premier ministre du Canada se borna à faire observer que le parlement et le comité suggérés par le délégué de la Nouvelle-Zélande dépassaient de beaucoup les bornes d'un simple conseil consultatif, qu'ils auraient en réalité le pouvoir de déterminer le chiffre des subsides nécessaires à la défense de l 'Empâire, sians avoir le droit de les prélever, ce qui laisserait aux divers parlements actuels le fardeau de fournir l'argent sans diriger la politique.
M. Fisher alla plus loin. Il combattit la proposition au nom de l 'autonomie des colonies en "matière de défense locale.
MM. Botha et Morris s'y opposèrent également.
Mais c'est M. Asquith qui attaqua la proposition à fond, au nom de l'unité et de la sécurité de l'empire.
Dès le début, il avait signalé la différence essentielle — le défaut d'unité territoriale — qui distingue l'empire britannique de T Allemagne et des Etats-Unis, dont M. Ward, fidèle à la doctrine de M. Chamberlain, avait invoqué l'exemple.
Puis dans sa réponse il écrasa la proposition d'un mot:
Où aboutirait 'dans l'usage, l'organisme projeté par sir Joseph Ward? Il amoindrirait, s'il ne détruisait entièrement, l'autorité du gouvernement du Royaume dans ces graves matières: la direction de la politique étrangère, la conclusion des traités, le maintien de la paix ou la déclaration de la guerre. EN CES MATIERES LA RESPONSABILITE DU GOUVERNEMENT IMPERIAL, SUJETTE AU PARLEMENT IMPERIAL NE PEUT ETRE PARTAGEE ! » »
Parlant au nom du gouvernement britannique, il ne peut accéder à une proposition aussi contraire aux principes sur lesquels l'Empire a été construit et gouverné. ("Précis", pages 17-18).
Je garde tout, parce que primo nominor leol
Pas un des délégués coloniaux ne regimba sous ce coup de patte du lion; — *non, pas même sir Wilfriid Laurier; père de la grande "nation" canadienne, — de cette nation libre, qui, dans "la majesté de son indépendance", achète ou construit des vaisseaux et enrôle des marins et des soldats pour la défense de l'empire, mais à qui son maître fait comprendre qu'elle n'a rien à dire aux matières dont dépendent la paix et la guerre pour l 'empire.
iSir Joseph Ward, avec un courage que j'admire réfuta de son mieux les objections, mais il retira sa proposition.
C'est, si l'on veut, une victoire pour l'autonomie. C'est aussi et •bien davantage la reconnaissance formelle de la suprématie absolue de l'Angleterre.
Ministère des Colonies.— Secrétariat permanent.— Gouverneurs et
Hauts-Commissaires.
A la conférence de 1907, lord Elgin, ministre des colonies avait fait écarter les propositions relatives à l'établissement d'un conseil impérial et leur avait substitué une proposition tendant au même but sous une forme moins radicale. Cette résolution constitutive définissait la nature, la fréquence et le fonctionnement des conférences futures et décrétait l'établissement d'un secrétariat ou bureau permanent des conférences, sous l'autorité du ministère des colonies.
Afin, sans doute, de la rendre plus alléchante aux coloniaux, le ministre anglais changea le nom de Conférence coloniale en Conférence impériale et substitua au mot "colonies" celui de Dominions beyond the seas. Les bons Canadiens, suivant l'exemple un peu puéril donne par sir George Cartier, traduisent Dominions par "Puissances , tandis qu'en réalité la traduction exacte est "possessions", puisque
dans le langage officiel le mot Dominions s'applique à toute j les possessions britanniques.
M. Laurier avait accueilli avec répugnance la proposition de lord Elgin. Il en avait fait ajourner l'étude pendant deux jours. Il s'était finalement rendu, tout comme en 1902 il avait fini par accepter, après l'avoir combattue, l'idée des conférences régulières.
On lui accorda, sans disputes, la satisfaction toute platonique d'ajouter les mots "self governing" avant "Dominions"; et la résolution fut votée à l'unanimité.
Le secrétariat fut constitué. M. Just en est le titulaire.
Cette année, la conférence était saisie de deux propositions: l'une, de l'Union Sud-africaine, suggérait simplement de placer le secrétariat sous l'autorité immédiate du premier ministre d'Angleterre; l'autre, de la Nouvelle-Zélande, projetait la reconstitution du ministère des colonies sur les bases suivantes:
lo Séparation du ministère des colonies en deux départements distincts; l'un pour les Dominions, l'autre pour les colonies de la Couronne, présidé chacun par un sous-secrétaire permanent.
2o Le secrétaire des colonies deviendrait le secrétaire des affaires impériales.
3o Le secrétariat des conférences serait adjoint au département des Dominions, et les Hauts Commissaires seraient accrédités auprès de ce département.
4o Les hauts commissaires seraient admis au Comité de la défense impériale chaque fois qu'on y discuterait les matières relatives à la défense des Dominions.
5o Les hauts commissaires communiqueraient directement avec le ministre des affaires étrangères pour toutes matières extérieures intéressant les Dominions.
60 Les hauts commissaires seraient les seuls intermédiaires (the sole channel of communication) entre le gouvernement impérial et ceux des Dominions.
Comme on le voit, cette proposition, loin de diminuer l'autonomie et la dignité des colonies, les mettait, au contraire, à l'égard du gouvernement impérial, presque sur le pied de nations souveraines. Le dernier article tendait à mettre fin au double rôle des gouverneurs-généraux— à la fois chefs d'exécutifs coloniaux et agents politiques du gouvernement impérial.
On sait à quels abus ce double rôle a donné lieu. Ce n'est pas aux jours du gouvernement de lord Grey qu'on peut oublier combien le régime actuel se prête à la propagande et aux entreprises d'un gouverneur énergique, intelligent et audacieux. Il n'y a pas si longtemps qu'un organe ministériel, le Star, de Toronto, qu'un jurisconsulte éminent, anglo-canadien libéral. M. Ewart, protestaient contre les abus et les dangers de l'exercice de ce double rôle.
Cette fois encore, M. Laurier s'est uni aux ministres anglais pour faire repousser la proposition tout autonomiste, pour ne pas dire nationaliste, de sir Joseph Ward. Et quels arguments ont-ils invoqués? Le 26 mai, le ministre des colonies, M. Harcourt, entama le débat et tailla en pièces la proposition de M. Ward. Il réserva pour le secret du Comité de la défense la discussion du quatrième paragraphe suggérant d'ouvrir les .portes de ce Comité aux hauts commissaires des Dominions. Il écarta dédaigneusement et sans discussion, toujours au nom de la responsabilité souveraine et indivisible que M. Asquith avait invoquée la veille, l'idéie de rendre' les hauts commissaires les seuls intermédiaires entre le gouvernement impérial et les Dominions. Il fit observer que la séparation effectuée jusque là dans le ministère des colonies lui semblait suffisante. Il rappela l'établissement du secrétariat et les services de M. Just, reconnus au parlement canadien par M. Laurier. Enfin, pour se rendre au désir des colonies, il suggéra, sans enthousiasme, l'idée d'un comité permanent qui prolongerait le travail des conférences passées et préparerait celui des conférences à venir.
Sir Joseph Ward fit encore tête à l'orage. Il justifia sa proposition, parla en termes mesurés mais très clairs, du défaut d'informations du Bureau colonial, et insista sur l'importance de fortifier la responsabilité des hauts commissaires.
Sir Wilfrid Laurier, M. Fisher, M. Malan (sud-africain) s'opposèrent nettement au comité.
M. Fisher appuya néanmoins avec vigueur les observations de sir Joseph Ward au sujet des hauts commissaires.
M. Malan s'y opposa et fit valoir la proposition de sa colonie que M. Asquith écarta en deux mots, disant que le premier ministre impérial est déjà surchargé de responsabilité.
Sir Edward Morris déclara laconiquement que Terreneuve était satisfaite du régime actuel.
M. Asquith s'empressa de protester que le gouvernement anglais ne tenait pas plus que de raison à sa proposition.
Politique Secrète.
Mais le trait le plus caractéristique du débat, c'est l'argument que M Laurier invoqua à l 'encontre de la proposition de M. Ward et des observations de M. Fisher. Il déclara qu'il était satisfait de l'administration coloniale actuelle, et il ajouta textuellement ceci :
Le status des hauts commissaires est assez délicat. Us sont non seulement les représentants des gouvernements autonomes auprès du gouvernement de la Grande-Bretagne et de tout le peuple britannique, mais aussi des agents secrets (confidential agents), et ils peuvent, DANS DES CONVERSATIONS SECRETES AVEC LE SECRETAIRE D'ETAT, traiter de matières qu'il ne serait pas désirable de mentionner dans des dépêches officielles." ("Précis", page 20).
Notez que le premier ministre ne parle pas de relations secrètes entre les hauts commissaires et les gouvernements coloniaux qui les nomment, mais entre ces fonctionnaires et le gouvernement impérial.
Cette phrase imprudente de M. Laurier a dû échapper à la censure. Le premier ministre a toujours été un adepte fervent de la politique souterraine. C'est ainsi qu'il a préparé sa loi navale derrière le masque trompeur de ses attitudes théâtrales de 1902 et de 1907. Tout le long de cette conférence de 1911 il a, plus que jamais, travaillé dans l'ombre et le mystère. Mais il n'avait jamais dévoilé ses méthodes par un aveu aussi sincère.
Sir Joseph Ward, devant le naufrage de sa proposition, se raccrocha à celle de M. Harcourt.
La conférence s'ajourna au 8 juin, alors que le ministre des colonies déposa son contre-projet de commission permanente, composée du ministre des colonies, des deux sous-secrétaires (parlementaire et permanent), de l'assistant du sous-secrétaire, du secrétaire permanent de la conférence et des hauts commissaires. Comme base d'organisation, le ministre proposa les articles suivants:
1. — La Commission est purement consultative, elle ne vote pas.