‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 169 sur 289 · T? W TT · texte numérisé non relu

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On conçoit facilement que cet organisme compliqué, encombrant et peu efficace ne souleva pas d'enthousiasme. M. Harcourt lui-même, en le présentant, réitéra à trois reprises la déclaration faite le 26 mai par M. Asquith, à savoir que le gouvernement impérial n'y tenait guère et n'insisterait pas si sa proposition ne recueillait pas l'unanimité des suffrages.

Le gouvernement l'a suggérée, dit-il, afin de faire droit à ce qu'il croyait être le désir de quelques-uns des Dominions; mais la proposition ne répond nullement à un besoin manifeste (it did not represent any conscious want) du gouvernement britannique ("Précis", page 39).

Il obtint facilement le résultat qu'il désirait.

Sir Joseph Ward et M Fisher soutinrent mollement la proposition, faute de mieux. Sir Edward Morris ne souffla mot. MM. Laurier et Botha formulèrent brièvement leurs objections. M. Harcourt aie tenta pas même d'y répondre et jeta par-dessus bord, avec allégresse, son Lourd et encombrant paquet qu'il avait attaché comme une meule au cou du projet de M. Ward.

En vérité, il faut une forte dose de bonne volonté pour voir une victoire éclatante de M. Laurier dans l'enfoncement de cette porte ouverte.

Et surtout, il est absolument grotesque d'y signaler un triomphe du principe autonomiste.

Ce qui ressort clairement de tout ce débat, c'est que les ministres britanniques voulaient à tout prix se défaire de la proposition hardie de M. Ward, dont l 'exécution aurait affaibli le pouvoir occulte du Bureau colonial et des gouverneurs-généraux, en tant qu'agents politiques des autorités impériales, et raffermi la situation des hauts commissaires, fonctionnaires des gouvernements coloniaux. Ils formulèrent une proposition inacceptable; firent le nécessaire pour la faire rejeter; et l'une emportant l'autre, ils conservèrent intacts l'autorité du Bureau colonial et l'intermédiaire inévitable des gouverneurs-généraux.

En vérité, ces hommes d'Etat anglais sont forts! Ils savent également gouverner Canadiens et Bengalis, Kaffirs et Australiens.

Tribunal Suprême de l'Empire.

A la séance de clôture, M Asquith disait que, de toutes les décisions de la conférence relatives au gouvernement intérieur de l'empire, aucune ne lui semblait plus importante que celle adoptée au sujet d'une cour impériale de dernière instance.

Praticien éminent M. Asquith est peut-être porté, comme beaucoup de ses confrères de la haute et basse basoche, à accorder une importance exagérée à tout ce qui touche à la loi et aux tribunaux.

En (tout cas, la discussion de ce problème et le résultat très minime obtenu par les délégués d'Australie après une lutte de dix années, mettent vivement en relief la persévérance anglo-saxonne, le progrès lent mais sûr de l'idée impérialiste et la répugnance des autorités britanniques à laisser échapper les moindres éléments de leur autorité. C'est sous ces aspects que je veux surtout envisager la question.

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Comme on le sait, il y a, en Angleterre, deux juridictions d'appels en dernier ressort: l'une pour le Royaume-Uni; c'est un comité de la Chambre des lords, siégeant en tribunal sous le nom usuel de Law Lords; l'autre pour l'Ecmipire des Indes et les colonies: c'est le comité judiciaire du Conseil privé.

Théoriquement, ce ne sont pas des tribunaux, mais de simplesgroupements de pairs du royaume ou de jurisconsultes éminents. conseillers du Roi, qui se réunissent pour entendre en dernier ressort les plaintes des justiciables de l'Empire et aviser le souverain sur la justice de ces plaintes. C'est la perpétuation de l'axiome traditionnel qui fait du souverain la source de toute justice comme il est la fontaine de tous les honneurs. Dans la pratique, on nomme à la Chambre des lords un certain nombre de jurisconsultes qui deviennent les Law Lords — une véritable noblesse de robe — et dont un certain nombre siègent au comité judiciaire du Conseil privé. Au comité judiciaire seul, si je ne me trompe, on nomme quelques juges adjoints, versés, ou supposés, l'être, dans les lois et coutumes des Indes et des diverses colonies. Rien, du reste, ne détermine le nombre des juges qui doivent siéger dans, l'une ou l'autre des juridictions. La procédure est aussi toute arbitraire et traditionnelle.

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La valeur de ce système est diversement appréciée. On s'accorde généralement à reconnaître la haute compétence d'ensemble et l'intégrité de ces deux tribunaux. Nul doute, d'ailleurs, qu'il entre une' bonne dose de cant dans ce (respect outré qu'on pratique, iaiux colonies, à l'endroit du Conseil privé. Et les membres de ce comité le comprennent. J'ai entendu lord Herschell expliquer que ce qui lui avait donné le plus de mal en préparant la sentence dans le deuxième appel des catholiques du Manitoba, ce n'était pas de trouver où était le bon droit, mais d'éviter de contredire !e premier jugement, afin de ne pas. ébranler la confiance des justiciables dans la quasi infaillibilité du tribunal !

Plusieurs avocats éminents des colonies se plaignent que les law lords constituent souvent, par le nombre et par la qualité, un meilleurtribunal, un stronger bench, que le comité judiciaire; que dans la composition même du comité, on ne tient pas toujours compte de l'importance relative des litiges; que pour avoir un strong bench, il faut passer sous les fourches caudines des procureurs les plus achalandés — et les plus dispendieux — de Londres, et retenir les services des barristers les plus en vogue, non moins durs d'entretien.

La seule distance, l'encombrement des litiges, rendent cet appel suprême excessivement coûteux aux justiciables des colonies. Les grandes compagnies, les plaideurs à la bourse bien garnie, y trouvent leur profit en terrorisant des adversaires moins bien pourvus. On sait ce qu'il en est au Canada. On peut facilement s'imaginer jusqu'où l'abus peut aller à la Nouvelle-Zélande et en Australie, séparées de cetribunal par la moitié de la circonférence du globe !

D'autre part il ne manque pas d'avocats intéressés à conserver ce système, qui leur fournit, avec de bons honoraires, l'occasion de jolis, voyages d'outremer.

De tous ces inconvénients ont résulté de nombreux projets de réforme qu'on peut ramener tous à deux catégories: l'une, d'accord avee

le progrès du principe d'autonomie, propose l'abolition ou, au moins, la limitation des appels au Conseil privé; l'autre, née sous la poussée du mouvement impérialiste, suggère la reconstitution, sur des bases plus modernes et mieux définies, d'un tribunal suprême pour tout l'empire.

Le premier principe a semblé d'abord devoir l'emporter.

Lorsque les colonies australiennes préparèrent la constitution du <Commonwealth, elles abolirent pratiquement l'appel au Conseil privé. M. Chamberlain fit feu et flamme. Il affirma que c'était rompre le lien moral le plus intime et le plus précieux entre la métropole et les colonies. Les délégués autraliens firent bonne résistance. L'un d'eux alla même jusqu'à dire que si le parlement britannique ne votait pas le Commonwealth Bill, tel que les Australiens l'avaient rédigé, l'Australie proclamerait son indépendance !

Une conférence spéciale fut convoquée, en 1901. Finalement on s'entendit. On élargi, quelque peu le chemin qui amène à Londres les justiciables australiens, tout en conservant à la loi son caractère restrictif; et la constitution fut votée, avec un dispositif permettant au gouvernement du Commonwealth de restreindre encore davantage les cas d'appels au Conseil privé.

L'un des motifs que M. Chamberlain fit valoir aux Australiens pour les amener à résipiscence, c'est que le gouvernement britannique projetait la fusion des law lords et du comité judiciaire, et la constitution d'une véritable cour impériale où les colonies auraient leurs représentants.

Cette promesse est restée lettre morte, siaïuf que ée temps à autre, on a appelé au comité judiciaire quelques juges des colonies, comme sir Henry Strong et sir Elzéar Taschereau.

A la conférence de 1902, le sujet fut peu discuté— les premiers ministres se bornant à approuver généralement, sans voter aucune proposition définie, les décisions de la conférence de 1901.

En 1907, M. DeaMn, premier ministre d'Australie proposa ce voeu clair et laconique: "Il est désirable d'établir une cour impériale d'appel." Il rappela la querelle de 1901, la conférence ad hoc, les promesses de M. Chamberlain, et fit valoir à nouveau les griefs des Australiens contre le comité judiciaire.

La Colonie du Cap, représentée par le fameux Dr Jameson —crée depuis Chevalier du Roi, en récompense de ses actes de brigandage impérial— réclama le maintien de la double juridiction, mais proposa la réforme des procédures du comité judiciaire.

Le général Botha soumit un voeu reconnaissant aux législatures coloniales le droit de définir, de restreindre et même d'abolir tout appel de droit au Conseil privé— ne laissant subsister que la prérogative de la eotuironïne, l'appel dit de faveur.

M. Laurier, suivant son habitude, nagea entre deux eaux. 11 se prononça contre la proposition de l'Australie, pour le maintien de la

juridiction du Conseil privé, appuya la proposition du Dr. Jameson pour la réforme des "anachronismes", et se déclara ni chair ni poisson sur le voeu autanomiste du général Botha.

Les ministres anglais très réservés, défendirent de leur mieux l'arche sainte de la prérogative royale, promirent des réformes et s'opposèrent avec modération à la fusion des deux juridictions.

La proposition australienne, fut écartée, et la double proposition du Dr Jameson et du général Botha fut votée à l 'unanimité ; mais non sans que M. Deakin lançât aux ministres anglais ce trait amer:

....bien qu'il soit parfaitement vrai que nou devions assumer la responsabilité d'avoir accepté dans notre constitution les conditions qui ont fait surgir cette anomalie judiciaire, il est acquis que nous ne les avons acceptées que pour sauver toute la constitution. Ce fut l'une de ces alternatives entre lesquelles tous politiciens pratiques ont à choisir. Nous l'avons fait les yeux ouverts avec répugnance et avec regret, et nous nous *e rappelons aujourd'hui avec peine. (1)

Depuis 1907. rien n'a marché.

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Cette année ^a conférence était saisie de deux propositions: De l 'Australie :

* Il est désirable que la juridiction que ie comité judiciaire du Conseil privé exerce aujourd'hui sur les Dominions soit confiée à une cour impériale d'appel, qui soit en même temps la Cour de dernièie instance de la Grande- Bretagne et de l'Irlande.

De la Nouvelle-Zélande :

Il est devenu évident, qu'en raison de l'accroissement de la population des Dominions, de la diversité de leurs :ois et de la divergence des principes de gouvernement (public policies) qui déterminent l'interprétation légale» aucune cour impériale d'appel où les représentants judiciaires des Dominions, ne siégeraient pas, ne serait satisfaisante.

Les délégués australiens réitérèrent les griefs qu'ils avaient f'ormules en 1902. Je note, au cours du débat, une observation significative de M. Fisher: "En Australie, dit-il, nous voudrions une cour australienne d'appel en dernier ressort; mais à défaut de cela, nous; voulons une seule cour d'appel en Angleterre.' ("Précis", page 50.)

Avec tous les autres délégués, sauf sir Joseph Wiard, il se prononça contre le principe de la représentation des colonies dans le tribunal suprême de l'Empire.

M. Brodeur, qui seul parla au nom du Canada, ne manqua pas naturellement, de mettre -es pieds dans les plats.

Dans son empressement à faire sa cour aux ministres anglais, il déploya cette servilité obséquieuse et lourde de l'affranchi, habitué à se prosterner devant un maître. Non content de repousser toute idée

(1) "Conférence Coloniale 1907" (livre bleu canadien), page 191.

de réforme et de progrès soit dans le sens autonomiste ou dans la voie impérialiste, il déclara solennellement que toute proposition de ce genre constituait une critique du tribunal actuel — "it would be a reflection on the présent Court!" — Songez donc!

Sir Joseph Ward le moucha prestement: "Si l'on se servait d'arguments de ce genre, dit-il il ne sie ferait jamais aucun changement!" Et notre gaffeur national disparut de la circulation.

Lord Loreburn (sir Robert Reid). chancelier de l'Echiquier, manoeuvra habilement. Il promit d'accélérer la réforme dans le sens de la centralisation et résuma le débat et le sentiment de la conférence en ces termes :

II devrait y avoir, par tout l'Empire, une seule cour d'appel avec deux divisions: l'une, pour le Royaume, composée des mêmes personnes qui siègent actuellement à la Chambre des Lords; et l'autre pour les possessions d'outremer, composée des personnes qui siègent actuellement au comité judiciaire, AVEC TELLES NOMINATIONS SUPPLEMENTAIRES SUR LESQUEL- LES IL SERA POSSIBLE DE S'ENTENDRE, ET FORTIFIEE PAR L'AD- JONCTION DE DEUX JUGES ANGLAIS. ("Précis", page 50).

Que l'on note bien cette rédaction. La nomination des juges des colonies n'est désignée qu'en termes très vagues: — "with such further additions as might be agreed uppn," — affaire d'arrangement et de compromis. Celle des juges anglais est impérative: — "it should be strengthened by the addition of two English jwdges," — droit absolu et défini.

M. Fisher retira alors sa proposition originaire et y substitua celleci:

La conférence, ayant entendu l'opinion du Lord chancelier et celle de lord Haldane, recommande que les propositions du gouvernement du Royaume soient formulées dans une communication qui devra être transmise le plus tôt possible aux Dominions.

Sir Joseph Ward, pour la Nouvelle-Zélande, et M. Batchelor, ministre des affaires extérieures dans le gouvernement australien, acceptèrent la proposition comme modus vivendi, en attendant la constitution d'une véritable cour impériale. Et la motion fut votée à l'unanimité.

Durant toute la discussion, le Canada n'intervint que par les pieds de M. Brodeur. Sir Wilfrid Laurier, qui avait pris une part active au débat de 1907, ne souffla mot.

Ici encore, la force et l'habileté des hommes d'Etat impériaux sont

évidentes.

Après dix ans, le gouvernement britannique élude encore 1 engagement solennel qu'il avait pris en 1901 pour faire échec à la volonté des Australiens: il abroge, sans qu'il y paraisse, le voeu autonomiste que le général Botha avait fait voter en 1907 ; il fait maintenir la juri-

diction du tribunal britannique et surtout, ce qui lui importe davantage, il fait reconnaître, pour la première fois, par les représentants de toutes les "puissances" (!) le principe de l'autorité suprême des "juges anglais" sur lô3 justiciables blancs, rouges ou noirs de toutes les possessions de l'empire!

Ce n'est pas encore ici que l'on voit la marque de l'emprise de M. Laurier sur la conférence et le signal d'une victoire autonomiste éclatante.

Echange de fonctionnaires d'Etat.

Pour en finir avec les questions constitutionnelles, soulignons brièvement deux autres propositions.

La première suiggéirée par sir Joseph Ward et votée le 7 juin, proposait "l'échange", entre le Royaume et les Dominions, des principaux fonctionnaires d'Etat. Cette proposition avait pour but d'uniformiser le plus rapidement possible les méthodes administratives des pays d'Empire. Le ministre des Colonies, M. Harcourt. tout en approuvant sans réserve le but et l'idée, signala les difficultés d'ordre pratique et la perturbation qui se produirait dans l'administration par suite du changement définitif de fonctionnaires utiles. On remplaça alors le mot "échange" par celui de "visites" mutuelles, méthode plus lente mais aussi sûre pour arriver au même but.

La proposition fut alors votée à, l'unanimité.

Conférence d'outre-mer.

Enfin, à la séance de clôture, M. Fisher proposa:

(a) Que dans l'opinion de cette conférence il est désirable que les minis très du Royaume-Uni et des Dominions se fassent, dans l'intervalle des conférences, de^ visites léciproques, afin d'acquérir une connaissance personnelle des divers pays autonomes de l'Empire.

(b) Que le gouvernement du Royaume étudie la possibilité de tenir la prochaine conférence dans l'une des possessions d'outre-mer. ("Précis", page 79).

M. Laurier appuya chaleureusement cette motion.

Sir Joseph Ward approuva la première partie mais contesta la deuxième. Son avis sur ce point fut partagé par MM. Botha et Morris, ainsi que par M. Asquith qui opina qu 'il n 'était guère possible de faire un travail sérieux, loin du siège du gouvernement impérial, de ses archives et de ses fonctionnaires.

Le dernier paragraphe fut alors modifié de manière à laisser au gouvernement britannique toute latitude à ce sujet.

Ici encore, primo nominor leo. Le partage de l'administration impériale ne peut pas plus s'opérer que le partage de l'autorité suprême. *" Et c'est juste, c'est logique. Mais alors que les perroquets du ministère cessent donc de nous répéter derrière le maître: "Le Canada est une nation!" ou comme le disait si ridiculement l'un d'eux, il y a quelques jours: "Sire "Wilfrid Laurier est le Washington du Canada!!

Emigration britannique.

Avant d'analyser l'attitude de la conférence sur les grandes questions impériales — politique étrangère et guerres — il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur un autre ordre de problèmes de législation et de gouvernement intérieur dont la conférence s'est occupée et qui démontrent à la fois la persistance des entreprises impérialistes et les obstacles formidables que les lois naturelles et les forces économiques leur opposent.

En 1907, on avait adopté une résolution recommandant à tous les gouvernements de l'empire d'encourager l'émigration anglaise aux pays britanniques de préférence aux pays étrangers.

Cette année M. Burns a expliqué aux membres de la conférence ce que le gouvernement impérial avait accompli à ce sujet depuis quatre ans. La conférence l'en a félicité et a renouvelé son adhésion à la politique préconisée en 1907.

Sur la thèse générale, posée au nom de l'unité impériale, l'accord a été parfait. Mais lorsque les ministres anglais ont voulu pousser plus loin et obtenir des sanctions pratiques, ils ont pu constater une fois de plus la prédominance des intérêts locaux, des préjugés même, sur "l'unité du sentiment impérial."

Echange de travailleurs.

Le gouvernement britannique avait donné avis d'une motion proposant l'application aux possessions d'outremer des dispositifs du Labour Exchange Act du Royaume — c'est-à-dire l'échange, entre les divers pays d'empire, des ouvriers de toute catégorie.

On voit d'ici le résultat. En Angleterre, la plupart des métiers sont encombrés. Aux colonies, les artisans techniciens — skilled labourers — sont encore rares. Certaines industries coloniales auraient peut-être profité de l'exécution du projet, mais comme résultat général, les colonies eussent été inondées d'ouvriers anglais, plus ou moins skilled, recrutés principalement parmi les désoeuvrés, les ivrognes et les incapables. D'où encombrement des métiers, abaissement des salaires, misère aux époques de crise, accroissement des crimes et de l'immoralité.

Seul, sir Edward Morris favorisa la prqposition.

Sir Joseph Ward inclinait à en faire l'expérience, pourvu toutefois qu'elle restât " subordonnée aux conditions que les colonies imposent aux immigrants.1'

M. Batchelor dit que les gouvernements des Etats australiens n'abandonneraient jamais leur droit absolu de choisir leurs immigrants.

Sir Wilfrid Laurier déclara que l'opinion publique, au Canada, s'opposerait à la mesure. Il rappela l'échec de la tentative du même genre faite par l'Association des manufacturiers canadien».

Le général Botha dit crûment que l 'Afrique-sud avait besoin d'agriculteurs, mais pas de traîneurs de rues! — " South- Africa did not want men for walking the streets."

La motion reprit prestement le chemin des cartons du Board of Trade.

Emigration indoue

Le gouvernement impérial avait aussi annoncé qu'il soumettrait à la conférence la question, toujours épineuse et jamais résolue, de la situation des Indous et, en général, des races de couleur dans l'Empire.

C'est là, peut-être, de tous les problèmes d'ordre intérieur, le plus complexe qui s'impose à l'attention des hommes d'Etat britanniques. Toutes les colonies anglo-saxonnes ont adopté des lois restreignant ou interdisant l'immigration asiatique. Elles ferment leurs portes non seulement aux Chinois et aux Japonais, mais même à leurs "frères" des Indes anglaises. Il en résulte, au sein de cette population de trois cents millions de sujets britanniques, un malaise économique et un sentiment d'humiliation nationale dont les autorités impériales s'effraient avec raison.

Dès la conférence de 1897. M. Chamberlain, tout en reconnaissant aux colonies le droit de se protéger contre l'invasion asiatique, les avait adjurées de ne plus infliger de marque infamante aux sujets de couleur de Sa Majesté — "witlwut placing a sligma upon any of Her Majesiy's subjects on thj sole ground of race or colour."

Depuis, le gouvernement impérial a fait désavouer par le gouverneur-général du Canada les lois de la Colombie anglaise contre l'immigration japonaise, mais il n'a pas osé toucher aux lois australiennes d'exclusion, portées contre les asiatiques en général.

Aux conférences de 1902 et de 1907, il fut trop question de défense impériale et de tarifs de faveur pour qu'on eût beaucoup de temps à consacrer à cette question.

Le réveil nationaliste aux Indes, accéléré par les victoires du Japon, le mécontentement sourd qui s'y manifeste, les tentatives de soulèvement, ont sans doute accru, aux yeux des autorités impériales, l'urgence d'une solution de ce problême irritant.

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Le gouvernement britannique avait inscrit cette question au premier rang du programme qu'il se proposait de soumettre à la conférence. Il ne semble pas en avoir fait l'objet d'un voeu ou d'une proposition concrète. La question s'est débattue concurremment avec les lois concernant la navigation, et le commerce maritime, auxquelles je consacrerai un chapitre particulier.

Dès la séance du 2 juin, sir Joseph Ward se prononça fortement contre les lois impériales qui permettent aux équipages de couleurs de faire concurrencé aux marins d'origine européenne. Il (réclama

pour son pays, le droit de les exclure absolument, même les équipages composés de sujets britanniques.

iLa question fut discutée à fond, le 19 juin, lorsque sir Joseph Ward formula son voeu réclamant pour les colonies une plus large mesure d'autonomie sur ces matières.

Le comte de Crewe, ancien ministre des colonies et actuellement secrétaire d'Etat pour les Indes, envisagea la question dans toute son ampleur.

Il ne peut être soumis à la conférence aucune question qui soit plus difficile et, par certains aspects, plus critique que celle de l'immigration des Indous et du traitement des indigènes dans les diverses possessions autonomes. Ministre des colonies, j'ai exprimé un jour l'opinion que s'il est une question qui menace r^n seulement la prospérité mais même l' EXISTENCE DE L'EM- PIRE COMME EMPIRE, c'est la division entre blancs et indigènes LE PROBLEME SEMBLE EN QUELQUE SORTE INSOLUBLE ("Précis" page 73). '

Il ne cacha pas aux délégués coloniaux qu'en dépit des efforts du gouvernement des Indes pour faire accepter la situation aux Indous, le mécontentement se répandait de plus en plus et menaçait la sécurité des institutions britanniques. Il suggéra instamment aux ministres coloniaux de rendre l'accès de leurs colonies respectives plus facile aux Indous, tout en leur appliquant, s'ils le jugent nécessaire, les mesures restrictives qu'ils appliquent à toute autre classe d'immigrants; et il termina par ce^ paroles décisives:

Jusqu'à ce qu'il existe des relations amicales entre les Dominions et l'Inde, nous sommes loin d'être un Empire uni.

Cet appel à l'unité et même à la sécurité de l'empire fut vain — même aupirès de l'impérialiste sir Joseph Ward. Il déclara hautement que la Nouvelle-Zélande ne céderait rien sur ce point, que ce n'était pas un préjugé de races qui inspirait ses lois, mais une nécessité économique' absolue, une question de vie ou de mort pour les blancs d'Océanie; que les autorités impériales devraient induire toutes les nations à adopter la politique du rapatriement de toutes les races dans leurs zones respectives — ilevery coloar going back to its own zone."

'Chose étrange, personne n'a songé à demander à sir Joseph Ward ce qu'il adviendrait de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Inde anglaise et de l'Empire britannique tout entier si la race anglo-saxonne était forcée de prêcher par l'exemple la doctrine du rapatriement des races!

Lord Crewe se borna à faire observer que c'était une grosse question !

Tous les autres ministres coloniaux (ratifièrent l 'opinion de sir Joseph Ward. M. Malan dit que l'Union sud-africaine avait assez d'un problème noir à résoudre sans se charger en outre d'une difficulté d'une autre couleur.

Sir Wilfrid Laurier réitéra l'avis de stir Joseph Ward: qu'il s'agissait d'une difficulté économique plutôt qu'ethnique. "Ce sujet, ditu il, prouve une fois de plus l'impossibilité d'appliquer à ces grands " problèmes impériaux une solution commune; il faut les traiter sui- " vant les conditions locales."

Réflexion très juste. Mais comme personne n'eut de solution à offrir, la question reste en suspens — et l'Inde grosse d'orages.

Naturalisation.

Rien peut-être n'a marqué davantage le défaut d'unité morale de VF'-Tipire britannique et l'impuissance des "puissances d 'outremer ': que le débat sur la naturalisation.

S'il est un pouvoir dont l'exercice affirme la souveraineté nationale, c'est bien celui qui permet à un gouvernement d'accorder aux étrangers la qualité et les privilèges des nationaux.

Or jusqu'ici les colonies britanniques n'ont pu exercer ce pouvoir que d'une façon très restreinte. Les lettres de naturalisation qu'elles accordent ne sont valides que sur leur territoire respectif, tandis que la naturalisation obtenue en Angleterre est valide partout.

Ainsi supposons qu'un Américain, comme sir William Van Horne ou siiir Thomas Shaughmessy. se soit fait naturaliser au 'Canada, il y a quinze, vingt ou trente ans. Il a bien le droit d'exercer au Canada les droits d'un citoyen britannique, mais du moment qu'il met les pieds sur VEmpress of Britain ou VEmpress of China, ses droits cessent. Et à Londres ou à Sydney, à Cape Town ou à Wellington, comme du reste à Paris, à New- York ou à Berlin il est encore citoyen américain, même si Sa Majesté l'a fait chevalier de ci ou commandeur de ça. Si au contraire, i\ s'est fait naturaliser en Angleterre, il est sujet britannique partout, dans l'Empire ou à l'étranger.

C'est cette inégalité de situation que les gouvernants des colonies veulent faire cesser, tout en conservant les conditions locales que leurs parlements respectifs imposent aux immigrants et aux aubains.

La question fait, depuis dix ans, l'objet de correspondances et de débats entre les autorités impériales et coloniales. Dès 1901. le gouvernement britannique a préparé un projet de loi qui est encore à l'état de projet.

A la conférence de 1902 on en causa, mais aucune motion ne fut faite.

En 1907, on débattit le sujet plus longuement. Je note en pa&sant la déclaration très nette de sir Joseph Ward, que la Nouvelle-Zélande, décidée à rester "colonie blanche", s'opposerait énergiquement à toute loi qui permettrait à un homme de couleur ayant obtenu des lettres de naturalisation impériale, de venir exercer ses droits à la Nouvelle-Zélande.

Tout ce qui résulta de la discussion, ce fut une résolution dilatoire ajournant l'étude de la question à une "conférence subsidiaire."

La conférence subsidiaire n'eut pas lieu et les délégués de 1911 trouvèrent les choses au même point— avec l'éternel Draft Bill impérial dans le même état de parturition sans hsue.

C'est le seul sujet sur lequel le gouvernement canadien avait exprimé un embryon d'opinion, sans du reste suggérer aucun remède, dans la réponse qu'il avait envoyée, en janvier dernier, à l 'invita-' tion du ministre des colonies.

Trois avis de motion avaient été donnés.

Le ipiremder, par l'Australie, suggérait que sans restreindre le droit de chaque Dominion de déterminer les conditions de la naturalisation locale, les lettres de naturalisation accordées dans n'importe quelle partie de l'empire soient valides dans tout l'empire — remettant encore à une conférence subsidiaire la recherche du moyen jusqu'ici introuvable de concilier les deux principes: uniformité impériale et autonomie locale.

Le deuxième, par la Nouvelle-Zélande était un simple voeu préconisant, au nom des intérêts impériaux, "plus d'uniformité" dans les lois de naturalisation.

Le troisième, par l'Aï ri que-Sud, demandait la révision des principes sur lesquels s 'appuie le Dmft Bill impérial.

M. Batchelor, ministre australien des affaires extérieures, en proposant le voeu de son gouvernement, affirma que chaque colonie doit conserver le droit absolu de déterminer les conditions de la naturalisation. Il suggéra que des certificats de naturalisation impériale ne soient accordés iqu'aux étrangers qui seront dans les conditions exigées par la plus sévère des lois locales, britannique ou coloniale.

Sir Wilfrid Laurier dit que la "meilleure solution pratique" était de reconnaître les deux principes: "uniformité des effets de la naturalisation une fois accordée" et "diversité des méthodes pour l'accorder". Evidemment; mais comme c'est précisément ce que tout le monde cherche depuis dix ans, on ne fut guère plus avancé. En cette occurrence, comme en plusieurs autres, le Nestor de la conférence en a été surtout le Joseph Prudhomme.

M. Malan (sud-Afrique), dont le pays a été ensanglanté pour cette question de naturalisation exprima ses doutes et ses craintes au sujet de l'uniformité.

Enfin, le gouvernement britannique intervint par M. Winston Churchill, ministre de l'Intérieur, qui fit prestement écarter les trois motions coloniales et leur substitua une déclaration des principes sur lesquels doit reposer le Draft Bill, réservant au seul parlement impérial le pouvoir souverain de légiférer sur la naturalisation impériale. Du reste, "le statut impérial devra être formulé en des termes qui permettent h chaque possession autonome de l'adopter!" — llThe Impérial Act should le so framed as to enable each self governing Dominion to adapt it." (Précis, page 55).

Et voilà une autre de ces victoires autonomistes que M. Brodeur célébrait en déposant sur la terre canadienne ces pieds fameux qui ont si bien représenté le Canada dans les plats impériaux ! En vérité si notre amiral ne remporte, avec ses sabots de guerre, de triomphes plus éclatants que ceux qu'il a recueillis dans ses chaussons de diplomate, il est à craindre que sa gloire n'efface pas celle de Drake et de Nelson !

Ici encore, reconnaissons-le franchement, la position des ministres impériaux est juste et logique. L'Angleterre, puissance souveraine, ne peut pas plus partager avec ses colonies la paternité des lois qui font ses sujets qu'elle ne peut rien sacrifier de son autorité suprême dans le gouvernement général de l'Empire et la direction de sa politique étrangère. Coloniaux nous sommes et coloniaux nous restons, en dépit des phrases creuses du Washington canadien !

Souvenir de la guerre d'Afrique.

A noter, au passage, un trait d'une sanglante ironie.

Dans la déclaration de principes du gouvernement anglais, M. Churchill a fait inscrire ce paragraphe que tous les ministres coloniaux ont accepté :

2. La mère-patrie trouve nécessaire de maintenir cinq ans [de résidence] comme période de probation [pour les aubains.] Ceci est une sauvegarde pour les possessions autant que pour elle-même; mais cinq ans dans toute partie de l'Empire vaudront autant que cinq ans dans le Royaume-Uni. ("Précis", page 54).

Dans ses explications. M. Churchill insista sur la nécessité de cette condition. Il déclara nettement que le gouvernement britannique n'accepterait aucune loi qui abrégerait la période de cinq ans.

Nous croyons fermement, dit-il, que les étrangers ne doivent pas obtenir la naturalisation avec trop de facilité; et nos objections à ce sujet ne peuvent que se fortifier à cause des conditions qui vont naître de la loi des pensions et du projet d'assurance d'Etat.

En 1899, sir Alfred Milner gouverneur du Cap et plénipotentiaire anglais, discutait à Bloemfontein avec le président de la République sud-africain ï la situation des Uitlanders du Rand, c'est-à-dire de:; aubains du Transvaal.

Le délégué de M. Chamberlain et de Sa Majesté Britannique réclamait pour les Uitlanders les droits des nationaux de. la république. Kruger n'objectait pas, comme M. Churchill, les inconvénients économiques qui pouvaient résulter d'une naturalisation trop rapide; il signalait le danger réel qui menacerait la sécurité nationale s'il abandonnait tout à coup la direction des pouvoirs politiques du pays à une majorité d'étrangers, véritables hordes cosmopolites attirées au sud-africain par la seule soif de l'or. "Je veux conserver l'indépendance de mon pays." répétait sans ciesse le vieux Boer. Il offrit cependant de réduire à cinq ans la période de probation des Uitlanders,

avant de leur accorder les lettres de naturalisation. Le plénipotentiaire anglais refusa ce délai, le trouvant trop long. Ce refus constitua la seule et véritable cauïe du conflit. Par le jeu des fausses dépêches, M. Chamberlain accula Kruger à la guerre.

M. Laurier ne se borna pas à violer, de son propre aveu, la constitution canadienne et à prendre, sans autorisation, l'argent du peuple canadien, afin d'armer des troupes canadiennes et faire participer le Canada à cette guerre infâme: il poussa le cynisme jusqu'à proclamer, en plein parlement, que cette guerre était la plus juste que l 'Angleterre ait jamais faite! Aucun homme d'Etat responsable dans tout l'Empire britannique, pas même M. Chamberlain, n'a osé aller jusque là.

Oui, le Nestor impérial, le Washington canadien, trouva juste et bon de faire massacrer cinquante mille hommes brûler et ravager des milliers de fermes, piller des foyers paisibles, violer des femmes et enfermer des petits enfants dans des camps pestilentiels où ils mouraient comme des mouches, parce que le vieux Kruger ne voulait pas accorder aux Uitlanders les privilèges de la nationalité sud-africune avant cinq ans de résidence. . ""■

Aujourd'hui il trouve également juste et bon que le gouvernement britannique refuse d'accorder aux étrangers les privilèges de la nationalité britannique avant cinq ans de résidence.

La seule différence c'est celle des motifs. Le président du Transvaal voulait préserver l'intégrité nationale de son pays; le ministère britannique ne V3ut pas obérer son trésor. Il est possible qu'aux yeux de M. Laurier, dépourvu, par instinct, de toute conviction nationale, le deuxième motif soit de beaucoup supérieur au premier.

Quoi qu'il en soit, ce rapprochement historique accentue davantage l'ironie profonde, sanglante, cruelle de ce mot d'un député libéral, aspirant juge, qui osait, en offrant ses hommages k sir Wilfrid Laurier, glorifier la fixité inaltérable de ses principes!!!

Soldats anglais ou africains, tombés sur le veldt pour la gloire de Chamberlain, femmes mortes de honte ou de misère pour la grandeur de Laurier, enfants dont les entrailles se sont desséchées dans les camps de concentration pour l'honneur de l'Empire,— qu'en pensezvous 1

Rebuts d'émigration.

Comme suite à la question de naturalisation, M. Churchill fit motion que les Dominions adoptassent une politique de coopération avec le gouvernement britannique afin de ne pas laisser à la Grande-Bretagne le seul fardeau des émigrants étrangers que les colonies refusent de recevoir et renvoient en Angleterre.

M. Batchelor fit modifier la proposition de manière qu'elle s appliquât également à tout pays d'empire.

Les délégués canadiens acceptèrent sans mot dire cette condamnation implicite de l'abominable régime d'immigration primée qu'ils ont tant pratiqué.

Sir Joseph Ward fit aussi accepter une proposition, modifiée suivant les vues du gouvernement impérial, afin de permettre d'intenter, dans tout pays britannique, des procédures légales contre les déserteurs du foyer qui abandonnent leur famille à la charité publique dans toute autre partie de l'empire.

Le but est louable, mais l'application pourrait ouvrir la porte à de graves abus. C'est un autre sujet à ajouter à l'énumération des empiétements de la conférence sur le domaine du droit civil.

M. Laurier en fit l'observation, mais laissa voter la proposition.

Navigation océanique.

Abordons maintenant l'un des sujets les plus importants, celui des lois et du commerce maritimes.

Le 2 juin, la conférence discuta une proposition de M. Fishe^ demandant l'uniformisation des lois britanniques et coloniales sur la navigation, dans le but d'encourager la marine de commerce et les équipages britanniques.

M. Peance, ministre de la défense en Australie, protesta énergiquement contre l'autocratie du Board of Trade (ministère impérial du commerce) qui, à chaque tentative de législation aux colonies, leur rappelle que le statut impérial, le Merchant Shipping Act, a préséance sur les lois coloniales, même dans les eaux territoriales des colonies. Il dit qu'avant de rendre la législation rniforme, l'Australie voulait inscrire librement dans ses statuts les lois qu'elle a le droit d'adopter.

M. Findlay, procureur-général de la Nouvelle-Zélande, dit que le gouvernement impérial avait empêché pendant deux ans la sanction d'une loi néo-zélandaise.

Sir Joseph Ward déclara que les législateurs coloniaux connaissent mieux les besoins de leurs pays que le parlement impérial.

M. Brodeur se joignit à l'assaut. Par extraordinaire, il commit encore une gaffe. Il dit qu'au Canada tout avait bien été jusqu'en 1894, alors qu'un nouveau statut impérial avait rejeté la législation canadienne dans le chacs.

Le ministre anglais du commerce insinua délicatement à notre amiral qu'il ne connaissait pas le premier mot de la question, puisque le statut de 1894 n'est qu'une refonte des. lois antérieures et qu'il ne contient aucun dispositif nouveau applicable au Canada.

M. Buxton consentit à laisser voter la proposition après en avoir fait atténuer les termes de manière à la rendre inoffensive.

Il ne prit aucun engagement et déclara nettement aux représentants des "puissances" que le Board of Trade était tenu tout d'abord "de considérer les intérêts du commerce du Royaume-Uni."

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Mais ce n'est que le 19 juin, lorsque sir Joseph Ward posa carrément la question sur le terrain de l'autonomie coloniale, que le mi-

nistre anglais dévoila toute sa pensée : les autorités impériales veulent bien uniformiser les lois britanniques et celles des colonies — pourvu que la législation britannique reste souveraine.

Le premier ministre de la Nouvelle-Zélande proposa cette motion :

The self governing Overseas Dominions hâve now reached a stage of development when they should be entrusted with wider législative powers in respect to British and Foreign shipping. (''Précis", page 72).

Les possessions autonomes ont maintenant atteint un degré de développement qui leur donn^ droit à l'exercice de pouvoirs législatifs plus étendus relativement au commerce maritime britan r-que et étranger.

La conférence employa deux séances entières à l'étude de cette importante proposition.

La première fut consacrée exclusivement à la question indoue. J'ai résumé ce débat.

A la deuxième réunion, M. Buxton formula longuement les objections du gouvernement britannique. Il dit que les autorités impériales ne mettraient pas d'obstacles aux lois coloniales réglementant la navigation intérieure ou côtièreni à l'adoption de mesures réciproques entre les colonies, concernant les équipages maritimes, pourvu que ces lois et ces mesures fussent restreintes aux vaisseaux enregistrés dans les colonies et pour le temps seulement où ces vaisseaux séjourneraient ou navigueraient dans les eaux territoriales des colonies; mais qu'il ne concéderait rien de plus.

Comme le Canada ne possède pratiquement pas de marine marchande faisant le commerce océanique, cette concession est insignifiante— sans compter que ce droit restreint, le Canada, comme l'Australie, prétend le posséder déjà en vertu de sa constitution. M. Laurier l'a affirmé à la conférence.

Du reste M. Buxton motiva très bien le refus du gouvernement britannique de se dépouiller de son autorité suprême. La plus grande partie du commerce maritime, entre les possessions anglaises et l'étranger, se fait sur des navires au long cours ne poursuivant aucune marche régulière ; les navires du Royaume-Uni font plus de commerce de haute mer que toutes les flottes coloniales et étrangères; par conséquent toute mesure restrictive, adoptée par les colonies, atteindrait beaucoup plus de vaisseaux anglais que de navires étrangers; de plus, les gouvernements étrangers répondraient probablement par des mesures de représailles, et le commerce maritime de l'Angleterre serait ainsi doublement frappé, aux colonies et à l'étranger. Ne voyant pas la possibilité de modifier la proposition d'une manière satisfaisante, il pnia sir Joseph "Waird de la retirer.

Le Néo-Zélandais s 'y refusa péremptoirement, disant que son pays avait absolument besoin de pouvoirs additionnels pour protéger ses marins contre la concurrence des Indous.

MM. Laurier et Brodeur l'appuyèrent.

Mais l'opposition des ministre® 'anglais pairalysa les autres délégués.

Afin, sans doute, de ménager l'amour-propre de sir Joseph Ward, M. Harcourt, ministre des Colonies, déclara que le gouvernement britannique s'abstiendrait de voter. Les délégués de l'Australie, de l'Afrique-Sud et de Terreneuve suivirent son exemple.

La Nouvelle-Zélande et le Canada restèrent seuls. Aucune inscription d'adoption ou de rejet ne fut faite au compte rendu communiqué aux journaux le 21 juin. Mais dès le 20, le Times annonçait que la proposition avait été rejetée.

Et c'est encore l'une des "victoires" dont M. Brodeur se glorifiait l'autre jour.

Celle-ci est tout juste aussi authentique que ses fausses citationsdu Devoir, découpées dans les colonnes du Canada, du Soleil et de la Vigie, avec suppression des noms de ces journaux!

Traités de Commerce.

Arrivons maintenant aux deux seules motions que M. Laurier ait faites en séances publiques: Dénonciation des clauses des traités de commerce s'appliquant aux colonies; enquête sur les ressources de l'empire. M. Laurier a lancé ces deux propositions en travers d'une motion de M. Fisher, dont la discussion l'eût fort ennuyé ainsi que M. Asquith et ses collègues du cabinet de Londres.

La motion de M. Fisher se lisait ainsi :

Cette conférence reconnaissant qu'il importe de stimuler un plus grand développement des relations commerciales à l'intérieur de l'Empire, recommande fortement toute tentative qui pourra déterminer la coopération dans les relations commerciales et les matières d'un intérêt réciproque.

Il est à propos, dans l'intérêt tant du Royaume-Uni que des possessions britanniques d'outre-mer, d'encourager, autant qu'il sera possible de le faire, tout effort en faveur des produits des fabriques britanniques et du commerce maritime britannique. ("Précis", page 65).

Cette motion, d'une portée très étendue, formulée, sans doute à dessein, dans des termes assez obscurs, ouvrait la porte à un débat surla réforme du tairif anglais, sur la préférence impériale au Oamada et, par suite, sur la réciprocité canado-américaine. On conçoit facilement qu3 M. Asquith et M. Laurier ne voulaient à aucun prix se laisser entraîner dans ces buissons épineux.

Le Nestor — ou plutôt, c'est bien ici le temps de l'appeler l'Ulysse de la conférence — se chargea de la manoeuvre, et il la conduisit avec une rare habileté. •

Il commença par introduire sa motion relative aux traités. Etudions-en l'origine, les termes et la portée.

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Cette question a évidemment fait l'objet de négociations secrètes de; la conclusion de l'entente Taft-Fielding. En dépit des précautions; il en transpira quelque chose.

Dès le 30 mars, le gouvernement britannique fut interpellé à ce sujet à la Chambre des Communes. On demanda s'il était vrai que le Canada se proposait de soumettre la question à la conférence et de se faire libérer des obligations que lui impose la clause de la nation la plus favorisée dans les traités impériaux.

Le gouvernement répondit qu'il n'en savait rien.

C'était peut-être officiellement vrai. Mais M. Laurier nous a éclairés, par cette parole que j'ai citée dans un article précédent, sur la manière dont il s 'y prend pour entretenir des relations secrètes avec le gouvernement de Londres.

Le 5 avril, sir Edward Grey, ministre des affaires étrangères, annonçait à la Chambre qu'il allait discuter avec les Etats-Unis l'effet de la convention canado-américaine sur la clause de faveur.

On peut être certain que le gouvernement de Londres, après avoir si puissamment secondé le gouvernement canadien dans ses négociations de Washington, n'a pas abordé cet aspect de la question sans entente préalable avec M. Laurier.

Le premier ministre est arrivé à Londres avec sa proposition toute prête, dans sa tête, sinon dans sa poche. Il l'a fait adoptée sans la moindre difficulté. Les délégués des autres colonies étaient tout préparés à l'appuyer; et surtout les ministres anglais n'étaient que trop heureux de donner cette satisfaction à M. Laurier, en retour des services autrement importants qu'il leur a rendus en faisant écarter la motion Fisher sur la protection du commerce et de l'industrie britanniques et en les aidant à faire approuver la Déclaration de Londres.

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Du reste, la question n'était pas nouvelle. Dès 1897, la conférence avait adopté la motion suivante, autrement énergique et radicale que celle présentée cette année par M. Laurier:

Les premiers-ministres des colonies recommandent fortement et à l'unanimité, LA DENONCIATION, A LA PLU* BREVE ECHEANCE POSSIBLE, de tout traité existant qui puisse entraver les relations commerciales de la Grande-Bretagne et de ses colonies. (1)

C'est à la suite de cette résolution que le gouvernement impérial dénonça les traités allemand et belge. Les dévots de M. Laurier — et j'en étais. — crièrent, tout comme cette année, que le Grand Canadien nous avait conquis l'autonomie commerciale. Il paraît maintenant que ce n'était pas fini.

'Cela ressemble beaucoup, ainsi que l'écrivait M. Pelletier, à l'annexion de l'Ungava par notre Pirate Normand — ou encore aux conquêtes du brave à trois poils, le Colonel Sam Hughes, au Sud- Africain. Un soir, avec son ordonnance Turpin, il entoure un corps d'armée boer, le fait prisonnier et s 'empare d'un grand troupeau de bestiaux, destinés à ravitailler l'ennemi. Seulement, le lendemain matin, soldats et bestiaux étaient disparus, et Sam Hughes et Turpin restaient gros-Jean comme devant.

(1) "Proceedings" etc., 1897, (livre blanc anglais c. 8596), page 14.

En 1907, on vota deux résolutions. L'une, suggérée par l'Australie, priait le gouvernement impérial de préparer un mémoire indiquant les privilèges et les obligations des colonies, aux termes des traités de commerce existant, et suggérait d'uniformiser autant que possible ces avantages et ces obligations. L'autre, plus radicale, proposée par sir Joseph Ward, était formulée dans ces termes:

Tout doute doit disparaître sur le droit des colonies de faire entre elles et avec le Royaume-Uni des arrangements douaniers réciproques; et de plus, CE DROIT NE DOIT PAS ETRE ENTRAVE SANS LEUR CONSENTE- MENT par des conventions ou traités impériaux.

Voici maintenant la traduction exacte du voeu que M. Laurier a fait voter cette année :

Que le gouvernement de Sa Majesté soit prié d'entamer des négociations avec les divers gouvernements étrangers, ~arties à des traités qui s'appliquent aux possessions d'outre-mer, afin d'assurer à chacune de ces possessions, qui pourrait désirer en jouir, la liberté de se soustraire à l'opération de ces traités tout en laissant le traité intact à l'égard du reste de l'empire. ("Précis", page 31).

C'est l'élargissement de la voie ouverte en 1897, dans ce sens que l'on demande de dégager les colonies des traités existants sans restreindre cette demande au motif des tarifs préférentiels dans l'empire. Mais par ailleurs . la proposition reste en deçà de celles de 1897 et de

On prie le gouvernement anglais "d'entamer des négociations" pour libérer des traités actuels les colonies qui le demanderont. Mais au cas où les négociations échoueront, on ne recommande pas, comme en 1897, la dénonciation des traités, et surtout on ne pose nullement le principe d'autonomie. Au contraire le principe de la souveraineté absolue du gouvernement britannique est réaffirmé sans réserve. A ce point de vue, c'est an pas en arrière.

Du reste, cette victoire ne coûta ni sang ni lutte. Les délégués des quatre autres "puissances d'outremer" appuyèrent la proposition sans même la discuter.

Sir Edward Grey l'accepta en deux mots après avoir fait spécifier qu'il ne s 'agissait que des conventions -de commerce. Il promit >de faire de son mieux pour se rendre au désir des colonies, mais sans répondre des résultats: Il ne s'engagea même pas à faire ce que M. Chamberlain nWait pas hésité à risquer en 1897: la dénonciation du traité, si l'autre partie contractante ne veut pas désengager la colonie.

Comme on le voit, nous sommes loin de l'autonomie commerciale, du treaty making power que M. Laurier réclamait si énergiquement il y a huit ans.

Tel est cependant le seul triomphe personnel et décisif de M. Laurier à la conférence de Londres. Et c'est celui qu'ont célébré avec tant de fracas la prose des journaux stipendiés et les pétards payés avec les

deniers publics et les souscriptions arrachées aux entrepreneurs de travaux publics.

Après tout il n'avait pas tort ce brave ouvrier qui disait, l'autre soir, en contemplant les girandoles de feu qui auréolaient le Grand Homme, flanqué de D. A. Lafortune et de Lanctôt-la-Peinture en guise de chérubins: "C'aurait été ben mieux d'employer tout c't 'argent-là à donner 'du lait à nos enfants qui se meurent. "

Enquête commerciale.

La proposition relative aux traités étant votée. M. Laurier proposa, évidemment après entente avec le gouvernement anglais, le voeu suivant :

Que des démarches soient faites auprès de Sa Majesté afin d'obtenir la nomination d'une Commission Royale, représentant le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l' Afrique-Sud et Terreneuve, et chargée de faire enquête et rapport [sur les objets suivants] : les ressources naturelles de chacune des parties de l'Empire représentées à cette conférence ; le développement qu'elles ont atteint et qu'elles peuvent atteindre; leurs facilités de production, de fabrication et de distribution; le commerce de chacun de ces pays avec les autres (pays britanniques) et avec l'étranger; les produits d'alimentation et les matières brutes nécessaires à chacun de ces pays et les sources possibles de ces produits et matières; — aussi de rechercher dans quelle mesure les lois existantes ont affecté, favorablement ou non, le commerce réciproque entre chacun de ces pays. ("Précis", pages 65-66).

Cette proposition, — on le voit d'un coup d'oeil — absorbait, en l'accentuant, le voeu exprimé dans le premier paragraphe de la motion de l'Australie, et fermait presque la porte à la politique de préférence mutuelle sugg'rée par le second paragraphe.

M. Harcourt sauta sur le bouton de la porte et donna le tour de clef en suggérant d'ajouter ces mots à la motion de M. Laurier:

"—et par quelles méthodes CONFORMES A LA POLITIQUE FISCALE ACTUELLE DE CHACUN DE CES PAYS, ce commerce réciproque peut êtro facilité et augmenté."

M. Laurier accepta avec non moins d 'empressement. Tous les autres délégués firent chorus et tombèrent dans les bras les uns des autres. M. Asquith donna la bénédiction générale.

Le tout ne dura pas une heure.

La proposition de M. Pisher disparut dans l'allégresse.

En vérité, c'était un coup bien monté et il a été joué de main de

maître.

De deux choses l'une: cette commission est une farce ou elle est sérieuse. Si c'est une plaisanterie, ce n'est qu'une vulgaire manoeuvre électorale de la part du ministre anglais et du ministre canadien. Si elle est sérieuse, elle n'en rendra pas moins le même service aux gouvernants actuels: celui d'écarter pour longtemps du domaine de la

discussion impériale les deux questions les plus controversées: tarif impérial et réciprocité américaine.

Cette commission ne sera pas prête à fonctionner avant l'automne. Elle ne pourra faire rapport avant plusieurs années. M. Asquith a parlé de quatre ans — à la prochaine conférence. Si elle étudie à fond tout le programme que M. Laurier lui a tracé, elle en a pour dix ans! Et grâce aux deux lignes ajoutées par M. Harcourt. il lui est interdit de rien suggérer en dehors de la "politique fiscale actuelle" de l'Angleterre et du Canada — sans parler des autres colonies — c'està-dire de faire la moindre observation favorable à l'établissement d'un régime douanier impérial, ou contraire à la préférence anglaise unilatérale et à la réciprocité américaine, oeuvres de M. Laurier.

•C'est un peu comme la leçon d'histoire, dans V Aiglon: l'année de la bataille d'Austerlitz, il ne se passa rien de notoire, que

"La restauration du vieux calendrier."

Certes la tactique de MM. Asquith et Laurier, évidemment concertée d'avance et dans le secret, peut être très habile. Elle les aidera probablement à mieux franchir l'épreuve des prochaines élections, en Angleterre comme au Canada. Comme truc de politiciens adroits, c 'est bien, c 'est même très bien. 'Comme oeuvre d 'hommes d 'Etat, de constructeurs de nations et d'empires, c'est misérable. Ne leur faisons pas l'injure de penser qu'ils croient eux-mêmes avoir par là résolu le problème de l'impérialisme commercial.

Ils n'en ont qu'ajourné l'étude, laissant la solution à leurs successeurs. Ils ont adopté, avec succès, la tactique des chefs d'Etat faibles, égoïstes et chancelants: "Après nous le déluge!"

"AU Red Une".

A cette même séance où l'on disposa des deux motions de M. Lau- , rier, on adopta également unie proposition de sir Joseph Ward en faveur du fameux projet de transport maritime et transcontinental, VAll Red Line. Chose étrange, sir Wilfrid Laurier, qui avait pris la paternité de ce projet en 1907, qui l'avait fait approuver par la conférence après une lutte ardue, en dépit de la répugnance manifeste de M. Lloyd George, — Sir Wilfrid Laurier semble s'être complètement désintéressé de la question cette année. L'explication est fort simple. C'est qu'en 1907, il avait son exécutant sous la main: Clifford Sifton.

Il serait pourtant intéressant de connaître une bonne fois la natu- (re icxacte des liens qui avait rattaché le premier ministre à son ancien collègue à travers VAll Red. Line, et aussi de savoir pourquoi ces liens se rompirent. En tout cas on peut être certain que c'est dans cette rupture qu'il faut chercher l'origine de l'indignation patriotique de M. Sifton contre la réciprocité et de l'indifférence profonde que M. Laurier témoigne aujourd'hui à »ce vaste projet, qui devait porter sa gloire plus loin et plus haut que le Transcontinental et le Pont — écrouléde Québec.

La Déclaration de Londres.

C'est la Déclaration de Londres qui a fourni à M. Laurier l'occasion de prendre, sur la politique étrangère de l'empire, l'attitude étrange qui lui a valu les critiques de la presse impérialiste d'un peu partout et les louanges dithyrambiques des journaux ministériels de Québec. Très peu de ses critiques et de ses panégyristes se sont d'ailleurs donné la peine d'analyser cette attitude et de la faire connaître au public sous son vrai jour; et pourtant elle mérite une attention particulière, car elle peint mieux que toute autre le rôle que M. Laurier a joué à la conférence et sa conception actuelle des relations impériales.

On connaît l'origine de la Déclaration de Londres.

A la dernière conférence de La Haye, en 1907, on a constitué un tribunal international des prises de guerre. C'est une véritable cour d'appel mondiale, à laquelle pourront être déférées, en dernière instance, les décisions rendues par les conseils ou cours des prises des nations belligérantes.

Les membres de ce tribunal seront désignés par chacune des puissances maritimes: Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne, France, Autriche-Hongrie, Russie, Italie, Espagne, Japon, Hollande, et même par quelques petites puissances qui n'ont aucune flotte, comme la Suisse, la Servie, etc. — en tout quinze délégués, si je ne me trompe.

Avant de constituer le tribunal, les puissances ont décidé de refondre les règles du droit maritime en temps de guerre, entre autres la Déclaration de Paris de 1856.

Les plénipotentiaires des dix puissances maritimes se réunirent à Londres, en décembre 1908, et dressèrent un protocole, en date du 29 février 1909, qui a reçu le nom de Déclaration de Londres.

Ce document important, véritable code de droit international de la guerre navale, définit les conditions des blocus, les droits respectifs des belligérants et des neutres, ainsi que la contrebande de guerre, absolue ou conditionnelle.

La contrebande absolue comprend les armes, les munitions, et tout ce qui, par sa nature ou par son emploi usuel, est manifestement destiné à la guerre.

La contrebande conditionnelle comprend le blé, la farine et autres matières alimentaires, ainsi qu'un nombre assez considérable d'objets d'un usage général. Ces articles ne constituent la contrebande que s'ils sont destinés, manifestement ou probablement, à ravitailler les armées et les flottes des belligérants. Les vaisseaux battant pavillon neutre peuvent, sans être molestés, introduire ces articles dans les pays en guerre, pourvu que le déchargement s'opère dans des ports ouverts qui ne puissent servir de base de ravitaillement aux combattants.

La déclaration définit au:si de quelle manière les navires de commerce des nations en guerre peuvent passer sous un drapeau neutre.

Avant d'entrer en vigueur, cette convention doit être ratifiée par les gouvernements et, dans les pays constitutionnels, par les parlements des nations qui ont adhéré à la convention de La Haye.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'apprécier le mérite de la Déclaration. Elle embrasse tout un ordre de questions très complexes de droit international, de science navale, de technique militaire, sur lesquelles je confesse une incompétence presque égale à celle de notre ministre de la marine, futur juge de la Cour Suprême.

Dans l'ensemble, elle semble marquer un progrès vers l'arbitrage et restreindre, par certains côtés, la marge toujours troip large des actes de piraterie que la conscience des peuples chrétiens n'a pas encore su ou voulu réprimer.

Elle a néanmoins soulevé en Angleterre de fortes et nombreuses protestations. Contre deux chambres de commerce et deux chambres c1^ shipping, qui l'ont approuvée mollement, quarante chambres de commerce, la Chamber of Shipping du Royaume-Uni, représentant trente-et-une associations, et trois grandes sociétés d'assurance maritime l'ont condamnée. Plus de cent amiraux et contre-amiraux, — lord Charles Beresiford et sir Edward iSeymour en tête.— l 'omt dénoncée comme particulièrement dangereuse pour l'Angleterre. L'amiral américain Mahan, l'une des autorités du monde sur les questions navales, a déclaré qu'elle " arrachait les dents de la flotte anglaise."

Les objections de ces adversaires multiples et formidables peuvent se résumer à quatre ou cinq principales.

lo La déclaration n'est pas assez explicite dans sa définition de la contrebande conditionnelle (art. 24) qui comprend le blé, la farine et tous les. articles d'alimentation. Or l'Angleterre, obligée par sa situation géographique et ses conditions économiques d'importer sa nourriture de toutes les parties du monde, est plus exposée à souffrir de ce chef que tout autre pays.

2o Tout port anglais peut être considéré, aux termes du traité, comme base de ravitaillement militaire et, par conséquent, fermé au commerce neutre et à l'importation des marchandises destinées à la nourriture du peuple anglais (art. 33 et 34). Lord Beresford résume ainsi la situation de l'Angleterre, en temps de guerre: "The danger staring this country in the face, if the Déclaration is ratifiée, is not invasion, but starvation." — "Le danger qui nous menace, n'est pas l'invasion, mais la famine." (1)

3o La déclaration permet explicitement, dans certains cas, la destruction des navires de commerce neutres, ce que la Déclaration de Paris ne faisait pas.

(1) Lettre au "Daily Mail", 19 juin 1911.

4o Elle ne défend pas, elle reconnaît même implicitement, le droit des belligérants d'armer les vaisseaux de commerce et tend ainsi à faire revivre le vieux régime des lettres de marque et des corsaires.

5o La Grande-Bretagne n'est représentée sur le tribunal international des prises que par un délégué; ses grandes colonies maritimes, comme le Canada et l'Australie, n'y sont nullement représentées, tandis que des pays insignifiants comme la Perse, St-Domingue, la Colombie y envoient chacun un délégué.

A ces objections, le ministère et les partisans de la Déclaration répondent :

10 Une définition plus explicite de la contrebande de guerre est, en soi, un avantage notable pour le commerce britannique.

2o La seule constitution d'un tribunal international des prises est aussi un gain énorme; puisque jusqu'ici, les réclamations; étaient décidées en dernière instance par les Conseils des prises du pays capteur or destructeur.

3o Dans toute guerre où 1 ' Angleterre n 'est pas en cause, son commerce ne peut qu'en bénéficier, car ses navires de commerce sont les principaux convoyeurs du commerce neutre.

4o Lorsque l'Angleterre sera en guerre , elle n'aura qu'à tenir ouverte la route qui la rattache aux ports neutres les plus rapprochés; et c'est pour cela qu'elle maintient la flotte la plus puissante du monde.

5o 'Les puissances signataires n'ont pu s'entendre sur tous les points, la Grande-Bretagne n'a pas réussi à faire accepter toutes ses vues; mais elle ne peut s'isoler du reste du monde, et ce qui a été arrêté entre les puissances constitue en somme un progrès notable.

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C'est, on le voit, un débat fort intéressant.

11 ne pouvait manquer de passionner l'Australie, pays essentiellement maritime. Son commerce en haute mer dépasse $650.000,000. Sa population est disséminée tout le long de son immense littoral, sa capitale et toutes ses villes importantes sont des ports de mer peu ou point fortifiés — proie facile aux flottes du monde entier et surtout à celles du Japon.

Dès le mois de février, le gouvernement australien avait notifié au secrétaire permanent de la conférence un avis de motion censurant le gouvernement britannique parce qu'il n'avait pas consulté les colonies avant d'accepter la Déclaration de Londres, et protestant particulièrement contre l'article 24 qui définit la contrebande conditionnelle, et les articles 48 à 54, qui autorisent, en certains cas, la destruction des navires neutres.

La situation était critique pour le ministère Asquith. Ayant déjà à dos les influences énormes que j'ai indiquées, il eût été très ennuyé d'une attaque de front de la part des premier ministres des ' puissances d'outremer."

Déjà un journal de Londres se demandait si la décision de la conférence serait imposée "par le gouvernement impérial aux colonies ou par les colonies au gouvernement impérial."

Inutile de dire que le gouvernement impérial l'a emporté grâce à l'énergie et à l 'habileté du ministre des affaires étrangères, sir Edward Grey.

Interpellé à la Chambre, un jour ou deux avant l'ouverture de la conférence, le sous-secrétaire d 'Etat, M. McKinnon Wood, avait répondu que ce n'était pas l'intention du gouvernement d'attirer l'attention des délégués des colonies sur le mouvement d 'opposition au traité. Le gouvernement fit mieux, il fit jouer les premiers ministres des colonies dans ses mains et changea l'attaque de l'Australie en approbation.

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Le 1er juin, M. Fisher proposa la motion dont son gouvernement avait donné avis.

Il l'appuya de quelques observations brèves, mais énergiques. Il se déclara favorable à l'établissement du tribunal international; mais il dit . que les "colonies auraient dû être consultées". . ."qu'elles de- " vraient être renseignées et. au besoin, consultées avant que des ar- " rangements qui affectent leurs intérêts soient conclus avec d'au- " très pays."

Son collègue M. Batchelor, fut encore plus explicite.

Si l'Australie, dit-il, avait été une nation indépendante comme quelquesuns des états secondaires qui ont été consultés, elle aussi aurait été consultée; mais la première information que nous avons reçue au sujet de la Déclaration est le Livre Bleu qui la contient; et lorsque nous suggérâmes quelques modifications, on nous répondit qu'il, était trop tard. Nous reconnaissons absolument qu'il ne doit y avoir, dans l'empire, qu'une seule politique étrangère et une autorité finale, mais ceci n'exclut pas la possibilité d'un mode quelconque de consultation. ("Précis", page 23).

Puis il attaqua la convention en employant la plupart des arguments .indiqués plus haut.

Sir Edward Grey fit valoir les points de justification que j 'ai également résumés.

Au cours de son plaidoyer, admirablement agencé et qui mérite d'être lu et relu, même dans la sécheresse du compte rendu officiel et abrégé, le ministre des affaires étrangères fit, au sujet de la marine anglaise, une déclaration précieuse, que je mettrai en lumière au chapitre de la défense de l'empire. (1)

(1) Je n'ai pas fait cet article, qui m'aurait entraîné trop en dehors du cadre de cette étude. La déclaration que je voulais signaler est celle-ci : "Si en temps de guerre, nous ne pouvions tenir les mers libres pour le transport des approvisionnements sous pavillon anglais, nous serions dans l'impossibilité de nourrir notre population et nous serions à la merci de l'ennemi (we should be brought to our knees) . . . Une seule chose peut assurer notre sécurité en temps de guerre, c'est la supériorité 'de la flotte anglaise." ("Précis", page 26).

C'est l'affirmation, maintes fois faite par les hommes les plus autorisés d'Angleterre, que le peuple britannique est obligé de maintenir sa flotte pour assurer sa propre existence et non pour la défense des Colonies.

Il ajouta qu'il était essentiel de ratifier la déclaration, ne fût-ce que pour assurer le succès du traité d'arbitrage projeté entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

Quant à la consultation, il dit que les colonies n'avaient pas été pressenties avant la publication de la Déclaration parce qu'elles n'avaient pas été consultées avant la conférence de la Haye et la constitution du tribunal. La réponse n'était pas victorieuse, puisque la constitution du tribunal est sujette à l'acceptation de la Déclaration. Il ajouta alors ces paroles que je transcris du compte rendu officiel:

The government entirely agreed that the Dominions ought to be consulted. They would be consulted before the next Hague Conférence took place, and they would be consulted automatically about every thing which arose out of it. ("Précis", page 25).

Le gouvernement accorde absolument que les possessions doivent être consultées.. .Elles seront consultées avant la prochaine conférence de la Haye; et elles seront consultées automatiquement sur tout ce qui résultera de cette conférence.

Lorsque le ministre eut terminé M. Fisher lui demanda si le projet de consultation n'avait trait "qu'aux matières qui pourront être " référées à la conférence de la Haye."

"Sir Edward Grey répondit qu'il n'avait pas fixé cette limite. Il " y avait, néanmoins, des cas, des traités, sur lesquels il serait excessivement difficile de consumer (les colonies), mais autant qu'il serait possible de le faire, le gouvernement le ferait."

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La parole était alors à M. Laurier. Afin qu'on ne m'accuse pas de torturer sa déclaration, je traduis du compte rendu officiel tout le passage relatif à la consultation.

Sir Wilfrid Laurier dit que c'est une proposition d'une portée très étendue que de décider que les Dominions seront consultés au sujet des traités négociés par le gouvernement central. Quant aux traités de commerce, la pratique a déjà été adoptée de ne jamais y inclure les possessions d'outre-mer sans leur consentement, ce qui implique la consultation. Le Canada a réclamé la liberté de négocier ses propres traités de commerce, et cette liberté lui a été accordée. QUANT AUX AUTRES TRAITES, le gouvernement impérial pourrait se trouver dans un sérieux embarras s'il devait consulter les Dominions, car il recevrait peut-être de l'Australie un avis dans une direction, de la Nouvelle-Zélande un avis dans une autre, et du Canada un avis dans une troisième direction. Bien que l'Empire soit une famille de nations^ le p'us lourd fardeau doit reposer sur les épaules du gouvernement du Royaume-Uni; et ce serait aller trop loin que de dire que les Dominions d'outremer doivent être consultés en toute circonstance. Si un Dominion insistait pour être consulté dans des matières qui pourraient engendrer la guerre, cela impliquerait [pour la colonie] la nécessité de prendre part à la guerre. Il croit qu'en somme IL EST PREFERABLE DE LAISSER LA' QUESTION ENTIEREMENT A LA DISCRETION DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE. ("Précis", page 26).

L'opinion de M. Laurier.

Analysons cette doctrine en écartant tout d'abord l'hypothèse de la consultation des colonies "en toutes circonstances." Personne n'a

jamais suggéré cela — sauf M. Laurier qui poussait la proposition à l'absurde afin de se faire une base de réfutation plausible. C 'est une vieille tactique à lui que je connais bien.

M. Fisher n'avait parlé de consulter les colonies que sur les matières qui touchent à leurs intérêts iCby ivhich their inter&sts were affected." M. Batchelor avait reconnu explicitement la souveraineté absolue, l'autorité suprême de l'Angleterre. Ils ne demandaient pour les colonies qu'une consultation préalable aux traités qui affectent leurs situations ou leurs intérêts.

Mais M. Laurier ne veut pas même de cela. Il est entièrement satisfait de la liberté dont les colonies jouissent actuellement dans la négociation de laurs traités de commerce. Il a laissé entendre qu'il avait obtenu cette liberté. Il a eu la prudence de ne pas insister; et bien lui en a pris. Car cette liberté limitée s'exerce depuis assez longtemps. En 1888, avec les Etats-Unis, en 1894, avec la France, le gouvernement canadien a négocié des traités avec ni plus ni moins de liberté qu'en 1908 avec la France encore, et en 1910 avec les Etats-Unis. Dans les deux premiers cas comme dans les derniers, les négociations ont été conduites par les ministres canadiens; mais dans tous les cas, aux jours glorieux du Washington canadien comme aux époques d'" asservissement." les négociations se sont conduites et les traités se sont signés sous la tutelle de la Grande-Bretagne.

Mais, dira-t-on, les traités sont aujourd'hui sujets à la ratification du parlement canadien. Eh! oui; et cela non plus n'est pas nouveau. L 'Angleterre l'avait accordé à sir John Maedonald, dès 1871, pour le traité de Washington.

Mais ce qui est intéressant, c'est le reste de la proposition. Le premier ministre du Canada ne veut pas être consulté par le gouvernement impérial, même sur des matières qui affectent les intérêts du Canada, de peur d'être entraîné à la guerre.

En vérité voilà un scrupule étrange et soudain chez l'homme de 1899, le complice et l'instrument de Chamberlain, qui partit en guerre au Transvaal sans avoir été consulté et sur une matière qui n'intéressait nullement le Canada: c'est lui-même qui l'a déclaré. Prudence singulière chez l'homme qui s'écriait, l'an dernier, lorsqu'on lui demandait à quelles guerres la flotte canadienne prendrait part: "La guerre partout! Lorsque la Grande-Bretagne est en guerre le Canada est en guerre!"

(Serait-ce vraiment qu'à Londres, sir Wilfrid Laurier s'est souvenu de la leçon de Drummond-Arthabaska ? Tiaint mieux.

Mais comme tous les néophytes, ou plutôt comme tous ceux que la peur fait agir et non la conviction il a dépassé la mesure. Les jingas nationalistes, comme il se plaît maintenant à nous appeler, ne sont jamais tombés dans de tels excès. Us n'ont jamais prêché à un tel degré la doctrine de l'abstentionnisme; et surtout ils n'ont jamais prôné ainsi

le culte de la lâcheté. Partout et tout le temps, ils ont affirmé la nécessité de prendre part aux guerres suscitées par les intérêts canadiens, le devoir de défendre de toutes nos forces le territoire canadien.

La doctrine énoncée par M. Laurier, à Londres, le 1er juin, réduirait à néant le lien impérial. "Poussée à la conclusion logique," ainsi que le Times le 'disait très justement, le 3 juin, "elle signifierait la rupture complète entre le Canada et l'Empire."

En attendant, elle nous mériterait le mépris de l'Angleterre.

Quant à nous, "jingos nationalistes", nous la répudions en effet. Nous la trouvons indignes de la fierté canadienne.

Il est préférable de laisser la question entière — :(de la négociation des traités) — à la discrétion du gouvernement britannique."

Ces paroles sont-elles vraiment tombées des lèvres de l'homme qui$ en 1903. réclamait pour le Canada non seulement le droit d'être consulté, mais celui de faire lui-même ses traités' — non pas ses traités de commerce seulement, notez bien, mais tous ses traités, ceux même qui peuvent entraîner le Canada à la guerre, puisqu'il s'agissait dans l'espèce,, du traité relatif aux frontières de l'Alaska. Voici ce que proclamait en 1903, le premier ministre:

J'ai souvent déploré, M. l'Orateur, et jamais plus que je ne déplore maintenant, de vivre dans le voisinage d'un grand peuple qui, je crois pouvoir le dire sans qu'on m'accuse de malveillance à son égard, montre, dans sa vie nationale, un grand désir d'empiéter. J'ai souvent déploré aussi qu'à côté de cette nation grande et puissante, LE CANADA NE SOIT QU'UNE PETITE COLONIE, qui grandit, il est vrai, mais qui reste colonie. Je regrette bien des fois que nous n'ayons pas dans nos mains le pouvoir de faire nos traités et d'arranger nous-mêmes nos affaires. A propos de cette question d'arbitrage, nous avons dû plier devant les circonstances — nous n'avions pas, hélas! ce pouvoir de faire nous-mêmes nos traités. . .

Mais nous n'avons pas ce pouvoir; nos mains sont liées par le fait de notre dépendance de la mère-patrie, qui nous fait ses agents, sans nous laisser libres d'agir, et qui nous oblige à traiter de nos affaires par l'entremise de l'ambassadeur anglais.

Le mal, selon moi, consiste en ceci^ QUE NOS POUVOIRS ACTUELS NE SUFFISENT PAS pour la préservation' de nos droits, et qu'il en sera ainsi tant que le Canada demeurera une dépendance de la Couronne anglaise. H est important que nous demandions au parlement de la mère-patrie des pouvoirs étendus, de façon que, si nous avons jamais à traiter d'affaires comme celle-là, nous pourrons le faire à notre guise, et au mieux de nos intérêts. (1)

A cette phrase: — "le Canada n'est qu'une petite colonie" comparez la déclaration ronflante si souvent répétée par le même homme : "le Canada est une nation," et, ajoutait-il, le 10 novembre 1910, afin de justifier la loi de la marine: "il doit subir la peine des nations."

On dira peut-être que le Canada a marché depuis 1903. Assurément, mais pas dans la voie des nations, puisqu'en 1903 son premier

(1) Débats, Ch. des Communes, 1903, col, 15116 et 15119.

ministre était prêt à exiger plus que ce qu'il n'ose demander en 1911, par crainte des responsabilités nationales qu'il lui a fait assumer en 19101

Juxtaposez ces deux phrases du Washington 'canadien : ' ■ Il est important que nous demandions à la mère-patrie des pouvoirs étendus" — en matière de traités internationaux (1903) — "Il est préférable de laisser la question entière à la discrétion du gouvernement britannique." (1911).

0! "inaltérable fixité des principes!"

M. Laurier fait volte-face.

Au moins, direz-vous, le premier ministre a maintenu à la conférence sa dernière opinion: il a refusé son adhésion à la déclaration de Londres, et surtout il a fait sanctionner sa politique d'abstentionnisme par un voeu de la conférence? C'est bien ce qui ressort, en effet, des comptes rendus dithyrambiques du Canada, du Soleil, de la Vigie, qui affirment que tout ce que M. Laurier a voulu a été accepté, que tout ce qu'il a combattu a été rejeté.

Et pourtant, c'est là où l'on vous berne, "chers compatriotes.'

Dans le même discours où il répudiait toute idée de consultation, sir "Wilfrid Laurier approuvait entièrement et avec chaleur la Déclaration de Londres, l'attitude du gouvernement britannique à ce sujet, ainsi que le projet d'arbitrage anglo-américain; et il terminait en disant: "Ceci me semble une raison péremptoire (overwhelming) " pour que les Dominions appuient les autorités impériales à cet " égard."

Quelle singulière attitude! Il pose d'abord en principe que le gouvernement impérial ne doit pas consulter les colonies sur les questions de politique étrangère, afin de ne pas s'exposer à recevoir des avis contradictoires. Puis aussitôt il donne, au nom du Canada, un avis diamétralement opposé à celui de l'Australie, au sujet d'une question internationale très complexe sur laquelle les colonies n'ont pas été consultées. Il déclare que les colonies ne devraient pas demander à être consultées, même sur les questions qui les intéressent particulièrement, de crainte d'être entraînées à la guerre; et l'instant d'après, il prend position et lie la responsabilité du gouvernement canadien à celle du gouvernement impérial sur une question essentiellement connexe à la guerre, où le Canada n'a pas d'intérêt immédiat; et de plus il se met, sans y être obligé, en antagonisme avec le haut commerce, les autorités navales et un groupe politique considérable du Royaume, puisque une motion suggérant que la question soit déférée à une expertise n'a été rejetée, le 3 juillet, à la Chambre des Communes, après un débat très vif, que par un vote inférieur à la majorité ordinaire du gouvernement: 301 à 231.

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Je ne prétends pas, notez le bien, que l'avis de M. Laurier sur le mérite de la déclaration soit mauvaiis. Il ne fit du reste qu'emboîter le

pa® à sir Edward Grey; et tous les autres délégués, sauf ceux de l'Australie, partagèrent leur opinion. Mais l'inconséquence de sa conduite est notoire. Elle est d'autant plus remarquable que c'est la seule question sur laquelle M. Laurier se soit compromis par une attitude positive et tranchée.

On n'y peut trouver qu'une explication: le désir ou la nécessité de témoigner au ministère Asquith sa reconnaissance des services qu'il en a reçus au sujet de la réciprocité et du secret des délibérations sur la marine et la défense militaire. J'ai déjà signalé deux acomptes qu'il a payés sur cotte dette : en aidant au rejet des motions Ward-Harcouirt sur le comité permanent des conférences, puis en aiguillant la motion Fisher. au sujet du commerce impérial, sur la très longue voie d'évitement de la commission d'enquête.

Le troisième paiement, sur la Déclaration de Londres, est le plus substantiel. Et il paraît d'autant plus lourd que jusqu'au moment où les ministres anglais eurent besoin de l'appui moral des colonies, pour se tirer d'embarras, ils semblent avoir attaché plus d'importance à l'opinion du président nègre d'Haïti qu'à celle du premier ministre du Canada

Mais il y a encore mieux que cela.

Le débat sur la motion Fisher avait duré toute la séance du 1er juin.

Le lendemain, 2 juin. M. Fisher retira sa motion de censure et y substitua celle-ci:

Cette conférence, ayant entendu le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, accueille cordialement la proposition du gouvernement impérial, ainsi formulée:

(a) Que les Dominions auront l'avantage d'être consultés sur la préparation des instructions qui seront données aux délégués britanniques qui siégeront aux futures réunions de la Conférence de la Haye, et que les conventions affectant les Dominions et provisoirement arrêtées à cette conférence seront distribuées aux gouvernements des Dominions pour étude; et

(b) Qu'une procédure semblable sera suivie autant que possible — le temps, l'occasion et le sujet le permettant, — lorsque [le gouvernement impérial] préparera les instructions peur les négociations DES AUTRES ARRAN- GEMENTS INTERNATIONAUX affectant les Dominions. ("Précis", page 29).

Et le procès-verbal officiel ajoute: "Mr. Asquith said that the résolution carried ont emctly what Sir Edward Grey had undertaken should oe the procédure in future."

Or ice que sir Edward Grey s'est engagé "exactement" à faire, c'est exactement ce que M. Laurier avait combattu la veille.

N'empêche que le lendemain, M. Laurier votait en silence, ainsi que M. Brodeur, pour la proposition qu'il voulait faire écarter la veille. En effet, le procès-verbal, qui accuse la présence des deux ministres

canadiens, constate que la deuxième motion Fisher a été votée à l'unanimité.

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Les journaux impérialistes, comme le Star, ont fait état, avec complaisance, des protestations des journaux torys d'Angleterre contre les paroles de M. Laurier. Les journaux ministériels ont utilisé ces protestations pour acclamer cette "nouvelle victoire autonomiste" de M. Laurier et le peindre pour la centième fois comme le martyr de son patriotisme.

Ni les uns ni les autres n'ont signalé le voie de M. Laurier, qui est venu, à vingt-quatre heures de délai, donner le démenti à ses paroles.

Ils ont cité ces lignes du Times: "L'argument que Sir Wilfrid a 11 développé dans son discours, s'il était poussé à sa conclusion logique, " conduirait à une rupture complète du lien qui unit le Canada à " l'Empire."

Mais les uns et les autres se sont gardés soigneusement de reproduire ces autres lignes du même article: "It may be taken, as Sir Wilfrid did not dissociate himself from the resolution in its amended form, that his view of Impérial relations does not in practice ciïffer much from that of the other Prime Ministers." {Times, June Srd.)

— "Sir Wilfrid ne s 'étant pas séparé [des autres délégués] sur la " proposition amendée, on peut en conclure que ses vues sur les rela- " tions impériales ne diffèrent pas beaucoup, dans la pratique, de u celles des autres premiers ministres."

En résumé, M. Laurier a posé un principe dans son discours et appuyé de son vote le principe contraire.

Peut-on s'étonner si les journaux de Londres ont assaisonné de quelques pincées de poivre les éloges qu'ils servaient autrefois sans mélange à notre premier ministre? Avait-il vraiment tort, celui d'entre eux qui l'a baptisé Sir Face-both-Ways — Sire Double Face?

Défense de l'Empire.

Les questions de guerre ont occupé une place prépondérante à la conférence. Elles se sont toutes débattues à huis clos. Dès le troisième jour, les délégués des colonies s'enfermaient dans la salle du comité de la Défense impériale pour causer marine et armée. Ils s'y réunirent cinq ou six fois et toujours dans le secret le plus absolu.

Je reviendrai sur ces procédés de gouvernement oligarchique et sur les -dangers qu'ils offrent aux libertés coloniales.

Pour l'instant, je me borne à rechercher ce qui a pu se passer dans ce conclave des oeuvres de mort.

Qu'il s'y soit conclu de nouveaux arrangements entre les autorités impériales et les colonies, il n'y a pas le moindre doute possible.

Dès le 26 mai, le Herald, de Montréal, annonçait dans une dépêche particulière qu'à la première séance de la junte secrète, on avait

discuté "les problèmes épineux de l'autorité immédiate des généraux 11 et des amiraux impériaux, sur les armées et les flottes de l'empire, " en temps de guerre."

Le 13 juin, le correspondant particulier du Star télégraphiait que le général Botha était disposé à offrir une contribution annuelle de deux cent mille livres sterling à la marine impériale.

Le 15 juin, la même source nous transmettait le résumé d'un discours prononcé à Pontypool par M. McKenna, premier Lord de l'amirauté (ministre de la marine). Dans ce discours, le ministre anglais annonçait que les "arrangements conclus [à la conférence] avec les " colonies étaient des plus satisfaisants, et que les représentants des Dominions s'étaient unis au gouvernement [britannique] pour fournir et maintenir les moyens nécessaires de défense."

"Sans entraver l'autonomie d'aucune partie de l'Empire, on a " jeté les bases d'une force navale qui, combinée en temps de guerre, 44 sauvegardera les intérêts impériaux sur tous les points du globe."

Voilà qui ressemble beaucoup à la définition de M. Fielding: une flotte canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre.

Notre vitupérant ministre des postes devra ajouter le nom du ministre de la marine impériale à la liste des "menteurs" sur lesquels il a bavé si copieusement depuis un mois.

Quant à l'armée, nous avons le témoignage d'une autorité également compétente: celui de lord Haldane, ministre de la guerre, qui, passant en revue les troupes coloniales, le 20 juin, exprima "l 'espoir " que le nouveau plan d' organisation, récemment adopté (work&d out), " aurait pour résultat l'unification des armées de V Empire. (1)

Enfin, à la séance de clôture, le premier ministre impérial, M. Asquith. fit cette déclaration, consignée au procès-verbal officiel:

De nos débats au sujet de la coopération navale et militaire, nécessairement conduits sous le même voile du secret, il est résulté, je crois, un arrangement tout à fait satisfaisant. Tout en établissant nos obligations commutes [cet arrangement] reconnaît avec une égale netteté, que ces obligations doivent s'exécuter dans chacune des parties de V empira suivant les exigences locales d'opinion, de besoins et de circonstances." ("Précis", page 84).

Il y a donc eu une nouvelle entente. Et l'on peut être certain que cette entente s'est conclue sur la même base que les arrangements précédents: conservation apparente du principe d'autonomie; concentration lente mais graduelle de l'autorité suprême au bénéfice de l'Angleterre.

Les zones navales

Tout ce qui a transpiré jusqu'ici, c'est la fameuse question des zones navales. La presse ministérielle de Québec — les acolytes ordinaires du premier ministre, comme le Canada, et ses compagnes d'occasion, comme la Presse— ont fait grand tapage autour de ces "zones."

(1) Dépêche de la '* Presse Canadienne associée", "Herald", 21 juin

Ils ont torturé les dépêches et les faits de manière à faire croire que cette délimitation assurait au Canada le contrôle absolu de sa flotte, et, par conséquent, que les délégués canadiens avaient ainsi assuré "l'autonomie navale" du Canada.

C'est, d'après eux, la plus éclatante des "victoires" autonomistes remportées à 'Londres par sir Wilf rid Laurier.

Voyons un peu ce qu'il en est.

La nouvelle, comme l'on sait, fut d'abord lancée le 3 juin par le New York Herald, à qui son correspondant parisien l'avait télégraphiée, dès la veille.

La Presse, avec son bluff ordinaire, dont le fameux ballon est la fidèle image, emprunta la nouvelle du New York Herald, la donna comme de son crû et l'agrémenta de quelques pompons en l'honneur de sir Wilf rid Laurier, "l'irréductible champion de VmUonomie coloniale ' '

On retrouvera plus loin les échos de ces pâmoisons et la contre partie tirée de la même boutique.

Le 6 juillet, le Canada reprenait la légende :

A la conférence de 1909, dite de la défense, l'Australie et la Nouvelle- Zélande avaient fait désigner les eaux que leurs marines à elles seraient spécialement chargées de défendre et de POLiojciR (sic) . . .

A la dernière conférence, il a été convenu que le Canada se chargerait de surveiller et de POLICER (encore!) son littoral, ses côtes, tant sur l'Atlantique que sur le Pacifique, et qu'il le ferait, nécessairement, de la manière qui lui conviendrait le mieux.

Ainsi se trouve confirmée aux yeux du monde entier L'ABSOLUE AU- TONOMIE DE NOTRE MARINE. Ce que d'ailleurs les torys d'Ontario reprochent amèrement au gouvernement Laurier.

Par bonheur, le Canada est peu lu en dehors des zones ministérielles de la province. Ceci épargne à la "nation canadienne" la honte et le ridicule de laisser croire "au monde entier" que sa flotte, fille des oeuvres du "Washington canadien," n'est qu'une escouade de sergents de ville, qui vont de temps à autre policer sur l'eau, mais sans trop s'éloigner de terre, n'ayant pas le pied marin.

Les maîtres du Canada feraient bien de policer les arguments et le voeahulaire de leurs "écrivains."

A lire et à croire ces journaux "bien informés", on dirait vraiment que cette histoire de zones est toute récente, qu'on en parla pour la première fois en 1909.

Sans remonter à la nuit des temps, dès 1887. le gouvernement britannique avait fait, avec les diverses colonies australiennes — non encore fédérées — un arrangement par lequel elles payaient à l'Angleterre un certain tribut (en tout 106,000 livres sterling, pour l'Australie proprement dite, et 20,000 pour la Nouvelle-Zélande) , pourvu que l'amirauté maintînt dans leurs eaux quelques vaisseaux d'ordre inférieur. Ces vaisseaux ne pouvaient sortir de la zone territoriale des mers qui entourent les colonies.

C'était un dispositif un peu analogue à celui de notre ancienne loi de la milice qui prescrivait que les troupes canadiennes ne pourraient être entraînées, même en temps de guerre, que sur des terres "contiguës à la province" du Canada.

Nous allons voir que le régime actuel des zones navales, auquel le Canada vient, paraît-il, d'adhérer, s'éloigne beaucoup plus de l'arrangement de 1887 que notre loi de la milice de 1904 ne s'écarte de la loi de 1855.

Dès l'origine, les autorités navales de la Grande-Bretagne critiquèrent la condition imposée par les gouvernements australiens. Elles ne cessèrent de faire valoir qu'une restriction de cette nature, applicable à une milice territoriale, n'avait pas sa raison d'être dans les guerres navales où le salut de l'empire peut exiger la concentration rapide de toutes les flottes sur un point quelconque des mers.

A cela les Australiens répondaient que la situation de leurs territoires et de leurs villes et, par suite la nlature de leurs relations extérieures et de leur commuée, exigeaient une vigilance perpétuelle; et qu'aiJant au soutien de la flotte, ils devaient au salut de leurs nationaux d'exiger le maintien de cette restriction.

La lutte fut ardue et constante : elle a duré plus de vingt ans. Comme toujours, les autorités impériales ont fini par remporter, tout en laissant habilement subsister, dans les termes, ce qu'il pouvait être nécessaire de conserver de l'arrangement primitif afin d'apaiser les exigences et l'amour-propre des colonies.

Je ne puis entreprendre de raconter par le détail l'histoire de cette lutte; et pourtant elle offre un intérêt considérable, puisque c'est là qu'on trouve la ^véritable origine de notre marine "canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre."

Je me borne à indiquer la source du conflit et ses points décisifs.

La source, c'est la volonté persistante des autorités impériales de modifier le principe même de la défense de l'Empire.

Le principe qui avait triomphé avec le développement du gouvernement responsable, c 'était celui-ci : chaque colonie autonome assume graduellement la charge exclusive de la défense de son sol ; la Grande- Bretagne, seule maîtresse des relations extérieures de l'Empire, conserve seule la charge de sa défense générale.

Ce principe trouva sa première application dans l'organisation de la milice canadienne et de la marine australienne. C'était naturel. Au Canada, pays continental, voisin d'un peuple puissant et longtemps agressif, on devait d'abord pourvoir à la défense du territoire. Pour les colonies australiennes, essentiellement maritimes, la défense navale constitue la véritable protection du territoire.

•Le principe nouveau — qui au fond ne fait que ressusciter sous une forme nouvel1^ la vieille politique de Georges III— c'est que les colo-

nies doivent assumer, en outre de leur défense nationale, une part de plus en plus lourde de la défense générale de l'empire.

Dans l'évolution où i]s entraînent peu à peu les colonies, les nommes d'Etat anglais n'ont, du reste, jamais caché le but auquel ils tendent. Et c 'est ce qui fait leur force en présence des coloniaux, pour la plupart politiciens beaucoup moins soucieux d'assurer la grandeur de leur pays que de sauvegarder leur situation personnelle ou de conserver le pouvoir à leurs partisans.

A la conférence de 1897. M. Goshen, alors ministre de la mariney exposa aux Australiens les dangers de la politique du "eramponnement à la côte," — "0/ hugging the shore". Il déclara carrément que la politique navale de l'Empire doit être agressive, et que toutes les flottes, y compris celle de l' Australie, doivent être essentiellement mobiles. Il résumait ainsi la situation: "De là notre demande pour une marine libre. De là le devoir des colonies et celui de la mère-patrie de pourvoir à la défense de leurs côtes." (1)

Le ministre se borna à planter ce jalon. Avec cette patience admirable qui fait le fond de la politique anglaise il remit ses exigences à une autre étape.

En 1902, l'idée avait fait du chemin. Grâce à la formidable conspiration de presse organisée par Cecil Rhodes, les colonies s'étaient laissé entraîner dans la guerre d'Afrique. La nouvelle confédération australienne avait élu une majorité impérialiste, représentée à Londres par son premier ministre, sir Edmund Barton.

Lord Selborne reprit les choses au point où son prédécesseur les avait laissées.

Il affirma de nouveau, en s 'appuyant sur un mémoire spécial de l'amirauté, la nécessité de la "politique 'agressive'1 et de la concentration de toutes les forces navales sous une seule autorité: " . . .Whatever local distribution of forces muy be advisable and feasible in time of pence, IN TIME OF NAVAL WAR THERE MU8T BE ONLY ONE AUTHORITY with full power and responsibiUty to the Empire to move the ships, to concentrât e them, etc." (2)

Et le rapport de l'amirauté disait, non moins clairement, qu'il fallait écarter le mot et l'idée de "défense" navale; que l'objectif principal de la marine impériale devait être "l'attaque" et la concentration.

Cette fois, il arracha une première victoire à l'obstination des Australiens.

Non seulement la contribution de l'Australie fut-elle portée de £106 000 à £200,000 et celle de la Nouvelle-Zélande de £20,000 à £40,000; mars le principe même de l'arrangement fut modifié.

(1) Traduit des "Proceedings of a Conférence," etc., (c. 8596) 31 juillet 1897, page 17.

(2) "Colonial Conférence", 1902, (livre bleu anglais), page 15.

Au lieu d'enchaîner les navires à la côte— hugging the shore le

nouvel arrangement, tout en leur laissant les ports de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande comme bases1 de ravitaillement et ports d'attache, leur donnait comme "sphères d'opération" les mers d'Australie, de Chine et des Indes. Et l'article II du contrat ajoutait: "Il ne sera ' apporté aucune modification à cet arrangement sans le consentement " des gouvernements du Commonwealth et de la Nouvelle-Zélan- "de." (1)

Éfc M. M.

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En 1907, la situation se trancha plus nettement. Les ministères étaient changés. L'Australie avait pour premier ministre M. Deakin, impérialiste modéré, subissant, comme M. Laurier, l'effet de la réaction autonomiste. En Angleterre, les libéraux avaient pris le pouvoir avec sir Henry Campbell Bannierman à la tête du ministère et lord Tweedmouth à l'amirauté. Plus de conseil de l'empire, plus de tarif impérial—mais sur la question de défense impériale et de contribution des colonies, même politique, même attitude, mêmes arguments.

Lord Tweedmouth reprit la thèse de lord Goshen et de lord Selborne, mais avec plus de condescendance envers les coloniaux. Il fit ressortir davantage les services que les "puissances d'outremer" pourraient rendre à l'Empire en organisant leur défense côtière avec des torpilleurs et des sous-marins, des dépôts de charbon et de munitions, et la construction de docks et de bassins de radoubs. Mais il accentua aussi davantage la différence entre la défense côtière et le rôle des flottes. Et il affirma aussi nettement que ses prédécesseurs la nécessité de sauvegarder "le principe de l'unité de commandement et de direction de la flotte" et de laisser "la distribution de la flotte à la discrétion de l'amirauté." (2)

M. Deakin obtint sans peine le consentement de l 'Amirauté à l 'annulation du traité de 1902. afin de consacrer à l'organisation de la flotte locale le subside annuel de £200,000. au lieu de le verser au trésor anglais; mais la base de l'arrangement relatif à l'emploi des navires ne fut pas modifiée.

Le gouvernement britannique saisit la première occasion de faire disparaître le dernier obstacle. Profitant de la "panique allemande." comme M. Chamberlain avait profité de la guerre d'Afrique, le ministère Asquith convoqua la conférence de la Défense, en 1909. M. Reginald McKenna avait remplacé lord Tweedmouth à l'amirauté. C'était le quatrième changement depuis 1897 — mais la politique restait la même.

Fort des progrès accomplis, M. McKenna, tout en conservant les points d'appui créés par lord Tweedmouth, reprit exactement la thèse de M. Goshen. Il déclara que les "flotilles de défense locale, consistant en torpilleurs et sous-marins,' ne valaient rien en haute mer,

(1) '«Colonial Conférence", 1902, page 24.

(2) Conférence coloniale, 1907, (livre bleu canadien), page 104.

qu'il fallait avant tout "développer graduellement une flotte indépendante, susceptible à la fois d'offensive et de défensive". Il fit aux coloniaux toutes les concessions de détail nécessaires, et il termina par ces paroles décisives: "Il a été reconnu par les gouvernements coloniaux qu'en temps de guerre les forces navales locales devraient être sous la direction générale de l'amirauté." (1)

Cette fois, il emporta le morceau.

La Nouvelle-Zélande, 'séparant sa cause de celle de l'Australie s'engagea à fournir un Dreadnought à l'amirauté et se borna à suggérer le nombre de vaisseaux qui devraient stationner en temps de paix dans les eaux de la colonie. Toute trace de " zone " était effacée.

L'Australie définit le genre de flotte qu'elle s'engageait à construire :

EN TEMPS DE PAIX ET TANT QU'ELLE SERAIT A LA STATION, cette flotte serait sous le contrôle exclusif du gouvernement du Commonwealth.. ... En outre quand elle serait placée par le gouvernement du Commonwealth A LA DISPOSITION DE L'AMIRAUTE EN TEMPS DE GUER- RE, les vaisseaux devraient êtije sous le contrôle du commandant en chef de la marine.

Quant aux fameuses zones, voici tout ce qu'il en restait:

La flotte australienne devrait fai?:e partie de la flotte d'Orient de l'Empire, devant se composer d'unités semblables à celles de la marine royale, à être connues respectivement comme les unités de Chine et des Indes orientales et l'unité australienne. (2).

Toute restriction était enlevée. L'amirauté anglaise avait enfin gagné son point et vaincu, par sa ténacité, l 'amour-propre et la résistance des Australiens.

L'origine de la flotte canadienne.

C'est à cette même conférence que les ministres canadiens, MM. Brodeur et Borden, lâchaient aussi leurs positions retranchées de 1902 et de 1907 et cédaient à leur tour à l'action lente mais sûre de la prépondérance britannique. Cette histoire a été faite maintes fois, par bribes, mais il est bon de la reprendre ici afin de faire voir l 'enchaînement de cette merveilleuse politique impériale.

Afin de cacher leur volte-face, M. Laurier, ses complices et ses valets s'efforcent de faire remonter à 1902 l'origine des Niobés et des Rambows. Nous avons déjà signalé le faux commis ou répété par M. Laurier lui-même au Monument National, le 10 octobre 1910, et maintenu par ses organes et ses orateurs, afin d'étayer leur justification boiteuse. Il n'est pas hors de propos de le consigner de nouveau ici.

Anx propositions de lord Selborne, en 1902, M. Laurier opposa un refus catégorique. Il l'a du reste reconnu dans ce même discours du 10'oetobre 1910.

(1) Conférence impériale, 1909. (livre bleu canad. 1910), pages 32 et 34.

(2) Id., page 66.

Voici tout ce que le mémoire du gouvernement canadien contenait relativement à la défense navale :

At présent, Canadian expenditures for defence services are confïned to the military side. THE CANADIAN GOVERNMENT ARE PREPARED TO CWSIDER THE NAVAL SIDE OF DEFENCE AS WELL. On the sea costs of Canada there isi a large number of men admirably qualified to form a Navall Reserve, and it is hoped that at an early day a system may be devised which will lead to the training of thèse men and to the mailing of their services available for defence in time of need. (1)

Quelle est la traduction exacte de la partie importante de -cette déclaration? ,

Actuellement, les dépenses du Canada peur les services de défense se limitent à la partie militaire. Le gouvernement canadien est prêt à considérer également le côté naval de la défense.

Et comment M. Laurier a-t-il traduit ce texte dans -son plaidoyer du 10 octobre?

Actuellement les frais que fait le Carr •*•». pour la défense du pays sont restreints à l'armée de terre; le gouvernement canadien est disposé à faire des frais également EN VUE DE L'ORGANISATION D'UNE MARINE. (''Canada", 11 octobre 1910.)

Le faux est patent. Dans le texte réel, les ministres canadiens se restreignent à la politique de défense côtière si bien définie plus tard, en 1907 par lord Tweedmouth, ven 1909 par M. McKenna. Par le texte forgé dont M. Laurier se sert huit ans plus tard, ils se seraient engagés dans la politique "agressive" préconisée par lord Go-:heni et lord Selborne.

Or M. Laurier nous affirme qu'il s'y refusa absolument. Et c'est tellement vrai, qu'à cinq ans de là, en 1907. lord Tweedmouth disait, à la fin de la conférence, que "les représentant»: du Canada ne se propo- " sent de faire aucun changement à la politique qu'ils ont suivie jus- " qu'ici"; et M. Laurier repoussait durement la proposition de M. Smartt, premier ministre du Cap, qui formulait un voeu où se trouve exactement le germe de la marine "canadienne" de 1910.

Mais la "panique allemande" opéra au Canada comme -en Australie. Comme bien l'on pense, lord Grey. ne laissa pas tomber une si belle aubaine; M. Biorden aidant, le vceu du 29 mars 1909 fut voté; MM. Brodeur et F. Borden partirent pour la conférence de 1909; "de concert avec l'amirauté" anglaise, ili formulèrent deux projets de marine, sans aucune restriction quant aux ports d'attache. Suivant la parole de M. McKenna qu'ils n'ont jamais contredite, ils reconnurent " qu'en temps de guerre les forces navales loca'es devraient être sous " la direction générale de l'amirauté.'

(1) "Colonial Conférence", 190 2, (livre bleu angis), page 74.

Vint -enfin la fameuse loi. Le principe de l'autorité suprême de l'amirauté, en temps de guerre, fut soigneusement voilé sous la phraséalogie alambiquée et hypocrite de l'article 18 du bill devenu l'article 23 de la loi.

Eit le 12 janvier 1910, sir Wilfrid Laurier faisait cette déclaration qui a passé trop inaperçue: "Il n'y a pas eu d'entente définitive à la conférence (de 1909), mais la politique proposée par la conférence est celle que nous entendons mettre à exécution. (1)

Or la politique "proposée par la conférence" et acceptée par M. Laurier et ses ministres, c'est celle de M. McKenna, absolument identique à cello de lord Goshen et de lord Selborne, que M. Laurier avait repoussée. C'est la politique que le gouvernement britannique — sans distinction d'hommes et de partis, — poursuit sans relâche depuis vingtcinq ans et qu 'il voit enfin triompher de toutes les résistances, de tous les obstacles, à la Nouvelle-Zélande, en Australie au 'Canada, au Sud- Africain.

C'est la politique des flottes locales entretenues aux frais des colonies et mises, en temps de guerre, au service de la métropole. Cette politique offre à l'Angleterre le double avantage de soulager son budget et de lui assurer gratuitement des vaisseaux et de la chair à canon.

En vérité, on ne saurait se lasser de le répéter : ces Anglais sont de fiers maîtres d'empire!

Jfc J2. Jt,

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