IMPÉRIALISME MILITAIRE
La question des impôts m'amène à l'impérialisme envisagé au point de vue de la situation militaire de la Grande-Bretagne. Cette situation, désastreuse aujourd'hui, était déjà complexe avant les coups terribles que les soldats paysans du Transvaal et de l'Orange portent depuis deux ans aux flancs du lion britannique.
Pour peu qu'elle se montre belliqueuse ou simplement exigeante, l'Angleterre a des causes de conflit sur tous les points du globe. En Egypte, en Afghanistan, dans les mers du Sud, l'insolence d'un commis, l'erreur d'un agent consulaire, les exigences de l'une ou de l'autre de ses colonies, peuvent la mettre aux prises avec la France, la Russie ou l'Allemagne. Déjà, la perte de sa prépondérance en Chine lui fait payer d'avance et au centuple tout ce que les mines d'or du Rand et les diamants de Kimberley pourront lui donner. La leçon claire et nette qui se dégage de sa mésaventure africaine, au point de vue exclusivement militaire, c'est que ses officiers sont braves mais incapables, et que les seules recrues qu'elle puisse faire aujourd'hui ne méritent pas le nom de soldat et sont, de l'aveu même de lord Kitchener, une horde de parasites encombrants.
L'Angleterre a toujours compté sur ses flottes, beaucoup plus que sur son armée, pour la défense générale de l'Empire. Je veux croire, avec l'opinion générale d'hier et celle plus restreinte d'aujourd'hui, que la marine anglaise reste supérieure à toute autre. Mais est-elle bien en état de faire face aux flottes réunies de n'importent quelles deux autres puissances ? Car tel est le principe posé par les autorités britanniques comme la garantie essentielle de. la sécurité de l'Empire. Beaucoup d'Anglais compétents se posent
[i] Voir, aux pièces justificatives, le discours de sir Michael Hicks-Beach, aux Communes, le 20 juin 1901. [Chapitre V : Impérialisme Commercial — Troisième Proposition, içoi •.
aujourd'hui la question et n'osent la résoudre par l'affirmative (i). Inutile de dire que le même problème trouve à l'étranger des solutions beaucoup plus pessimistes pour l'Angleterre. Je n'ai pas la moindre compétence pour réviser ces calculs ; mais ce qu'on peut affirmer sans témérité et sans connaissances techniques, c'est que la crainte de la puissance anglaise n'ait plus un sentiment à la mode de par le monde. Les chances de guerre de la Grande-Bretagne sont donc considérablement accrues.
De plus, la politique provoquante que l'élément jingo a imposée au gouvernement anglais, en dépit des résistances de lord Salisbury, de sir Michael Hicks-Beach et des autres disciples de la vieille école conservatrice, rend très problématique l'assurance et même la possibilité de toute alliance étrangère. L' Angleterre devra donc rester longtemps encore dans son isolement qui ne lui paraît plus aussi splendide.
N'y eût-il d'ailleurs que la guerre actuelle, qui n'appartient sûrement pas ati domaine des hypothèses, l'Angleterre a des vides immenses à combler dans son armée (2). Si elle se refuse à revenir aux idées d% Bright, de Cobden, de ceux que M. Chamberlain, dans un de ses moments de gaîté, a baptisés du nom de little Englanders\ si elle persiste dans sa politique militariste, où trouvera- t-elle les matériaux nécessaires pour comb !er ces vides ? Elles n' a que deux ressources à sa disposition : le conscription ou l'appel aux colonies, — deux moyens également dangereux dans leur application.