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L'application au Canada du régime des "zones" est bien la continuation ide la politique de 1909. Pour une fois le Canada a raison. . . en partie. Il n'y a aucune parité avec le cas de la Nouvelle-Zélande, puisque là il n'y a plus aucune zone. Mais te 'est bien le cas de l'Australie: celui des zones. . .qui n'en sont plus.
C'est-à-dire que les deux escadres (Canadiennes feront l'office des anciennes escadres anglaises du Nord Atlantique et du Nord Pacifique, comme la flotte australienne fait une partie de la besogne des escadres de Chine et des Indes. En temps de paix, nos "beaux petits navires" stationneront dans les eaux canadiennes; leurs officiers flirteront avec les jolies femmes des ports de mer; leurs matelots traîneront les rues ou entretiendront le commerce des Presses. De temps à autre ils feront des croisières, — ou comme dirait le critique naval du Canada, ils policeront à quelques milles au large. Peut-être pousserontils parfois jusqu'aux Antilles, ce qui leur permettra d'établir des comparaisons entre les Presses noires, les Presses blanches et les Presses jaunes.
Mais survienne la guerre, que M. Laurier le veuille ou qu'il fasse mine ide résister, comme en 1899, les vaisseaux "canadiens en temps de p?\ix", deviendront "impériaux" et passeront sous "la direction générale de l'amirauté" qui les dirigera où les besoins de la défense ou plutôt de V attaque impériale les appelleront.
(1) ''Débats", ch. des Communes, 1909-1910, col. 1886.
11 restera sans doute aux Lafortune de l'époque le loisir d'approuver ou de blâmer, en termes plus ou moins grotesques, le départ de "leurs" navires. Mais c'est une maigre compensation pour le pays.
Il serait tort de même intéressant d'entendre quelqu'un de responsable dans le troupeau bêlant qui fait cortège au premier ministre — et pourtant il mérite mieux que cela — nous expliquer ce qu'ils entendent par l'autonomie complète, absolue, que nous valent ces zones.
Veut-on dire qu'en deçà d'un certain degré de longitude, ces vaisseaux sont canadiens et qu'au delà ils ne le sont plus?
Qui dit autonomie complète, absolue, dit indépendance. Est-ce à dire que, dans "nos zones", nous pourrons à notre guLe faire la paix ou la guerre?
Si nous voulons rester en paix 'et qu'un vaisseau américain allemand ou japonais, en guerre contre l'Angleterre, rencontre le Niobé dam la zone, l'amiral Brodeur ou son successeur annoncé, l'amiral Lemieux, .criera-t-il : "Ne tirez pas! Nous sommes dans notre zone!"
Mystère !
Que ne peut-on en trouver le secret avec les primes de la Presse, sous les paliers des portes!
Les opinions de la "Presse".
Terminons cette histoire de zones par des citations intéressantes, tirées précisément de la Presse.
Voici trois opinions successives du grand "organe des Canadiensfrançais." Le contraste ne manque pas de pittoresque.
10 Opinion spontanée de la Presse, samedi 3 juin 1911. avec titres, portraits et caractères flamboyants, comme pour le ballon et les brouettes :
La "Presse' croit savoir de bonne source eue lors d'une réunion officieuse de la Conférence Impéria* - à Londres, où il a été question de la défense de l'Empire, um k ;cisir a été prise qui établit nettement l'autonomie complète des Colonies, en matière de défense navale. C'est ainsi qu'une zone considérable dans l'Océan Atf antique et une autre dans l'Océan Pacifique seraient mises, par l'Angleterre, entièrement et exclusivement sous le contrôle du Gouvernement Canadien.
La même chose aurait été résolue pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, dans les eaux où rayonne leur activité et s'étend leur influence.
On sait le rôle important qu a joué Sir Wilfrid Laurier dans toutes !es décisions qui ont été prises par la Conférence, depuis qu'elle siège à Londres. D'abord et pardessus tout ce qu'il a manifesté, c'est son intention bien arrêtée de faire reconnaître, en toute chose, l'autonomie absolue des Colonies.
11 n'y a pas de doute que c'est grâce à son influence si, en matière de défense navale, on a adopté, du moins officieusement, cette mesure que la "Presse" croit devoir rendre publiquï dès maintenant.
2o Opinion réfléchie de la Presse, lundi, 5 juin 1911, en premier- Montréal, caractère grave, genre Times ou Temps:
Nos lecteurs, sans aucun doute, ont saisi toute l'importance de la nouvelle que nous publiions samedi et d'après laquelle l'autonomie complète des colonies en matière de défense navale allait être reconnue par la Conférence Impériale. Cette entente a été conclue en dehors de la conférence qui n'a pas encore été saisie officiellement de la question, mais elle n'en est pas moins authentique, nos informations nous permettent de l'affirmer.
Comme nous l'avons sommairement expliqué, une zone considérable dans l'océan Atlantique, et une autre dans l'océan Pacifique seraient mises par l'Angleterre sous le contrôle exclusif du gouvernement canadien. Il en sera de même pour l'Australie et pour la Nouvelle-Zélande dans les eaux où s'étend leur influence.
Cela veut dire que la flotte construite et payée par le Canada, sera strictement et absolument canadienne dans sa création, dans sa direction, et dans son utilisation. Notre gouvernement ^administrera lui-même et la dirigera» sans que l'amirauté anglaise ait à intervenir.
On se souvient que ce que certains reprochaient surtout au gouvernement canadien, lors de la grande émotion causée par la loi navale, c'était de créer une flotte sur laquelle l'administration impériale aurait la main mise et dont elle pourrait disposer à son gré. L'objection disparaît aujourd'hui, puisqu'il est bien entendu que le Canada conservera son autonomie complète en matière de défense navale.
C'est incontestablement à Sir vVilfrid Laurier que nous devrons ce nouveau triomphe de l'autonomie coloniale. Nous avons vu, depuis le commencement de la Conférence, comme il s'est montré gardien jaloux des droits des colonies. En posant avec fermeté, dès la première séance, son principe de l'unité impériale assise sur l'autonomie coloniale, il a imprimé à la conférence sa vraie direction Toutes les décisions qui ont été prises jusqu'ici, l'ont été à la lumière de ce principe.
L'autonomie de la flotte canadienne que la Conférence reconnaîtra sans doute prochainement par une résolution officielle, est aussi la conséquence de ce grand fait historique souvent proclamé par sir Wilfrid Laurier: Le Canada est une nation.
3o Opinion renseignée de la Presse, vendredi, 16 juin 1911, caractère tassé, enfoui dans la page des rebuts d'articles trop longs:
Ils [les ministres anglais] prêchent donc l'autonomie des colonies, admirable principe qui fait pâmer d'aise toutes les colonies. Tout le monde crie bravo, nous en sommes, nous voulons être maîtres chez nous, etc. La Conférence se trouvant d'accord sur ce principe, ces bons farceurs d'Asquith et de Lloyd-George EN PROFITENT POUR NOUS METTRE SUR LE DOS LA POLICE D'UNE PARTIE DE L'ATLANTIQUE ET DU PACIFIQUE! "Comme cela, disent-ils, le principe de l'autonomie des colonies se trouve reconnu d'une manière décisive et pratique; nous allons nous retirer de ces zones coloniales et vous en remettre le soin exclusif." Voilà un acte de haute politique qui ne nuira pas à l'Angleterre dans l'esprit du Grand Turc ni dans l'âme du Fils du Ciel; il n'y a que ces "BEASTLY COLONIALS" qui pourraient se plaindre, et encore, PEUT-ETRE NE S'APERCEVRONT-ILS PAS TOUT DE SUITE DU CADEAU QUI VIENT DE LEUR ETRE FAIT. Ces bons Anglais ne veulent pas nous donner de préférence pour nos produits, mais, sans doute comme compensation» ils nous en donnent une fameuse dans leurs dépenses navales; et la transaction se fait aux cris d'allégresse: "Vi- ^Te l'autonomie!"
Je doute que le matin d'allégresse où le "Washington canadien ': tomba dans ses bras, la tant doulce Presse ait mis ce bouquet à son corsage!
Les armées de terre.
Les disputes rententissantes qjG la loi de la marine a suscitées ont rejeté oans l'ombre tout ce qui louche à l'organisation des forces de terre. On aurait tort, cependant, de perdre de vu - ie travail qui se poursuit également sur ce terrain. Il est, du r^:e. *dentfqii3 à celui de l'impérialisation de la défense navale.
Dès 1897, M. Chamberlain avait indiqué, avec la forte franchise qui marquait toutes ses professions de foi, le but ultime que se propose le gouvernement britannique: celui d'induire les troupes coloniales à combattre dans les rangs de l'armée impériale: "fight side by side with their British colleagues." (1)
Il saisit l'occasion de la guerre d'Afrique pour faire mûrir le projet. On peut même présumer qu'imitant Bismark — jusque dans le procédé des dépêches falsifiées — il précipita cette guerre afin de cimenter dans le sang l'unité de l'empire. On se rappelle, sans doute, l'insistance qu'il mit — et tous ses disciples — à donner à l'envoi des troupes coloniales en Afrique la portée d'une évolution nouvelle et décisive dans l'organisation militaire de l'empire. On n'a pas oublié avec quelle magnifique insolence il rejeta à la figure de M. Laurier la puérile réserve — la no-precedent clause — du décret canadien autorisant l'enrôlement des troupes. M. Laurier avala l'affront sans mot dire, comme il avait, le 13 octobre 1899, ravalé sa parole donnée le 3.
Suivons maintenant le développement de l'idée impérialiste, et nous allons voir la question de la défense territoriale prendre exactement la même route que la défense navale.
A la conférence de 1902, M. Chamberlain rappela les sacrifices de la guerre d'Afrique et les conséquences qui devaient en résulter pour l'union des forces militaires de l'Empire.
Le ministre de la guerre, M. St. John Brodrick, insista sur les dures leçons de cette guerre et la nécessité de se mieux préparer pour l'avenir.
Il se plaça exactement au même point de vue que lord Selborne avait choisi pour la réorganisation de la flotte.
Il partagea la défense en deux catégories: défense locale et défense impériale. Et il dévoila avec franchise le but des autorités impériales: laisser aux grandes colonies le soin principal de leur défense locale, suivant le principe établi depuis 1863 ; et de plus, les induire à assumer leur part de la défense impériale.
Il appuya ses propositions sur divers mémoires d'officiers et de tacticiens comme le colonel Altham, le général French, le général Hutton, etc.
(1) "Proceedings of a Conférence," etc., 1897, page 9.
A noter, en passant, ce paragraphe du colonel Altham, que les impérialistes exaltés, et aussi les guerriers de terre et de mer qui entourent M. Laurier, ne devraient pas perdre de vue:
En cas de guerre avec les Etats-Unis, la sécurité du Canada dépendrait entièrement de la milice canadienne jusqu'à l'arrivée des renforts d'Angleterre. On peut donc en conclure que pour le Canada, la meilleure manière de coopérer à la défense impériale est de faire de sa milice une force réelle (efficient force). Il est plus important de presser vivement le ministère canadien de prendre cette précaution raisonnable que de lui faire maintenir des régiments pour le service impérial général. (2)
Que l'on rapproche ce paragraphe du rapport du général French, sur l'état déplorable de notre milice en 1910. Et l'on conclura peutêtre qu'au lieu de dépenser des millions pour débarrasser l'amirauté anglaise de ses vieux sabots, risée de l'étranger, et ouvrir des carrières de fainéants aux fils de ministres, notre gouvernement de faux guerriers aurait fait de meilleure besogne s'il avait, au bout de huit années, commencé à faire de la milice canadienne une "force réelle."
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Revenons à 1902.
Comme l'amirauté pour l'organisation navale, le général Hutton déclarait que pour la sécurité générale de l'Empire il fallait écarter la vieille idée de défense passive : " La meilleure et la plus sûre défense, disait-il, est de prendre une vigoureuse offensive." (2)
Mais c'est le général French, alors chef de la milice australienne, qui posa la pierre angulaire.
Dairtis un court rapport, daté du 8 mai 1900, il définit en quelques' phrases brèves, claires et vigoureuses, la base fondamentale et les principaux moyens d'action de la réorganisation militaire et navale.
"Je veux, dit-il, établir nettement deux points: (lo) Il est inutile d'espérer ou d'attendre qu'on puisse lever, dans les colonies, des corps considérables de troupes impériales, payées au taux de la solde impériale, pour faire du travail ordinaire de garnison EN TEMPS DE PAIX. (2o) Il est également certain qu'EN TEMPS DE GUERRE, on peut enrôler des milliers d'hommes qui s'engageront pour la durée de la guerre et pour une solde raisonnable. (3)
On voit déjà se dessiner la même organisation que pour la marine : troupes coloniales en temps de paix, impériales en temps de guerre.
Et après quelques avis pratiques sur la manière de préparer ces réserves coloniales, il terminait par ce conseil:
"C'est le moment d'agir : si nous laissons tomber la fièvre (till the cold "fit cornes) il sera peut-être impossible de pousser le projet."
Si l'on veut savoir ce que le général French est venu faire au Canada, l'an dernier, on n'a qu'à relire ce rapport vieux de onze ans, mais toujours vivant.
(1) "Colonial Conférence ' ', 1902, (Livre bleu anglais), page 51.
(2) Id.^ page 65.
(3) Id.,' page 62.
En dépit du conseil du général, dictée par la brusque impatience du soldat, il fallut procéder avec lenteur. Les hommes d'Etat anglais, savent, eux, que "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage."
M. Brodrick suggéra de réorganiser les forces coloniales en les divisant en deux corps distincts: milices territoriales pour la défense locale, régiments impériaux pour les guerres offensives et défensives de l'empire.
Les délégués des colonies anglaises de l 'Afrique-Sud — les provinces conquises n'étaient pas encore représentées: — et ceux de la Nouvelle- Zélande acceptèrent l'idée, ceux de l'Australie et du Canada la repoussèrent.
Voici la déclaration de principes que firent M. Laurier et ses collègues :
Les ministres désirent faire observer que leurs objections proviennent moins de la crainte des dépenses à encourir que de leur conviction qu'en acceptant le projet ils s'écarteraient sensiblement du principe de l'autonomie coloniale. (1)
En 1907, le ministre libéral de la guerre, M. Haldane — encore en fonctions aujourd'hui — reprit la thèse de la double armée. Comme lord Tweedmouth, il arrondit les angles et réussit à faire accepter, après une longue dispute de mots, le principe de la création d'un état-major impérial et d'états-majors coloniaux avec échange d'officiers entre les deux corps, afin d'arriver 'à uniformiser autant que po^ssible V organisation militaire dans tout V empire." (2)
Il fit aussi reconnaître sans discussion le droit des colonies à être entendues et représentées dans la Commission de la Défense impériale.
C'était, suivant la tradition britannique, sanctionner par un texte l'usage établi, puisque, dès 1903 sir Frederick Borden avait représenté le Canada dans cette Commission.
Le Dr Smartt, premier ministre du Cap, voulut hâter la solution, comme il fit, quelques jours plus tard, pour la marine.
Il proposa la création aux colonies, de régiments impériaux. Tous les autres premiers ministres des Dominions s'y opposèrent. M. Haldane écarta la question tout en laissant la porte ouverte: "C'est un projet, dit-il qui sera peut-être réalisé avant longtemps.'' (3)
J'ai vu de près le ministre de la guerre. Il a une physonomie remarquablement intelligente — un mélange de têtes d'orateur, d'avocat et de comédien. Je donnerais beaucoup pour un instantané de son expression au moment où il rassurait ainsi l'impérialiste sud-africain au nez des "autonomistes" du Canada et de l'Australie.
A cette conférence, l'état-major avait présenté un mémoire, qui ne
(1) "Colonial Conférence", 1902, page 73.
(2) "Conférence coloniale 190/ • ', (livre bleu can.), page 79.
(3) Id., page 93.
fut publié au Canada qu'après les élections de 1908, sur la "Possibilité d'assimilation de l'organisation de guerre dans l'empire." Je me borne à citer le paragraphe 12 de ce mémoire :
COMME IL EST PROBABLE QUE LES COLONIES PARTICIPERONT DAVANTAGE AUX GUERRES FUTURES DANS LESQUELLES LE BIEN- ETRE DE L'EMPIRE SERA EN JEU, il a été, pour les mêmes raisons, jugé à propos de soumettre à la considération de la conférence coloniale le sujet de la possibilité d'assimiler l'organisation de guerre des colonies plus intimement à celles du Royaume-Uni. Il a déjà été pris des mesures dans ce sens à l'égard de quelques-unes des colonies; etc. (1)
Sauf quelques observations de MM. Laurier et Borden sur la nécessité de ne pas engager d 'avance la responsabilité des colonies et de maintenir l'autorité des ministres coloniaux sur leurs états-majors respectifs, les délégués canadiens ne firent aucune affirmation de principes, ne suggérèrent rien de nouveau; ils ne s'opposèrent qu'aux formules. La crainte de l'opinion canadienne les hantait visiblement: ils préparaient leur attitude électorale de 1908.
Je transcris ici un bout de dialogue amusant .
On parlait de l'impression du discours de M. Haldane:
Le Président: Vous allez le réviser ?
M. Haldane: Oui, et J'AURAI SOIN D'ELIMINER TOUT CE QUI SE- RAIT DE NATURE A BLESSER LA SUSCEPTIBILITE DU PUBLIC EN ANGLETERRE ET DANS LES COLONIES.
Sir F. Borden: Il s'agit simplement d'établir un état-major général?
On venait de discuter toute la question pendant une heure !
M. Haldane: Oui.
Sir F. Boruen: Et non pas de créer une armée impériale?
M. Haldane : Non, il y aura une armée pour défendre l'empire, et un Comité de Défense impériale.
Sir F. Borden: Nous sommes tous d'accord sur cela, mais UNE PARTIE DE LA POPULATION QUE NOUS REPRESENTONS .. S'OPPOSERAIT PEUT-ETRE A CE QU'ON LUI IMPOSE CE QU'ELLE CONSIDERERAIT ETRE UNE OBLIGATION. (2)
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Le danger des élections passé, les négociations reprirent leur cours.
Le 15 janvier 1909, lord Crewe, ministre des colonies, transmettait à lord Grey un nouveau mémoire du War Office en date du 15 décembre 1908, basé sur les principes suivants:
(1) La nécessité du maintien de la suprématie de la mer qui peut seule assurer quelque coopération militaire.
(2) L'opportunté d'un certain vaste plan d'organisation militaire pour l'empire, mais non pas un modèle rigide qui ne se prête pas aux difficultés locales.
(3) Une conception d'une combinaison dans laquelle les forces armées de l'empire seraient organisées en deux parties, la première ayant pour fonction la défense locale, la seconde étant destinée au service de l'empire dans son ensemble. (3)
(1) Doc. parlementaire (canadien), 1909, No. 99, (trad. officielle), page
(2) Conférence 1907, page 94.
(3) Doc. 99, page 2.
Reprenant par le détail le projet d'état-major impérial avec ramification aux coloniess accepté en principe à la conférence de 1907, le général Nicholson indiqua nettement le but de cette création : adaptation des troupes coloniales à un "standard" uniforme afin de se préparer à ' ' associer étroitement en temps de guerre les forces maintenues " dans les différentes parties de l'Empire." (1)
Cet état-major se composera d'un "corps central," à Londres, sous l'autorité immédiate du chef de l 'état-major impérial; et de "sections locales" aux colonies, soumises à l'autorité absolue des gouvernements coloniaux, mais se tenant en relations constantes avec l 'étatmajor impérial pour en recevoir la direction "sur toute question purement militaire." (2) Le général Nicholson ne se cache pas. du reste, la difficulté de maintenir cette double autorité.
Afin de préparer les officiers des colonies à bien jouer leur double rôle et surtout à travailler efficacement à l'oeuvre d'uniformisation, l'officier anglais recommande de leur faire faire un stage à l'école d'état-major de Camberley ou à quelque école absolument semblable aux colonies.
Comme on le voit c'était bien le retour, par un chemin détourné, à la thèse de M. Brodrick, re|poussée si énergiquement en 1902 par les ministres canadiens.
Deux élections s'étaient faites au Canada au cri de l'autonomie sauvegardée par le Grand Canadien. On pouvait maintenant s'aventurer plus loin.
Le 9 février 1909, M. Laurier et ses collègues se claquemuraient dans la salle du Conseil privé, à Ottawa, et "acceptaient entièrement les principes énoncésdans lemémoire de V état -major général" (3) c'està-dire la création d'un état-major impérial, l'échange des officiers et V uniformisation des troupes canadiennes, afin de préparer "l'associa- 44 tion étroite, en temps de guerre, des forces maintenues dans les dif- " fér entes parties de V Empire."
Il s'engagèrent même à payer une partie du coût de l'enseignement à l'école de Camberley, en Angleterre!
Afin de se donner une fiche de consolation dans la débandade, sir Frederick Borden se raccrochait aux débris "d'autonomie coloniale' préservés dans le plan de l 'état-major.
Dans un dernier soupir de fierté canadienne, dont il ne sentit pas, sans doute, l'amère ironie, il transmettait aux ministres anglais une copie du mémoire de 1902, dans lequel les ministres canadiens, invoquant le principe de l'autonomie, avaient repoussé ce qu'ils décidaient maintenant d'accepter sous une autre forme!
MM. Borden et Brodeur partirent pour la conférence de^l909. On leur présenta un nouveau mémoire du général Nicholson: "Propositions pour organiser les forces militaires de V empire de manière à as-
(1) Doc. 99, 1909, page 2.
(3) Id., page 18.
surer leur coopération effective en cas de guerre/' Et le compte rendu officiel ajoute qu'à la séance du 29 juillet 1909. —
H fut donné à entendre que les représentants de possessions autonomes acceptaient généralement la proposition que chaque partie de l'empire consent à faire ses préparations de manière à ce qu'elle puisse, dans le cas où elle le désirerait, prendre sa part de la défense générale de l'empire. (1)
Dans les séances d'organisation, on arrêta les moyens à prendre pour atteindre ce but.
M. Haldane reprit avec plus de force que jamais le projet d'une double organisation. Il félicita brièvement les ministres coloniaux de ce qu'ils avaient fait pour la défense locale; mais il leur déclara nettement qu'ils n'allaient pas assez vite dans la voie plus large de la coopération à la défense de l'empire. En quelques mots il fit le partage des secours que la mène -patrie attend de ses filles en cas de guerre. L'Australie et la Nouvelle-Zélande expédieront des troupes aux Indes, l'Afrique-iSud aidera à la conquête du continent noir; quant au Canada, il a l'avantage d'être "le mieux situé" pour aller se battre dans les deux mondes et envoyer des armées soit en Europe soit en Australie.
•C'est déjà la question des "zones." pour les armées de terre.
Il expliqua alors clairement que le mode le plus pratique d'arriver à accomplir ces tâches, c 'était de préparer les milices coloniales, en temps de paix, suivant les méthodes, la discipline et l'armement de troupes impériales —
—de sorte que si les circonstances Je demandaient, UNE PARTIE DE CES TROUPES PUT ETRE RENDUE DISPONIBLE POUR DES FINS IMPE- RIALES."
"On espère, ajoutait-il, que le développement des forces des possessions, au cours des quelques années prochaine?, permettront à leurs gouvernements respectifs d'étudier la question entière des nombres que l'on pourrait rendre disponibles pour le service impérial, SE RAPPELANT TOUJOURS QU'UNE DEFENSE PASSIVE N'EST PAS UNE DEFE3NSE. (2)
Cette fois, nos représentants se rendirent sans coup férir.
Ils rentrèrent dans leur poche leurs protestations de 1902 ainsi que leur dernière et timide réserve de février 1909, et acceptèrent sans la moindre restriction "les principes énoncés dans le mémoire de l 'étatmajor impérial."
M. Haldane n'avait-il pas raison, deux ans auparavant, lorsqu'il disait au Dr Smartt : "Attendez, c'est un projet qui sera peut-être réalisé avant longtemps."
C'est fait.
Ce qu'ils doivent se gausser des libeastly colonials" comme dirait le correspondant particulier de la Presse! Ont-ils tort?
Dès que le projet fut accepté par nos représentants, on chargea le général French d'aller en commencer l'exécution au Canada.
(1) "Conférence 1909 ;;, page 37.
(2) Id., page 47.
Que s'est-il paisse à la conférence de 1911 ? Nous l'ignorons encore, et nous ne connaîtrons rien de positif avant les élections. Mais lorsque lord Haldane déclare que "le nouveau pian d'organisation aura pour résultat l'unification des armées de l'empire," j'ai peine à croire que M. Laurier et ses guerriers aient repris sur le gouvernement impérial le terrain qu'ils ont cédé lentement mais sûrement depuis -quinze quinze ans!, (1)
Quelques observations générales.— Militarisme.
L'un des traits caractéristiques de la conférence de 1911, celui qui, à première vue, la distingue particulièrement des réunions précédentes, c'est le peu d'importance qu'on a accordé aux questions de commerce et la prépondérance décisive qu'on a donnée à l'impérialisation des lois et aux armements impériaux.
En 1902, M. Laurier et ses collègues avaient fait savoir officiellement au gouvernement britannique que la seule question qu'il leur parût à propos de discuter à la conférence était celle des relations commerciales des divers pays de l'Empire.
Cette année, c'est la seule qui n'ait pas été discutée.
Sans doute, en 1902, M. Chamberlain réussit à entraîner les représentants des colonies sur le terrain des relations politiques et militaires. Mais la question commerciale resta la principale. C'était du reste, conforme au programme de Péminent ministre des colonies.
En 1907, sur quatorze séances de travail, cinq furent prises tout entières par la seule question des tarifs de faveur, au moins quatre par diverses autres questions de commerce, dont une séance presque entière par la fameuse AU lied Line. Deux séances seulement furent consacrées aux questions d'armée et de marine, deux aux questions constitutionnelles—Conseil impérial et conférences futures — et les deux autres à l'émigration, à la naturalisation et autres questions difficiles à classer.
Cette année, les questions commerciales, — les seules qu'il fût utile de discuter selon l'opinion de notre premier ministre en 1902 — ont été . reléguées au troisième plan : la question des tarifs de faveur et de l'encouragement au commerce a été écaatàée, et une demi séance a suffi à expédier la fameuse commission d'enquête de M. Laurier, sa motion relative aux traités de commerce, et Y AU Red Line par-dessus le marché.
Deux ou trois autres demi séances ont disposé des câbles, des télégraphes sans fil et de toutes les questions intéressant le commerce.
(1) Le résumé de l'arrangement conclu à Londres, cette année, n'a été produit par M. Laurier que la veille de la prorogation du parlement et envoyé immédiatement à l'imprimerie nationale pour en sortir, Dieu sait quand. Ce que les journaux en ont donné suffit à faire présumer que l'arrangement est en tout conforme au plan de l'Etat major impérial.
On trouvera en appendice le résumé qu'en a donné la "Free Bress" d'Ot-
tawa.
En revanche, on a consacré quatre séances aux seules questions constitutionnelles, autant à l'émigration, à la naturalisation, à la cour impériale et à l'impérialisation des lois civiles, deux séances entières à la seule déclaration de Londres et sept ou huit séances secrètes aux questions de guerre.
Impérialisme libéral.
Dans cette évolution comme dans tout le reste, il faut voir la main des autorités impériales.
M. Chamberlain véritable fondateur du régime des conférences, du "cabinet impérial," dirigea les sessions de 1897 et 1902. Celle de 1907 conserva l'impulsion qu'il avait donnée.
Ce n'est que cette année que l'impérialisme libéral a pris le dessus.
Or voici la différence entre l'impérialisme intégral et l'impérialisme libéral, qui n'est que le bâtard de l'autre.
M. Chamberlain réclamait l'aide des colonies dans les armements et les guerres -le l'empire, mais au moins il était prêt à reconnaître aux colonies une oart proportionnelle de l'autorité et du gouvernement de l'empire; il voulait les unir entre elles et les lier à la mère-patrie par ui- tarif de faveurs réciproques.
Le ministère actuel, comme le nôtre, nage entre deux eaux; il louvoie entre le courant impérialiste et le courant nationaliste, il pousse tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il n'a ni la force ni le courage de se placer nettement d'un côté ou de l'autre.
L'élément impérialiste est représenté dans le cabinet par M. Asquith, premier ministre, par sir Edward Grey, aux Affaires étrangères, et par lord Haldane, à la guerre. Avec M. Lloyd George, ce sont les têtes dirigeantes du cabinet. Ils ont été, on l'a vu, les maîtres réels de la conférence. M. Laurier a • ' tout mené ' ' quand il les a suivis, il n'a rien obtenu lorsqu'il a voulu regimber contre leur autorité, ce qui, du reste, n'est pas arrivé souvent.
Or les libéraux impérialistes — dont on pourrait retracer la généalogie politiqu ; jusqu'à lord John Russell et à Palmerston — représentent et cultivent le plus mauvais genre d'impérialisme — l'impérialisme mesquin et égoïste.
Ils n'ont pas, comme les grands libéraux les Bright ou les Gladstone, la force morale qu'il faut pour réagir énergiquement contre l'esprit d'accaparement, de conquête et de domination, qui a engendré le militarisme. Ils n'ont pas davantage l'énergie et la hardiesse de Chamberlain pour chercher à faire accepter par le peuple anglais toutes les conséquences du nouveau régime.
Du reste, ils ont mesuré la faiblesse et l'opportunisme des politiciens coloniaux. Ils se sont aperçus qu'avec quelques précautions dans les méthodes et les formules, ils réussiraient à faire accepter par les représentants des "puissances d'outremer" — M. Laurier en tête — tous les inconvénients du régime, sans être obligés de leur en faire valoir les avantages.
Ils entraînent les colonies à partager le fardeau de l'empire, ils leur font accepter des états-majors, des armements et une organisation militaire en vue des guerres impériales; ils leur font construire des flottes "coloniales en temps de paix, impériales en temps de guerre"; en un mot, il les jettent à corps perdu dans le "gouffre du militarisme"— mais ils refusent obstinément de leur accorder une part dans le gouvernement de cet empire, dont le salut et l'unité leur imposent des sacrifices de plus en plus onéreux ; ils ferment dédaigneusement aux "Dominions d'outremer" la porte des conseils où se fait la politique étrangère, source des guerres où les beastly colonials iront se faire massacrer pour la gloire de la mère-patrie, la grandeur de l'Empire et le triomphe universel de la race anglo-saxonne.
11 En ces matières, la responsabilité du gouvernement impérial ne saurait être partagée."
Ils acceptent à pleines mains les bénéfices des tarifs de faveur que les colonies accordent à l'Angleterre, mais ils se refusent à leur rendre la réciproque, sous une forme ou à un degré quelconque.
Un régime aussi faux ne peut être que transitoire; et, pour le temps qu'il subsiste, il ne peut se maintenir que par la ruse l'intrigue et le secret. C 'est pourquoi les membres de la conf érence — et particulièrement M. Asquith et M. Laurier — ont insisté si fortement pour tenir les portes fermées, surtout lorsqu'on discutait flotte et armée, états-majors et "zones navales."
Us savent très bien que le jour où le peuple verra clair dans leurs agissements, leur politique d'expédients périra, et eux avec elle.
Gouvernement occulte.
Pour justifier le régime du secret, on a invoqué les exigences de la diplomatie et de la tactique militaire. Ce n'était qu'un prétexte.
La motion de sir Joseph Wand, proposée dès l'ouverture de la conférence, excluait ces sujets. En voici les termes exacts :
"Que la conférence soit ouverte à la presse, excepté lorsque les sujets sont confidentiels."
M. Laurier fut le premier et le plus ardent à combattre cette proposition. Nous verrons quels étaient ses motifs pour désirer, plus que tout autre, la sécurité des ténèbres. Et la porte fut fermée au public.
Chaque matin, on communiquait aux journaux un compte rendu, soigneusement revisé par chacun des délégués, des délibérations de la veille.
On a vu, par un extrait du rapport de la conférence de 1907 que j'ai cité, que ces messieurs retouchent leurs discours de manière à ne pas (< blesser les susceptibilités du public."
Voilà en vérité un procédé commode !
De plus, sur les questions de marine. et d'armée et les sujets connexes, on a, cette année supprimé tout compte rendu, tout communiqué, même abrégé, même revisé: silence de mort!
Non seulement a-t-on réservé pour le secret du comité de la Défense impériale les questions stratégiques; non seulement a-t-on soigneusement fermé portes et fenêtres lorsque sir Edouard Grey a ouvert en présence des coloniaux ébahis et flattés, la boîte de Pandore des relations étrangères et des intrigues diplomatiques — pour tout cela le secret s'explique — mais on a même caché au public toutes traces des délibérations sur les questions essentiellement publiques qui s'y rattachent.
Et les ministres anglais ont pris leurs précautions d'avance.
Le gouvernement de l'Afrique-Sud avait donné avis d'une motion suggérant de remplacer par une contribution directe à la défense navale de l'emipire et à la défense particulière des colonies, les tarifs de faveur accordés aux marchandises importées de l'Angleterre aux colonies.
C'était soulever toute la question et pénétrer au coeur même du problème impérialiste.
Le ministère Asquith eut une telle frayeur de cette proposition, qui rattachait la question fiscale à la participation des colonies à la défense de l'Empire, qu'il ne voulut pas même courir le risque d'une discussion. Il réussit à faire biffer du programme, dès le mois de février, cet avis de motion embarrassant.
Il restait à l'affiche deux propositions très importantes, se rattachant aux armements impériaux et à la contribution des colonies.
L'une encore de l'Afrique-Sud:
Lorsque les Dominions voteront des contributions en argent à la défense navale de l'Empire, le coût de tout service naval ou de toute disposition relative à la défense côtière locale seri distrait de ces subsides.
L'autre de l'Australie, proposait l'étude des graves problèmes qu'elle formulait ainsi:
Coopération et relations mutueliss des forces navales et militaires du Royaume-Uni et des Dominions, "status" des flottes coloniales.
On le voît, ce n'étaient pas là des questions stratégiques, mais des problêmes essentiellement poétique?, qui intéressent à un haut degré le peuple du royaume et encore davantage celui des colonies, puisqu'il ont pour objet de déterminer la part des sacrifices de sang et d'argent que les beastly coloniale devront accomplir pour le salut de l'empire; et aussi la part d'autorité que les "puissances d'outremer" pourront exercer sur leurs flottes "national en temps de paix, impériales en temps de guerre."
En 1902 et en 1907, on avait traité ces questions exactement ccmme '.utes les autres — conseil d'empire, tarifs de faveur, etc. — avec ni plus ni iroins de publicité.
Cette année on lies a plongées dans les ténèbres. Et avant de donner congé à ses subordonnés, M. Asquith eut soin de leur sceller les lèvres, publiquement :
De nos débats, au sujet de la coopération navale et militaire" leur dit-il, le 20 juin,1' ' nécessairement conduits sous le voile du secret, ' il est résulté, je crois un arrangement tout à fait satisfaisant."
Et comme aucun délégué n'a protesté ni fait la moindre réserve, les premiers ministres des colonies, — M. Laurier en particulier — ont une réponse toute prête aux questions des "jingos impérialistes" et des "jingos nationalistes".
Lorsque nous aurons l'audace de vouloir connaître la nature, l'étendue et la portée des engagements que "le plus illustre de nos compatriotes" a pris sans nous consulter, sans même nous en avertir, mais que le peuple canadien paiera de ses sueurs et de son sang. M. Laurier se retranchera majestueusement derrière la parole du premier ministre impérial: "Mes lèvres, dira-t-il, sont scellées par le secret."
Est-il besoin de signaler le danger et l'odieux d'un tel régime?
On objectera peut-être que la conférence n'est qu'un corps consultatif, que ces décisions ne lient pas les colonies, à moins que les parlements ne les ratifient. En théorie, c'est vrai; mais que vaut cette réserve en présence de la veulerie de nos corps délibérants, décrite avec tant de vérité par M. Monk dans son récent discours à Nicolet?
Où est l'homme de bonne foi, rouge ou bleu, nationaliste ou impérialiste, qui prétendra que d'ici longtemps une majorité parlementaire canadienne fera échee aux engagements contractés par le premier ministre— M. Laurier, M. Borden ou un autre — et soumis au vote des Chambres sous forme de mesure ministérielle ?
Et surtout lorsqu'il s'agit de questions d'armements, de guerres, dont l'exécution s'accomplira aux heures d'effervescence, de délire, de panique — que la crise soit réelle ou quelle soit suscitée, comme en 1899, par l'or et la propagande des agents impériaux, apparents et occultes.
Non, tant que le Canada ne sera pas une nation, au sens véritable du mot — une nation dans l'empire, suivant le rêve de Chamberlain, ou une nation libre comme la voulait naguère M. Lemieux et même M. Laurier — tant qu'il n'existera pas au Canada une opinion nationale, libre, puissante, plus forte que les partis, les couleurs et le patronage, cette garantie de la sanction parlementaire est un leurre, aussi vide, aussi trompeur que la convocation des Chambres pour approuver ou blâmer le ministère quinze jours après que la "flotte canadienne", devenue impérial siéra partie en guerre en exécution des promesses souscrites par M. Laurier sous "le voile du secret."
CONCLUSION
Le rôle de M. Laurier à la conférence (1)
Quel a été, en somme l'attitude particulière des délégués canadiens à la conférence? Des deux collègues du premier ministre, il n'y a rien à dire. Sir Frederick Borden, nous ont appris les journaux de Londres, a été malade d'indigestion à peu près tout le temps; et M. ,Brodeur n'a pas échappé un seul instant aux effets incurables de sa nullité chronique.
; Modifions donc la question.
Quel a été le rôle personnel de sir Wilfrid Laurier?
En somme on peut le résumer en deux paragraphes:
Désir manifeste de servir les fins politiques du ministère Asquith;;
Préoccupation intense de dérober ses attitudes sur les questions vitales de l'emipire.
Sur le premier point, je ne dirai qu'un mot.
Au banquet du C onstituiional Clxîb, sir Wilfrid 'Laurier déclarait qu'au Canada il était libéral (hum! n'insistons pas) mais qu'en Angleterre, il n'appartenait à aucun parti. C'est vrai dans le sens qu'il a tour à tour servi les divers gouvernements au pouvoir à Londres. Mais cette année, au sortir d'une conférence de trois semaines où le premier ministre canadien avait rendu au ministère radical de la Grande-Bretagne des services constants et signalés, cette déclaration de neutralité, faite dans l'un des foyers du torysme unioniste, se teintait d'une ironie et d'une impertinence délicieuses.
Mais l'autre point est pour nous d'un intérêt plus immédiat.
Avant, pendant et après la conférence M. Laurier a pris des .précautions vraiment extraordinaires (pour voiler ses attitudes et ca- 'cher au public la nature et la portée de ses actes.
Pourquoi tenait-il à ce point au secret des délibérations?
Les exigences de la diplomatie et de la stratégie n'ont été que le prétexte de tout ce mystère.
Pas un homme sérieux ne croira que les lords de l'amirauté se jsoient enfermés avec M. Brodeur afin de profiter de ses lumières, ni que dans les rares intervalles de ses crises d'indigestion, notre joyeux ministre de la milice ait donné des leçons de stratégie à lord Roberts, à lord Kitchener ou au général French.
(1) Cet article a paru le 28 juillet 1911.
Non. La raison du secret, c 'est la crainte de sir Wilf rid Laurier de laisser connaître, avant les prochaines élections sa véritable attitude.
Un journal anglais très bien renseigné, le Yorkshire Post, a mis le doigt sur la plaie lorsqu'il a dit que "'M. Asquith avait lié la con- 11 férence au secret absolu concernant l'attitude du Canada, telle que ' ' représentée par sir Wilf rid Laurier ; " et à un autre moment que la crainte des nationalistes canadiens hantait visiblement le premier ministre.
La preuve la plus patente de son désir de rester dans -le clair- •obscur, M. Laurier vient de la donner en attendant que M. Monk le pousse l'épée dans les reins pour produire le rapport complet de la •conférence, rendu public à Londres depuis quinze jous !
Le premier ministre ne fera croire à personne en dehors de son troupeau d'eunuques, qu'il ignorait que le rapport fût publié à Londres depuis le 14 juillet.
Quoi? le Nestor de la conférence, le plus grand homme d'Etat de l'Empire, ainsi traité par-dessous la jambe et par ces minuscules politiciens anglais qu 'il a si bien matés et roulés ! allons donc !
La vérité, c'est que le rapport est arrivé à Ottawa depuis plusieurs jours, que lord Grey l'a gardé soigneusement et que M. Laurier s'est bien gardé de le lui demander avant d'être forcé de le produire.
Et combien d'exemplaires produira-t-il ?
Pas plus tard qu'hier, je faisais demander à Ottawa un exemplaire du compte rendu résumé, publié au jour le jour par le Times et imprimé en livre bleu par le gouvernement britannique. On me répond qu'il n'y en a qu'un exemplaire à la bibliothèque!
Voilà bien avancés les malheureux canadiens qui voudraient suivre pas à pas la route triomphaile de leur premier ministre !
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Et pourquoi tout ce mystère ces répugnances, ces retards à lais:er connaître la vérité?
Les décisions les plus importantes ne seront pas dévoilées même par le compte rendu définitif; elles restent enfouies dans les "arcanes de l'empire," dans les recoins obscurs du comité de la défense. Et sur toutes les autres questions L'attitude de M. Laurier a été si peu compromettante, si habilement ondoyante!
Mais c'e:t précisément ce que le premier ministre ne veut pas laisser constater de trop près. De tout temps, M. Laurier a pratiqué avec un rare succès, le jeu des poses majestueuses, des gestes nobles et des formules solennelles pour couvrir le vide de sa pensée et l'opportunisme de sa politique. Dans ce genre il est vraiment merveilleux; et peut-être n'a-t-il jamais déployé autant de scuplesse et d'artifice que sur la scène de la conférence de 1911.
Mais par contre, M. Laurier ne tombe pas dans l'erreur commune aux comédiens sur le retour. Nulle vanité sénile n'aveugile sa clairvoyance. Il n'ignore pas que son jeu et ses moyens s'usent rapidement et que l'éloignement et l'éclat factice sont plus que jamais nécessaires pour entretenir l 'illusion d'un public blasé. Il redoute (plus que tout qu'un oeil indiscret pénètre dans les coulisses et ne dévoile les secrets de ses maquillages, l'intimité décevante de ses perruques et de ses costumes multiples.
Les monteurs de lia pièce ont entrepris de lui faire subir l'épreuve des prochaines élections dans une posture héroïque. Ils ont fabriqué de toutes pièces une scène imaginaire où leur maître joue le rôle d'un demi-dieu, sauvant sa patrie des griffes d'un monstre dévorant. Ce montre, l'impérialisme, ils en niaient l'existence lorsque leur héros s'en faisait le complice et le pourvoyeur. Aujourd'hui qu'il trouve profit à faire semblant de le combattre, ils en exagèrent les traces et les embûches afin de mieux préparer le décor de la scène et la pose du sauveur.
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En réalité, le rôle de M. Laurier, à la conférence de 1911 a été beaucoup plus effacé qu'aux réunions de 1897, de 1902 et de 1907. iSon attitude a été toute passive. Il n'a pris les devants qu'en deux circonstances: la modification des traités de commerce et la proposition d'enquête sur les ressources naturelles et le commerce de l'empire.
!Sur la première question, on l'a vu, il n'a fait que "prier le gouvernement de Sa Majesté d'entamer des négociations" afin d'obtenir, si possible, que les colonies soient dégagées des traités existants.
Non-seulement est-il resté bien en deçà des résolutions de 1897 et 1907. mais il a reconnu ;par le texte même de sa motion, l'autorité absolue du gouvernement britannique en cette matière.
. Sur le deuxième point, il a très habilement lancé la conférence sur une tangente, afin d'éviter à ses alliés de Londres l'ennui d'être forcés de se prononcer sur la question des tarifs de faveur et à lui-même le désagrément de se faire poser des questions indiscrètes sur la réciprocité.
En dehors de là, le premier ministre du Canada s'est habituellement dérohé derrière les représentants des autres colonies.
La seule proposition véritablement autonomiste qu'il ait appuyée, c'est celle de sir Joseph Ward, réclamant pour les colonies des pouvoirs plus étendus sur les lois qui régissent la navigation et le commerce maritime. Mais à eux deux, ils n'ont pu entraîner un seul des autres membres de la conférence — sauf M. Brodeur qui n'avait pas droit de vote et qui croit tout de même que c'est voté.
M. Laurier s'est élevé avec ostentation contre la formule de l'impérialisme intégral — le 'Conseil de l'Empire — dont personne ne voulait. Il en tire le motif d'un beau décor et d'une scène émouvante d'amour pour ses "chers compatriotes" de Québec. Mais il néglige de
leur dire qu'il a également combattu la proposition la plus propre à affranchir les colonies des influences secrètes du Bureau colonial et des intrigues des gouverneurs entreprenants: — je veux parler de la motion proposant de faire des hauts commissaires les seuls intermédiaires entre les autorités impériales et les gouvernements des colonies.
Mettant au rancart sa fière attitude de 1903 sur le treaty making power, il se prononce en paroles contre la participation des colonies aux traités impériaux sous prétexte qu'il ne veut pas être entraîné dans les guerres de l'Empire. Ses partisans en tirent la matière d'un hymne de gloire. Mais le lendemain il vote en silence la proposition qu'il a combattu la veille.
Il fait habilement répandre dans les journaux de Londres que le Canada entend rester maître de décider à quelles guerres il prendra part ; puis, dans le secret du comité de la défense, il se fait ou se laisse impeser ce; fameuses zones qui, malgré la duperie des textes en réalité soumettent de plus en plus la 'marine canadienne'' aux décisions de l'Amirauté anglaise. Il conclut également avec lord Haldane une entente secrète assurant l'unité des forces impériales en temps de guerre.
M. Laurier disait à son retour qu'il allait subir à la fois les attaques des "jingos impérialistes" et celles des "jingos nationalistes". Le premier ministre pratique l 'antithèse presque aus i volontiers que Victor Hugo. Mais, comme les comparaisons, les antithèses ne sont souvent justes qu'à moitié.
La conduite de M. Laurier à Londres, ne satisfait ni les impérialistes ni les nationalistes, c'est certain. Mais ce n'est pas parce qu'elle est trop impérialiste pour les uns et trop nationaliste pour les autres. C'est tout simplement parce qu'elle n'est ni l'une ni l'autre. C'est parce qu'elle n'offre aucune solution satisfaisante lointaine ou prochaine à aucun des problèmes qui s'imposent à l'attention des peuples divers de l'empire.
Cette atttitude est sans doute fort habile au point de vue des tactiques politiques de M. Laurier. Elle lui permet d'être à l'avenir ce qu'il a été dans le pa^sé, tour à tour impérialiste ou annexionniste partisan du statu quo ou champion de l'indépendance, protectionniste, libre-échangiste ou réciprociste.
M. Laurier a pu. dans le passé, jouer tous ces rôles avec beaucoup de succès, récolter des applaudissements, des fleurs des rappels et même des renouvellements de saison. Mais à mesure que la conscience et la virilité nationales se développent et s'affermissent, le peuple canadien comprend davantage que ces graves problèmes se règlent ailleurs que sur la scène misérable de nos luttes de parti, et que l'avenir d'une nation ne dépend pas principalement de l'égoïsme, de la versatilité et des triomphes personnels d'un seul homme tînt-il le premier rôle et fût-il le plus charmeur des artistes.
Impérialistes et nationalistes sincères sentent, en effet, que le moment est venu où ces quêtions vitales doivent se poser nettement au Canada comme dans tout le reste de l'empire. Est-il étonnant que l'homme du "juste milieu", des "compromis honorables", de la fausse conciliation et pour tout résumer d'un mot: le pontife de l'opportunisme intégral — la seule doctrine à laquelle il ait jamais cru — voit venir la fin de son règne ?
Il n'a nulle raison de se plaindre et de crier à la persécution. Nous aurions également tort de le blâmer trop sévèrement. En somme il suit sa voie et il arrive à sa fin. Il a été, plus que tout autre, le créateur de son système, de ses succès et de sa gloire. Il est aujourd'hui l'instrument de sa propre déchéance, beaucoup plus que les "jingos impérialistes" et les "jingos nationalistes."