CONSCRIPTION OU APPEL AUX COLONIES
La conscription, c'est le danger à l'intérieur, c'est la colère et peut-être la révolte de cinq millions d'ouvriers anglais, à greffer sur la haine de l'Irlande ; — c'est peut-être aussi la rupture du royaume, le renversement de la monarchie, la révolution sociale.
L'appel aux colonies n'est guère plus rassurant. De contribution forcée d'hommes et d'argent, il n'en saurait être question. Mais les impérialistes se raccrochent à l'espoir qu'ont fait naître en enx la naïveté, l'enthousiasme et la facilité à se laisser duper, dont les colonies ont fait preuve depuis deux ans.
La pensée intime des impérialistes, — et c'est peut-être la plus plausible de toutes leurs théories et la plus dangereuse pour nous — c'est qu'au moment critique, on trouverait la solution du problème dans la fusion de l'impérialisme militaire et de l'impérialisme économique. On amènerait le peuple anglais à consentir à un surcroît d'impôts en faveur des produits coloniaux, en lui montrant les
[1] Voir pièces justificatives, chapitre IV (2. Marine).
OJ Voir, aux pièces justificatives, chapitre IV, (1. Armée,) le discours de Lord Wolseley à la chambre des Pairs, le 28 juin 1901, et le discours de M. Brodrick à la Chambre des Communes, le 9 mars iqoi.
légions coloniales comme la seule alternative possible au spectre de la conscription. On induirait les colonies à remplir les cadresMe l'armée et de la marine anglaises en leur offrant des bénéfices commerciaux. En d'autres termes, les colonies achèteraient par l'impôt du sang l'avantage de voir leurs produits agricoles primés sur le marché britannique. Que le contrat s'exécute ou non, prenons d'ores et déjà pour acquit que la balance des faveurs ne penchera pas de notre côté.
Il est inutile d'ajouter que tant que les colons seront assez naïfspour offrir leur sang et ne rien demander en retour, la mère-patrie n'y mettra aucun obstacle, (i)
JINGOISME, SPORTISME, MATÉRIALISME
Enfin, le troisième point d'appui sur lequel s'étaye l'impérialisme anglais, c'est cet état tapageur d'esprit qui a reçu le nom de jingoïsme et dont j'ai dit un mot il y a un instant.
Sur ce point, les prévisions de Cobden se sont réalisées. L'expansion coloniale, même pacifique et dégagée de toute pensée d'impérialisme, a fait la part de plus en plus large au militarisme dans les institutions anglaises. La fièvre des conquêtes a pénétré jusque chez les commerçants, qui ont inventé l'axiome : * ' Trade follows the flag. ' '
L'envahissement des jeux sportiques a réveillé et développé dans la jeunesse anglaise les instincts brutaux. Il existe aujourd'hui, en Angleterre, toute une classe de jeunes gens de la meilleure société, passés maîtres dans l'art de gouverner un haras, d'organiser une écurie, d'administrer un chenil. Cette jeunesse robuste a soif des aventures glorieuses ; mais elle est peu faite pour briller dans les conseils de la nation. La prépondérance qu'elle prend chaque jour explique facilement l'abaissement du niveau moral et intellectuel du parlement britannique et la puissance grandissante des appels enflammés à l'orgueil et à l'esprit des combats.
M. Brunetière a écrit l'an dernier un article remarquable sur la situation morale de l'Angleterre, ses qualités, ses vices, ses gloires et ses dangers. (2) A ses yeux, le grand crime social du peuple anglais c'est d'avoir abaissé l'idéal de l'humanité en répandant dansle monde l'amour de l'argent et du confort physique. Si la thèse est vraie, cette passion de l'or devait trouver son châtiment en Afrique. Souhaitons pour notre propre sécurité et pour le bonheur du monde à qui les leçons si grandes et si fructueuses de la vraie
(1) Sir Michael Hicks-Beach a très-clairement exprimé ce sentiment dans son discours du 2 octobre 1900, àLiverpool. Voir pièces justificatives, chapitre III. — 2. Attitude des hommes publics
(2) Je n'ai pas sous la main la revue anglaise qui publia cet article en français. C'est, si ie ne trompe, la Quarterly Review, livraison de janvier iqoi. J'ai préféré, sur ce point, l'opinion de M. Brunetière a celle beaucoup plus sévère de Lord Beresford. Voir pièces justificatives, chapitre IX. L'avenir de la race Anglo-Saxonne.
tradition anglaise sont encore nécessaires, que le poids de cette leçon ne retombe que sur les hommes qui l'ont méritée.