MISE-EN-SCÈNE IMPÉRIALISTE
JUBILÉ, VOYAGE DUCAIv, COURONNEMENT
M. Chamberlain connait le cœur humain : il sait que la badauderie est le fonds commun des masses populaires, et que rien ne fait mieux accepter une mauvaise pièce qu'une mise-en-scène tintamarresque. Le jubilé fut le tableau d'ouverture de la comédie impérialiste. Le voyage à la Jules Verne de leurs Altesses royales remplit l'entr'acte. Le couronnement de Sa Majesté sera le clou de la fin.
Mais en voulant aller trop vite on dépasse souvent le but. En dépit des hosannas de la presse officieuse et impérialiste, la voyage royal n'a pas rempli l' attente de ses organisateurs. Au jubilé, les colonies ont été représentées, comme elles le seront au couronnement, par un ou deux personnages officiels qu'il est relativement facile de séduire et d'amener au point requis : un titre à l'un, une médaille à l'autre, une perspective sur la chambre des Lords, un baisemains de Sa Majesté : peu de vertus y résistent.
Mais quand les faveurs royales se colportent à domicile, comme les pommes et les galettes au beurre, elles perdent énormément de leur éclat et de leur prestige. Il ne s'agit plus d'engluer quelques rares personnages de choix, accessibles aux raisonnements politiques, et dont la prise doit offrir aux hommes d' Etat britanniques le charme que les sports de profession trouvent à la chasse au gibier rare. Il faut donner la pâture à l'ambition, à la vanité, à la gloriole de mille, de dix mille, de cent mille badauds. Les infortunés princes sont exposés à commettre mille impairs : ici, on supprime une réception et l'on prive du plaisir de se prosterner devant l'idole un millier de braves gens qui, depuis un mois, ravageaient les boutiques de confections et se torturaient le corps et l'âme pour atteindre le degré de grotesque exigé par l'étiquette de cour ; là, on n'offre qu'un pour-
(1) Voir aux pièces justificatives, (Chapitre I, Jubilé ; 2, Discours et attitudes), le discours du duc de Devonshire, à Liverpool, le 12 juin 1897.
boire de six pence à quelque gros personnage convaincu qu'il a assez ployé l'échiné devant le jingoïsme pour mériter au moins une couronne... de chevalier ; ailleurs, un autre gros personnage qui s'est mis sur le dos pour mille piastres de peaux de bête, achetées tout exprès, ne reçoit pas le moindre picaillon.
Vous trouvez que je tombe dans la plaisanterie ? Détrompezvous : si l'on connaissait les causes secrètes et véritables de la plupart des mouvements politiques, on serait ahuri du rôle souvent décisif qu'y jouent les plus puériles vanités, les ambitions les plus vulgaires.