INDÉPENDANCE ET ANNEXION
Ceci me conduirait tout naturellement à parler d'indépendance. Mais je le dis sans détours, le sujet n'est pas d'actualité.
L,a première condition nécessaire à l'indépendance d'un peuple, c'est d'être assuré de la paix intérieure et extérieure. Tant qu'une entente plus franche et plus nette n'existera pas entre les deux races — et ce but désirable ne sera atteint que le jour où le peuple canadien aura forcé ses hommes d'Etat à adopter une politique vraiment canadienne — je dis que nous ne sommes pas mûrs pour l'indépendance. L,e fussions-nous à l'intérieur que le voisinage immédiat et exclusif de la république américaine devrait suffire à nous faire ajourner le moment de notre émancipation.
I^es Etats-Unis subissent une crise aussi formidable que celle que traverse l'Angleterre. L,eur soif d'expansion s'étanche en ce moment dans le sang de leurs protégés des Philippines. Fussions-nous libres, cette rage se tournerait bientôt de notre côté. Et je ne suis pas de ceux qu'éblouissent les avantages matériels de notre annexion aux Etats-Unis.
Plus jeunes, plus actifs, incomparablement mieux doués sous le rapport des ressources matérielles et de l'unité territoriale, les Américains semblent moins exposés que leurs cousins d'outre-mer aux
conséquences de l'évolution impérialiste. Mais ils n'ont pas ces traditions et cette classe politique éclairée dont j'ai parlé et qui peuvent faire encore beaucoup pour le salut de la Grande-Bretagne. Livrés chaque jour davantage aux entreprises effrénées d'une ploutocratie sans responsabilité morale et politique, plus affamés de jouissances matérielles que les Anglais, nos voisins sont menacées de perturbations sociales dont l'assassinat du malheureux président McKinley est le prélude et l'avertissement.
Les dangers de l'annexion fussent-ils moindres que je ne les redoute, il serait toujours temps pour nous de tomber entre les bras de la grande République. Un peuple jeune n'a rien à perdre et tout à gagner à avoir une alternative à sa disposition. Sous le régime britannique, nous pouvons toujours changer d'allégeance et arborer le drapeau étoile. Devenus Américains, c'est l'attachement absolu, pour longtemps au moins.
Un des motifs les plus puissants à mes yeux de la nécessité de combattre sans relâche le mouvement impérialiste, fussions-nous même assurés de la victoire finale, c'est le danger des réactions, plus violentes toujours que le mouvement qui les a précédées. La fausse situation où nous entrons va causer des déceptions amères : on l'a préparée par des arguments trop fallacieux pour qu'il en soit autrement.
En Angleterre, on ne fait voir au contribuable que l'avantage d'exploiter la naïveté des coloniaux pour en obtenir des soldats et des marins. Au Canada, on nous parle des garanties de paix, de puissance et de développement commercial que nous offre un rapprochement vers la mère-patrie. Le jour où, comme disent les Anglais, we will compare notes, les propos aigres succéderont aux paroles mielleuses. Et ce que je redoute, c'est que le mouvement de recul n'active les affaires de Pannexionisme.
La réaction naturelle nous conduirait d'abord vers l'indépendance. Et c'est assurément la solution que l'élément canadienfrançais accepterait le plus volontiers. Mais grande est la différence entre l'indépendance qu'un peuple fort et uni proclame glorieusement dans la plénitude de sa virilité — et l'affranchissement hâtif, sans transition, résultat de querelles de boutiques et d'intrigues de factions. La maladie impérialiste a envenimé les relations entre les deux races canadiennes. La majorité des anti-impérialistes se recrutant surtout parmi les Canadiens-français, l'indépendance ne serait proclamée qu'après des luttes acrimonieuses et prolongées dont le contre-coup se ferait sentir après la période d'affranchissement. Livrée à l'autorité absolue du parlement canadien, notre constitution subirait des assauts formidables dirigés surtout contre la minorité française qui ne trouverait alors d'autre refuge que dans le Grand Tout américain.
D'autre part, si la réaction vient des provinces anglaises, elle
sera déterminée par des préoccupations d'ordre exclusivement matériel. La cause sera le désappointement des financiers, des industriels, des commerçants qui n'auront pas trouvé dans l'impérialisme les bénéfices qu'ils en attendent. Il en résultera un rapprochement vers les Etats-Unis, grandement favorisé par l'influence des capitalistes américains qui menacent déjà d'absorber nos voies de communication et plusieurs de nos grandes industries (i). Nos concitoyens d'origine anglaise n'éprouveraient pas nos répugnances, nées du sang, de la langue et de la religion, à l'endroit de l'absorption américaine.
Ce que je voudrais, c'est qu'entre la vieille frégate anglaise qui menace de sombrer et le corsaire américain qui se prépare à recueillir ses épaves, nous manœuvrions notre barque avec prudence et fermeté afin qu'elle ne se laisse pas engloutir dans le gouffre de l'une ni entraîner dans le sillage de l'autre. Ne rompons pas la chaîne trop tôt, mais n'en rivons pas follement les anneaux.
Je ne parle pas de la situation que nous imposerait le triomphe des idées impérialistes. Si les partisans de cette thèse prenaient le dessus, oh ! alors, je dirais : En avant ! Soyons indépendants, sans hésiter. Un peuple ne doit pas courir de risques inutiles ; mais il ne doit pas craindre d'affronter les dangers de l'inconnu plutôt que de revenir sur ses pas et s'asservir de nouveau.
Quels que soient les desseins de la Providence sur nous et le cours prochain des événements, il n'est qu'un moyen d'y faire face, c'est d'éviter à la fois les enthousiasmes échevelés et l'aplatissement moral ; c'est de fortifier et d'élargir notre patriotisme en le dirigeant moins vers les hommes, et plus vers les principes et les idées. Préparons-nous aux luttes de demain en faisant le devoir de chaque jour sans faiblesse et sans forfanterie, le front haut et le cœur à la bonne place.
dl Y oit pièces Justificatives, chapitre IX —Les Américains au Canada, [page CXXVIIlL